Chapitre 8
Les heures supplémentaires
« La peur n'est rien. Elle a toujours été là ».
Je posai la Pensine sur mon bureau, les mains tremblantes. Je m'en voulais de cette inquiétude qui me prit à la gorge. Potter n'était qu'un stupide Gryffondor, guère plus subtil que son père et il ne parviendrait pas à me déstabiliser. Je n'allumai que quelques bougies, à l'aise dans une pénombre protectrice. Je détestais cette situation dans laquelle Dumbledore m'immergeait. Essayait-il de tester ma fidélité en m'obligeant à enseigner l'Occlumencie à Potter ?
L'intrusion du morveux m'expulsa de mes pensées et j'ordonnai :
- Fermez la porte derrière vous, Potter.
Je lui désignai la chaise en face de moi. Il s'y installa, sur ses gardes.
- Bien, commençai-je. Potter, vous savez pourquoi vous êtes ici. Le directeur m'a demandé de vous enseigner l'Occlumencie. J'espère simplement que vous manifesterez de meilleures dispositions dans l'étude de cette matière que dans celle des potions.
C'était mesquin mais cela me fit un bien fou de l'humilier gratuitement.
- Très bien.
Je fus légèrement désappointé de son manque de réaction. Où était le regard flamboyant, la grimace haineuse ? Je plissai les paupières.
- Ceci n'est peut-être pas un cours ordinaire, Potter, mais je reste votre professeur et vous êtes prié par conséquent de toujours m'appeler « professeur » ou « monsieur ».
- Oui, Monsieur.
Ainsi, il avait décidé de rester calme et poli. Pour un temps.
- Bien. L'Occlumencie. Comme je vous l'ai déjà dit dans la cuisine de votre cher parrain, cette branche de la Magie a pour objet de fermer l'esprit aux intrusions et influences extérieures.
- Et pourquoi le professeur Dumbledore pense-t-il que j'en ai besoin, Monsieur ? demanda le garçon, me défiant de son œil vert.
- Même vous, vous auriez pu le comprendre, Potter. Le Seigneur des Ténèbres est très habile en matière de Legilimencie…
- De quoi ? m'interrompit-il. Monsieur ?
- Il s'agit de la faculté à extraire de l'esprit d'autrui des sentiments ou des souvenirs…
- Vous voulez dire qu'il arrive à lire dans les pensées ?
Détestable et pitoyable Gryffondor.
- Vous êtes totalement dépourvu de subtilité, Potter, ironisai-je. C'est l'un des défauts qui font de vous un si lamentable préparateur de potions.
Je m'interrompis un instant, attendant l'explosion qui ne vint pas.
- Seuls les Moldus parlent de lire dans les pensées. Les pensées ne sont pas un livre qu'on ouvre et qu'on peut feuilleter tout à loisir. Elles ne sont pas gravées à l'intérieur du crâne, à la disposition du premier intrus qui passera par là. L'esprit est une chose complexe qui comporte de nombreuses couches successives, Potter chez la plupart des gens, en tout cas… Il est vrai, cependant, que ceux qui maîtrisent la Legilimencie sont capables, dans certaines conditions, de plonger dans l'esprit de leurs victimes et d'interpréter correctement ce qu'ils y découvrent. Le Maître des Ténèbres, par exemple, sait toujours lorsqu'on lui ment. Seuls ceux qui pratiquent l'Occlumencie arrivent à interdire tout accès aux sentiments ou aux souvenirs qui contredisent leurs mensonges et peuvent ainsi proférer de fausses affirmations en sa présence sans qu'il parvienne à les détecter.
Mais pour cela, il faudrait plus que quelques cours, un ou deux soirs par semaine. Duper le Lord Noir volait l'énergie et l'âme, avec avidité.
- Alors, il pourrait savoir ce que nous pensons en ce moment même, Monsieur ?
- Le Seigneur des Ténèbres se trouve très loin d'ici et les murs, ainsi que le parc de Poudlard, sont protégés par d'anciens sortilèges qui assurent la sécurité physique et mentale de ceux qui y résident.
Ce qui m'avait d'ailleurs permis de ne pas basculer dans la folie, juste après mon repentir.
- Le temps et l'espace ont une grande importance en matière de Magie, Potter. Le contact visuel est souvent essentiel dans l'exercice de la Legilimencie.
