8 Décembre – Avocat
Sur une idée originale de ma Merveille, Elie Bluebell, que je ne cesserai jamais d'aimer de tout mon petit coeur palpitant pour sa fabulosité
ATTENTION : RIEN dans cette fic ne correspond à la réalité, ni dans les procédures, ni dans les faits xD
– Vous savez que votre dossier n'est vraiment pas bon ?
John sursauta, interrompu, en pleine rêvasserie.
– Je vous demande pardon ?
L'homme qui venait d'entrer dans la salle de réunion où il patientait avait tout d'une gravure de mode de par sa silhouette élancée, sa peau pâle, ses yeux clairs et ses boucles folles. Du moins, il aurait pu l'être si l'expression de son visage avait pu être considérée comme engageante.
– Votre dossier, répéta-t-il d'un ton qui suintait l'ennui et l'horreur de se répéter. Il n'est pas bon.
– Excusez-moi mais vous êtes qui au juste ? demanda John.
Lever de sourcil et sourire arrogant, presque aristocratique, comme si l'homme jugeait bon d'arriver dans une pièce en conquérant, persuadé qu'on allait le reconnaître.
– Votre avocat, répondit-il en détachant chaque syllabe, comme s'il parlait à un demeuré.
– Mon avocat est maître Sherlock Holmes, répliqua John.
– Enchanté.
Il ne tendit pas sa main, se contentant de rester là, debout, dominant John assis à de la table de réunion.
Il n'avait pas vraiment l'air d'un avocat, encore moins de sa réputation. Trop jeune. Trop beau. Pas de cravate sobre et de costume noire mais une chemise pourpre dont la seule couleur hurlait l'indécence, portée bien trop ajustée à son corps et bien trop ouverte au niveau du col. Pas de dossier volumineux dans les mains.
– Je, euh. Pardon. Je pensais que je traiteraid uniquement avec votre collaboratrice, comme jusqu'à maintenant.
– Je m'occupe de tous mes dossiers personnellement. Molly fait simplement l'appui technique et le tri entre l'intéressant et l'ennuyeux.
C'était la raison pour laquelle John avait été si surpris que maître Holmes accepte de s'occuper de son dossier. L'homme avait la réputation d'être un monstre complètement taré. Il n'avait jamais perdu un procès, mais les affaires qu'il choisissait étaient triées sur le volet, sans que personne ne comprenne rien à ses critères de sélection. Il pouvait assassiner n'importe qui verbalement et la plupart des juges de la ville le haïssait.
Rien que pour ces raisons, John n'avait pas très bien vu pourquoi sa minable petite affaire pouvait bien être sélectionnée. Mais de plus, maître Holmes ne s'occupait presque exclusivement que d'affaires criminelles. En défendant l'accusé, jamais la partie civile. Et toujours pour prouver de manière irréfutable l'innocence de son client. Les mots « vice de procédure » ne faisaient pas partie de son langage.
– J'ignorais que mon dossier n'était pas ennuyeux. Ce n'est qu'un banal partage de garde suite à un divorce...
C'était l'autre raison qui avait surpris John quand Molly Hooper, assistante personnelle de maître Holmes, l'avait contacté. John était en conflit avec son ex-femme pour la garde de leur fille Rosie, deux ans et perturbée par toute la procédure jusque-là entamée : les médiateurs et autres conciliateurs des services sociaux dans le but de régler le problème à l'amiable avaient échoué et Rosie semblait profondément souffrir de la séparation de ses parents. La solution radicale du jugement, qui aurait le mérite d'être définitive, avait été leur seule option.
– Quand l'autre partie est l'avocate la plus brillante de sa génération, ce n'est plus banal.
Ah, bien sûr. Ce n'était pas pour lui. C'était pour Mary. C'était toujours pour Mary.
– Je croyais que c'était vous, le meilleur avocat du marché, répliqua John d'une voix amère.
– Oui, évidemment. J'ai dit l'avocate. Elle est ce qui se fait de mieux parmi mes consœurs. À vrai dire, parmi mes confrères également.
Il s'assit finalement, son image transpirant la suffisance : le dos au fond du dossier, parfaitement droit, sa jambe droite reposait sur son genou gauche, joignant ses mains sous son menton, et transperçant John de son regard bleu. Ce mec était la quintessence de tout ce que haïssait John. Penser qu'il allait devoir le supporter le faisait bouillir intérieurement. Mais c'était pour sa fille. Il aurait fait n'importe quoi pour Rosie.
– Donc mon dossier n'est pas bon ? reprit John. Pour dire ça, encore faudrait-il l'avoir lu ?
– Je l'ai lu.
John fit exagérément mine de chercher sur la table, mais il n'y avait rien.
– Je n'ai pas besoin de papier. Tout est là.
De son index, il désigna sa tête.
– Et plus encore, je n'ai pas besoin des rapports et paperasses que mes collègues aiment faire. Molly fait la paperasse. Moi je m'occupe de gagner. Et pour gagner, je dois savoir. Je ne veux pas d'une version biaisée et écrite. Je veux la vôtre, dans les moindres détails, alors je vous écoute. Et soyez assuré que j'en retiendrai chaque mot.
En cet instant précis, John fut tenté de le croire. Cet homme avait la réputation d'être un génie. Il n'avait jamais perdu, et ne prenait que les cas qu'il allait gagner. C'était Mike, l'un de ses amis, qui lui avait conseillé de faire appel à maître Holmes.
– Vous êtes tenu au secret professionnel ?
– Evidemment.
– Alors j'espère que vous avez du temps devant vous... L'histoire est plutôt longue.
Alors John raconta, dans les détails, puisqu'il voulait des détails. Son enfance heureuse, sa famille explosant lors de la révélation de l'homosexualité de sa sœur. Pour lui, commencer par-là était fondamental, puisque cette enfance bénie qui s'auto-détruit était la base de son désir d'enfant, mais la plupart des gens ne le voyait pas du tout comme ça et s'ennuyait quand il racontait ça. Il s'attendait à moitié que l'avocat réagisse de la même manière, mais il ne prononça pas un mot. Au contraire, ses mains jointes sous son menton, son regard clair braqué dans celui de John, sans ciller, il semblait tout absorber et se passionner pour l'histoire somme toute banale de deux vieux conservateurs incapables de comprendre que leur petite fille chérie, leur petite princesse en rose puisse aimer les filles au lieu de rêver du prince charmant.
John enchaîna ensuite sur sa volonté de devenir médecin, le prix et la longueur des études nécessaires pour cela, et le choix presque évident de l'armée pour ce faire, lui permettant de fuir le climat délétère de sa maison.
Il tut les rapports tendus qu'il entretenait avec Harry désormais, puisqu'elle lui avait reproché cette fuite, et son sentiment de culpabilité latent qu'elle soit désormais alcoolique.
Il raconta ensuite l'accident qui lui avait coûté son épaule, son PTSD et sa carrière en Afghanistan.
Avec douleur, il évoqua ensuite le procès. De nombreux hommes étaient morts, ce jour-là. John était leur médecin et chef d'équipe. C'était lui qui était chargé de veiller sur leurs vies. Il était le seul survivant. Et l'armée avait diligenté une enquête pour savoir ce qui s'était vraiment passé. Suite à quoi un procès devait établir les responsabilités de John.
Dans tous les cas, il avait été limogé et son retour à la vie civile se passait très mal.
Le procès, bizarrement, l'avait sauvé. Non pas à cause du verdict, qui l'avait blanchi de tout, mais à cause de l'avocate qui avait accepté son dossier. Cette même avocate qui, deux ans après, acceptait sa demande en mariage.
Mary avait sauvé John. De son ennui, de sa culpabilité, de son retour à la vie civile. Elle avait été tout pour lui, son lien avec la vie et l'espoir.
– Avec le recul, je pense que c'est probablement la dépression qui m'a conduit à cette relation avec elle... mais ça ne change rien à ce qu'elle était. Et à combien je l'aimais.
Maître Holmes n'avait toujours pas bougé, et seul un microscopique mouvement de tête indiqua à John qu'il devait poursuivre.
Il narra donc ensuite sa femme, son intelligence féroce, sa réputation. Il expliqua avoir pris des cours juridiques pour pouvoir l'épauler dans les problématiques médicales de ses dossiers, du fait de ses qualifications de médecin.
Et puis il y eut Rosie. John avait toujours voulu un enfant. Désespérément. Il avait conscience que son modèle familial le conduisait à ce besoin d'offrir à un enfant tout ce qu'il n'avait pas eu, mais cela n'entamait en rien sa résolution.
Mais il avait fait le deuil de ce désir depuis longtemps. Le vieux médecin revenu de la guerre n'intéressait personne, dans un premier temps, et Mary n'avait ni l'âge ni une carrière compatible avec un nourrisson en couche-culotte.
Rosamund Mary Watson était arrivée par erreur, par hasard, et elle avait toujours été considérée par ses parents comme un don du ciel.
– Mary aime notre fille. Elle l'aime désespérément, totalement, entièrement. Elle ne lui fera jamais de mal volontairement et c'est globalement une bonne mère. Ce n'est pas ce qui nous oppose. C'est le reste...
Rosie avait été une enfant pourri gâtée, heureuse et magnifique.
John n'avait aucun doute sur le fait que Mary s'occupait bien de sa fille, la couvrait de cadeaux, lui consacrait le maximum de son temps dans son emploi du temps surchargé. Ils avaient une jeune fille au pair française pour s'occuper de la petite puisque John était salarié dans une clinique privée à mi-temps, et épaulait sa femme pour les questions juridiques dans le domaine de la santé le reste du temps.
– Et puis un jour, j'ai trouvé un flingue dans la maison en rangeant du linge.
