En arrivant près du terrain où devait avoir lieu leur deuxième qualification, Clarke et Raven regardaient autour d'elles en tentant de déterminer quels pouvaient bien être leurs adversaires de cette fois-ci. Le staff de la course fournissait un dossard de couleur vive avec un numéro que les concurrents devaient porter jusqu'à leur placement sur la ligne de départ qui indiquait selon un code obscur la région d'origine et l'attribution à la prochaine course de chacun. Seuls les pilotes y étaient tenus, ce qui rendait la tâche presque facile si on faisait abstraction de la masse de la foule multicolore en perpétuel mouvement. Pour distinguer leurs engins, la plupart des participants, ceux qui devaient participer au business des courses de manière un peu sérieuse, pensait Clarke, avaient choisi une couleur précise à laquelle certains accordaient parfois fièrement leurs blousons de pilotes. Rouge, bleu foncé, jaune, noir, orange étaient les couleurs les plus utilisées et parfois combinées avec des bandes blanches ou d'une autre couleur selon l'originalité du constructeur. Mais tous les véhicules inscrits étaient ornés sans exception d'un large numéro correspondant à celui de leur équipe. Et Raven, Clarke et Octavia (« oui Octavia, toi aussi tu es comprise dans l'équipe », répétait Raven à chaque fois que celle-ci faisait mine de s'en exclure verbalement) constituaient l'équipe numéro 100.

Cela amena Clarke à penser à son propre bolide, que Raven avait assemblé avec des pièces métalliques laissées telles quelles, auxquelles elle avait cependant ajouté une pièce de carrosserie rouge vif qu'elle avait trouvée par hasard dans la décharge. Et si la combinaison matelassée fatiguée qu'elle lui avait prêtée pour conduire s'accordait avec, de par ses bandes rouges sur fond blanc sale, c'était certainement à cause du goût de Raven pour cette couleur. Elles ne se sentaient pas concernées du tout par un certain niveau de style que semblaient révérer quelques participants ; leur principal objectif était de remporter des courses, et cela passait plus par la maîtrise de leur véhicule que par l'admiration qui pouvait percer dans les yeux des spectateurs pour leur présentation avantageuse. C'était d'ailleurs pourquoi Raven, agacée par cette règle « si stupide », s'était contentée de tracer de mauvaise grâce un énorme 100 à la peinture noire sur le flanc droit de son engin, en refusant de faire quoi que ce fût de plus à l'instar de ceux qui avaient fièrement pris la peine d'afficher leur nombre derrière, sur les côtés et sur le capot dans une couleur qui s'accordait avec le reste.

Mais en promenant son regard autour d'elle, à la recherche cette fois de leur fidèle Archibald, Clarke ne put que remarquer son absence. Jasper, qui avait insisté pour l'amener ce matin-là, avait dû céder à la tentation de faire quelques tours de piste auparavant. Avec un sourire indulgent, elle pensa qu'elle ne pouvait lui en vouloir : après tout, il avait joué un rôle important dans sa construction, aidant son amie Raven à trouver et améliorer ses mécanismes et ses circuits, et Clarke n'était même pas sûre qu'il ait jamais eu l'occasion de le piloter par lui-même. Raven veillait sur cet engin comme sur la prunelle de ses yeux, et ne laissait que très peu de gens l'approcher. De toute façon, elles avaient encore un peu de temps avant que ne soit donné le départ, le staff insistant pour que les participants arrivent très largement à l'avance sur les lieux.

« Je ne vois pas Octavia. Elle n'avait pas dit qu'elle viendrait ?

- Elle ne doit pas encore être arrivée. »

En pensant à la raison évidente de cette absence, Raven ne put réprimer un petit rire et laissa échapper à voix basse :

« Lincoln. »

Elles n'avaient pas encore eu l'occasion de le rencontrer, mais le portrait que leur amie leur en avait fait les avait quelque peu rassurées sur ses intentions. Apparemment, il gardait précieusement leur secret auprès de ses partenaires, leur mentant même pour aller la rejoindre dès qu'il le pouvait, ce qui satisfaisait Raven. « Si un mec ne te court pas après quand tu t'échappes, continue de courir » avait-elle dit un jour, ce qui avait déclenché un fou-rire incompréhensible chez elles. La bonne ambiance qui régnait entre les trois était donc revenue, malgré la petite distance qui demeurait entre Octavia et elles. Clarke se doutait que rester en retrait et changer un peu d'air était un moyen pour elle de ne pas devenir folle, avec son rythme de travail intenable et les souvenirs douloureux que la vue de la jambe de Raven devait réveiller chez elle. Et apparemment, Lincoln était d'une grande aide.