- Dans ce cas, pourquoi dois-je apprendre l'Occlumencie ?
Je passai mon index sur mes lèvres, en un geste machinal, avant de lui répondre :
- Les règles habituelles ne semblent pas s'appliquer à vous, Potter. Le maléfice qui a failli vous tuer semble avoir établi une sorte de connexion entre vous et le Seigneur des Ténèbres. L'observation laisse penser qu'à certains moments, lorsque votre esprit est le plus détendu et le plus vulnérable - quand vous êtes endormi, par exemple -, vous partagez ses pensées et ses émotions. Le directeur estime qu'il n'est pas souhaitable que cette situation se prolonge. Il désire donc que je vous apprenne à interdire l'accès de votre esprit au Seigneur des Ténèbres.
- Mais pourquoi le professeur Dumbledore veut-il y mettre fin ? Je ne peux pas dire que cela me plaise beaucoup mais c'est quand même utile, non ? J'ai vu ce serpent attaquer Mr Weasley. Si je n'avais rien vu du tout, le professeur Dumbledore n'aurait pas réussi à le sauver, vous ne croyez pas ? Monsieur ?
J'aurais dû me préparer à cette interrogation. Pourtant, elle me prit au dépourvu dans sa formulation. L'adolescent réclamait mon avis et je compris l'ampleur de ma tâche. Entre la réserve que me commandait mon rôle d'espion et les silences que Dumbledore m'imposait, il était difficile de composer.
- Il apparaît que le Seigneur des Ténèbres n'a pris conscience de cette connexion entre vous et lui que très récemment. Jusqu'alors, il semble que vous éprouviez ses émotions et que vous partagiez ses pensées sans qu'il en ait connaissance. Cependant, la vision que vous avez eue peu avant Noël…
- Celle avec le serpent et Mr Weasley ?
- Ne m'interrompez pas, Potter ! sifflai-je. Comme je le disais, la vision que vous avez eue peu avant Noël a représenté une intrusion si puissante dans les pensées du Seigneur des Ténèbres…
- J'étais dans la tête du serpent, pas dans la sienne !
- Je croyais vous avoir dit de ne pas m'interrompre, Potter ?
C'était déjà bien assez compliqué de trouver des mots qui ne me compromettaient pas.
- Comment se fait-il que j'aie vu la scène à travers l'œil du serpent si ce sont les pensées de Voldemort que je partage ?
- Ne prononcez pas le nom du Seigneur des Ténèbres ! hurlai-je, à demi dément.
Comment osait-il ?! Introduire le terrible nom ici, alors que je le trahissais. J'eus l'impression que l'ombre de sa présence dansait à l'intérieur de la salle.
- Le professeur Dumbledore prononce bien son nom, lui, murmura le Survivant.
- Dumbledore est un sorcier aux pouvoirs extrêmement puissants. Lui ne craint peut-être pas de l'appeler par son nom… mais nous…
Je frissonnai, tout en massant mon bras gauche, là où l'horrible marque serpentait, douloureuse, éternelle.
- Je voulais simplement savoir pourquoi…
- Il semble que vous vous soyez trouvé dans la tête du serpent parce que c'était là qu'était le Seigneur des Ténèbres à ce moment précis, grondai-je. Il avait pris possession du reptile et c'est pourquoi vous avez rêvé que vous étiez à l'intérieur.
- Et Vol… et lui, il s'est rendu compte que j'étais là ?
- Apparemment, oui.
- Comment le savez-vous ? Est-ce que le professeur Dumbledore l'a simplement deviné ou…
Une question dangereuse, pour moi. Je la contournai en m'accrochant à ce que je maîtrisais :
- Je vous ai déjà dit de m'appeler « monsieur ».
- Oui, Monsieur. Mais comment savez-vous… ?
Parce que je le lui ai dit, bougre d'imbécile !
- Il suffit que nous sachions. Le point important, c'est que le Seigneur des Ténèbres sait maintenant que vous avez accès à ses pensées et à ses émotions. Il en a déduit que le processus pouvait sans doute s'inverser, c'est-à-dire que lui aussi avait la possibilité d'accéder à vos pensées et à vos émotions…
- Et il pourrait me faire faire des choses, Monsieur ?