Maître Holmes leva un sourcil surpris.
– Une arme qui n'était pas la vôtre ?
– Je vous demande pardon ? s'ahurit John.
– Quand vous êtes revenu de la guerre, à cause d'une erreur administrative, je suppose, vous avez réussi à conserver votre arme.
– Comment vous savez ça ?
Il était soudainement méfiant.
– Je ne vous suis pas, ni ne me suis introduit chez vous, répliqua l'avocat d'un ton blasé. Je l'ai déduit à partir de votre ton quand vous avez mentionné ce pistolet. C'est ce que je fais. Déduire les choses. Vous avez le droit de m'insulter et ne plus vouloir que je défende votre dossier, maintenant, soupira-t-il.
John était abasourdi.
– Pourquoi voudrais-je faire une chose pareille ?
– C'est une des réactions les plus fréquentes de mes clients quand ils comprennent que j'en apprends bien plus de ce qu'ils ne disent pas que de ce qu'ils disent. Cela a, j'avoue ne pas comprendre pourquoi, une forte tendance à les agacer. Et souvent, ils préfèrent que je ne les défende pas, parce qu'ils se disent violés dans leur intimité.
Son ton était neutre, comme si tout cela ne l'atteignait pas. Pas un muscle de son visage ne frémissait, et ses doigts ne s'agitaient pas impulsivement sur sa jambe. Rien ne pouvait laisser transparaître ses sentiments, et pourtant John avait l'impression de savoir, de lire en lui à quel point cette incompréhension du genre humain le blessait.
– Je veux récupérer ma fille. Je veux le meilleur pour elle. Lisez en moi, déduisez-moi, dépouillez-moi de toute mon intimité si besoin est, je m'en moque, déclama John. Je veux ma fille et je donnerai n'importe quoi pour elle.
Sa franchise et son emphase semblèrent désarçonner l'avocat, qui soutint cependant son regard sans ciller.
– Et à titre personnel, je trouve ça assez dingue comme capacité. Plutôt brillant, à vrai dire !
Cette fois, ce fut clair quand la carapace de froideur se fendilla.
– Vraiment ?
Un bref instant, John vit en face de lui un enfant brisé, à qui on n'avait jamais dit que ses capacités étaient brillantes, et dont on s'était toujours moqué. Il ne pouvait que s'identifier à lui, et trop bien le comprendre : il avait été l'enfant pauvre et boursier dans une école de riches, qu'on montrait du doigt. Et malgré son âge, il pressentait que sa petite fille avait de quoi devenir l'enfant trop intelligente ostracisée et moquée, aussi était-il sensibilisé à la question.
Mais la sensation passa rapidement, et le masque se remit en place.
– Oui, vraiment ! affirma John.
Et sur les lèvres de son avocat, John fit fleurir le premier sourire. Un sourire léger, doux, magnifique. Et John sut qu'il était complètement foutu, en cet instant précis. Parce que son avocat était désormais plus qu'une gravure de mode au faciès ennuyé. Il était une gravure de mode qui souriait et il était au-delà de l'indécence.
– Ce n'est pas la réaction que vous obtenez habituellement ? osa demander John, prêt à tout pour garder ce sourire affiché plus longtemps.
– Pas vraiment. C'est plutôt du genre « allez vous faire foutre »...
Ce n'était pas vraiment drôle mais John ne put cependant s'empêcher de pouffer. Il n'imaginait que trop bien quelqu'un dire ça à cet enfoiré un peu trop arrogant et un peu trop beau. Et à sa grande surprise, maître Holmes sourit un peu plus largement, laissant échapper un drôle de son, presque un éclat de rire, comme si l'hilarité bête de John l'atteignait.
– Revenons-en au flingue, proposa-t-il néanmoins, et John hocha la tête.
Il reprit son histoire. Et la terrible vérité sur le passé de sa femme, qui leur avait explosé au visage quand il avait découvert une clé USB. À vrai dire, il ne l'avait pas vraiment découverte. Il avait appris la présence de l'objet dans le sac à main de son épouse complètement par hasard, alors qu'elle lui demandait son rouge à lèvres au fin fond. Au début, il ne s'était pas vraiment inquiété. Les femmes avaient des tas de choses bizarres et étranges dans leur sac à main.
Et puis il avait trouvé l'arme. Et puis il avait eu l'impression que sa femme ne se séparait jamais de sa clé USB. Et puis il s'était rendu compte qu'il y avait une inscription étrange sur la clé USB. Et puis il avait fait des recherches et découvert que Mary Morstan, la femme qu'il avait épousée, était morte trois jours après sa naissance. Une petite tombe à son nom se dressait dans un cimetière du nord de l'Ecosse.
Il n'avait aucune idée de qui était son épouse, avec laquelle il partageait tout : un lit, une maison, un enfant, une vie. Alors il avait profité d'une douche pour copier la clé USB. Il n'avait pas réussi à tout prendre, mais ce qu'il avait vu l'avait suffisamment refroidi.
Confronter Mary n'avait pas été compliqué. Elle avait tout avoué assez rapidement, et de sa femme aimante et douce il n'était resté qu'un glaçon inconnu. Mary lui avait avoué son nom. Son passé. Ses contrats. Ses amis. Ce qu'elle avait fait, ce qu'elle savait faire.
John s'interrompit à ce moment-là de l'histoire. La sensation d'avoir perdu sa compagne au profit d'une parfaite inconnue avait été douloureuse.
– Ce que je vous dis... est soumis au secret professionnel, n'est-ce pas ? confirma-t-il de nouveau. Vous êtes dans l'obligation de ne jamais répéter que mon ex-femme a bossé pour la CIA, n'est-ce pas ?
– Mmm. Oui. Bien sûr. Au demeurant, je le savais déjà.
– QUOI ?
– Mon frère a employé votre épouse, il y a longtemps.
– Ex-épouse, corrigea automatiquement John. Et je ne suis pas sûr de vouloir savoir ce que fait votre frère dans la vie pour avoir eu besoin des services d'une tueuse...
L'avocat se leva, haussant les épaules.
– Les gens comme Miss Morstan sont nécessaires à notre société, savez-vous ? Ils font ce que les gouvernements ne peuvent pas faire officiellement. Le MI6 n'aime pas se salir les mains. D'autres le font pour eux. Elle ne s'est pas contentée de tuer aveuglément.
– Je ne veux pas entendre d'explications, gronda John, la voix peu amène. Je les ai déjà entendus de sa bouche. Je m'en moque. Je sais pourquoi elle a agi ainsi et je peux même lui pardonner pour son passé.
Maître Holmes, qui se dégourdissait les jambes à travers la salle de réunion, se retourna vers lui, perplexe, l'air de se demander pourquoi ce procès absurde, dans ce cas.
Alors John reprit son histoire. Le passé de Mary leur avait explosé à la figure, et il avait la sensation de ne plus savoir qui était son épouse. Mais cela, il aurait pu encore le surmonter. Il aurait pu ré-apprendre à aimer cette femme qui était la sienne, apprendre à composer avec ses talents de tueuse.
Mais John avait eu la sensation d'être trahi, et cela pesait sur leur couple. Un peu. Beaucoup. Trop.
Et puis, il y avait Rosie. Rosie qui avait un peu plus d'un an, et qui avait de toute évidence hérité de l'intelligence de sa mère. Elle était en avance pour son âge, et John et Mary se déchiraient sur son avenir. Le médecin était partisan de la laisser vivre et s'épanouir. Mary voulait un suivi psychologique, et une formation adaptée. Elle parlait à peine. Cela paraissait tellement prématuré à son père.
Jusqu'à ce qu'il comprenne que ce que Mary voyait en Rosie, c'était elle-même.
– Évidemment, ma femme ne voulait pas que notre fille suive ses pas, personne ne peut réellement désirer cela pour une enfant... Mais... Comment dire...
– Elle voulait la façonner à son image, d'une certaine manière.
– Exactement. Et ça m'a semblé...
– Dangereux, proposa maître Holmes, et John acquiesça.
Il avait peur de l'influence que la mère aurait sur la fille. Des sentiers qu'inconsciemment, sa petite princesse pourrait emprunter. Peur de la proximité d'une arme chargée et sans le cran de sécurité et de son ange. Peur de sa femme, qu'il connaissait si peu et qui paraissait s'éloigner un peu plus à chaque seconde qui passait.
Il avait demandé le divorce. Mary n'avait fait aucune difficulté, simplement un sourire triste, mais compréhensif.
Et puis John avait demandé la garde exclusive. Il aurait ainsi le droit de gérer la vie de sa fille comme il l'entendait, et autoriserait Mary à avoir l'enfant un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires, du moins si elle acceptait de se conformer à l'éducation que John déciderait. Il aurait le droit de réduire les droits de sa femme au besoin.
Mais à peine avait-il soumis l'idée que la brillante avocate avait montré les crocs. Elle aimait sa fille, plus que tout. Elle ne lui aurait jamais fait le moindre mal. Et elle refusait de la laisser à John.
– Folie de parents, souffrance des enfants, commenta maître Holmes. Salomon aurait résolu le problème facilement.
John se hérissa.
– Si j'avais l'assurance qu'elle serait heureuse et en sécurité auprès de Mary, j'accepterais de ne plus jamais la voir s'il le fallait ! Mais j'ai peur pour elle, vous pouvez le comprendre ça ? Je veux la protéger... Juste la protéger !
– Je ne peux pas le comprendre, répliqua son avocat d'un air froid. Je n'ai pas d'enfant, et je n'en veux pas, c'est inutilement bruyant.
