EDIT: Pour une raison inconnue, lorsque j'ai commencé à corriger mon texte sur mon smartphone, j'ai eu un bug et certains mots ont été changés soit en anglais, soit du tout au tout °_°. je pense que c'est mon correcteur orthographique qui s'est rebellé façon déviance. Je republie donc le texte depuis mon pc, et je m'excuse platement de ce problème qui a considérablement modifié le texte.
Mot de l'auteur : tout d'abord, désolée pour mon temps de publication un peu long sur cette fic : j'entame une période très chargée, et je dispose de moins de temps libre. En plus, pour couronner le tout, je suis en train de rédiger en parallèle les fins de cette fic, donc même quand je ne publie pas, elle avance ! Les publications risquent donc d'être plus espacées, surtout lorsque les chapitres sont longs !
Par ailleurs, je ne suis pas trop à l'aise avec ce chapitre, donc n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez ! Je voulais offrir un petit moment d'accalmie à Connor et à Hank, car bientôt, les ennuis vont reprendre pour nos deux héros ! Et puis, je les ai tellement torturés la dernière fois que cette fois, je voulais être un peu plus cool et légère avec eux ! Allez, c'est parti, je publie, en espérant qu'elle soit correcte, j'ai disposé de moins de temps que prévu pour la relecture.
Disclamer : les personnages appartiennent à Quantic dream et sont issus du jeu vidéo « detroit become human. »
« Demain »
Séquence mémorielle - archives – 27 février 2041 :
« c'est une très mauvaise idée, Hank ! »
Je n'aime pas du tout son plan pour ce soir. Mais alors pas du tout. Pourtant, il ne semble pas prendre en compte mes plaintes et continue d'avancer d'un pas résolu, les mains dans les poches.
« Garde ton bonnet sur ta tête, suis moi, et tout ira bien ! »
Je n'en suis pas si sûr ! Mon logiciel peine à calculer les risques éventuels d'une telle opération, mais je n'ai pas besoin de ces statistiques pour savoir qu'en cas d'échec, le résultat serait catastrophique. Hank se dresse sur la pointe des pieds pour repérer quelqu'un, alors que nous nous insérons dans la file d'attente pour entrer dans le grand hangar ou se joue un concert des knights of the black death. Mon premier concert. Le vieux policier connaît mon affection pour ce groupe de métal. C'était le premier sujet de conversation en dehors du travail que nous avions réussi à avoir. La première fois où on programme de relations sociales avait réussi à le surprendre. Depuis, leur musique avait sur moi un effet singulier, réveillant des souvenirs anciens et une étrange fierté que j'avais cru disparue.
Ce soir, c'était leur premier concert depuis les événements de 2038, à Detroit. Et Hank avait tout fait pour que j'y assiste, malgré l'interdiction de la salle aux androïdes déviants. Nous n'avons pas le droit de fréquenter les lieux publics.
« Viens par ici... »
Il me désigne d'un signe de tête une file d'attente un peu plus longue que celle d'à côté. Les gens se pressent pour entrer dans l'entrepôt désaffecté qui sert de salle de concert occasionnelle. Il fait encore froid à Detroit en cette période de l'année. J'observe les humains qui m'entourent. Bonnets, écharpes, casquettes et capuches, vestes chaudes et pulls, je me fonds plutôt bien dans cette masse de tissus protecteurs qui dissimulent ma nature.
Notre tour de subir la fouille arrive bientôt. Et je me fige brusquement avant d'attraper le bras de Hank.
« Hank, ils ont les nouveaux capteurs Cyberlife... ça détecte les déviants... »
Je sens la panique me gagner alors que j'observe un vigile passer une sorte de spatule électronique le long du corps d'un jeune homme à la LED bleutée et de sa compagne humaine. La spatule clignote en vert : l'humaine sera autorisée à renter avec son androïde nouvelle génération, serviable à souhait, qui se rangerait dans une de ces stations de charge le long du bâtiment en attendant que sa propriétaire ressorte afin de la raccompagner en toute sécurité chez elle. Je pose un regard angoissé sur Hank. Je ne passerai jamais le test, jamais... Et cela risquait même de nous attirer des ennuis, aux vues du ressentiment des humains envers les anciens modèles. Mais Hank tente de m'apaiser d'un regard avant d'ajouter à son tour dans un murmure :
« Je sais Connor, toute la ville en a maintenant. Laisse-moi faire ok ? »
Je frémis à ces mots. C'est vrai que je ne sors pas souvent, ces derniers temps, et que j'évite soigneusement tous les lieux interdits à ma condition de « déviant assujetti volontairement. » Hank avance encore d'un pas... c'est notre tour. Et je le vois sourire largement devant le vigile de l'entrée.