- Il pourrait, en effet. Ce qui nous ramène à l'Occlumencie.
J'avais perdu assez de temps en explications vaines et je sortis ma baguette pour extraire les souvenirs que je désirais expressément conserver hors de portée de la curiosité de Potter. Je doutais qu'il soit consciemment capable de contourner mes défenses mais il valait mieux être prudent.
Je détachai le jour où le Seigneur des Ténèbres avait fait de moi son esclave. Le filament tomba gracieusement dans la Pensine.
Le deuxième souvenir - alors que je pensais l'avoir définitivement englouti au cœur des méandres de l'oubli - fut le jour de la mort de ma mère, par ma faute. Non ! Celle de mon père.
Et le troisième était cette humiliation détestable qui me faisait encore rougir de honte et de désir de vengeance.
- Levez-vous et sortez votre baguette, Potter, intimai-je. Vous pouvez utiliser votre baguette pour essayer de me désarmer ou de vous défendre de la manière qui vous conviendra.
- Qu'est-ce que vous allez faire ? se méfia-t-il en fixant ma propre baguette.
- Je vais essayer de rentrer de force dans votre esprit. Nous verrons si vous parvenez à résister. On m'a dit que vous aviez déjà montré certaines aptitudes à combattre le sortilège de l'Imperium. Vous verrez qu'il faut faire appel à des pouvoirs similaires dans le cas présent… Préparez-vous, attention ! Legilimens !
Je pénétrai dans son esprit avec une facilité déconcertante. Je fouillai ses souvenirs, l'entendant crier que je ne devais pas voir ça. Une douleur au poignet m'extirpa de son esprit et je coupai le contact. Ce sale gamin venait de me brûler la peau.
- Vous avez fait exprès de lancer un maléfice Cuisant ?
- Non, haleta-t-il en se redressant.
- C'est bien ce que je pensais, raillai-je. Vous m'avez laissé entrer trop loin. Vous avez perdu tout contrôle.
- Vous avez vu tout ce que j'avais dans la tête ? s'affola-t-il.
Je ne pus réprimer une grimace méprisante.
- Par éclairs. A qui appartenait le chien ?
- A ma tante Marge, répondit-il, sa vieille haine envers moi à nouveau animée.
- Pour une première tentative, ce n'était pas aussi lamentable qu'on aurait pu le craindre. Vous avez fini par me bloquer bien que vous ayez perdu du temps et de l'énergie à crier. Vous devez rester concentré. Repoussez-moi avec votre cerveau, vous n'aurez pas besoin de votre baguette.
Il me fusilla du regard. J'exultai.
- J'essaie. Mais vous ne m'expliquez pas comment faire !
Que croyait-il ? Que la vie vous offrait toujours tout sur un plateau d'argent et qu'il suffisait de tendre la main pour happer quelque mets délicieux ? L'Occlumencie, c'était seul que je l'avais apprise. Qu'il s'estime heureux d'avoir un professeur.
- Sur un autre ton, Potter. Et maintenant, vous allez fermer les yeux. Videz votre esprit, Potter. Débarrassez-vous de toute émotion… Vous n'y parvenez pas, Potter… Vous aurez besoin d'une plus grande discipline… Concentrez-vous, à présent… Allons-y… Je compte jusqu'à trois… Un, deux, trois. Legilimens !
Trop simple. Je sentais la peur monter en lui, s'emparer entièrement de ses pensées. L'écarteler. Le posséder. Il tomba à genoux, pathétique.
- Levez-vous ! ordonnai-je sèchement. Levez-vous ! Vous n'essayez pas, vous ne faites aucun effort. Vous me laissez accéder à des souvenirs qui vous font peur, vous me donnez des armes !
Il serait une cible si tendre pour le Seigneur des Ténèbres. Il ne tiendrait pas une minute face à lui. Et c'est en ce gamin-là que l'espoir du monde reposait ? Je sacrifiais ma vie pour ça ?
- Je fais des efforts, cracha Potter, les dents serrées.
- Je vous ai dit de vous débarrasser de toute émotion !
- Ah oui ? m'affronta-t-il. Eh bien, je trouve ça très difficile en ce moment.
Je me déchaînai, ne contrôlant plus mes paroles et mes actes.
