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O9-Symphonie en Elle majeur

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Le souffle putride d'un dieu en mal de chair glisse sur l'épaule blanchâtre d'une mortelle assoupie. Qu'est-ce, cette main qui la tient enlacée, elle l'intouchable? Qu'est-ce, la main qui la nourrit ou celle qui la bat? Qu'est-ce, ce drap fruité et las pressé nonchalamment sur sa cuisse? Qu'est-ce, soie ou lin, abomination ou -quoi?- douceur? Qu'est-ce que ce matin languide? Qu'est-ce que cette bouche moite et meurtrie de baisers? Qu'est-ce? Qu'est-ce?

Le tableau mouvant laisse un instant la porte ouverte à Hélios qui s'y engouffre goulument, doré et gras. La promesse du festin avenir attise dans son giron la faim divine, tandis que les les fenêtres ouvrent aux regards la voie de la convoitise. Rubens, Picasso, qui? A pu peindre comme deux helléniques fééries ces formes repues et somnolentes? Qui de son pinceau a dessiné leurs formes aiguës et inhospitalières? Qui a tracé le lien qui unit ces deux images, des deux égéries sublimes, qui a créé le lien carné mais réel qui les retient emprisonnés? Ah, voilà qu'ils se réveillent de leur brumeux sommeil. Ah, mes enfants, enfin!

Bill et Ange confondus ouvrent des paupières noires du poison de la luxure, heureux comme ils ne l'ont jamais été de cet étrange accomplissement. Heureux? Oui, de ce bonheur diffus et grave, de ce bonheur de fond mêlé à l'amertume, de ce sentiment atténué de bien-être et de satisfaction. Que c'est étrange de tout à coup, après des années lourdes de ressentiment et d'arrogance, que c'est étrange de se lever le cour léger, sans ce poids qui broie leur poitrine sous la force de l'habitude, c'est comme être vide, et pour peu ils arracheraient des mots creux à leurs squelettes pantelants, apaisés, enfin.

Vraiment ils se demandent si ils ne préfèrent pas leur graisseur haineuse à cette légèreté effrayante et soudaine. Dans les recoins de leurs peaux livides ils cherchent leur identité colérique disparue sous cette paix infâme. Qu'ils redeviennent les monstres d'antan! Voilà là le cercle vicieux qui les caractérise; jamais ils ne sortiront de leurs spirales de rancune et de leurs maelströms de rage.

Ils ne se retournent que pour mieux tomber nez à nez dans la moiteur du satin et se tordre en d'effroyables rictus avant de s'extirper de leurs haillons de plaisir. Bill contemple sa fiancée de chair et remarque encore sur sa peau et sous ses yeux les stigmates de la journée qui précède celle-ci, mais rien n'est plus pareil vu au-delà de cette communion physique qu'a permis leur antipathie.

-Tu as fait un cauchemar.

Oui, longtemps après leurs ébats languissants, alors que déjà une déesse sombre l'avait entraînée dans ses rets sans juger bon de l'y retenir, il l'a vue se retourner et déchirer entre ses bras drapés une silhouette spectrale, il lui semble, mais cela se cache loin dans les brumes du souvenir, entre deux bâtiments de glace et de fer. Pourquoi lui dit-il, d'ailleurs? Qu'a t-elle de mieux maintenant qu'elle sait qu'il sait le goût de ses terreurs qu'elle s'est appliquée à lui cacher? Peut-être la fragilité d'une fleur de givre, une fleur si belle qu'on craint qu'elle soit empoisonnée, et qui l'est.

-Je sais.

Évidemment. Y-a-t-il quelque chose qu'elle ne sache pas? Y-a-t-il un savoir qui ne réside pas dans les plis de sa bouche qui ne s'arrête pas de sourire?

-Il était question d'un Andrew.

Elle ne tressaille pas.

-Je sais de qui il était question, merci.

Elle lui tourne le dos pour mieux lui échapper, et s'enfuit, diabolique enchanteresse, étouffer ses pérégrinations nocturnes dans une robe de satin bleu, Anna Sui, sans doute. Elle ne laisse à peine qu'un effluve de passion derrière elle, suant et arachnéen, comme accroché et liant les deux tours de marbre qu'ils figurent.

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Face à face. Ils s'affrontent, sans relâche, peignoir de flanelle, bijoux adolescents.

-Je dois aller voir Jost.

Elle n'avait jamais remarqué combien sa voix pouvait être basse, orageuse, féminine presque dans ses intonations menaçantes. Elle laisse sa main balancer dans un geste qu'elle veut désinvolte.