« Hé ! Jayson ! Comment tu vas ! »
L'homme se targue d'un sourire également et serre chaleureusement la main au vieil inspecteur. Je scanne rapidement son visage. Mon ancienne base de données me donne quelques informations : Jayson Grace, 53 ans, troubles à l'ordre public, dégradations de bâtiments et trafic de contrefaçons de produits de luxe. Une mention apparaît en rouge à côté de ces informations : informateur des services de police de Detroit dans l'affaire Michigan. Cet homme a visiblement obtenu une réduction de peine en contrepartie de sa bonne conduite et de quelques noms. J'observe Hank échanger des banalités avec lui. Ils ont l'air de bien se connaître, et le fameux Jayson semble apprécier le policier. Je reste un instant dubitatif, comme le jour où je l'avais vu faire des paris illégaux... Mais je ne cherche pas à comprendre davantage : Hank n'était pas le genre d'homme à s'encombrer de logique, et il avait ses propres principes. Il me fait signe d'approcher :
« Je te présente Calvin, le fils de ma soeur. Il est un peu timide, mais c'est un brave gamin. Il est en vacances à Detroit pour quelques jours encore. »
L'homme regarde Hank un instant, surpris. Il me tend sa main et je la serre docilement avec un petit signe de tête. Avec mon bonnet sur ma LED clignotante, mon écharpe rouge remontée sur mes lèvres et mes vêtements civils, difficile de me reconnaître, surtout deux ans après ces événements auxquels j'avais certes participé, mais en tant que leader secondaire, bien loin du déferlement médiatique dont Markus avait été victime. Le fameux Jayson demande alors à Hank sans me quitter des yeux :
« J'ignorais que tu avais une soeur... »
« Bah j'allais pas te le dire avant, t'aurais été capable de te la faire, et hors de question de voir ta sale tronche à mes repas de famille ! Puis t'imagine la gueule du petit avec ta tête de con ? Non, déjà, mon beau frère, c'était amplement suffisant ! Sans vouloir te vexer, Cal... »
Calvin... j'enregistre mon nom d'emprunt pour la soirée alors que les deux hommes se charrient en riant. Je reste un peu en retrait et j'observe attentivement leur échange. Puis, vient le moment que je redoutais tant :
« Allez, tu passes à la scannette, Hank ? »
L'ancien lieutenant se recule en relevant les mains dans un geste théâtral, avant de marmonner une protestation.
« T'es sérieux là Jay ? J'ai une gueule d'androïde, franchement ? »
L'autre homme rit :
« Sûrement pas ! T'as vu la tronche que t'as ! Ton designer aurait été bourré et aveugle pour te créer sinon ! »
Hank rit de bon coeur aussi, avant d'ajouter :
« Putain éloigne cette merde de de là, ça va nous filer des cancers, tous ces trucs ! Et me dis pas que c'est fiable, avec le bordel qu'ont foutu leurs supers androïdes y'a deux ans, je ne veux plus entendre parler de ces abrutis de Cyberlife! Encore que toi et moi, on est des vieux cons, on a plus rien à craindre, mais le petit là, pas le moment qu'il crève : il me doit du fric, je l'ai aidé à acheter sa première voiture.»
Hank ment avec une aisance insolente. Je me rends compte que j'ai beaucoup à apprendre de lui dans ce domaine : je ne suis pas très doué pour masquer mes émotions. L'humain, pour sa part, se rit de son stress et de la dangerosité de la situation en affichant un sourire étonnement sincère aux milieu de boutades et de plaisanteries insouciantes. Et le plus surprenant dans tous ça, c'est que ça marche. Jayson éloigne cette machine prête à crier ma nature, et nous fait signe de passer d'un signe de tête en plaisantant:
« ça va Hank, arrête ton cirque ! Je te dois bien ça ! Mais promets-moi que ton neveu ne va pas se changer en androïde déviant révolutionnaire ! »
Hank se met à rire et me pose affectueusement une main sur la tête en me poussant en avant pour m'encourager à avancer :
« Aucun risque ! Il est trop con ce gamin ! et avant que j'approche d'un de ces tas de ferrailles, tu auras remboursé la dette que toi aussi tu me dois ! »
L'homme secoue négativement la tête en lançant à la volée un simple : « effectivement, ça risque pas d'arriver ! »
Et nous nous éloignons sur ces mots. Je me mets à la hauteur de Hank. Il m'explique calmement qu'il a appris récemment que Jayson s'était rangé après des années de petits trafics en tous genres et qu'il avait trouvé un boulot dans une petite société de vigiles. Sa boîte avait eu le contrat pour le concert de ce soir, ce genre d'entreprises étant très demandé depuis la révolte des androïdes. C'était un brave type qui s'était paumé en chemin en cherchant à joindre les deux bouts après avoir été renvoyé de son ancien travail de conducteur d'engins de chantier suite à l'arrivée des machines dans sa boite. De magouilles en magouilles, il était tombé, sa femme s'était barrée, et il avait failli passé de longues années en prison. Hank était intervenu plusieurs fois en sa faveur. Ils avaient gardé de bons contacts et il avait été son indic plus d'une fois. Il espérait bien qu'il serait là ce soir. Il ne s'était pas trompé.