– Vous ne diriez pas ça si vous voyez ma fille. Elle est exceptionnellement sage. Je ne dis pas ça pour me vanter, mais parce que ça me fait peur. Elle est trop sage pour une petite fille de deux ans. J'aimerais qu'elle coure partout, qu'elle croit au Père Noël, qu'elle fasse des bêtises et qu'elle réclame des bonbons et du chocolat. Au lieu de quoi elle se tait et obéit à sa mère. Alors oui, c'est peut-être une folie d'un parent égoïste qui pense mieux savoir que tout le monde comment élever sa fille, mais je ferais n'importe quoi pour la récupérer.
Maître Holmes ne dit rien, durant un instant. Puis reprit, de son habituel ton blasé que John commençait déjà à connaître.
– Évitez cela à l'audience. L'émotion est une bonne chose, l'emportement ne l'est pas. Vous avez toujours les données de la clé USB de votre femme ?
– Oui. J'ai détruit ce que j'avais copié devant elle, elle me l'avait demandé. Mais j'en avais fait une copie sur...
– Une clé USB, devina l'avocat dans un ricanement. Quel beau paradoxe. Pourquoi ne pas vous en servir ? La garde exclusive vous serait aisément accordée, même sans jury populaire, puisque nous n'allons pas aux assises.
– Parce qu'elle m'a demandé de ne pas le faire. Au risque que cela soit dangereux pour moi et Rosie. Les anciens amis, ennemis et employeurs de mon ex-femme ne sont pas des tendres, cela je l'ai bien compris, et je suis d'accord avec elle : je ne veux pas attirer l'attention sur nous, sur Rosamund. Son passé ne doit pas être cité, à aucun cas.
Maître Holmes se rassit dans le fauteuil faisant face à celui de John, re-croisa ses mains sous son menton, re-transperça son client de son regard clair.
– Entièrement d'accord sur ce point. On en revient donc à ce que je disais depuis le début : votre dossier n'est pas bon. Revenu de la guerre avec un PTSD. Un bon salaire de médecin tranquille. Rien d'exceptionnel dans votre parcours pour justifier que vous seriez plus apte que votre ex-femme à élever votre fille. Elle est avocate, extrêmement brillante, gagne très bien sa vie, bien mieux que vous. Et bien sûr, c'est une femme. Sa mère.
– Inutile de me rappeler tout ça, répliqua John, sarcastique. Je le sais parfaitement. C'est bien pour ça que je viens vous voir. Vous êtes le meilleur et vous gagnez tous vos procès, non, maître Holmes ?
Et à sa grande surprise, l'avocat eut un immense et large sourire. Gravure de mode, le retour.
– Pour commencer, appelez-moi Sherlock. Et pour la suite, oui, nous allons gagner, oui. Je vous le promets.
John découvrit vraiment qui était son avocat quelques jours plus tard. Ils avaient eu des tas de rendez-vous et d'entretiens, qui se passaient tous à peu près de la même manière : maître Holmes se comportait comme un connard, son assistante Molly Hooper tentait de calmer le jeu, et John avait envie de le frapper.
Mais fondamentalement, ils avançaient dans la plaidoirie et la défense du dossier de John, alors ce dernier ne se plaignait pas. Le procès était prévu dans un mois, et ce soir-là, alors qu'il était tranquillement chez lui, il ne s'attendait pas vraiment à la venue de son avocat.
– Mais qu'est-ce que vous faites là ? s'ahurit-il en voyant la gravure de mode sur son palier.
– Ce n'est pas là où tu vis ?
Il en était passé à la familiarité depuis longtemps, ne s'embarrassait d'aucune formule de politesse.
– Si, mais je ne savais même pas que vous connaissiez mon adresse.
– Ne sois pas stupide, elle est écrite sur ton dossier.
Et il s'invita à entrer, bousculant John au passage.
– Non mais non ! Je n'ai pas le temps de vous recevoir pour travailler sur le dossier ! On est samedi et je...
La fin de sa phrase mourut dans sa gorge tandis que l'homme pénétrait dans son petit appartement en conquérant. Comme s'il était parfaitement normal pour un avocat de venir au domicile personnel de son client un week-end.
– Vous n'avez pas d'autres dossiers que le mien ou quoi ? marmonna-t-il en refermant de guerre lasse la porte d'entrée, suivant son avocat dans le couloir de l'entrée.
– Bien sûr que non, répondit maître Holmes très sérieusement. Sinon je risquerais de me disperser.
La réponse laissa John complètement abasourdi. Il n'était pas sérieux en demandant cela, mais de toute évidence, l'avocat, lui, l'était. Et le client qu'était John commençait à sérieusement s'inquiéter des honoraires. C'était une question qu'ils n'avaient, bizarrement, jamais abordée. John s'était toujours dit qu'il était prêt à tous les sacrifices, y compris financiers, pour sa fille. Sherlock Holmes avait la réputation d'être le meilleur, juste devant Mary Morstan, sur le marché, aussi avait-il accepté de l'embaucher sans savoir ce qu'il exigerait en paiement.
Mais John connaissait bien les rouages des cabinets d'avocats : la facturation était faite à l'heure, du temps passé sur le dossier. Molly Hooper n'était qu'une assistante et son taux horaire ne devait pas voler bien haut, mais Holmes était un génie, avocat en titre. Il assistait à tous les entretiens, travaillait durant des heures, et maintenant lui annonçait que John était le seul dossier qu'il suivait en ce moment ? À £150 ou £200 de l'heure, John n'était pas convaincu que son portefeuille y survive.
Il choisit cependant de ne pas relever. Mieux valait s'endetter pour les quarante prochaines années et récupérer sa fille plutôt que faire fuir le seul professionnel capable de l'aider.
– Toujours est-il que je ne peux pas vous recevoir. Je suis occupé ce soir.
– Occupé par quoi ?
Ils étaient arrivés dans le salon, et John laissa échapper un profond soupir. Cet homme se comportait en propriétaire, en vieille connaissance de la famille. Alors qu'il n'était rien de plus qu'un con arrogant aux yeux trop clairs et aux costumes toujours trop cintrés.
– Par elle. Dis bonjour, Rosie.
Sur sa couverture, assise par terre au milieu de ses jouets, l'enfant releva son visage de poupon blond vers l'inconnu planté au milieu de la pièce d'un air intéressé.
– C'est mon week-end, expliqua John. Mary a la garde exclusive de manière temporaire, mais elle me la laisse de temps en temps. Hein ma princesse ?
John avait contourné maître Holmes au milieu du salon et était revenu s'installer auprès de sa fille, qui lui offrit un immense sourire et lui tendit avec une joie évidente une tortue orange et bleue en peluche.
– C'est donc cette petite chose pour laquelle je réfléchis autant depuis plusieurs jours ?
– C'EST MA FILLE ! s'insurgea John. Pas une chose !
– Pa' ?
– Elle ne sait même pas parler, commenta Sherlock en fronçant le nez.
– Elle a deux ans.
– Je parlais, à deux ans.
– Eh bien félicitations à toi, monsieur le génie. Mais laisse ma fille en dehors de ça.
– Je crois au contraire qu'elle est au centre de toute cette affaire. Savoir qui elle est me paraît essentiel.
– Savoir qu'elle essaye de baragouiner des mots a vraiment un intérêt pour mon dossier ? répliqua John, sarcastique.
– Pas nécessairement. Mais il me paraît vital de savoir qu'elle croit que les tortues sont oranges et bleues. Ce n'est pas lui rendre un service que de la laisser s'illusionner...
– C'est un jouet ! Une peluche ! l'interrompit John, abasourdi.
Rosie, un peu inquiète devant toute cette animation, se réfugia dans les bras de son père, réclamant un câlin que ce dernier lui offrit aussitôt, se redressant avec sa fille dans ses bras, et s'installant dans le canapé.
– Je peux avoir un thé ? réclama Sherlock.
– Je t'en prie, fais comme chez toi, répliqua John sur un ton sarcastique, berçant tendrement sa petite poupée blonde, faisant un grand moulinet de bras en direction du coin cuisine.
Il avait naturellement adopté la familiarité de son avocat, à le voir s'incruster chez lui ainsi. Il ne s'attendait cependant pas à ce que le maître lui obéisse, et ouvre tous les placards avec fracas, branchant la bouilloire et se lamentant sur l'absence de thé vert. Cinq minutes plus tard, Rosie était calmée et jouait avec les doigts de son père, toujours assise sur ses genoux, et maître Sherlock Holmes s'installait très confortablement avec une tasse de thé entre les mains à côté d'eux.
– Qui ? demanda la fillette en pointant son petit doigt potelé en direction de l'avocat.
– C'est... un ami.
C'était un mensonge, bien sûr, mais la fillette n'était pas assez âgée pour comprendre le mot avocat, et encore moins pour saisir les tenants et les aboutissants du procès entre ses deux parents. Il lui arrivait encore bien trop souvent de réclamer sa maman quand elle se réveillait d'un cauchemar chez John, et vice-versa.
– Je suis flatté de le savoir, répondit Sherlock, et il avait l'air sincère.
John, ahuri, le regarda. Comment pouvait-il croire à une chose pareille ? Mais il choisit de ne pas le détromper. Rosie essayait d'échapper de ses genoux pour aller découvrir ceux de cet inconnu, qui la regardait comme si elle était personnellement responsable de tous les maux du monde et qu'il aurait préféré se damner que de toucher la fillette.
Et bizarrement, cela fit pouffer de rire John. Il y avait un tel contraste entre l'avocat sûr de lui et arrogant, beau comme un Dieu que fréquentait John, et la petite fille aux joues roses et aux boucles blondes bien déterminée à lui coller dans la main une grenouille rouge et jaune en peluche pour jouer avec lui.
– Elle ne va pas te manger, commenta-t-il en voyant Sherlock reculer au fond du canapé.
– Elle pourrait essayer de me mordre, répliqua l'avocat, de plus en plus gêné.
