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Bloom n'aimait pas ces robes aux corsets serrés, avec leurs innombrables jupons. Elle n'aimait pas qu'on la perche sur des talons vertigineux, et encore moins la façon dont on tirait ses cheveux. Elle n'aimait pas le tintement des flûtes à champagne s'entrechoquant, ni les rires gras, ni la musique dont les accords martelaient ses tympans comme un bélier une porte obstinément close. L'incessant tourbillon des corps, les reflets indécis des orbes magiques trônant au-dessus de la foule des invités… Ce faste inutile, cette convivialité factice… Tout ceci lui donnait la migraine. Il n'y avait qu'à regarder le prince d'Eraklyon la courtiser inlassablement, malgré ses propres fiançailles avec cette pauvre fille, pour comprendre l'absurdité de ce poli rassemblement.

Cependant, elle ne pouvait se retirer sans causer un incident diplomatique que son père lui aurait fait amèrement regretter. Alors elle demeurait là, assumant dignement son rôle dans cette comédie grotesque, noyant son dégoût dans un silence borné. Quand enfin cette mascarade s'acheva, après une éternité, elle s'anima brusquement et fit volte-face. Elle gagna furieusement ses appartements dont elle enfonça presque les portes, jetant les bonnes dehors. Elle enflamma ses vêtements, poursuivant sa course jusqu'à son balcon. Dans la nuit bien entamée, ses pâles chairs nues se découpèrent d'une manière quasi-fantomatique. Elle n'était plus qu'un spectre farouche à la chevelure sauvage.

La flamme du dragon n'était que gloire. C'était du moins ce qu'on disait de son invincible pouvoir aussi vieux que l'univers. Pourtant, malgré cette puissance dont elle était l'hôte prodige, son âme n'était que cendres. Telles ces deux femmes qu'elle avait brûlées vives des années auparavant. Tel ce cadavre sublime qu'elle avait elle-même incinéré. Et depuis ce soir-là, le ciel n'avait plus d'éclat. Leur secret amour pesait d'autant plus lourd. Une goutte de poison avait brisé leur fragile et providentiel bonheur, allumant un brasier vengeur que la mort des coupables n'avait pas apaisé. Elle était à tout jamais prisonnière de souvenirs enfumés par le désespoir et la haine. Des larmes cascadant sur ses joues, les yeux rivés sur la voûte constellée, elle murmura ;

-Je me consume encore de toi. J'ai froid.