Nous entrons dans la salle de concert et Hank s'installe près du bar, dans un coin plus tranquille, alors que la jeune génération humaine s'amasse déjà près de la scène. Il commande deux sodas et en pose un devant moi. Je triture le verre entre mes mains, et je souris : malgré l'omniprésence de l'alcool dans cette salle, il semble déterminé à tenir ses nouvelles résolutions.
Le concert commence, et je regarde d'un air à la fois curieux et envieux les corps des hommes qui s'agitent dans la fosse. Les notes s'élèvent, tantôt sauvages, tantôt plus douces, et parfois marquées de quelques petits loupés propres au risque du live pour un groupe alcoolisé. J'aime cette ambiance. Et presque inconsciemment, ma main tape la mesure.
« allez va plus près, c'est ta soirée après tout... »
Je comprends ce qu'il veut dire par là. Des concerts, je n'aurais pas l'occasion d'en voir souvent. Il n'y aura pas toujours des Jayson Grace à l'entrée. J'hésite un peu, réticent à laisser Hank seul si près de tant de tentations, mais désireux aussi de découvrir cette atmosphère, de m'approcher de ce tourbillon de vie et de jeunesse qui m'attire et m'intrigue irrémédiablement.
« Je te promets d'être sage. Tu vas vite voir, et tu reviens, si tu veux. »
Je hoche la tête. Le compromis me semble acceptable. Je m'éloigne alors du bar et je m'avance au milieu de la foule. Les lumières des projecteurs jouent avec les artistes et viennent danser par moment avec les spectateurs qui sautent frénétiquement au rythme de la musique et agitent leurs mains en cadence, comme des modèles Jerry connectés entre eux. Je me sens un peu perdu au milieu de ce comportement convenu que je ne connais pas. J'observe la foule, un peu trop immobile, et je m'enivre de ce moment sauvage de vie. Pendant un instant, je me sens libre, alors que je brave les interdits et les obligations qui entravent mon espèce en voie d'extinction. Je ferme un instant les yeux pour que mon processeur concentre son analyse sur ce que perçoivent mes capteurs olfactifs et auditifs. Quand je les rouvre, je me retrouve face à une jeune femme à l'allure étrange. Elle porte un jean déchiré par endroit qui laisse apparaître un leggings aux multiples couleurs recouvrant ses jambes un peu trop fines. Ses cheveux rougeoyants encadrent un visage trop pâle et rieur. Elle incline la tête avant de me lancer un simple : « hé ! Salut ! »
Je lui réponds par un timide sourire et je reste figé. Je ne sais pas quoi faire. La rencontre a quelque chose d'irréelle. Je penche à mon tour mon visage alors que ma LED jaunit sous mon bonnet. Puis, mon logiciel social m'informe que je me dois de lui répondre. Alors, poliment, je laisse échapper un petit bonsoir. Elle me fixe un instant... Puis, elle me sourit, simplement.