– Elle ne mord pas. Ce n'est pas un animal.
– Elle pourrait essayer.
– Je ne crois pas, non. Prends sa grenouille.
Du bout des doigts, Sherlock récupéra la peluche, incertain de ce qu'il devait en faire.
– Je croyais que tu devais apprendre à la connaître parce qu'elle est au centre de tout ça ? Eh bien voilà. Joue avec elle. Il faut que tu imites la grenouille.
L'air terrifié du grand avocat était à mourir de rire, et le sourire timide de la petite fille fit exploser de rire John.
Rosie se joignit presque aussitôt à son hilarité, naturellement, heureuse de voir son papa détendu. Le regard inquiet de Sherlock qui semblait se demander ce qu'il y avait de si drôle était cependant impayable, et cela ne fit qu'accentuer à l'hilarité de John.
– Allez Princesse, il est l'heure d'aller au lit ! Au dodo !
– Non !
La petite fille avait un air buté, têtue, et elle ressemblait beaucoup à son père. Mais John, sans se départir de son sourire, l'attrapa et la cala sur sa hanche.
– Je vais la coucher, je reviens dans une demi-heure, après le pyjama et l'histoire. Si tu veux jouer le rôle de la grenouille, tu peux venir !
Il était ironique, et ne s'attendait pas du tout à ce que l'homme le prenne au mot. Au contraire, il l'imaginait plutôt s'insurger et râler sur la demi-heure perdue. Mais il préférait se concentrer sur la petite fille boudeuse qui ne voulait pas à aller se coucher, et à qui il dut promettre deux histoires avant qu'elle n'accepte de mettre son pyjama rose à licornes. (Oui, il était affreux. Oui, la fillette l'adorait. Oui, John avait prévu de lui ressortir les photos quand elle aurait dix-huit ans, histoire qu'elle comprenne la souffrance visuelle qu'elle lui avait infligé).
Il fallut deux histoires de Tchoupi, et une de Petit Ours Brun pour que la fillette accepte de se pelotonner sous sa couette et ferme les yeux.
– Je laisse la veilleuse allumée et la porte ouverte, ma princesse, lui murmura John en l'embrassant sur le front, tandis que la fillette plongeait pour le pays des rêves.
Ce fut seulement en sortant qu'il remarqua la présence de l'avocat sur le pas de la porte de la chambre.
– Elle a une veilleuse pirate... murmura l'homme.
– Hein ? Oui... C'est pour contrebalancer le rose et les licornes.
– J'aurais adoré avoir une veilleuse pirate...
Il avait l'air tellement sérieux que John se retint de rire. Et de lui sauter dessus. Dans le couloir sombre, dont la seule lumière était celle du salon, au fond, et la veilleuse de sa fille, le profil de l'homme s'éclairait d'une manière inédite, et sa vulnérabilité tandis qu'il contemplait le faux vaisseau pirate qui faisait de la lumière était touchante. Et donnait des envies parfaitement interdites à John. Il était à peu près persuadé que coucher avec son avocat était une très mauvaise chose.
Vraiment très mauvaise.
Et pourtant, Dieu seul sait qu'il en avait envie.
Après cela, l'avocat revint régulièrement. Rosie n'était pas toujours là, voire même rarement, et jamais il ne la toucha ou ne s'occupa d'elle, mais la fillette semblait rapidement avoir adopté dans le paysage ce drôle d'énergumènes aux cheveux fous. Les boucles noires de l'homme la fascinaient, et elle passait son temps à essayer de les attraper pour tirer dessus. Sherlock s'en plaignait systématiquement. Et se laissait faire de bonne grâce néanmoins.
– C'est parce que tu lui rappelles sa peluche préférée, son mouton noir. Elle est déjà toute abîmée alors Mary ne veut pas la déplacer et l'emmener chez moi... je n'ai jamais retrouvé le modèle pour lui racheter alors on apprend à faire sans... et j'imagine que tu es un bon palliatif, ricana-t-il.
– Père indigne, répliqua Sherlock.
Mais il n'en pensait pas un mot. C'était la conclusion la plus évidente à laquelle il était parvenu en venant aussi fréquemment chez les Watson : John était un bon père. Un excellent père. Sa fillette ne manquait de rien, il savait se montrer sévère et la faire obéir, tout en restant sa princesse merveilleuse pour laquelle il aurait vendu le monde. La manière dont la petite se comportait avec lui était un atout indéniable pour le procès, mais emmener l'enfant à la barre n'était pas envisageable. Pourtant, cela leur aurait été utile. Il avait vu l'enfant un jour, juste après que Mary l'ait déposée, et elle avait son visage fermé de petite fille sage qui devait faire attention à tout et surtout ne pas faire de bruit. Deux heures plus tard, ses couettes étaient à moitié défaites et elle riait aux éclats dans les bras de son père en faisant l'avion, comme une enfant insouciante et innocente.
– Mary n'est pas une mauvaise mère, martela John quand l'avocat mentionna cet état de fait. Elle aime Rosie, vraiment. Et Rosie aime sa mère. Mais elle sait simplement que Mary ne tolère pas les bêtises alors elle n'ose rien faire. C'est pour ça que je me bats ! Et puis c'est compliqué pour Rosie en ce moment, Mary me la laisse peu souvent... elle a gardé la jeune fille au pair, je la paye d'ailleurs toujours à moitié. Rosie passe donc ses journées avec sa baby-sitter, Mary rentre souvent tard le soir, elle me voit quelques jours par ci par là... les enfants ont beaucoup d'instinct pour ça. Inconsciemment, elle sait qu'il se passe quelque chose et dans sa petite tête de bébé, elle doit sûrement penser que si elle est sage et ne dit rien, les choses s'arrangeront.
– Elle n'a que deux ans.
– Et comme beaucoup d'enfants de son âge, malgré le fait qu'elle ne réfléchisse pas comme nous, elle croit être responsable de la séparation de ses parents.
Sherlock haussa un sourcil surpris.
– Elle EST responsable de la séparation de ses parents.
– Non ! Ce n'est pas sa faute ! Elle en est peut-être la cause, mais c'est pour la protéger, en rien parce qu'elle a fait une bêtise ou qu'elle n'est pas sage !
Sherlock leva les mains en signe de reddition face à l'engouement du père de famille, et John détourna le regard, un peu rougissant, préférant boire une gorgée de thé plutôt que continuer à regarder le regard pétillant de son avocat.
John était à peu près persuadé que ce qu'ils faisaient... ne se faisait pas du tout. Il avait cessé d'avoir des entretiens au cabinet, et il ne communiquait avec Molly que par mail. Pour ne qu'il soit pas obligé de prendre des jours de congés, Sherlock avait décrété que tous leurs rendez-vous auraient lieu chez John, et bien après les heures de travail. Alors ils buvaient du thé, couchaient Rosie quand elle était là, se servaient des verres de vin, dînaient parfois ensemble. Parlaient du dossier, et souvent d'autres choses parfaitement futiles.
Le jour où l'avocat avait débarqué en tenant un drôle de jeu à base de solutions colorées dans des tubes à essais, chacune émettait une note différente et présentait toute la gamme selon la diffraction de la lumière blanche, parce qu'il était musicien et chimiste à ses heures perdues (John se demandait bien quand ça pouvait avoir lieu), et qu'il pensait que ça pourrait amuser la petite fille et développer son oreille musicale, John avait halluciné.
Ça ne se faisait pas. Les avocats et leurs clients n'avaient pas ce genre de relation, de cela il était absolument certain.
Et il était certain qu'ils ne nourrissaient pas des pensées perverses en s'asseyant sur le canapé dudit client. Canapé qui se trouvait également être le lit. John n'avait qu'une seule chambre, celle de Rosie, et ça ne lui posait aucun problème de déplier le canapé toutes les nuits, sortir les couvertures et dormir dans sa chambre improvisée.
Mais quand il pensait que Sherlock, son avocat, le grand maître Sherlock Holmes, posait ses fesses là où il posait sa tête après son départ, son corps réagissait bizarrement. Et son esprit encore plus. Il rêvait éveillé et ses fantasmes n'avaient rien de sage.
Ce soir là, Rosie n'était pas là, mais Sherlock l'était, lui. Ils avaient arrêté depuis longtemps de parler de la défense de John au procès, et avaient dérivé sur la veilleuse pirate de Rosie et l'enfance de Sherlock, avec son frère Mycroft (celui auquel John espérait bien ne jamais avoir affaire) qui s'amusait à voler le trésor du valeureux Barbe-Jaune, en tant que vil commandant de la Navy (les choses n'avaient pas tant changé que cela).
John avait un verre de vin entre les mains, Sherlock avait déjà fini le sien. Le procès avait lieu dans une semaine.
La télé diffusait un truc inaudible, le son baissé au minimum, probablement une émission de télé-réalité quelconque que le grand génie du barreau s'amusait généralement à descendre en flèche en critiquant l'intelligence (ou plutôt le manque d'intelligence) des candidats pendant que John s'esclaffait à côté de lui.
Il n'y avait rien dans cette soirée de plus spéciale que les douzaines d'autres qu'ils avaient passées ensemble. John n'avait plus de vie en dehors de son boulot et sa fille depuis son divorce. Sherlock ne semblait pas en avoir non plus.
John n'aurait su dire ce qui le poussa à agir et à commettre cette folie, ce jour-là ? Le vin, l'imminence du procès, sa frustration ? Qu'importait. Il avait osé.
Posant lentement son verre sur la table basse, il s'était retourné vers celui qui l'énervait tant au début et qui lui faisait depuis lors nourrir des sentiments ambigus, entre amitié, confiance, reconnaissance et désir physique. Il n'avait attendu ni invitation ni réponse à une question qu'il n'avait de toute manière pas posée, et il avait embrassé son avocat.