-Eh bien, vas-y.

Non, elle ne le suivra pas comme l'insensible animal de compagnie qu'elle est supposée être, elle veut la liberté de mordre les barreaux de la cage qu'elle s'est construite, et cela quand bon lui semble.

-Je vais me promener.

N'est-ce pas ces mots sarcastiques pour lui dire qu'elle ne se dérobera pas à ses longues mains immaculées de pianiste maudit? Peu importe, il sort, la laisse respirer sans lui l'air parisien, gras et lourd, qui lui pèse sur la gorge et les entrailles. Et elle aussi part, abandonne la chambre à son bordel, où le fantôme d'une prostituée s'agite encore, ballotée par le vent rageur.

Elle traîne dans les couloirs de l'hôtel ses pieds estampillés Jimmy Choo, sans autre but que la fin de ses interminables tapis rouges dans lesquels s'enfoncent ses chaussures délicates. Et soudain, sans qu'elle s'y attende, elle la Pythie imprévisible, un visage juvénile sur lequel brille une lueur furieuse croise ses pas, et elle l'apostrophe, vaincue par ce jeu qui la répugne de toute son âme.

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-Assieds-toi, Bill, je t'en prie.

L'inflexion de Jost ressemble à un ordre et non à une prière, et le jeune homme -oh, le fou!- reste debout à défier les cheveux de l'homme, qui, calé dans son grand fauteuil noir, lui tourne le dos, face à la fenêtre immense qui surplombe la ville.

-Non, merci.

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Une envolée de dreads blondes se retourne face à la jeune femme.

-Ange.

Une grimace plus qu'un nom, une malédiction, une promesse haineuse. L'enfant soleil se plante devant elle, et elle a l'impression qu'il va essayer de la détruire à la force de ses poings de nourrisson.

-Tom.

Que sauront-ils se dire, au-delà des amabilités qui prennent entre eux une couleur morbide, sauront-ils se battre, affronter leurs répulsions, sauront-ils frapper dans les tibias fragiles de leur adversaire?

Lancez les paris.

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Il se retourne. David & Bill. Ils se toisent, jaugent les hommes qu'ils sont devenus, le rapace et le loup, les deux grands animaux avides de viande rouge.

-Que voulez-vous?

David sourit, à demi, mi-mot mi-menace.

-Devine.

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Tom étrécit ses yeux dans l'espoir sans doute de mieux apercevoir le vice de la Fatale qui lui fait face, sans y parvenir. Ange le nargue de plus belle, attend l'attaque, le coup d'envoi, la balle. Tom s'adosse au mur, pernicieux et vengeur.

-Alors, Ange, fatiguée d'entraîner mon frère dans tes abîmes insondables?

Il sait manier les mots, comme un justicier, un gentil qui croit au Bien mais n'en a jamais vu l'existence. Est-ce de l'ironie dans sa voie juvénile encore? Non, non, ça ne peut être que le reflet de la cruauté de son double.

-Pas encore, non. Pourquoi, tu attends ton tour?

Ils ne sont pas languides comme les deux félins des histoires d'antan, les histoires de chambres d'hôtel pêche et de fantômes aguicheurs. Ils sont secs, durs et droits, deux fétus de béton marbrés par le vent acide. Quand sera-ce la fin de ce jeu? Quand est-ce que l'un de ces géants rigides craquera-t-il sous la force de l'affront qu'on lui inflige?

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Bill serre ses poings, enfonce ses ongles ébène dans sa peau livide. Mais pour le bien de sa laisse brisée, il se force à sourire et marche d'un pas sautillant autour de l'imposant bureau qui semble vouloir l'écraser sous sa poigne de fer.

-Tu veux me punir, David?

Il penche la tête, l'enfant pris en faute, charmant de naïveté feinte et rageant d'hypocrisie à peine dissimulée. David Jost ne bouge pas.

-Oui.

L'enfant relève le visage vers son maître, et un éclat de rage passe furtivement dans ses grands orbes couleur terre, aussitôt remplacé par son air docile de chaton surpris.

-Mais pourquoi?

David lui tend une photo, une grande photo en couleur, d'un geste théâtral et réprobateur.

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Oh, l'animal! Oh, le brutal, l'oiseau sans peur, la bête blonde et furieuse! Oh, le canidé, le chien, le loup, l'affamé de haine! Tom s'avance vers Ange, l'accule contre le mur, et il ne voit en elle que la succube brûlante, l'indécente manipulatrice. Ange lui montre les dents, crache, chatte s'égarant du stupre où l'avaient plongée ses frasques humaines, sans savoir que quelques mètres plus loin, son homologue masculin miaule à s'en tordre l'âme.

