CHAPITRE 8
" Sherlock, mon amour "
Lorsque les deux hommes arrivèrent devant la porte de la chambre, Greg eut un geste de recul.
- Vous... vous n'entrez pas avec moi ? lui demanda John. Vous ne voulez pas le voir ?
- Non, John, non. Je ne peut pas... pas maintenant. Pas après... ce que... ce que j'ai... Non, je ne peux pas.
John regarda le policier s'enfuir aussi rapidement qu'il le pouvait. Il ignorait totalement ce que Gregory Lestrade avait bien put découvrir dans cette cave, dans quelles conditions il avait découvert Sherlock. Il l'ignorait mais il en avait suffisamment vu pour savoir ce dont les hommes sont capables pour faire souffrir leurs semblables.
La main sur la poignet de la porte, John hésita. Il n'était pas préparé pour ce qu'il risquait de découvrir. Il était encore bouleversé par ce que Greg lui avait dit : l'être qu'il aimait le plus au monde avait été torturé et violé durant un an. Tout cela lui était arrivé alors qu'il le croyait mort et qu'il n'avait plus d'espoir. Alors il ferma les yeux, inspira profondément et ouvrit la porte.
Il entra.
Enfin, il ouvrit les yeux. Il vit d'abord l'infirmière assise sur l'une de ces inconfortables chaises d'hôpital. Puis il regarda vers le lit, vers le corps qui y était allongé, les yeux fermés. Sa vue se brouilla, il fut pris de vertige. La première chose qu'il vit, ce fut le bandage enserrant la tête et duquel s'échappaient quelques boucles sombres. Puis le visage, la pâleur du visage et les ecchymoses, les traces des coups. Mon Dieu, il était si frêle, il avait l'air si fragile. Rien ne semblait lui avoir été épargné. Sous la chemise d'hôpital, on pouvait deviner le buste bandé. Oui, bien sûr, Greg le lui avait dit, son bourreau lui avait tout fait subir. Il avait été battu, fouetté, brûlé... et violé. Il lui avait non seulement brisé plusieurs côtes, mais également les deux chevilles... pour le punir. Qui étais-ce ? Qui pouvait être assez monstrueux pour faire de telles choses ? Devant tant d'horreur, il lui fallut un certain temps pour se dire que cette petite silhouette brisée dans ce lit était Sherlock Holmes, le grand détective.
- Tout va bien, monsieur ? lui demanda l'infirmière.
- C'est mon ami qui est là, dit-il d'une voix faible. C'est mon ami.
- Je suis désolée, je suis sincèrement désolée. Désirez-vous... désirez-vous que je vous laisse avec lui quelques instants ?
- Oui, merci.
oOoOoOo
C'était vraiment plus qu'il ne pouvait en supporter. Alors Greg avait préféré fuir, au risque que l'ex-médecin militaire qui avait combattu en Afghanistan le considère comme un lâche. Non, le détective-inspecteur de Scotland Yard Gregory Lestrade n'était pas un lâche. C'était seulement qu'il ne pouvait en supporter davantage.
Alors il avait courut, courut dans les couloirs de l'hôpital, courut jusqu'à la sortie. Il avait rejoint sa voiture, s'était installé au volant et démarrer. Il lui fallait partir, absolument partir, aller le plus loin possible. Il conduisit au hasard et ne sut jamais comment il se retrouva devant la cathédrale St Paul. Alors il entra dans l'église et s'agenouillant sur le prie-Dieu le plus proche, il s'abîma dans la prière.
En vérité, Greg n'avait jamais été un croyant très respectueux de son Eglise - pas étonnant donc que lui, un catholique, soit entré dans une église anglicane - ni très assidu à la messe du dimanche, non pas par désintérêt du fait religieux mais plutôt par manque de temps. Pourtant, ce jour-là, il pria. Pria pour Sherlock, pria pour la petite Aurore mais, surtout, pria pour lui-même. Pour que la haine ne le submerge pas, la haine de ce monstre inconnu qui les avaient tant fait souffrir. Il pria pour que le jour où il le trouverait - car il le trouverait -, il n'oubli pas qu'il était un policier et non un vengeur.
oOoOoOo
La porte de la chambre se referma derrière l'infirmière et John s'assit sur cette chaise inconfortable au possible. Il prit la main de Sherlock dans la sienne. Elle était plus chaude que la normal. Les yeux du médecin se posèrent sur le visage émacié du jeune homme. Son front était couvert d'une légère sueur. Un début de fièvre ? Y avait-il un risque d'infection ? Tout était à craindre avec son système immunitaire affaibli. Oui, tous les signes étaient là devant ses yeux : la malnutrition et la déshydratation. Combien de fois avait-il été malade durant cette dernière année et n'avait pas été soigné ? A quoi s'attendre d'autre lorsqu'un être humain est traité comme un animal. Les yeux horrifiés de John ne pouvaient pas quitter les marques de contusions autour de son cou pâle et de ses poignets délicats. Il avait été enchaîné ? Comme un esclave ? Oui, bien sûr, s'était évident. Après ce que Greg lui avait raconté, que l'amour de sa vie avait servi de jouet, d'objet de plaisir a son tortionnaire pendant des mois. Et maltraité, si terriblement maltraité. Il était si maigre, si frêle. John osait à peine toucher le corps fragile de peur qu'il ne se brise en milliers de morceaux minuscules.