Il n'avait aucune espérance et pourtant il ne fut pas déçu. La bouche contre la sienne plia aussitôt, s'assouplissant à son contact, déjà vaincue par son assaut pourtant si bref.
Sherlock ouvrait la bouche pour intensifier le baiser quand John, persuadé d'avoir bien trop tenté sa chance, recula.
Alors ce fut l'avocat qui partit à sa rencontre et lui vola leur deuxième baiser, bien plus intense que celui de John.
Leur retenue vola en éclats et il était impossible de dire qui initia le troisième baiser. Ce n'était plus qu'une lutte acharnée de dents, de lèvres et de langues, voraces et affamées, tentant par tous les moyens de dominer l'échange impétueux.
John estima qu'il méritait la victoire, car le premier gémissement rauque de désir fut du fait de Sherlock, et il sourit contre les lèvres enfiévrées qui continuaient de le dévorer.
Les longs doigts pâles de l'avocat s'étaient posés avec la douceur d'un papillon sur les joues de John et le tenaient contre lui, caressaient les pommettes du bout des pouces, et John se sentit gémir à son tour, tandis que la langue habile de son avocat se posait à la commissure de ses lèvres.
Essoufflé et haletant, John crocheta ses bras autour du corps de Sherlock tendu vers lui, l'inclina et le poussa à s'allonger sur le canapé, prêt à le recouvrir de son corps et ne jamais le lâcher.
Une part de son cerveau savait que c'était la pire idée du monde, juste après « appeler un ex en étant bourré » et « Recoucher avec un ex », les deux allant souvent de pair, mais il était incapable de s'arrêter. Et sous son corps tendu et dur de désir, celui de Sherlock était souple et chaud, s'arquant pour venir à sa rencontre. Il n'aurait jamais pu s'arrêter. Alors il poursuivit sa quête folle, continuant d'embrasser passionnément l'homme tout en le caressant par-dessus ses vêtements trop ajustés, impatient de pouvoir goûter de sa langue la peau blanche et laiteuse devenue son fantasme inavouable.
Sherlock gémissait contre lui, ses hanches poussées vers celles de John, et il renversa la tête en arrière quand la langue taquine de son amant glissa le long de sa jugulaire, mordillant légèrement le cou. Il était incroyablement réceptif et John continua sa descente, enivré par le parfum masculin et les ondes de plaisir qui parcouraient son corps. La chemise, cependant, le gênait, et il se débrouilla pour la sortir du pantalon, tirant dessus sans doute bien trop fort pour la qualité et le prix du tissu, avant d'insinuer ses mains en dessous, et enfin, poser sa paume sur la peau nue.
Le contact l'électrisa et il soupira de soulagement, surpris et impatient de la découvrir si douce. Ses doigts frôlèrent l'épiderme, remontèrent sur les côtes, rencontrèrent une petite bosse.
Et puis ce fut le vide, le froid, la chute, la douleur. Sherlock était parti d'un mouvement si brusque, repoussant John si violemment qu'il était à moitié tombé sur le sol, et son genou gauche le brûlait.
Mais ce n'était rien face à la douleur qui irradia dans son corps quand il vit le regard de son avocat. Les yeux exorbités, les pupilles dilatées, l'homme paraissait complètement fou et en proie à une intense douleur.
– Non, siffla-t-il de sa voix rauque, se rhabillant, rajustant sa chemise.
– Je... j'ai fait quelque chose de mal ? interrogea John, blessé de le voir si mal et d'avoir été rejeté.
Il se redressa, prêt à tout entendre, mais l'autre recula, loin de lui, ses yeux dardant ses éclairs meurtriers.
– Oui !
Sa voix était un feulement agressif, résolument haineuse, et la violence contenue dans ce simple mot fit chanceler John de douleur.
– Tu m'as embrassé, cracha Sherlock. Je suis ton avocat, et ça ne se fait pas !
Et sans attendre la réponse balbutiante de John, il fit voler son manteau sur ses épaules avant de s'enfuir de l'appartement. La porte claquant lourdement résonna longtemps dans le silence abasourdi de douleur.
Quand on sonna à la porte le lendemain matin, John n'avait guère bougé de sa posture avachie sur le canapé, mais un relent d'espoir le poussa à aller ouvrir, le cœur à vif, prêt à y croire de nouveau.
– Mary ? s'ahurit-il de voir son ex-femme en la voyant sur le pas de la porte, Rosie dans les bras. Qu'est-ce que tu fais là ?
La jeune femme leva les yeux au ciel, secouant ses mèches blondes. Elle avait une nouvelle coupe depuis la dernière fois qu'il l'avait vue, plus courte, plus légère, et cela lui allait bien.
– Tu m'as appelée cette nuit, l'informa-t-elle. De toute évidence, tu étais bourré. Tu l'es toujours, rajouta-t-elle en fronçant le nez devant son haleine.
– Je...
Mais il n'y avait rien à dire. John les accumulait. Être désolé ne suffirait pas à effacer les traces de connard stupide qui s'accrochaient à sa peau.
– Je vais appeler le boulot pour dire que je ne viens pas... marmonna-t-il en s'effaçant pour laisser entrer Mary.
Rosie s'impatientait de toute évidence entre les bras de sa Maman, désireuse d'aller faire un câlin à son Papa.
– Déjà fait. Prends une douche froide, une aspirine, et je te laisse Rosamund pour la journée. Ça te fera du bien et à elle aussi...
Il était rare que Mary soit aussi généreuse avec son ex-mari, et en cet instant, John lui en fut extrêmement reconnaissant. Sa fille était sa raison de vivre et de surmonter le cœur brisé qui battait à peine dans sa poitrine.
– Merci, murmura-t-il en obéissant rapidement.
Quatre jours durant, il n'eut aucune nouvelle de Sherlock. Ni professionnellement, ni personnellement. Et puis Molly appela, un peu fâchée et un peu triste, lui expliquant que son patron avait un peu un comportement de connard en ce moment.
– Tu veux dire plus que d'habitude ? avait demandé John sarcastiquement.
Il avait réussi le tour de force de devenir ami avec Sherlock, mais il ne savait que trop bien le comportement habituel de celui-ci.
John se permettait ce genre de choses avec Molly parce qu'ils avaient fini par bien s'entendre, au fil du dossier, et que faire front commun face au génie arrogant qui leur servait respectivement d'avocat et de patron, ça rapprochait.
– Oui ! avait soupiré Molly. Il ne veut plus travailler et ne fait que des conneries ! Sa dernière idée en date, c'est de décorer le mur à coup de fusils... la seule chose que j'ai réussi à faire, c'est lui dire que s'il y avait un problème avec ton dossier, au lieu de bouder comme un enfant, il n'avait qu'à aller le régler une bonne fois pour toutes. Au bout d'un moment, je crois qu'il a fini par m'écouter alors il va peut-être venir te voir.
Cela avait eu l'effet d'un électrochoc sur John. Il avait chaudement remercié Molly et s'était précipité sous la douche pour avoir l'air présentable et passer des vêtements propres.
Bien lui en avait pris. Il était enfin décent et mis en valeur quand on avait sonné à la porte, de cette manière impérieuse qui ne pouvait être que du fait de l'avocat.
John avait respiré un bon coup et avait ouvert, prêt à tout endurer.
Sur le seuil, l'homme qui se tenait avait l'air encore plus magnifique que dans ses souvenirs. Plus arrogant également. Comme si un masque le recouvrait, mais John refusa de se laisser faire. Il était venu, et c'était beaucoup.
Ils ne couperaient pas à la conversation qu'ils devaient avoir.
Sans un mot, il entra en propriétaire. Et en un instant, analysa le salon en bazar, puis balaya de ses pupilles exceptionnelles John qui se tenait là, un peu gêné.
Et puis il parla et détruisit tout ce qui n'existait même pas encore entre eux.
– COMMENT as-tu pu ? Comment as-tu osé ?
Sa voix était glaciale et son visage exprimait un mépris haineux que John ne lui avait jamais vu. La déferlante de rage le surprit. Il n'avait aucune idée de ce dont parlait l'avocat.
– De quoi tu...
Il n'alla pas plus loin dans sa question. Il aurait mieux fait de se taire. Avoir osé parler avait ouvert les vannes de Sherlock.
– Ne fais pas l'innocent ! siffla-t-il. As-tu au moins encore besoin de mes services ou bien tout est pardonné ? Coucher avec son ex-femme...
Le dégoût perceptible dans sa voix était douloureux à entendre.
– Quelle honte. Tu es tombé bien bas, John Watson. Si faible. Elle va t'assassiner au procès « mais monsieur le juge, mon mari est instable, incapable de s'occuper de notre fille, il a couché avec moi la semaine dernière ! Ce n'est pas moi qui ait voulu le divorce, le partage de la garde, et voilà qu'il change d'avis, on ne peut pas lui confier sereinement un enfant ! »
Son imitation de Mary n'était pas du tout convaincante, avec une voix de fausset horripilante, mais elle glaçait le sang.
Bien sûr, John avait fauté. Il avait coché allègrement les trois premières cases de la liste des plus mauvaises idées du monde, et en ce qui concernait Mary, il l'avait même fait plus d'une fois.
Il était malheureux. Il avait suffi d'un peu de gentillesse de la part de son ex-épouse pour qu'il retrouve leurs sensations d'autrefois, quand il ne savait rien de son douloureux passé et qu'ils s'aimaient naturellement, comme des enfants, sans heurts et sans douleur. Mary l'avait sauvé de la dépression après son retour de la guerre.