-Tu as peur, maintenant, Ange, hein?

Ses bras l'enserrent, sa voix se perd dans ses flammes rouges, son corps contre les sien se consume d'une chaleur qu'elle ne connaît pas, son cœur bat à tout rompre sa cage thoracique contre la sienne, vide.

-Laisse-le.

Mon Dieu, mais qu'a-t-il fait, l'odieux, l'arrogant, Bill le Noir, qu'a-t-il fait pour que tous ces gens veulent si ardemment le retenir dans ses rets? Un souffle haletant de douleur grogne sur son visage oppressé. Un regain de bile lui arrache les entrailles, et soudain, bras et ongles, déchaînée, débarrassée des lourds liens d'acier qui l'emprisonnaient dans la servitude, elle le repousse, brutalement. Il ne s'y attend pas, non, il tombe lourdement sur le mur, dans un craquement joyeux.

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Bill se saisit de l'objet incriminé, et le retourne entre ses doigts à la manucure parfaite. Un rire nait dans son diaphragme, énorme et insolent. Et voilà, il sort, déchire sa face impassible, coule, flot, vomissement d'hilarité déplacée et salvatrice. Les traits de David se crispent en un masque de mépris, pendant que le jeune homme laisse le rire rouler entre ses dents blanches, rougir ses joues de porcelaine, écraser sa maigre poitrine, le secouer tout entier, sans raison, sans chemin, sans voix, sans voie, sans but. Et cette photo qui lui fait les yeux doux, les pupilles d'Ange qui le flinguent sur le papier glacé, et ce baiser toutes plaies ouvertes étalé là sur ce bureau austère, quelle drôlerie, oh oui, quelle plaisanterie exquise!

Elle est belle, finalement, bien prise, d'un angle insolite, d'où l'on peut bien voir les paupières ouvertes de la déesse rousse, la rage du chanteur, la foule en furie accrochée à eux comme à un dernier recours, la plainte suppliante de la horde fanatique. La lumière les fait ressembler à un couple, céleste, divin, arraché aux flammes de son Eden natal.

Mais rien ne peut retenir dans sa gorge le miaulement qui le cloue à son pilori d'hilarité, ce gémissement étouffé et irrévérencieux. Il regarde David qui le contemple sans rien sur le visage que son impression habituelle de normalité crucifiée et cruelle. Eux deux, eux deux ils sont les ennemis originels, l'Ordre et la Discorde, Héra et Eris, Bill et David.

N'est-il pas dit qu'aucun des deux ne résistera à Arachnée?

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Ordure. C'est une loque, accablée au mur, un enfant faible et pleurnichard, le Petit doré que son cadet exhortait toujours à une plus grande suffisance. Ange est tellement Lui, à ce moment, Lui lui traçant sur le bras une ligne rouge au couteau, et qui lui disait de serrer les lèvres et de ne dire, et cela lui faisait si mal, mais il n'osait pas crier, non, il voulait que l'autre soit content, mais le couteau poursuivait sa route, et oh, quelle douleur, dans la moelle de ses os il la sentait, mais rien ne ferait lâcher prise à son jumeau, il le savait bien. Le souvenir s'arrête sur sa lancée, un moment, minuscule, le temps pour lui de respirer si profondément qu'il lui parait qu'un morceau de son intériorité noyée de larmes retenue disparait entre ses lèvres pourtant closes.

Le petit noireaud réapparait avec sa coupe de travers, ses yeux sombres, son angélique charisme. Une face noyée d'eau et de sel se leva vers lui, le suppliant de ne pas perpétuer son supplice. Mais Bill laissait dans sa main l'arme parachever son œuvre, et bientôt le jeune guitariste n'en put plus de souffrance.

-Vas-t-en!

Le cri se transforma, modula un reproche, une prière, une accusation, une échappée. Tom bondit pour soustraire son être à la douleur, et l'ustensile chuta avec un bruit métallique sur la terre qui reflétait les yeux du plus jeune. Celui-ci jeta un regard dédaigneux à son double, et, majestueux, le laissa en proie à ses démons, recroquevillé sur le sol, misérable.

Et il pleurait, si fort, si fort...

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Le rire de Bill se calme à l'exacte seconde où il sent dans ses muscles une raideur, cette raideur si caractéristique de Tom, de sa peine, et qu'il a appris au fil des années à ignorer sans pour autant arriver à l'annihiler.

-Fini de rire?

