9.
- Il n'y a pas de Matière Noire ici. Il n'y en a jamais eu ici, avait insisté Eclytho, sidérant ceux de l'Arcadia, foudroyant le jeune cœur d'Alphang qui l'avait mis tout entier dans son voyage et sa quête.
Essorant la compresse, Kei la glissa à nouveau sur le front, la gorge et la nuque de son jeune capitaine.
- Que m'est-il arrivé ? souffla le jeune homme.
- Tu t'es évanoui à l'annonce d'Eclytho. Nous avions tous tant mis d'espoir dans ce trajet jusqu'ici… Et tu savais que ce n'est qu'ici que nous aurions des réponses à des questions, et des solutions… Et le résultat…
L'aguerrie pirate détourna la tête, sa voix s'étant altérée, presque brisée, et devant sans doute dissimuler ses yeux plein de larmes. Elle prit une bonne inspiration, présentant à nouveau un visage apaisé à Alphang.
- Peut-être que ces Nibelungen pourront quand même nous diriger vers une autre destination ? hasarda la blonde lieutenante de l'Arcadia.
- Vers d'autres miroirs aux alouettes ? soupira Alphang en se redressant sur le lit, découvrant le salon où il avait été transporté. Je ne crois pas que j'en aurai la force, le courage. Si c'est pour une autre désillusion… Et je vieilli à chaque jour qui passe. Mon père a passé un siècle à rassembler cent détonateurs, je n'ai pas cette latitude d'action.
- Nous n'arrêterons jamais de chercher ! siffla Kei. Tu te sens mieux ?
- Oui. Je me sens ridicule de m'être ainsi effondré… Cela n'est guère glorieux pour un capitaine pirate !
- Tu n'as que vingt ans, Alphie. On ne peut exiger de toi notre résistance, et l'aptitude à savoir résister aux désillusions justement !
La jeune femme prit un verre sur la table basse près d'eux.
- C'est très sucré, ça te fera du bien !
- Merci.
Alphang but quelques gorgées du liquide effectivement fort riche en glucides, mais ranimant ses forces.
Bien qu'elle n'en témoigne pas grand-chose extérieurement, Mimee demeurait néanmoins en retrait des siens, isolée dans une sorte de boudoir.
- Eclytho souhaite nous revoir, renseigna-t-elle.
- On ne peut pas repartir tout de suite ? grinça Alphang.
- Ce ne serait malgré tout pas très poli, glissa Kei. Qu'avons-nous encore à perdre ici ? Ecoutons-là donc.
- Bien, céda le jeune homme.
Montant des chevaux ailés, Alphang et Kei avaient suivi Eclytho que n'accompagnait plus qu'une seule Nibelungen.
Le jeune homme se tourna vers Mimee.
- Si cette cité centrale est la copie de celle de ta Nibel natale, sais-tu où nous conduit Eclytho ?
- Oui, dans la section des générateurs d'énergie. Mais s'il n'y a plus de Matière Noire, nous n'y trouverons rien. Je ne comprends pas !
- Si toi aussi tu es perdue…
Toujours déprimé, Alphang baissa la tête, ses épaules s'affaissant sous le poids de son échec et de son désespoir.
Au lieu de la vision d'un flash-back, Alphang avait eu celle d'une de ces prémonitions qui l'assaillaient parfois.
Auprès du caisson de son père, le jeune homme était en larmes.
- J'ai échoué… J'avais entamé un voyage insensé, mais j'espérais quand même qu'il me mènerait quelque part ! Et j'avais tant besoin de solutions, de remèdes, pour toi et pour la Terre ! Heureusement que tu n'es pas là, tu ne me l'aurais jamais pardonné ! Dans ton sommeil artificiel qui dure depuis vingt ans déjà, tu ne peux qu'être déçu de moi. Je ne suis pas le fils espéré, et encore moins celui capable de te succéder, même de façon temporaire !
- Tu te fais du mal inutilement, remarqua Nami en apparaissant.
- Non, ce n'est que la vérité, hoqueta Alphang. Ceux de l'Arcadia ont été bien naïfs de placer des espoirs en moi. Je suis juste bon à rien ! J'étais mieux quand je n'étais qu'un mousse, portant le même uniforme que Yama jadis. Ces couleurs, noire, rouge, or, je ne les mérite pas un instant ! Et à son réveil, Yama retrouvera un Arcadia bien connu, mais il y aura deux balafrés en moi à ce bord !
- Que veux-tu dire ? s'inquiéta l'hologramme, tremblant d'angoisse.
- Je vais mettre fin aux souffrances de mon père. Ensuite, je me délivrerai moi-même !
- Non !
- Tu ne peux rien. J'ai décidé !
Et dans un geste désespéré, il éteignit le système de survie, condamnant son père à une mort inéluctable, mais rapide, enfin.
- Bon voyage, véritablement éternel, cette fois, mon papa…