John était faible. Son moment d'égarement avec son avocat avait laissé une plaie lancinante dans son cœur, et il s'était naturellement tourné vers la personne qui avait déjà réussi à le reconstruire la première fois. Rosie avait été surprise, mais aussi ravie. Elle ne comprenait évidemment pas tout, mais elle avait été bien contente du repas pris en compagnie de sa Maman ET de son Papa. John savait qu'il commettait une erreur, et Mary ne lui avait rien promis, et n'avait de toute façon aucune envie de reprendre l'histoire à laquelle ils avaient mis fin avec le divorce.
Mais c'était trop tard. Il avait fauté, et quand il étreignait son ex-femme au fond de son lit avec la passion de leurs premiers ébats, retrouvant le plaisir de deux corps qui se connaissent par cœur, il avait oublié la douleur qu'il avait ressentie quand son avocat l'avait repoussé et avait fui son appartement.
Mais si John avait souffert et su que c'était une mauvaise idée, jamais il n'avait songé que Mary puisse l'utiliser contre lui dans le procès. Coucher avec son ex-femme n'avait rien à voir avec sa capacité à être un bon père et s'occuper de Rosie comme elle le méritait.
– Je... essaya-t-il vainement.
– Je vais avoir bien du mal à te défendre sur ce coup-là.
Les yeux de Sherlock paraissaient morts. Glacés comme la banquise.
– J'étais venu pour m'excuser, ricana l'avocat en poursuivant sa diatribe sanglante. Mais il n'y en a nul besoin, n'est-ce pas ? Je me suis trompé sur ton compte, tu peux être fier de toi, je ne me trompe jamais, d'habitude. Je t'ai cru bisexuel. Mais tu ne l'es pas, n'est-ce pas ? Tu es sapiosexuel, ces gens stupides qui ne bandent que sur les gens comme moi, attirés par une intelligence hors du commun, des capacités hors de la norme. Je déteste les gens comme toi, cracha-t-il. Si stupide, faible et haïssable, se croyant à la portée de mon génie. Bien sûr. J'aurais dû le savoir. Mary Morstan est la seule personne de cette fichue ville dont l'intelligence peut rivaliser avec la mienne. Elle était ta femme. Tu as reporté ça sur moi. Mais dès qu'elle est revenue dans le paysage, c'est à elle que tu as cédé. Elle ou moi, c'est pareil, n'est-ce pas ?
John était anesthésié de douleur, incapable de dire un mot. Ce n'était plus de la colère ou de la douleur dans les yeux de son avocat, c'était de la haine pure qui coulait hors de sa bouches comme le plus efficace des poisons.
Il aurait voulu dire quelque chose pour se défendre, réfuter cette histoire de sapiosexuel. Il était et avait toujours été bisexuel, avec une forte préférence pour les femmes, mais sans être capable de dire non à un bel homme. Bien sûr, il avait aimé Mary pour son esprit fin et aiguisé, mais ce qui avait motivé avant toute chose leur couple, c'était la fragilité de John, qui avait besoin d'un soutien. Concernant Sherlock, même si sa brillance et son génie étaient indéniablement des atouts dans les fantasmes de John, ce n'était absolument pas les raisons principales qui avaient labouré le cœur et le corps du médecin. Il avait vu sous la carapace de l'avocat sans aucune défaite à son palmarès l'enfant fragile et brisé, qui s'enthousiasmait pour un rien, pouvait parler de son violon avec emphase, refusait de toucher Rosie et fronçait le nez d'un air dégoûté quand elle émettait un drôle de son ou essayait de le toucher, mais lui avait construit son jeu préféré.
Rien de tout ce que disait Sherlock n'était juste, à l'exception d'une chose. John était stupide, faible et haïssable.
Alors sans un mot, il laissa le poison couler sur lui et imprégner son être. Il ne pouvait pas avoir plus mal qu'en cet instant précis, tandis que l'avocat ne cessait de l'agonir, encore et encore.
– Je te hais, John Watson, acheva-t-il finalement, point d'orgue d'une torture mentale.
À cela non plus, John ne répondit rien. Parce qu'il avait raison. Il avait le droit de le haïr, John lui en donnait l'autorisation et même sa bénédiction.
Un bref instant, ils restèrent là tous les deux, plantés l'un devant l'autre dans un silence inconfortable, Sherlock dans l'attente qu'il dise quelque chose. Quand il réalisa que cela ne viendrait pas, il amorça un mouvement, mais John n'aurait su dire si c'était pour le gifler ou pour l'embrasser, tant les deux lui paraissaient possibles.
Il ne fit finalement rien du tout, et dans un grand mouvement grandiloquent qu'il affectionnait particulièrement, l'avocat tourna les talons et disparut dans la cage d'escalier. Cette fois, il ne fit pas claquer la porte derrière lui, et la referma au contraire tout doucement, et pourtant ce fut pire.
Et John, lentement, au milieu de son salon déserté, n'ayant plus rien d'autre à faire que compter les milliers de morceaux de son cœur brisé, se laissa tomber au sol, terrassé par la douleur.
Sherlock avait hésité à aller au procès. Il n'avait aucune envie de voir John, et encore moins Mary, qui afficherait probablement un sourire victorieux dès qu'elle le verrait. Il savait que le médecin n'était pas le seul fautif dans l'affaire, et que l'avocate avait très bien joué ses cartes, mais il avait été incapable de retenir sa fureur face à son client, la dernière fois qu'il l'avait vu.
Il n'avait jamais eu d'amis dans sa vie, beaucoup d'ennemis, et un certain nombre de connaissances plus ou moins bien intentionnées, bien déterminées à utiliser son génie pour leur profit personnel.
Molly était sans doute ce qu'il avait de plus proche dans son entourage, et même si elle était brillante, elle restait son employée et il ne l'avait jamais considérée comme une amie.
Et puis ce drôle de petit homme blond au parcours atypique avait débarqué dans sa vie avec son dossier inintéressant. C'était Molly qui l'avait poussé à regarder l'affaire, parce que Mike, l'homme qu'elle fréquentait (ils allaient rompre dans trois mois, c'était prévisible et ennuyeux) avait beaucoup insisté.
Sherlock avait cédé de guerre lasse, et jeté un coup d'œil rapide. Les gardes partagées et les pensions alimentaires, ce n'était pas trop son truc. Le seul intérêt du dossier, c'était l'avocat de la défense, qui se défendait elle-même.
Sherlock avait déjà entendu parler de Mary Morstan. Quand elle était entrée sur le marché des avocats londoniens et s'était creusé sa place à une vitesse stupéfiante, il s'était intéressé de plus près à la jeune femme et son profil. C'était à ce moment-là que Mycroft s'était dressé sur son chemin. Le grand frère s'inquiétait pour son cadet, qui mettait la main dans un nid de serpents. Sherlock s'était montré têtu. Mycroft avait lâché l'affaire et avait préféré l'aider plutôt que le voir s'obstiner et se mettre en danger.
C'était ainsi qu'il avait tout appris du passé de la jeune femme, de son usurpation d'identité, Mary Morstan n'étant pas son vrai nom, à ses talents de tueuse. Son intelligence en faisait quelqu'un de dangereux. Le personnage public qu'elle avait créé était une excellente défense pour tous ses anciens contacts, amis, ennemis et clients. Elle avait gardé son nom de jeune fille dans son métier, quand elle avait épousé un médecin rapatrié de la guerre, et elle avait poursuivi sa tranquille ascension jusqu'au plus haut sommet des avocats londoniens.
Bizarrement, Sherlock aussi se trouvait en haut de cette pyramide, plus pour sa réputation et son magnifique pourcentage de 100% d'affaires gagnées depuis le début de sa carrière que pour ses ronds de jambe. Il ne fréquentait aucun de ses confrères et le vivait très bien ainsi.
Dans le milieu, quand Mary avait passé tous les échelons jusqu'à devenir l'avocate la plus brillante du marché, on avait murmuré que Sherlock allait devoir réagir pour garder son trône, mais il ne leur avait pas donné cette satisfaction-là. Il n'avait cure de son statut, et avait regardé de loin la jolie jeune femme briller et s'attirer sympathie et pouvoir de tous.
Il n'avait jamais désiré l'affronter, mais son ego savait au fond de lui, que si l'occasion lui était donnée un jour, il aimerait la confrontation violente avec un esprit capable de rivaliser avec le sien. (Moriarty ne comptait pas. Il avait été une distraction intéressante fut un temps, mais l'obsession du jeune avocat pour Sherlock l'avait mené à trop d'erreurs, et il avait été bien trop facile de prouver ses détournements de fonds et dessous de table qui l'avaient mené en prison pour un certain nombre d'années)
Alors quand il avait eu le dossier entre les mains, il s'était dit que la seule bonne raison qui pouvait le pousser à accepter était d'affronter enfin la reine du barreau.
Puis il était entré dans la pièce où l'attendait son potentiel client et le monde avait changé d'axe. Sherlock s'était montré arrogant, comme d'habitude, il le savait, et l'homme en face de lui n'avait pas ployé une seule seconde, fier et fort, prêt à tout pour sa fille. L'histoire l'avait bizarrement touché. Il avait demandé l'exhaustivité des faits et l'avait eu.
Il avait eu envie de défendre cet homme, et ce sans plus penser à Mary ou au combat d'égo et d'intelligence qu'ils allaient pouvoir mener. Alors il l'avait fait. Il avait accepté le dossier.
Et puis le temps et les rendez-vous avaient passé, et il avait éprouvé le besoin de voir où il habitait, de s'immiscer davantage dans sa vie dont il savait pourtant déjà tout, de par son métier si intrusif.
Il n'avait jamais eu d'amis, et pourtant, il avait fini par réaliser que cet homme-là, sans rien de spécial, à force de rendez-vous professionnels à son domicile personnel durant lesquels ils parlaient de tout sauf du dossier, était devenu son ami.