John ne sut pas combien de temps il resta ainsi, veillant sur le jeune homme inconscient. Jamais il ne détourna le regard, toujours son oeil resta vigilant. Pourtant, il ne cessait de penser. Il ne cessait de repenser aux évènements d'il y a un an : leur dernière conversation et la chute si miraculeusement interrompue par ce camion providentiel avant que le corps ne s'écrase au sol, ces dix jours de coma puis la mort... supposée, oui, si heureusement supposée. Qui avait bien put imaginer un plan aussi pervers pour s'emparer de lui ? John avait bien une idée mais s'était impossible, absolument impossible.
Un faible gémissement interrompit le cours de ses pensées. Sherlock se tordait dans ses draps, geignant, visiblement en proie a un terrifiant cauchemar. John se penchant vers lui, lui caressa la joue en lui murmurant des paroles apaisantes à l'oreille. Mais Sherlock reculait loin de John, il ne voulait pas qu'on le touche. Il avait mal, il avait peur.
- Non, s'il vous plaît. Pitié, pitié. Plus me battre, maître. Pitié, je serais... Pitié...
- Chut, murmura John d'une voix rassurante, chut. Ce n'est rien, ne t'inquiètes pas. Personne ne va te faire de mal. Ouvre les yeux, Sherlock. Allons, Sherlock, réveille-toi.
Le jeune homme continuait à gémir, à s'agiter. Mais la voix était apaisante, mais la main était douce. Il connaissait cette voix. Il connaissait cette main. C'étaient... des câlins, des caresses. Rien de mal, il ne lui avait jamais fait de mal. C'était... C'était...
Et soudain, il ouvrit les yeux en criant :
- John... John...
- Oui, c'est moi, s'écria John. Oui, c'est John. Oh, Sherlock, mon Sherlock.
Mais le jeune homme referma les yeux en gémissant, un flot de larmes coulant sur ses joues.
- Non, c'est pas vrai... John est pas là, un rêve, un rêve... Pas dormir... défendu, défendu... Maître a défendu de dormir. Pas le fouet... il va encore donner le fouet...
- Ouvre les yeux, s'écria John. Tu ne rêves pas Sherlock. Je suis là, je suis là.
Les yeux se rouvrirent, noyés de larmes. Il regarda, il regarda.
- John ? dit-il faiblement.
- Oui, c'est moi, c'est John.
- John ? C'est... c'est vraiment toi ?
- Oui, oui, c'est vraiment moi.
Alors, malgré la douleur dans ses côtes, malgré la douleur dans ses chevilles, Sherlock se redressa d'un bond et se jeta dans les bras de John en criant, en pleurant.
- Il a menti... Maître a menti. N'est-ce pas qu'il a menti ? Il disait... il disait que tu ne voulais plus de moi. Il disait que tu m'avais vendu... à lui. C'est pas vrai, hein, c'est pas vrai ?
Et toujours dans les bras de John, il pleurait. De grosses larmes coulaient sur son visage, mouillant la chemise du médecin. John souleva le menton de Sherlock, levant son visage vers lui.
- Mais non, lui dit-il, bien sûr que non. Jamais, jamais. Maître a menti.
- Je ne pouvais pas, continuait à sangloter le jeune homme. Je ne pouvais pas lutter... contre lui. Il était trop fort, trop fort. Je ne... Je... Je...
Mais il ne pouvait plus parler, les sanglots menaçant de l'étouffer. John pleurait aussi, des larmes silencieuses coulant sur son visage tandis qu'il tenait l'amour de sa vie dans ses bras. Il resserra son étreinte autour du corps tremblant, pressant son visage dans son cou.
- Je sais dit-il, je sais que tu ne pouvais pas lutter, mon Sherlock. Ce n'est pas grave. Tu n'as plus à combattre maintenant.
Mais Sherlock continuait à pleurer. Il ne pouvait pas arrêter les sanglots déchirant qui secouaient son corps frêle. Il ne pouvait pas... Il ne pouvait pas... Et ses sanglots devinrent des cris, et les cris des hurlements. Il ne pouvait mal... Il ne pouvait pas... Sa tête lui faisait mal, tellement mal.
Il était agité, tellement agité. Son corps se tordait à tel point dans les bras de John, qu'il n'arrivait plus à le tenir. Il l'obligea à se rallonger et, les mains plaquées sur ses épaules, presque allongé sur lui, John hurla :
- Au secours, au secours. Par pitié, aidez-moi.
oOoOoOo
La tête entre les mains, John ne comprenait pas ce qui venait de se passer. Il allait et venait dans la chambre, regardant avec désespoir le jeune homme de nouveau inconscient allongé dans le lit. Honteux, coupable.
Etait-il vraiment responsable de tout cela ?
Cette crise terrible. Ses appels à l'aide. Et les personnes en blanc qui surgissent. Les poignets que l'on entravent dans des bracelets de cuir. L'aiguille que l'on enfonce dans le bras maigre.
La dernière chose que vit John avant que Sherlock ne sombre dans l'inconscience, ce fut son regard. Pas un regard de reproche, mais un regard de terreur. Une indicible terreur. Et ce gémissement :
- Pitié, maître, pitié... Pas m'attacher... Obéir, obéir... Pas m'attacher.