Je ne peux pas m'empêcher de détourner les yeux de ce sourire si innocent. La jeune humaine me fixe en penchant légèrement la tête sur le côté, laissant échapper les fragrances d'un timide parfum de shampoing dans l'air vicié par les odeurs d'alcool et de cigarettes. Mes capteurs semblent alors oublier toutes ces autres senteurs pour ne se focaliser plus que sur cette effluve fruitée. J'esquisse de nouveau un rictus en retour, timidement. Je ne sais pas trop quoi faire... Je ne suis pas programmé pour ces choses-là. Je lance un regard par dessus l'épaule de la jolie rousse. Mes yeux croisent un instant ceux de Hank. Il me sourit presque tristement, une expression attendrie et inquiète sur son visage. Je baisse docilement le regard, et je me perds dans la contemplation amusée de ces boucles folles qui dansent autour de son visage. Elle est mignonne. J'aime bien son sourire. J'aime bien le pétillement plein de vie de ses yeux verts. J'ai envie de toucher sa peau pâle, mais je n'en fais rien. Il y a des codes, chez les humains, des protocoles encore plus strictes que tous ceux de Cyberlife pour avoir le droit d'effleurer, d'étreindre ou de parler. Et je ne les connais pas. La jeune fille rit doucement avant de me regarder, mi surprise, mi amusée par mon comportement timide :
« Alors ? T'as pas de nom ? »
Elle est pleine de vie. Elle a un côté indomptable et tendrement rebelle qui éveille quelque chose au fin fond de mes programmes. Alors, j'esquisse à mon tour un petit sourire en coin, simplement, avant de lui répondre d'une voix hésitante :
« Calvin. Et toi ? »
Ses lèvres se retroussent sur son visage parsemé de tâches de rousseur pour révéler ses dents blanches. Je ne sais pas pourquoi, mais mon logiciel se focalise sur ses canines, un peu trop saillantes, qui sortent de l'alignement conventionnel d'une dentition parfaite... et je trouve ça étrangement... mignon. Typiquement irrationnel. Cet petit défaut qui s'éloigne des critères de perfection me touche tellement que ça en est effrayant. Tout comme ce petit toc qu'elle a de pencher la tête sur le côté avant de parler, comme le ferait un modèle RK800 en pleine analyse.
« Keola... ouais je sais, c'est bizarre. En fait c'est... »
Je lui coupe la parole, bien trop ravi de pouvoir faire étalage de ma science informatique :
« Haïwien. C'est un prénom Haïwien. Ça signifie la vie... c'est très joli. »
Mais quel crétin ! Couper la parole, c'est impoli. Je n'ai réussi qu'à passer pour un rustre et un pédant, de surcroît. Ah bravo Connor, génial ! Je ferai mieux de laisser mon logiciel de relations sociales prendre à nouveau le pas sur mes idioties ! La déviance perturbe mes interactions avec le monde environnant. Je baisse le visage, honteux. Je ne sais pas trop comment m'excuser. Mais alors que j'ouvre confusément la bouche pour essayer de trouver comment interagir avec cette être de chair et de sang, elle rit doucement, surprise, avant de me demander avec un enthousiasme rassurant :
« Tu connais ? C'est bien la première fois que je rencontre quelqu'un qui sait ça ! »
Elle semble bien prendre mon intervention. L'alarme de mon niveau de stress baisse drastiquement.
« Je... j'ai vécu là-bas, pendant quelques mois avec mes... parents. »
Et je télécharge bien vite grâce à ma connexion des données très précises sur Hawaï en cas de questions plus poussées, tout en enregistrant scrupuleusement la toile de mensonges que je tisse pour ne pas me retrouver prisonnier entre ses fils. Et alors qu'elle s'extasie de nos vies « si proches » en m'expliquant que ses parents avaient eux aussi vécu à Hawaï avant sa naissance, qu'elle me raconte ses anecdotes sur son enfance, que nous échangeons sur ces lieux communs que je n'aie jamais vus, sur ces souvenirs d'une culture que je n'ai jamais découverte et sur tous ces petits détails de la vie courante de cet état que je ne visiterai jamais, je réalise tristement que c'est là tout ce que je pourrais attendre de ma vie de déviant. Des mensonges et des rêves pour espérer avoir l'illusion d'exister. J'écoute sa voix aux accents tintant rire, ses gestes devenir plus enjoués, et ses joues rosirent sous l'excitation et cette fausse connivence qui se tisse entre nous. Et plus elle semble se rapprocher de moi, plus je sens qu'elle est si lointaine que jamais je ne pourrais l'atteindre. Parce qu'il n'y a pas de sang dans mes veines, et qu'il n'y en aura jamais... parce que je ne suis pas né de parents qui s'aimaient sur une île, mais que j'ai été assemblé dans une usine par des bras de métal sous le regard froid d'un technicien. Parce que peu à peu, mon corps se dégradera irrémédiablement et qu'un matin, je tomberai en panne... et parce qu'enfin, sous mon bonnet noir qui semble me protéger d'un froid que je redoute moins que les humains, une lueur rouge clignote sur ma tempe et qu'elle ferait fuir les yeux verts de la jeune femme dans une tornade de boucles rousses. C'est idiot, je ne devrais pas rester là. Je le sais... Pourtant, juste pour un soir, juste pour ce soir, je veux oublier que je ne suis pas humain. Je veux juste vivre... Et je l'écoute attentivement, et je ris quand elle rit, tout en laissant mes yeux danser avec les siens quand ils se croisent, tantôt fuyants, tantôt audacieux. Je n'écoute déjà plus vraiment la musique, même si elle s'imprégnera définitivement dans ma mémoire et qu'à chaque fois que j'entendrais l'une de ces chansons, je repenserai désormais à ce parfum de shampoing et à cette peau parsemée de tâches de rousseur que je n'ose pas effleurer.