Il avait perdu le contrôle quand il l'avait embrassé.
Retrouvé, ou perdu encore plus, il n'aurait su le dire, quand il avait touché la cicatrice qui ornait son flanc, rappel de ce que la condition humaine pouvait faire de pire et qu'il avait eu le malheur de croiser dans sa vie.
Il ne savait pas ce qu'il était venu chercher quand il était revenu chez lui au bout de quatre jours. Mais il savait ce qu'il avait trouvé. Les légères traces, délicates et subtiles, qui prouvaient qu'une femme était venue, et était restée. Une femme qui ne pouvait être que Mary ex-Watson redevenue Morstan, d'après les cheveux blonds qui s'accrochaient encore à la veste dans l'entrée. Le fait que John tente de lui cacher les traces en prenant une douche n'avait fait qu'attiser sa fureur.
Alors il était parti en ramassant les cendres du cœur qu'il ne se savait pas posséder, et qui n'avait jamais battu pour quiconque.
Il avait hésité à aller à l'audience. Il n'avait eu aucune nouvelle de son client, ni de la partie adverse, ce qui aurait été le cas si John et Mary avaient trouvé un accord amiable et que le jugement n'avait plus eu lieu d'être.
Une part de son cœur, qu'il ignorait avoir, l'avait informé que cela voulait dire que l'ex couple Watson n'était pas reformé, mais il s'était efforcé avec brio de l'occulter pour n'écouter que son esprit pur et rationnel.
Et machinalement, s'était rendu jusqu'au tribunal.
Mary était déjà là quand il était entré, vêtu dans sa robe, l'air le plus arrogant de sa collection peint sur son visage, comme si le monde et cette cour lui appartenaient (ce qui était nécessairement le cas, à ne pas en douter). Elle aussi était vêtue de sa robe de plaidoirie habituelle, avocate et cliente tout à la fois.
John aussi était là, et à voir son visage si expressif que Sherlock n'avait que trop bien appris à décoder ces dernières semaines, il était plus que surpris de voir arriver son avocat.
Rosamund n'était pas là, bien sûr. L'enfant n'avait pas à subir le procès de ses parents qui se battaient pour sa garde. Quelques proches se trouvaient dans le public, et Molly était juste à côté de John.
– Enfin ! soupira-t-elle quand il les rejoignit de leur côté de la salle. J'ai bien cru que tu n'arriverais jamais et que j'allais devoir plaider à ta place ! J'ai tes notes mais ça n'aurait jamais suffi ! Tu es sûr que tu veux évoquer...
Sherlock ne saurait jamais ce que Molly estimait incertain qu'il évoque. Le juge des affaires familiales frappa de son marteau une fois, et le greffier ouvrit l'audience en annonçant leur numéro d'affaire et en rappelant les faits qui les opposaient.
C'était John qui avait choisi d'ester en justice contre son ex-épouse pour obtenir la garde, alors c'était à la défense de commencer à se prononcer, et Mary entra dans l'arène, dans tous les sens du terme.
Elle respira, sourit à son adversaire et confrère, ne jeta pas un regard à John, et entama sa plaidoirie.
Ils n'avaient pas pu obtenir en avance copies des pièces qu'elle comptait présenter à l'audience, mais ils avaient émis des hypothèses et ne s'étaient pas trompés.
Mary attaqua sur la corde sensible des juges, son caractère de mère, plus à même de comprendre une petite fille et de lui apprendre à traverser l'existence pour devenir une femme.
Elle enchaîna sur la stabilité de son exercice professionnel, sa réussite.
Elle poursuivit ensuite sur le modèle de femme réussissant dans la vie qu'elle offrait à sa petite fille, notion importante à inculquer aux fillettes de son âge pour que jamais elles ne se réfrènent elles-mêmes dans leurs ambitions par crainte de faire moins bien qu'un homme.
Elle mentionna ensuite le miracle qu'avait été cette grossesse, à son âge, et à quel point Rosie était l'enfant dont tout le monde rêvait, et surtout elle.
Avant de s'attaquer John, et d'épingler sa famille, son père pompier volontaire décédé en mission, la dépression de sa mère, l'alcoolisme de sa sœur, la fuite en avant dans l'armée, le PTSD, et la dépression lors du retour de la vie civile.
Lâchement, elle usa d'un argument physique en rappelant l'épaule blessée de John, ayant le culot de demander aux jurés ce qui se passerait si John n'était plus en mesure de border sa fille pour la mettre au lit, ou s'il la faisait tomber en la portant pour jouer avec elle, puisque son épaule était si faible.
Point d'orgue de son discours emphatique et parfaitement maîtrisé à la virgule près, elle rappela que depuis le divorce, exigé par John, et prononcé quelques mois plus tôt, l'enfant vivait chez elle, afin de ne pas la perturber. Elle avait ainsi gardé sa chambre, ses habitudes et sa jeune fille au pair. Et tout se passait bien pour l'enfant, qui avait donc tout intérêt à rester aux côtés de sa mère.
Mary acheva sa plaidoirie en affirmant sa volonté de ne pas exclure le père de l'enfant de la vie de celle-ci, et accepter d'offrir à John un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires, selon la formule consacrée.
Lorsqu'elle reprit son souffle et retourna s'asseoir à sa place, l'assistance médusée se remit à respirer. Mary avait ce talent pour plaider un discours appris par cœur tout en le faisant sonner parfaitement naturellement.
Bizarrement, elle n'avait pas cité l'écart commis par John quelques jours avant, ce qui aurait pourtant pu faire pencher la balance en sa faveur, mais les évènements n'étaient pas finis.
– Merci, maître Morstan, finit par remercier le juge. Maître Holmes, à la barre.
Sherlock hocha la tête, et se prépara à se lever, sans avoir échangé un seul mot avec John, pourtant assis à côté de lui, quand son téléphone vibra.
« Ne fais pas de bêtises - MH »
Ses yeux balayèrent rapidement la salle, et repérèrent de loin un parapluie, tout au fond. Le bref hochement de tête que lui accorda son aîné était très clair. Sherlock pouvait gagner si aisément ce procès. Il suffisait de dire que Mary avait tué des gens, était recherchée dans certains pays, avait travaillé aussi bien pour les États que pour son compte, et aucune cour ne lui aurait sérieusement confié la garde d'une fillette de deux ans.
Mais s'il faisait ça, Rosie et John, aussi bien que le travail de Mycroft seraient menacés. Et si Sherlock n'en avait absolument rien à faire de l'emploi de manipulateur-en-chef de son aîné, ce dernier avait bien ciblé que la colère et la folie auraient pu faire n'importe quoi à Sherlock, y compris oublier la défense qu'ils avaient préparée et tout révéler.
– Maître Holmes ? appela de nouveau le juge, et Sherlock sortit de sa transe.
À son tour, il entra en piste, respira, et descendit les épaules. Et puis seulement, il parla.
Il n'avait pas besoin de ses notes, pas plus que Mary n'en avait eu besoin, mais contrairement à elle, il n'avait pas non plus besoin de s'écouter parler pour savoir ce qu'il disait. Il connaissait son discours et se faisait une entière confiance. Il avait gagné toutes ses audiences ainsi : en analysant les réactions des juges et des jurés autour de lui, en adaptant son discours au fur et à mesure à leurs failles, en déduisant et en analysant, faisant confiance à ses yeux, et en n'ayant aucune idée de ce qu'il racontait.
Cette fois-ci ne fut pas différente. Il détecta les froncements de sourcils et les battements de paupières, les légers mouvements de la main et les yeux plissés, les moments où son auditoire se grattait et ceux où leurs épaules se détendaient.
Il récita avec conviction et emphase les qualités de John, l'adoration totale de sa fillette pour son papa chéri, les sacrifices que ce dernier faisait pour elle. Ajouta que si, pour maître Morstan, avoir un enfant à son âge était un miracle, c'était également le cas pour John. Et enfin, que son client avait la même demande que la défense, à savoir la garde exclusive et non alternée, avec un partage des week-ends et des vacances scolaires, selon le bon desiderata du vainqueur.
Lorsqu'il eut fini, le même silence où l'assistance retenait son souffle s'abattit. Fier comme un coq, il retourna s'asseoir à sa place.
– Merci, maître Holmes.
Ils en passèrent à la longue et fastidieuse étape de présentation de toutes les pièces « à conviction » comme disait John, et qui étayaient les demandes, chacun pour prouver leur bonne foi et leur compétence à être un meilleur parent que l'autre.
Du côté de John, il s'agissait notamment des preuves que Mary n'était pas indiquée pour la santé de la petite fille, notamment de par son travail trop prenant, ou de son caractère d'orpheline, qui n'avait donc aucun modèle familial et maternel auquel se référer. C'était lâche de leur part, mais exactement comme l'attaque de Mary sur la famille brisé et dysfonctionnelle de John.
– Merci maîtres, annonça finalement le juge. Souhaitez-vous une confrontation ?
Ils auraient pu s'arrêter là, et les jurés seraient allés débattre et trancher la question.
Ou ils pouvaient choisir de s'affronter verbalement dans une lutte sans merci, durant laquelle ils pouvaient faire intervenir à la barre autant de témoins qu'ils le souhaiteraient.
– Confrontation.
– Confrontation.
Ils l'avaient dit en même temps. Parce qu'ils savaient tous les deux que c'était leur meilleure chance de déterminer qui était le meilleur des deux. Dans la salle, l'audience étant ouverte au public, il y avait nombre de leurs confrères et consœurs venus assister au match de l'année. Sherlock n'en avait strictement rien à faire, mais Mary jouait gros, entre son rôle d'avocate et celui de mère qu'elle mettait dans la balance.
