Au large des Caraïbes, à bord de l'USS Foster, dimanche matin
Le Commandant du Foster n'avait pas oublié que Gibbs et son équipe avaient résolu un fort ennuyeux problème à bord, trois ans plus tôt. Une histoire hallucinante de jeu de rôles en ligne qui était passé du monde virtuel à la tragique réalité. Un jeune marin fou d'informatique et totalement déséquilibré était mort. Aussi, Gibbs était-il étendu sur la couchette étroite gracieusement mise à sa disposition par l'Officier en Second dans ses quartiers personnels. Il faisait si chaud dans la cabine qu'il n'avait gardé que son pantalon de treillis. Assise sur une chaise, le menton posé sur ses deux mains croisées, elle l'observait depuis un long moment. Il devait être épuisé pour dormir si profondément : il ne s'était pas réveillé quand elle était entrée, il y avait déjà un moment, lui dont le sommeil était toujours si léger. Il bougeait parfois, changeant légèrement de position, trop grand pour le lit inconfortable. Son torse se soulevait au rythme tranquille de sa respiration, lente et profonde. Elle avait toujours aimé le regarder dormir.
- Je trouve curieuse cette fascination de certaines femmes pour le Corps des Marines...
Le rouge aux joues, Jenny Shepard leva les yeux vers l'indiscret qui l'avait surprise en plein délit de contemplation.
- Votre français est excellent, Paul. Et votre accent est bon.
- Le vôtre est charmant. Désolé, je ne voulais pas vous embarrasser. Je constate que Jethro va bien et qu'il est ... entre de bonnes mains. Je vais voir Tara, je vous laisse.
Juste ces quelques mots et c'était la France ! Paris, Marseille... Une vague de souvenirs déferla. Elle ne lutta pas. Pourquoi faire ? Qu'y avait-il de mal à évoquer, pour elle seule, ces moments particuliers ? Elle se déplaça, s'assit doucement au bord du lit et laissa les images vivre en elle. Tout ce temps passé à les refouler ne les rendait que plus vivaces, plus colorées, plus présentes. Son regard glissait sur le corps de Jethro, en un examen exhaustif et minutieux. Son visage, si étonnamment serein dans l'oubli du sommeil. Sa bouche gourmande au goût de café. Ses épaules robustes, ses pectoraux, nettement dessinés sans exagération, son ventre plat, ses hanches étroites, ses longues jambes nerveuses : il n'avait pas changé. Une foule de minuscules détails lui revenaient. Ainsi que les sensations. Elle s'attarda sur ses mains. Larges, puissantes, aux longs doigts déliés. Ses mains habiles qui savaient construire un bateau, maniant avec délicatesse et force les outils patinés par le temps. Qui pouvaient briser une nuque en un geste fulgurant. Et qui savaient lire de leurs doigts tendres et rugueux son corps à elle, la faisant frissonner de plaisir au plus léger effleurement. Elle en ressentait la chaleur là, juste derrière son oreille, ou encore au creux de sa taille, de ses reins, sur l'épiderme sensible de ses seins, sur la peau si fine à l'intérieur de ses cuisses. Une irrésistible envie d'être touchée de nouveau la prenait. Un gémissement incontrôlé la ramena à la réalité. Seigneur ! Heureusement qu'il dormait... Remontant lentement vers son visage, elle croisa son regard, plus bleu que jamais.
- Ce n'est pas bien de profiter du sommeil d'un pauvre guerrier fatigué !
Elle ne sourit pas, la respiration un peu rapide, toujours incroyablement troublée. Il se redressa, s'assit le plus confortablement possible, lentement, lui donnant le temps de reprendre pied. L'eau si claire de ses yeux s'était obscurcie, comme le ciel sous un nuage d'orage. Elle vint plus près, presque à le toucher. Comme animés d'une volonté propre, ses doigts effleurèrent son bras droit, remontant vers lebiceps, tracèrent les contours du serpent rouge enroulé autour du muscle, s'égarèrent sur l'épaule, redescendirent distraitement, s'immobilisèrent enfin sur son torse, juste là où battait son coeur.
- J'ai eu si peur.
Une seconde, le temps fut suspendu entre eux.
- Viens là !
Quelque chose en elle - ses défenses ou ses peurs - céda. Elle se laissa aller contre lui, la tête sur son épaule, s'étourdissant de son odeur, de sa chaleur. Comme elle en avait rêvé quelques instants seulement auparavant, elle sentit une de ses mains se poser au creux de ses reins. L'autre enroulait autour de ses doigts une des petites mèches de cheveux sur sa nuque. Elle perdait le contrôle de la situation - si jamais elle l'avait eu un jour - et s'en moquait totalement ! C'était si incroyablement parfait.
- Tu m'as tellement manqué, Jethro.
Son rire grave les fit vibrer tous les deux tellement ils étaient étroitement serrés l'un contre l'autre.
- Quoi ?
- Deux ans... il t'aura fallu deux ans pour l'admettre.