« ça te dit de venir danser ? »
Je me fige. Peut-être un peu trop pour un humain. Elle semble s'inquiéter alors et elle pose une main compatissante sur mon bras. Je le retire précipitamment à ce contact brûlant et dangereux avant de lui sourire d'un air embarrassé :
« Non, pas vraiment... je dois y aller... »
Et sans me retourner, je laisse la jeune femme complètement abasourdie près du bar et je rejoins Hank. Ce dernier me regarde en haussant un sourcil.
« hé ! Mais c'est notre Casanova en herbe dis donc ! Pas mal, la rouquine, mais je peux savoir à quoi tu joues là ? Non parce que je sais pas si t'es au courant mais... »
« Je sais, Hank ! »
J'ai peut-être répondu un peu trop sèchement, laissant mon agacement et ma frustration s'exprimer à ma place. Le lieutenant cesse immédiatement ses moqueries et pose un regard intrigué et inquiet sur moi. Rapidement, j'échange nos deux consommations d'un geste adroit afin de faire croire que j'ai vidé la mienne. Un nouveau mensonge. Une nouvelle illusion de vie. Je fixe mes mains. J'ai l'air si parfaitement humain, pourtant... Ces putains d'émotions, je les ressens ! Alors, pourquoi n'ai-je pas le droit de les montrer, moi aussi ? Anderson esquisse un sourire compatissant, avant de jouer nerveusement avec son verre. Il sourit tristement.
« Je vois... »
Je me tourne vers lui. J'essaie de sourire à mon tour et de prendre un air détaché.
« y'a rien à voir, Hank. Je me sens juste un peu stressé et... »
Hank me coupe la parole et m'empêche de prononcer encore un de ces nouveaux mensonges dont je devient un spécialiste. Intérieurement, je l'en remercie. J'ai beau retenir chacune de mes affabulations dans ma mémoire pour l'instant encore parfaite de machine, elles finissent toujours irrémédiablement par étouffer ma conscience dans leur toile, tout comme mon espoir de pouvoir un jour vivre de façon authentique.
« Et cette fille, là-bas, elle te plaît vraiment beaucoup. »
J'ouvre la bouche pour nier, pour masquer ces vérités derrière de nouvelles inepties, mais devant le regard franc et sans fard de mon partenaire, je pousse un soupire et je me me contiens. Je baisse un peu la tête et ma voix se teinte doucement d'accents mélancoliques et de déception retenue.
« Ce n'est pas grave. »
Hank ne semble pas de cette avis. Il continue de me regarder alors que j'essaie en vain de me concentrer sur la musique. Puis, il se rapproche de moi pour que sa voix ne se perde pas dans des oreilles indiscrètes. Il me murmure alors, doucement :
« Tu sais mon grand, si tu enlèves ce bonnet devant elle, à ton avis, qu'est ce qui se passera ? »
Je tente de réprimer ma contrariété, mais je sais cette dernière se reflète dans ces relents d'amertume et de déception qui viennent corrompre le son de ma voix, alors que je me penche pour lui répondre tout aussi discrètement.