– La parole est à la défense, offrit le juge.
Mary se leva, Sherlock vint la rejoindre dans l'arène, et le duel débuta.
Leur joute verbale était intense, et enrichissante. Sherlock contrait habilement chaque attaque de la jeune femme sur la personnalité dépressive de son ex-mari, et répondait aussitôt sur le sujet de l'absence de la mère, et de son intransigeance excessive dans l'éducation de sa fille.
Il s'approchait de plus en plus dangereusement du sujet du passé de l'avocate quand les choses dérapèrent complètement. Et que Mary évoqua à mots couverts la relation si peu platonique que l'avocat et son client avaient refusé d'entretenir.
– La droiture de mon client n'est pas à remettre en cause, maître, se hérissa Sherlock, personnellement vexé.
– Je n'en doute pas. Je la connais sans doute mieux que quiconque. Mieux que vous.
– Et bien trop récemment, rajouta Sherlock. Tentative pour le distraire ?
– Il me semblait pourtant que vous y arriviez déjà très bien tout seul.
– Je n'ai pas d'autres intérêts à cœur que ceux de mon client et de son enfant.
– Au point d'offrir des jouets à ma fille et votre vertu à mon mari ?
– Ce qui reste moins dangereux que leur offrir un passé douloureux et une arme de poing chargée et non verrouillée. À une enfant qui a peur de vous et un homme qui a divorcé.
– Ma fille n'a pas peur de moi !
– Mais elle préfère la compagnie de son père pour faire des bêtises. Pas les mêmes bêtises que vous, vous souhaitez faire avec lui, bien sûr.
Ils avaient perdu toute raison. De sous-entendus sexuels en bataille rangée pour le cœur et le corps de John Watson, ils avaient oublié leur auditoire médusé qui ne comprenait rien à ce qui se passait.
Mary s'apprêtait à répondre quand une voix s'éleva.
– ÇA SUFFIT ! Hurla John. JE NE SUIS PAS LE GRAND PRIX D'UNE TOMBOLA DONT VOUS ÊTES LES JOUEURS ! C'EST DU SORT DE MA FILLE DONT IL EST QUESTION ICI, PAS DE LA GUERRE DE VOS EGOS DE GRANDS AVOCATS SURDOUÉS ! Monsieur le juge, je vous en prie, mettez fin à la confrontation, si aucune des deux parties n'a plus rien d'intéressant à dire !
Sherlock et Mary se turent. Ils avaient déjà tous les deux présentés leurs témoins, de la baby-sitter occasionnelle à la jeune fille au pair en passant par leurs amis et la vieille voisine de la maison d'à côté qui aimait les ragots, les potins, et veillait sur son quartier comme une mère-poule.
Il y eut un immense silence dans la salle, finalement rompu par le bruit du maillet s'abattant sur le bois.
– Délibération, décréta le juge.
Les jurés disparurent dans la pièce attenante, et Mary et Sherlock revinrent à leurs places respectives.
– John... essaya Sherlock.
– Ne me parle pas. Pas un mot.
Une demi-heure d'angoisse et de lèvres blanchies et tendues par le stress. Dans l'assistance, les murmures allaient bon train, mais John ne décrocha pas un mot de toute la délibération. Sherlock, de peur de subir la colère de l'ancien militaire, n'osa rien dire, assis bien droit à ses côtés. Molly essaya un peu de dérider l'atmosphère, mais abandonna bien vite. Le silence les oppressa, jusqu'au moment où le juge revint dans la salle. Il n'eut nul besoin de réclamer le calme dans la salle d'audience : l'assistance s'était tue dès son entrée.
– Affaire n°8842, John Watson contre maître Mary Morstan, pour la garde exclusive de Rosamund Mary Watson. Les jurés ont rendu leur verdict en faveur de...
Le silence s'abattit sur la salle, puis une explosion de joie retentit. Sherlock n'avait jamais perdu un procès. Et ce n'était pas aujourd'hui qu'on le prendrait en défaut. Et Molly n'avait pas pu retenir son bonheur.
Quant à John, il regardait fixement et bêtement devant lui, un sourire béat aux lèvres. Il avait la garde exclusive de sa fille, la pension alimentaire que lui verserait Mary au prorata de ses revenus, et l'obligation pour son ex-femme de vendre leur ancienne maison afin qu'il récupère sa part investie et puisse offrir un décor de vie paisible à sa princesse.
Il avait gagné et Mary ne ferait pas appel. En tant qu'avocate, c'était un échec retentissant. En tant que femme et que mère, c'était un affront qu'elle avait tout intérêt à respecter pour le bien-être de sa fille. Alors il s'inclinerait, comme John se serait incliné s'il avait perdu.
Mais il avait gagné, et sous peu, il aurait sa fille à la maison tous les soirs. Enfin.
Il s'était écoulé plusieurs mois depuis le procès. John et Rosie vivait dans un petit appartement au cœur de Londres, Mary payait une pension alimentaire, et elle restait l'avocate la plus en vue du marché et n'avait pas à se plaindre de ses revenus. Rosie s'épanouissait avec une joie évidente. Elle voyait sa mère régulièrement, et racontait sa vie avec passion à l'assistante sociale qui venait vérifier que tout se passait bien. Elle parlait beaucoup plus, riait souvent, renversait sa purée de carottes parce qu'elle détestait ça, pleurnichait quand elle allait au coin, et aimait se mettre du feutre plein les doigts quand elle dessinait.
Et plus que tout, elle aimait faire tinter les tubes à essai multicolores que Sherlock lui avait offerts, qui irradiaient de mille feux et constituaient la gamme. À sa manière, l'enfant exprimait son désarroi.
– Papa, où Shrrlock ?
Et John n'avait pas la réponse à cette question. Souvent, ses doigts le démangeaient au-dessus du clavier de son téléphone. Un SMS, ça n'avait pas de conséquence, si ? Mais John avait bien trop souffert dans cette histoire, au point d'avoir la faiblesse de revenir vers Mary, et il avait préféré se concentrer exclusivement sur sa fille pour devenir un adulte digne de ce nom, qui ne retombait pas dans les bras de la première personne à lui témoigner de l'intérêt et de la compassion quand il allait mal.
Mais en son for intérieur, il devait reconnaître qu'il avait envie de savoir ce que devenait son avocat.
Il avait même pour cela une excuse parfaite, puisque Sherlock ne lui avait jamais demandé le paiement de ses honoraires et John était quelqu'un d'honnête. Il tenait à régler ce qu'il devait.
Pourtant, ce fut bien un tout autre message qui s'écrivit sous ses doigts un soir : « Tu manques à Rosie. Elle passe son temps avec son mouton noir à te chercher pour comparer. J'espère que tu vas bien. JW »
C'était sans aucun doute le pire message de tous les temps, et qui paraissait sonner un peu trop comme à un ancien amant, et non pas comme à un avocat avec lequel il n'avait jamais entretenu la moindre relation, mais c'était trop tard pour regretter son geste.
Il n'eut aucune réponse.
– Bonjour John.
Ledit John sursauta. Il rentrait des courses, il pleuvait des cordes, et sur son palier, trempé jusqu'aux os, ses cheveux en arabesques alourdis par l'humidité, il y avait Sherlock.
– Sherlock ? Je... Rosie n'est pas là ce soir.
C'était un des rares soirs où la fillette voyait sa mère, expliquant que John en ait profité pour se ravitailler malgré la pluie battante. Se faire rincer était toujours une meilleure option qu'un supermarché avec une gamine de deux ans qui réclamait des bonbons, des gâteaux et des brocolis (oui, sa fille était bizarre), et marchait au rythme d'un escargot tétraplégique.
– Je sais. Ce n'est pas elle que je suis venu voir, répondit l'avocat dans un murmure.
Ils ne dirent pas un mot de plus tandis que John déverrouillait la porte et leur permettait d'entrer dans l'appartement bien chauffé. Il ne demanda même pas comment Sherlock avait pu obtenir sa nouvelle adresse. Ils se contentèrent de se faire face, dans un salon peu éclairé par une simple lampe dans un coin, que John avait omis d'éteindre avant de partir. Ils étaient tous les deux trempés, leurs vêtements gouttant sur le parquet. Ce fut Sherlock qui, lentement, presque incertain, initia le premier mouvement, retirant son long manteau, son Belstaff adoré. John y céda presque aussitôt. Il se précipita contre ce corps qui l'attirait tant, et qui lui avait manqué. Il l'embrassa presque aussitôt, redécouvrant le goût de ses lèvres, se noyant dans les iris bleues qui le transperçaient.
– J'ai une cicatrice, murmura Sherlock. Sur le flanc. C'est le dernier souvenir de ma vie de drogué à la cocaïne dans les bas-fonds londonien, quand j'avais vingt ans. Et quand Victor Trevor, mon dealer et le chef du gang que je fréquentais m'utilisait pour assouvir ses besoins sexuels. Personne ne m'a jamais touché depuis.
John frémit, glacé d'horreur bien plus que par le froid de ses vêtements mouillés.
– Mais je veux essayer avec toi, si tu veux bien de moi, poursuivit-il.
John n'était qu'un homme. Comment aurait-il pu refuser une proposition pareille ? Il ne voulait que cela. Apprendre à l'enfant brisé qu'il avait toujours vu derrière le génie avocat ce qu'était la vie, la vraie.
Alors doucement, il poussa sur ses pieds et embrassa de nouveau passionnément son amant, posant ses mains sur ses hanches.
– Je meurs d'envie d'une douche chaude, tu m'accompagnes ? Souffla-t-il.
Et dans un hochement de tête, les yeux brillants, Sherlock le suivit.
Prochain chapitre - Prostitué
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