« Tiens, on dirait bien que le gars qui s'agite là-bas nous appelle. » dit Raven.

La blonde suivit du regard la direction qu'elle pointait du doigt et aperçut un bonhomme rougeaud et court sur pattes à l'air impatient qui hurlait d'une voix stridente à s'en déchirer les poumons quelque chose qui ressemblait à « équipe 100, équipe 100 ! Clarke ! Où est Clarke, bon sang ? ». Il agitait furieusement un chiffon orange fluo qui devait être le dossard de rigueur.

« Il n'a pas l'air ravi. Tu crois que ça fait longtemps qu'il nous cherche ?

- Allez, ne fais pas attendre tes fans plus longtemps, princesse. » lança Raven visiblement amusée.

Mais son sourire disparut rapidement en le voyant s'agiter de plus en plus, l'air visiblement en colère.

« Réflexion faite, tu devrais peut-être vraiment te mettre à courir. Je n'aimerais pas qu'il nous disqualifie parce qu'il est incapable de nous attendre deux minutes de plus. »

Clarke leva les yeux au ciel à son intention avant de se mettre à trottiner vers l'homme écarlate.


Clarke ôta son casque sans dissimuler l'air satisfait qui s'étalait sur son visage couvert d'une mince pellicule de sueur. Une de plus, songea-t-elle en pensant à cette étape supplémentaire qu'elle venait de franchir. Encore une fois, elle venait de terminer sa course avec brio, finissant parmi les premiers. Ce qui la satisfaisait le plus était d'avoir été distancée seulement de quelques dizaines de centimètres par ses concurrents plus rapides, et cela alors qu'elle n'avait pas poussé Archibald à fond, cette fois-ci. Elle avait bon espoir pour la suite, et son excitation grandissait à l'idée de pouvoir rentrer dans la cour des grands. Les résultats seraient annoncés quelques heures plus tard sur de grands panneaux d'affichage à l'entrée du campement qui avait été monté, une fois que tous les classements auraient été collectés, mais elle savait déjà qu'elle était prise pour la troisième phase des sélections, dans deux semaines. Et si elle se qualifiait une fois de plus... eh bien, elle pourrait concourir sur un terrain différent. Du bitume, encore un nouveau défi.

En effet, la deuxième partie de la Motorholics comprenait ce qu'on appelait deux « stadiums », qui étaient de grands stades ayant la capacité d'accueillir les 50 concurrents toujours en lice ainsi que leurs nombreux spectateurs dans une enceinte fermée construite spécialement à cet effet. Raven ne lui avait pas encore précisé les conditions exactes de ces deux courses qui étaient, elle le savait, plus musclées que les qualifications, et ce pour des raisons de superstition ; inutile de se soucier des modalités de courses trop éloignées, la stratégie était de se concentrer sur les problèmes immédiats.

L'un d'eux était tout entier concentré en une personne, qui rendait Clarke nerveuse durant les courses, et mal à l'aise quand son ombre planait sur l'humeur de ses amies : Murphy. Elle ne pensait pas qu'il recommençât à s'en prendre à ses amies ou à elles tant qu'elles ne représentaient pas un obstacle direct car il devait considérer que ce qu'il leur avait déjà fait les avait suffisamment affaiblies pour la suite de la compétition, ou leur servait au moins d'avertissement. Mais la menace qu'il représentait avait momentanément quitté son esprit depuis leur altercation, puisqu'elle avait évité comme la peste les endroits où ils auraient pu se croiser. Le retrouver parmi la dizaine de concurrents qui allaient rouler la même piste qu'elle avait remis tous ses sens en alerte, ainsi qu'à Raven, dont l'humeur s'était insensiblement assombrie. Mais elles s'étaient retenues de le mentionner toutes deux, la mécanicienne se contentant de répéter ses conseils devenus habituels à une Clarke qui l'écoutait patiemment avant que ne soit donné le départ.