« C'est bon Hank, je suis peut-être obsolète, mais je reste un ordinateur. Je connais les statistiques, les probabilités et les risques. Si elle savait... au mieux, elle partirait. Au pire, elle préviendrait les autorités. Et si dans une improbabilité quasiment absolue elle choisit de tenter sa chance, elle déchantera bien vite en découvrant que je ne suis absolument pas anatomiquement et informatiquement conçu pour les relations intimes... je sais tout ça... et c'est justement pour ça que j'ai refusé de danser avec elle et que je suis revenu. »
Hank regarda le fond de son verre de soda comme s'il espérait y lire un avenir illusoire. Il affichait une mine dubitative, avant de hausser une épaule et de me répondre sur un ton énigmatique :
« Moi je pense... que c'est justement pour ça que tu dois aller danser avec elle. »
Je me tourne vers lui, stupéfait. Il bogue complètement. C'est incohérent. Mais il ancre fièrement ses iris azurs dans les miennes, et avec une franchise déroutante, il poursuit :
« Envoie chier tout ça gamin. Va danser avec elle. Il faut que tu danses avec elle. »
Je penche la tête sur le côté :
« Elle va sans doute essayer de m'embrasser, n'est ce pas ?... »
Je ne suis pas très au fait des protocoles humains, mais j'ai vu beaucoup de films avec Hank, lors de nos soirées cinéma. C'est peut-être ça, d'ailleurs, qui me pousse à éprouver pour la première fois ce désir sauvage et insatiable de connaître cette émotion étrange et mystérieuse qu'est le sentiment amoureux. Dans les fictions, les héros meurent, tuent, se révoltent pour un sourire de la personne qu'il aiment. Le désir, cette tendresse, ce besoin irrationnel de l'autre... Je ne comprends pas ça... et je rêve secrètement d'en découvrir le sens, sans comprendre encore que, d'une certaine façon, dans une tout autre forme de relation, j'avais déjà connu un sentiment au moins aussi puissant lorsque j'avais choisi de me rebeller pour le regard plein de fierté d'un vieux flic grincheux.
Hank ricane légèrement en portant son verre à ses lèvres, son regard pétillant d'espièglerie :
« ça, c'est très probable... »
Je baisse les yeux et je secoue négativement la tête :
« Donc, c'est réglé, hors de question que j'y retourne. »
Je me ferme totalement et Hank me fixe, amusé :
« T'es pas sérieux là ? T'as vu la bombe que c'est ? »
Je me tais un instant avant de murmurer dans une confession gênée :
« J'ai peur, Hank... »
Il se met à ricaner, et ça me blesse profondément :
« Non mais je rêve ? Tu affrontes un escadron de gardes, tu combats comme le fils caché de Jet Li et de Néo et tu es mort de peur à l'idée d'embrasser une fille ? Ça, c'est cliché ! C'est vraiment... »
Je lui lance un regard noir, et il s'interrompt avant de porter son verre à ses lèvres. Puis, il m'attire contre lui en m'attrapant par l'épaule dans un geste affectueux et complice. Je me laisse faire, mais je me sens toujours vexé par ses rires. Ce n'est pas facile, pour une machine, de se cacher au milieu des humains. Ils sont si complexes.
« Excuse moi petit, c'est juste que... Putain Connor t'es une machine de guerre, t'as une gueule d'ange et une intelligence hors norme. Si toi tu doutes de toi et tu n'es pas capable d'approcher cette fille, alors je pense que les trois quart des mecs de cet soirée peuvent aller se pendre direct. »
Je m'échappe de son étreinte et je joue avec mon verre vide. Puis, mal à l'aise, je lui confie simplement :
« non c'est pas ça... mais en fait... j'ai peur, Hank... je peur que mes lèvres n'aient un goût de plastique... »
Hank reste un moment interdit, avant d'éclater de rire de façon si soudaine que les personnes autour de nous se tournent un instant dans notre direction. Je me sens embarrassé, et je lance un regard noir à mon partenaire qui essaie de réprimer son fou rire.
« Alors là, ne compte pas sur moi pour tester ! Mais c'est quoi ces conneries encore ! »
Je me perds alors en explication, tentant de lui démontrer qu'il n'avait jamais été dans l'esprit de Cyberlife de m'affecter à de telles relations, et que peut-être, les concepteurs n'avaient donc pas jugé nécessaire de pousser les finitions à ce niveau là... puis, je lui parle de mes craintes : l'odeur de ma peau n'est-elle pas empreinte de ces effluves de pétrole et de thirium ? La raideur de mon corps mécanique, la texture de mes cheveux, celle de mes mains... et ces lèvres, encore ces lèvres artificielles... rien n'était vrai, chez moi. Tout n'était qu'imitation humaine bon marché... il m'écoute patiemment, attendant que j'ai fini d'épancher mes craintes sur son épaule, avant de me dire, simplement.
« Va danser... putain vas-y gamin !»