- Alors, vous deviendrez une proie facile pour le Seigneur des Ténèbres ! Les idiots qui portent fièrement leur cœur en bandoulière, qui sont incapables de contrôler leurs émotions, qui se complaisent dans les souvenirs les plus tristes et se laissent facilement provoquer - les gens faibles en d'autres termes - n'ont aucune chance de résister à ses pouvoirs ! Il parviendra à pénétrer votre esprit avec une facilité absurde, Potter !
- Je ne suis pas faible, chuchota-t-il.
Parfois, moi aussi, je tremblais, je me laissais submerger. Mais personne ne savait. Personne ne devait savoir. Un roc. Impénétrable. Incassable. Revenir en arrière ne servait à rien et nous rendait vulnérable. Le Seigneur des Ténèbres s'engouffrait dans les failles avec avidité. Et les trous béants que laissaient filtrer le Survivant risquaient de tous nous conduire à notre perte.
- Alors, prouvez-le ! Maîtrisez-vous ! Contrôlez votre colère, disciplinez votre esprit ! On va essayer encore une fois. Préparez-vous ! Legilimens !
Cette fois, les pensées du garçon me déstabilisèrent et je rompis le sortilège avant même qu'il ne pense à le combattre.
- Je sais ! Je sais ! exulta-t-il.
Il ressemblait à un fou, ainsi à quatre pattes, la respiration saccadée. Il se redressa, se tournant vers moi.
- Qu'est-ce qui s'est passé, Potter ? demandai-je.
J'espérai, l'espace d'un instant, qu'il n'avait pas compris la vision qu'il venait d'avoir.
- J'ai vu… Je me suis souvenu… Je viens de me rendre compte…
- De vous rendre compte de quoi ? interrompis-je, glacial.
Il prit le temps de réfléchir avant de me répondre et je ne me retins qu'à grand peine de le secouer comme un prunier.
- Qu'est-ce qu'il y a au Département des Mystères ?
- Qu'avez-vous dit ? soufflai-je.
Je tentai de maîtriser la panique qui commençait à poindre.
- Je vous ai demandé ce qu'il y avait au Département des Mystères, Monsieur.
- Et pourquoi voulez-vous savoir cela ?
Je parlais lentement, pour me permettre de réfléchir.
- Parce que le couloir que j'ai revu à l'instant - celui dont je rêve depuis des mois -je viens de le reconnaître… C'est celui qui mène au Département des Mystères… Et je pense que Voldemort veut quelque chose…
- Je vous ai dit de ne plus prononcer le nom du Seigneur des Ténèbres !
Je contrôlais à peine ma terreur. La Prophétie… celle que j'avais révélée à mon Maître. Celle qu'il essayait de dérober depuis des mois…
- Le Département des Mystères renferme beaucoup de choses, Potter. Mais il n'y en a pas beaucoup que vous pourriez comprendre et aucune qui vous concerne. Suis-je assez clair ?
Sa curiosité l'y amènerait avec la rapidité d'un Sombral. Et le Lord Noir n'en serait que trop satisfait.
- Oui, consentit-il, tout en frottant sa cicatrice.
- Vous reviendrez mercredi prochain à la même heure. Nous poursuivrons ce travail.
- Très bien.
- Chaque soir, avant de vous endormir, vous devrez faire l'effort de chasser toute émotion. Evacuez ce que vous avez dans la tête, que votre esprit soit vide et paisible, vous comprenez ?
Je voyais bien qu'il m'écoutait à peine.
- Oui.
- Et je vous avertis, Potter… Je le saurai si vous n'avez pas fait ces exercices…
J'ignorais si la menace portait. Le Gryffondor paraissait se moquer comme d'une guigne de l'Occlumencie, entièrement tourné vers le Département des Mystères et ce qu'il cachait. J'avertirais Dumbledore de cette nouvelle préoccupation.
Je repêchai les souvenirs à l'intérieur de la Pensine, non pas qu'ils me manquaient mais ils faisaient tant partie de mon être qu'ils me seraient bien impossible de vivre sans eux.
Toc toc ! Quelques lecteurs sur cette fanfiction ? Si oui, n'hésitez pas à laisser un petit commentaire ! Cela fait toujours plaisir aux auteurs ;-)
