Il aurait volontiers fumé un joint, ce qui était un peu paradoxal étant donné qu'il se débattait peut-être au milieu d'un mauvais trip, mais il n'avait pas la moindre idée de l'endroit où Brian planquait son herbe… si tant est qu'ils en aient encore dans leur petite vie de famille. De toute façon, il n'avait guère le temps de ratisser Britin pour en avoir le cœur net. Il avait six ans de sa vie à découvrir. Il ne pouvait pas se permettre de tomber des nues à chaque conversation. Sa mère, Molly et même Tucker lui avaient jeté des regards inquiets au cours de la soirée. C'était peut-être parce qu'il avait lourdement insisté pour rester dormir plutôt que de rentrer à Britin… Ce n'était guère étonnant, le Justin de cette vie aurait préféré s'enchaîner au lit de Brian plutôt que de passer une nuit loin de lui… En tout cas, c'était ce qu'il aurait fait six ans plus tôt… quand Brian n'avait pas encore brisé son cœur avant d'en piétiner les morceaux… Il ne voulait plus penser à ça… La sensation était toujours aussi vive… Il se sentait toujours aussi sale et pitoyable… Que s'était-il passé pour que le Justin de cette vie ne subisse pas le même sort ?

En se réveillant dans la chambre d'ami de sa mère le matin, il avait espéré un court instant qu'il serait dans son loft sur la 5e Avenue et que ce cauchemar était derrière lui. Malheureusement, il n'en était rien. Soit ce trip lui avait fait perdre toute notion du temps, soit il était coincé dans une espèce de monde parallèle bizarre. Quelle que fût la vérité, il n'avait aucune échappatoire. Il était coincé dans cette vie et il devait y faire face. Il était donc revenu à Britin une fois Brian et Tornade partis et avait entrepris de découvrir de quoi elle était faite. Il avait fouillé les dossiers, épluché les relevés de compte, surfé sur internet… Sa vie se dessinait par petits bouts. Comme l'avait écrit sa sœur, il aidait « d'autres blessés de la vie à se reconstruire à leur tour ». Il avait mis en place un programme d'art-thérapie avec Daphné qui était devenue psychiatre. À en croire les articles de presse, ils avaient acquis une certaine notoriété dans le domaine des chocs post-traumatiques… Ce qui ne se traduisait guère sur son compte en banque. Peindre des croûtes merdiques pour permettre un investissement défiscalisé et branché à de riches intellos était bien plus rentable que d'aider des gens à se remettre d'agressions ou de traumatismes de guerre. Son salaire annuel ne dépassait pas le montant d'une seule de ses toiles dans son autre vie. Il travaillait deux jours à l'hôpital, un jour dans un centre de désintoxication, une demi-journée au Centre Vic Grassi et tenait un atelier au Centre Gay et Lesbien… Dire que Brian méprisait tant ces gens-là ! Comment pouvait-il vivre avec un homme dont le salaire frisait le bénévolat ? Comment pouvait-il le respecter ? Au moins, au vu des factures, il payait sa part des frais de l'entretien de Britin… Cette maison était un gouffre financier ! Entre le chauffage, le jardin, la piscine, etc., plus de la moitié de son salaire, certes minable, y passait. Pas étonnant qu'il ait une voiture et des fringues si pourries !

Est-ce qu'au moins, il avait remboursé à Brian son prêt étudiant ? À l'idée qu'il puisse encore être redevable à Brian, la nausée lui montait aux lèvres. En acceptant la proposition d'Eddie, il avait renoncé à presque tous ses principes, mais c'était le prix de l'indépendance. Il s'était juré de ne plus rien devoir à personne. À chaque versement transféré sur le compte de Brian, l'humiliation qu'il avait ressentie ce jour maudit s'atténuait un peu. Il était une pute, il vendait son art et ses principes en échange d'un loft sur la 5e Avenue, d'une voiture à tomber, de fringues de créateurs et de sa photo sur les tabloïds, mais il n'était plus la pute de Brian Kinney. Il se vendait, mais il ne devait rien à personne. Même Eddie lui devait plus qu'il ne lui apportait… Le Justin de cette vie semblait tellement dépendant. Il vivait dans la maison achetée par Brian avec la petite fille que sa meilleure amie avait portée… meilleure amie avec qui il travaillait. Tous ces liens étaient insupportables. À New York, il était seul, mais libre.

Le vrombissement d'une voiture l'arracha à ses sinistres pensées. Merde, Brian ! Il rangea vivement les relevés de compte dans les placards. Il aurait voulu disparaître. Mais il n'avait aucune échappatoire. Très – trop – vite, Brian entrait dans la pièce.

- Tu n'es pas dans l'atelier ?

En plus, il y avait un atelier dans ce palais. Nul doute que Brian le lui avait construit.

- Tu n'es pas au travail ?

- Il n'y avait rien à faire et ma bite se languissait trop de ton cul…

- Toujours aussi subtil, maugréa-t-il d'un air détaché qui ne révélait en rien la panique qui montait en lui à chaque pas de Brian.

- Plus de vingt-quatre heures sans baiser, je perds toute subtilité…

- C'est pas comme si on était monog…

Le dernier mot mourut sur ses lèvres… À part une toute petite boîte rangée dans la salle de bain entre les pansements et l'aspirine, il n'avait pas vu un seul préservatif dans la maison. Autrefois, il y en avait à chaque recoin du loft. Il n'y avait que deux explications possibles : l'abstinence ou la monogamie. Vu la bosse qui se formait sur l'avant du pantalon de Brian – que celui-ci exposait sans vergogne en s'avançant vers lui –, l'abstinence était hors de propos… Et franchement, être abstinent avec Brian n'aurait été possible que sous castration chimique. Malgré toute la colère qu'il ressentait encore, son corps s'échauffait à la proximité de cet homme, à la vue de son érection, à l'idée de le sentir dans son corps…

- On est monogame… balbutia-t-il.