J'hésite encore un peu, puis je sens son regard plein de détermination se poser sur moi. Je sais que c'est sa façon à lui d'adresser une nouvelle fois un doigt d'honneur à Cyberlife, à ces lois, à cette vie qui me condamne à m'autodétruire lentement. Je tourne mon regard vers la scène, et je scanne les humains qui s'agglutinent dans la fosse un peu plus loin. Mes capteurs peinent un instant à identifier parmi eux la chevelure sauvage et vaporeuse de Keola. Mais au bout de quelques secondes, un nuage rouge apparaît sur la piste, ses nuances venant contaminer l'espace d'une seconde le cercle jusqu'alors azuré de ma tempe.
« Je t'aurais bien dis de boire un grand verre d'alcool cul sec pour te donner du courage mais... »
Le lieutenant me lance un regard encourageant. Je me décolle du comptoir du bar et je m'avance sur la piste. Je réalise alors que je ne sais même pas danser. Et pour la première fois de ma vie, je m'élance sans filet, suivant les fragrances obsédantes d'un shampoing aux accents fleuris. Je me glisse derrière Keola et je l'invite à se retourner en posant une main sur son épaule. La jeune femme me dévisage avec curiosité. Elle ne s'attendait sans doute pas à me revoir. J'affiche alors un petit air contrit et je m'excuse timidement... « je ne sais pas danser... » m'entends-je confier. Elle semble touchée par ma maladresse et mon embarras. Elle se décide enfin à me sourire. Elle s'approche de mon oreille, et elle me susurre tendrement : « moi non plus... »
Puis ses bras se glissent autour de mon cou, me piégeant dans cette étreinte et dans ces senteurs enivrantes d'alcool et de fleurs. J'hésite une fraction de seconde avant d'entourer sa taille. Elle rit de ma gaucherie, mais elle ne dit rien. Ma peau ne doit pas avoir tant d'odeurs que cela, apparemment. C'est déjà un bon signe.
Je redoute pendant quelques secondes que mon horloge interne ne soit de nouveau tombée en panne : le temps semble ne plus avoir de prise, alors que je me concentre pour tenter de suivre les mouvements, de faire se mouvoir ce corps de métal si souple et félin lors d'affrontements violents, mais si rigide et grossier dans ces moments de tendresse. Je ferme les yeux alors que ma tête vient se poser doucement sur son épaule. Elle se laisse faire. Et je m'enivre de ces fragrances de sueurs qui émanent de sa peau, de ce parfum bon marché, et de ces odeurs d'alcool. J'aimerai perdre une main dans ces cheveux bouclés, mais je n'ose pas. Et les chansons défilent sans que je ne les entende, alors qu'elle pose à son tour sa tête contre mon corps, laissant ses boucles indomptables venir effleurer ma peau synthétique.
Puis, alors que les ombres s'allongent sur la scène et que les danseurs titubent davantage au fur et à mesure que l'alcool vient pervertir leur sang et le sens, elle s'écarte de moi, et elle me fixe. Je sens mon niveau de stress monter dangereusement, obligeant mes bio-composants à compenser cette alerte en augmentant le rythme de ma pompe à thirium et la ventilation interne de mes systèmes. Ses lèvres s'approchent, et, afin de ressentir pleinement leur contact, je ferme mes yeux et je reboot mon système d'analyse pour de le forcer à s'arrêter quelques secondes, refusant que des données personnelles sur le corps de la jeune femme parviennent à mes capteurs désormais inutiles d'androïde enquêteur.
Je sens que mon système opère une légère surchauffe alors que sa bouche vient se déposer sur la mienne. Je réprime un sourire en constatant que ses lèvres ont un peu un goût de plastique : le rouge à lèvres, bien que discret, donne une saveur particulière à ce baiser. Son corps se presse contre le mien, et enfin, j'ose laisser une de mes mains venir se poser à l'arrière de sa tête, au milieu de cette chevelure sauvage étonnement douce. Ce simple mouvement secoue sa coiffure et laisse son parfum s'échapper encore davantage. Une de ses mains vient se poser sur ma joue, et je tressaille... oui, je tressaille, comme un frisson. C'est étrange, les androïdes n'ont jamais froids, pourtant, ce simple geste pousse mon ossature de métal et mes biocomposants à vibrer sauvagement. Elle s'écarte alors, presque trop rapidement, pour reprendre son souffle. Je lui dédie un sourire hésitant : j'aurai voulu que le baiser dure plus, car moi, je n'ai pas besoin de respirer.