Cette dernière était restée vigilante dès le signal, essayant de conserver la tache bleue de son blouson dans le coin de son champ de vision, et cette concentration accrue sur un seul côté du peloton avait d'ailleurs failli lui causer un accident ; en effet, si elle n'avait pas jeté un rapide coup d'œil à sa droite par sécurité pendant un virage, elle n'aurait pas eu le temps d'éviter un adversaire d'un rapide coup de volant et se serait pris le bolide de plein fouet. Dévier sa trajectoire durant ces quelques centièmes de secondes lui avait perdre une place, mais au moins, elle et son véhicule n'avaient rien, cette fois-ci. La face apeurée qu'il lui semblait avoir aperçu une fraction de seconde avant que, lancé à toute vitesse, il ne lui passe devant puis ne s'étale au sol sur une longue distance lui laissait croire que cet incident n'avait rien de volontaire, contrairement à la dernière fois. Le pilote et son véhicule avaient justement fini dans une des barrières, suite visiblement à une brusque perte de contrôle en plein virage. Cette fin, qu'elle avait pressenti en entendant un fracas sonore déjà lointain alors qu'elle s'approchait de la ligne d'arrivée, ne fut confirmé à Clarke qu'après la fin de la course lorsqu'elle aperçut l'amas informe et fumant de métal autour duquel s'agitaient des gilets jaunes.

« Clarke, tout va bien ? »

La voix familière de Raven l'avait arrachée à sa contemplation. Elle lui répondit affirmativement et lui demanda si elle avait vu ce qu'il s'était passé.

« Je crois bien qu'il a perdu le contrôle de son char dans le virage. J'ai cru une fraction de seconde qu'il t'avait touchée, mais je suppose que c'était une illusion d'optique.

- Oui, je l'ai évité à la dernière seconde.

- Heureusement... Il allait très très vite, je me demande pourquoi il n'a pas ralenti comme tout le monde à l'entrée du virage. Surtout qu'il était à l'intérieur, avec tous les autres à sa gauche... »

Ses sourcils étaient froncés alors qu'elle fixait du regard l'évacuation en urgence de ce qui ressemblait au pilote.

« Tu trouves ça louche aussi ?

- Oui, ça me chiffonne... Il n'a pas ralenti du tout quand il a vu qu'il déviait de sa trajectoire. Tu as vu de plus près ce qu'il avait ?

- J'ai vu son visage très peu de temps avant qu'il me dépasse. Il avait l'air terrifié. Il a dû y avoir un problème technique. »

Raven acquiesça en songeant à tous ceux qui avaient déjà dû payer de leur vie une défaillance technique. Elle avait pleinement confiance en ses propres capacités pour ce qui était de fabriquer et réparer des outils et autres machines, mais pour Clarke, elle vérifiait toujours deux fois plus qu'elle ne le faisait d'habitude que tout fonctionnait le mieux possible. Elle demandait même quelquefois à Jasper de passer après elle sur certaines choses, de peur qu'en passant trop vite elle ait manqué la moindre petite chance qu'un tuyau se rompe ou que des pièces se frottent. Elle se promit mentalement de faire une révision complète d'Archibald l'après-midi même au cas où. Comme pour son amie, ce fût une voix qui la tira de ses pensées. Des éclats de voix, pour être plus précis. Et pas des plus amicaux.

« Mais t'es complètement malade ?! Tu te rends compte ? »

Elle se tourna comme Clarke vers la provenance de ces cris et reconnut Bellamy, à l'origine de la seule phrase parvenue intacte à ses oreilles dans le vague brouhaha de la foule, qui tenait fermement Murphy par le col et tenait apparemment une discussion quelque peu vive avec lui à quelques mètres de là.