- Jusqu'à ce que l'envie d'une orgie ne se fasse sentir, reprit Brian avec un sourire de prédateur. Pour le moment, il n'y a que dans ton cul que je veuille faire une orgie.

Il était toujours figé quand Brian l'empoigna par la taille et le plaqua contre son corps, frottant son sexe contre le sien qui s'éveillait. Ces mains puissantes glissaient sur ses fesses.

- Tu m'as manqué cette nuit, murmura Brian en plongeant dans son cou.

Le sexe de Justin était déjà dur comme de la pierre. Son cœur battait si fort qu'il lui semblait qu'il allait exploser dans sa poitrine. On aurait dit que son corps tout entier était sur le point d'entrer en fusion. Il allait éclater en mille étincelles que Brian recueillerait entre ses bras… comme il avait toujours su le faire… comme aucun autre n'avait jamais su le faire… comme personne d'autre ne saurait jamais le faire… NON ! Il le repoussa si brusquement et violemment que Brian manqua de heurter le mur. Il respirait encore difficilement. Tout en lui brûlait encore, mais il ne pouvait pas… Il ne pouvait pas laisser Brian s'approcher. Il avait eu trop de mal à se remettre de Brian la dernière fois. Il ne pouvait pas replonger… Il était comme ces anciens alcooliques qui ne peuvent même supporter un parfum à base d'alcool sous peine de replonger. Il avait Brian dans la peau. Dès la première nuit, Brian avait posé son empreinte. Il avait réussi à ensevelir ce besoin sous la couche de glace qui avait enveloppé son cœur brisé. Il ne pouvait pas le raviver. C'était trop douloureux… trop dangereux… Pourtant il était incapable d'éteindre le feu que Brian avait allumé en lui. Il utilisa alors le seul sentiment qui pouvait le protéger : sa colère.

- Putain, qu'est-ce qui t'est arrivé ?

- C'est plutôt à moi de te poser la question… commença Brian qui oscillait entre l'exaspération et l'inquiétude.

- Comment tu as pu accepter cette vie ? reprit Justin sans réellement contrôler ses paroles. La maison, les enfants, la monogamie ? Et puis quoi d'autre ? On va s'offrir un chien pour Noël et chanter des cantiques avec la chorale du quartier ? On est devenu des pédés de Stepford. Et tu as l'air de nager dans le bonheur. Qu'est-ce que tu es devenu ?

- Merde, Justin ! Qu'est-ce que tu me fais ? Depuis quand notre vie te paraît si déplaisante ?

- Non, mais tu as vu ma voiture ? Mes fringues ? Mon compte en banque ? Je gagne moins qu'un de tes stagiaires.

- Et alors ? Tu es le seul stagiaire qui m'ait jamais intéressé. Depuis quand l'argent est un problème ? Tu sais bien que tu n'as qu'un mot à dire pour que je t'achète des fringues et une voiture décentes…

- Je ne veux pas que tu m'achètes quoi que ce soit ! Je ne suis pas ta pute !

Les yeux de Brian s'assombrirent jusqu'à en devenir noirs.

- Tu n'as jamais été ma pute, répondit-il articulant chaque syllabe de sa voix vibrante de colère contenue.

- Ouais, je suis juste ta petite femme désargentée…

- Bordel, c'est toi qui as choisi de bosser pour des clopinettes ! Tu n'as pas arrêté de me répéter ces dernières années que tu voulais aider ceux qui en avaient besoin et pas uniquement ceux qui en avaient les moyens ! Tu ne peux pas avoir le beurre, l'argent du beurre et le cul du crémier, Sunshine ! Pourquoi l'argent est devenu si important tout d'un coup ?

- Je te renvoie la question ! C'est toi qui as toujours répété que la réussite était la seule chose qui comptait ?

- Et toi qui répondais que la réussite ne se mesurait pas à l'épaisseur du compte en banque !

- Mais comment tu peux l'accepter ? Tu aimes l'argent ! Tu aimes…

- Arrête ça ! Si tu as un problème, dis-moi ce qui ne va pas, mais laisse ma réussite et mon argent en dehors de cela ! Je n'en ai rien à foutre de ton compte en banque, de ta voiture et de tes fringues ! Si ta vie actuelle ne te convient plus, tu peux en changer ! Comme je te l'ai dit et redit, il n'y a pas de verrou à notre porte.

- Si ! Il y a un putain de verrou que tu as posé après m'avoir foutu dehors !

- Quoi ?

Brian le fixait à présent avec une incompréhension si chargée d'inquiétude que Justin sentait toute sa colère l'abandonner… Il était injuste… Ce Brian-là n'était pas celui qui l'avait rejeté de la façon la plus humiliante qui soit… Ce Brian-là l'aimait… Enfin, il aimait le Justin de cette vie… le Justin désargenté qui préférait utiliser son art à soigner des pauvres qu'à se vendre à des riches… le Justin qui s'occupait de sa sœur et avait une petite fille… Bon sang, c'était à devenir dingue…

- Justin, qu'est-ce qui ne va pas ?

Brian caressait doucement sa joue… Il ne pouvait en retomber amoureux… Mais il n'avait aucune raison de ne pas l'aimer…

- Laisse-moi… s'il te plaît…

Il reconnut l'étincelle de douleur qui passa furtivement dans les yeux de Brian.

- Si tu veux, mais tu sais que je suis là si tu as besoin de parler…

Il avait surtout besoin d'un psy… Il était en train de devenir fou… Il était peut-être temps d'aller voir le psy…