David, appuyé sur le meuble, le toise, neutre, glaçant.

-Fini de rire.

Oh, non, il n'a pas fini de rire, il n'a pas fini de se moquer du monde et de ses ridicules blessures, de ses plaies et de ses sutures, jamais. Mais comment pourrait-il le savoir, le ténébreux manager, le maître-chien, lui qui vient juste de s'apercevoir qu'un des animaux fétiches a traversé les barreaux de sa cage?

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Ange observe le gamin prostré sur la moquette, sa tête heurtée contre le mur, sa faiblesse, son crime. Lui, il a voulu l'effrayer, lui faire mal, lui? Où est-il, ce rire piquant et sucré qu'elle affectionne tant? Peu importe. En tournant dans le tapis, son talon émet un étrange bruit de succion, comme si elle aspirait le reste de force qu'il reste au guitariste prodige. Elle parle sans se retourner, le sent la guetter et l'implorer, indécis.

-Tu devrais savoir, Tom, je n'ai pas peur.

Aucun frisson n'effleure ma peau, aucun sentiment ne transperce mes lèvres ouvertes, aucun épée ne brise ma carapace, aucun homme ne me touche, aucune vie ne m'atteint dans ma retraite, aucune frayeur ne casse la barrière de mes cils, aucune pluie n'atteint mes chevilles.

Un dernier mot, un mot-rideau, un mot-théâtre. Elle se retourne et il n'y a que le néant corrosif, l'hémorragie de Rien dans le jade de son regard. Tom frissonne comme devant une apparition soudaine et sourde, souffrante, marbrée de stries, inaltérable.

-Jamais.

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-Il ne faut pas que tu voies cette fille.

Ah oui? Il ne faut pas? Désolé de te décevoir, Dave, mais les jetons sont déjà sur la table, le croupier est là, la partie commence. Sans toi. Lumières éteintes, revolvers huileux, odeur languide.

-C'est une femme, Jost.

-Et alors?

Et alors cela change tout. Tout, la peau, l'effluve, le peignoir, la danse, le mal. L'argent. Cela change le bruit de ses chaussures, le son de sa voix, le toucher de sa peau satine.

-Et alors je la vois. C'est tout.

Il s'appuie contre la porte, entre deux mondes, sylvestre, câlin, enfantin et dur.

-Tu as peur que ça fasse baisser nos ventes?

-Vos ventes ont déjà baissé.

Oh, oh, oh. Quel dommage... Sacrifier quelques millions d'euros à la luxure quotidienne, aux bordels et à l'oxygène, cela le rend bien triste, le pourri. Achève-le, Bill.

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Qu'est-ce, cette nuée pandémionaque qui les poursuit, le Soleil et le Feu? Qu'est-ce que ces poings relâchés et ces remords inattendus? Qu'est-ce que ces orifices brillants, ces orbes poisseuses, ces innommables pensées? Qu'est-ce que ce couloir blanc et rouge, ou rien ne vit si ce n'est une immondice vautrée au sol et une fée fuyante? Qu'est-ce? Qu'est-ce?

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Il s'amuse. Il s'amuse avec les esprits et les choses, avec les fils des pantins et les tiges des masques de bal. Il virevolte et s'écroule, danse, chante, rit de de rires impossibles et fous, séduit et répulse. Il est grand et petit mais surtout grand, petit comme un grain de sable d'or. Il aime être taquin et sensuel, répugnant et tyrannique, dément, sur l'arrête des gouffres de son âme aliénée.

-Allons, David, tu t'en fais pour nous?

Il hausse un sourcil vainqueur, sur déjà de la réussite de son piège habile, convaincu de la force de sa répartie. Comme toujours, mais il prend encore ce plaisir malin à voir l'autre tomber de son piédestal de bois ébène. Il court presque jusqu'à la porte qu'une respiration divine et facétieuse ferme devant son corps. Il sort, sans que l'autre ne cherche à le rappeler, indécis peut-être, ou désillusionné, ou effrayé par la résistance de son enfant rebelle. Bill enroule ses doigts au chambranle, laissant juste entrevoir son faciès d'équilibriste et ses immenses doigts de pianiste.

-Il ne faut pas.

Ne t'inquiète pas, Dave, nous continuerons, avec ou sans toi. Que seras-tu, sans nous?

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Ce sont eux qui partent, laissent hébétés ou brisés les géants ou les enfançons. Ce sont eux qui s'enfoncent dans l'obscurité, se croisent sans se voir, s'embrassent, s'endorment, se tuent, lentement.

Qu'est-ce? Qu'est-ce?

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