« Tu ne peux pas faire ça ! Tu ne peux pas faire en sorte d'éliminer tous ceux qui se trouveraient un peu trop sur ta route, John Murphy ! Depuis quand est-ce que t'es devenu cet immonde salopard ?! »

Elles se regardèrent, interdites. S'agissait-il bien de...

« Tu crois que... commença Clarke.

- Définitivement. »

Raven n'avait aucun mal à croire que Murphy ait réitéré son geste si condamnable de la dernière fois. Elle croyait complètement à son tempérament de mauvais joueur à l'esprit retors.

C'était sûrement pour ça qu'il ne lui avait pas prêté plus d'attention pendant la course, ne put s'empêcher de songer Clarke. En pensant qu'il pourrait tout aussi bien la reprendre pour cible si elle se dressait sur sa route un peu plus loin dans la compétition, elle sentit un frisson parcourir son dos. Elle n'aimait pas du tout ça.

Les deux coéquipiers avaient commencé à se battre et on n'entendait plus d'eux que des coups et des cris incompréhensibles.

« Tant qu'il ne s'approche pas trop près de nous, tout ira bien. » lâcha Raven d'un air presque désinvolte à la surprise de Clarke.

Elle n'avait pas l'air inquiet, le « tout ira bien » concernait donc... Murphy ? Clarke hésita, mais finit par lui demander si elle lui en voulait toujours autant qu'auparavant.

« Toujours. » répondit-elle avec une flamme dans le regard. On ne pouvait qu'apprécier sa maîtrise de soi, alors qu'elle vouait une haine sans réserve à celui qui lui avait pris sa jambe.

« Regarde qui arrive. » lança Raven pour la distraire de ce sujet de conversation.

Clarke se retourna pour voir Octavia marcher vers eux. Mais elle n'était pas seule : un jeune homme au teint mat et elle se tenaient par les épaules, et la blonde sut que Raven l'avait vu en même temps qu'elle lorsqu'elle l'entendit marmonner ce qui ressemblait à « enfin... ». Octavia s'élança vers Clarke pour la féliciter une fois de plus, tandis que Lincoln restait en retrait en jetant des regards nerveux autour de lui. En croisant le regard narquois de Raven, elle se décida à faire les présentations.

« Lincoln, Raven, Clarke, énuméra-t-elle.

- Enchanté, dit le premier en serrant la main successivement des deux autres.

- C'est réciproque ! » répondit Raven avec un sourire malin.

Octavia leva les yeux au ciel en espérant que cette petite mascarade serait bientôt terminée ; ça y est, elle le leur avait présenté, son amie pouvait cesser de la taquiner au sujet de ses petits secrets. Mais celle-ci reprit en s'adressant à elle, après un court moment d'hésitation :

« Je vois, c'était donc là que tu était, pendant que Clarke faisait sa course ?

- Non, se défendit Octavia avec véhémence. J'étais au départ, tu m'as bien vue, Clarke ? »

Elle confirma ses dires et fit remarquer que normalement Lincoln lui aussi devait être en train de participer à sa propre course.

« D'ailleurs, ça s'est bien passé, lui demanda-t-elle.

- Il a été qualifié, c'est parfait ! » répondit Octavia à sa place.

Ils discutèrent un peu avant qu'Octavia et Lincoln ne prennent congé et ne repartent d'où ils étaient venus, au même moment où Jasper arrivait de l'autre côté. Il les suivit du regard en s'approchant et demanda à Clarke :

« Qui c'est, ce type ?

- Désolée, Jasper. »

Il s'était accroupi près d'Archibald en faisant mine de vérifier sa carrosserie du bout des doigts tout en continuant de surveiller le couple qui s'éloignait et Raven s'était approchée de lui en deux tours de roue.

« C'est son copain, elle est prise. » dit-elle en finissant la phrase de Clarke. Tout en disant cela, elle passa un coude autour du cou de son ami et frotta vigoureusement le sommet de son crâne avec les phalanges de son autre main d'une manière enjouée.

« Tu nous aides quand même à ramener Archi, j'espère ? »

Jasper grogna en essayant de se dégager de son emprise, mais ne put garder son air fâché bien longtemps en voyant la face amusée de Raven. Il soupira en haussant les épaules pour finir d'exprimer sa déception, puis les suivit.