Elle tente de poser une main sur ma poitrine, là où aurait dû se trouver mon coeur, mais j'arrête brusquement son geste. La paume blanche de sa main n'aurait rencontré qu'un grand vide et un silence accablant. Elle me regarde interloquée, et je pose mes yeux noisette sur ces doigts si fins et si fragiles. Je laisse les miens se glisser entre eux. Nos corps se mêlent le temps de cette étreinte sage, la peau artificielle venant danser avec celle, authentique, de l'humaine. Ce sera la seule étreinte que je ne partagerai jamais, et j'en ai conscience. Cela me fait tristement sourire. Mais je sais que j'ai au moins la chance d'en avoir connu une un jour, dans cette vie secrète.
« Calvin ! »
La voix de Hank me ramène à une plus dure réalité dans laquelle je suis un androïde dans une ville humaine. Je me sépare à regret de la chaleur de la jeune femme. J'aurai voulu rester davantage, mais ce n'est pas raisonnable.
« Je dois vraiment y aller, cette fois, mon chauffeur m'attend ! »
Elle rit doucement, mais je sens que son sourire se teinte de regret, et cela flatte mon ego : je ne m'en suis pas si mal sorti, en fin de compte. Et alors que je mets fin à l'étreinte, elle me rattrape par la main.
« Attends... »
Elle sort un calepin de son sac ornée de perles de couleurs et de patchs presque enfantins, en arrache une feuille puis griffonne avec son rouge à lèvres son numéro de téléphone.
« Tu m'appelleras ? »
Je lui souris, mais je n'ose pas refuser. Je hoche silencieusement la tête...
« Demain ? »
M'interroge t-elle avec un sourire espiègle alors qu'elle tente de masquer son appréhension. Je baisse un instant mes yeux. Puis, timidement, je lui confirme :
« Demain. »
Son sourire s'agrandit, et elle embrasse ma joue avant d'aller se fondre dans la foule des danseurs, non sans me dédier encore un regard pétillant d'espoir et de malice. Puis, sa chevelure rousse disparaît, et je me dirige docilement vers Hank. Il m'encourage à le suivre d'un signe de tête. Nous quittons le pub. Je ne me retourne pas. Je ne dis pas un mot. Et je me mords délicatement la lèvre en souvenir de ce baiser. Je ne peux pas dire que je suis tombé amoureux. Ce serait idiot et irrationnel, et bien trop précipité... Mais elle me plaisait, cette petite « vie » haiwienne... et puis, j'ai tellement envie de vivre !
Mais l'existence ne me permettait pas d'espérer plus. Mon corps de plastique n'aurait su s'accorder avec sa chair au teint pâle et au parfum sucré. Ma pompe à thirium n'était pas faite pour battre au côtés d'un coeur humain. Je le savais. Je le sais encore pertinemment. Je n'aimerais jamais. Je n'avais même pas été conçu pour cela... comme j'aurais été ridicule, entre des draps humains avec ce corps de poupée, sans même savoir quoi en faire, sans connaître le désir ou le plaisir.
Je regarde le petit morceau de papier aux chiffres griffonnés à la hâte. Quel ironie, ils me font tellement penser à un numéro de matricule... encore une fois, les chiffres viennent rythmer ma vie.
« demain... »
Hank m'observe du coin de l'oeil. Je froisse la feuille rougeoyante et je la jette dans le conteneur le plus proche. Demain avait des accents de fausses promesses.
« T'avais raison, c'était peut être une mauvaise idée, cette soirée. »
J'observe son air désolé, et je lui dédie mon plus beau sourire. Au fond, je n'étais pas tant à plaindre. À défaut de pétillante rouquine, j'ai toujours mon vieux lieutenant de police grincheux. Je passe un bras autour de son épaule avant de lui dire, sincèrement.
« Non Hank, vous aviez raison, c'était une très belle soirée. »
Car si "demain" n'existerait pas, au moins, j'avais vécu "aujourd'hui".
Encore désolée du retard de publication. J'espère que ce chapitre vous a plu, malgré le manque de temps que j'ai eu pour travailler dessus. Merci encore à tous ceux qui commentent mes fics et qui m'aident grandement à progresser !
À bientôt pour la suite ! Je la poste dès que possible, ce sera sans doute un chapitre un peu plus court ! Pour info, on arrive je pense à peu près à la moitié de la fic, peut-être un peu plus ! Même si le rythme de publication sera plus long compte tenu de mon temps libre très réduit, elle n'est en rien abandonnée, et beaucoup de parties sont déjà plus ou moins écrites.
