Chapitre 9
Combien de temps s'était-il écoulé ? Kirk n'avait plus aucune notion de ce qui pouvait se passer autour de lui. Il commençait à avoir du mal à respirer. Il ne devait leur rester qu'une petite demi-heure à vivre. Il aurait du passer chacune des minutes qui lui restait à chercher une solution pour les sauver, aussi infime soit-elle. Mais au lieu de cela, ses yeux et ses sens s'obstinaient à étudier le corps du vulcain qui reposait dans ses bras. L'odeur légèrement exotique de ses cheveux, la douceur de sa main qui frôlait parfois la sienne, la chaleur de sa poitrine qui se soulevait imperceptiblement dans la pénombre, la forme élancée de ses hanches fines qui rappelaient celles d'une femme. Kirk était un homme à femmes. Il ne s'en cachait pas. Il avait toujours eu le loisir d'aiguiser ses sens à l'observation et à la séduction des jeunes demoiselles qui finissaient toujours par tomber sous son charme. Et pourtant, il n'avait jamais été aussi fasciné. La mort brouillait-elle ses pensées ? Kirk savait qu'il l'avait confronté bien trop de fois, et en compagnie de Spock, pour que celle-ci revêt une signification différente. Il avait réfléchi, avec toute la clarté dont il pouvait encore faire preuve. Son soudain intérêt physique pour son ami lui sembla la conséquence logique de leurs derniers rapprochements. Il ne s'était pas lié à Spock dans cette optique en particulier. La proximité et l'intimité qui s'était établie entre eux s'était faite naturellement. Jusqu'au moment où Kirk ne put plus s'en passer. Un retour en arrière lui semblait impossible. Il l'avait bien senti à ses réactions instinctives lorsque Spock lui avait clairement fait comprendre qu'ils devaient se tenir à distance.
Kirk serra un peu plus le vulcain dans ses bras, avec les maigres forces qui lui restaient. Comme pour le garder un peu plus longtemps contre lui avant que la mort ne vienne l'emporter. Ses yeux étaient fermés, ses paupières étant bien trop lourdes pour qu'il profite encore de la vue de son ami. Le manque d'air lui faisait tourner la tête et lui donner des fourmis dans tout le corps. Il respirait le plus doucement possible pour économiser l'oxygène et ne pas avoir l'impression d'étouffer.
_Tu sais... souffla-t-il doucement à Spock, chaque mot franchissant avec difficulté la barrière de ses lèvres. Je voulais tout partager... avec toi...
Pourquoi disait-il ça ? Pourquoi le dire de cette façon ?
Il sentit son visage se nicher dans le creux de l'épaule du vulcain, son souffle erratique glissant le long des courbes de la nuque de son ami. La douleur, et l'angoisse inhérente qui se réveillait en lui au fur et à mesure qu'il sentait la mort l'emporter, ne lui permirent pas de prendre conscience de l'effet que ses mots pouvaient avoir sur Spock. Il sentit simplement que l'atmosphère environnante était... étrange. Comme si ses paroles et ses gestes s'agençaient au ralenti et que l'étreinte qu'il partageait avec Spock relevait d'un songe éveillé. Le corps engourdi, semi-conscient, il sentit tout de même une main se poser sur la sienne. Spock avait fait remonter ses doigts contre son ventre pour y laisser reposer sa main. Kirk l'enserra instinctivement et entrecroisa ses doigts avec ceux du vulcain. Il glissa une jambe entre celles de son ami, comme s'il cherchait à se fondre avec lui.
_Spock... murmura-t-il mais la douleur l'empêcha de finir sa phrase.
Ses doigts se crispèrent et sa main enserra plus fortement celle du vulcain. Des spasmes frénétiques recommencèrent à parcourir ses muscles et il arriva à les calmer quelques secondes. Mais cette simple contraction rendit sa respiration erratique et il éprouva les premières difficultés à respirer. L'air lui manquait, de plus en plus. Il toussa et inspira violemment. Dans sa panique, il ne sentit pas Spock se détacher de lui et se retourner pour lui faire face. Deux mains vinrent se poser contre ses tempes, immobilisant sa tête. Ses bras se tendirent instinctivement pour se raccrocher à elles.
_Jim, calmez-vous. Jim ! Ecoutez-moi. Ouvrez les yeux et regardez moi. Jim...
La voix de Spock parvint difficilement à ses oreilles. Les acouphènes qui se bousculaient laissèrent enfin place au son de voix du vulcain. Kirk fit un effort surhumain pour se raccrocher aux paroles de son ami, luttant contre la panique et la douleur qui tétanisaient ses membres. Ses paupières papillonnèrent mais il ne put ouvrir les yeux qu'à demi. Tout était flou et il ne distinguait qu'une forme vague face à lui. Il plongea dans ses dernières ressources pour se focaliser sur les lèvres de Spock. Elles semblaient se mouvoir au ralenti, à quelques centimètres à peine de son visage. Elles étaient fines et violacées. On aurait presque dit qu'elles étaient maquillées. Kirk ne put s'empêcher de les comparer aux lèvres d'une femme et se dit qu'il les aurait bien embrassé. Un premier et dernier baiser.
Les lèvres du vulcain se mouvèrent à nouveau mais il n'entendit rien. Ses oreilles bourdonnaient et ne lui laissaient plus le loisir d'entendre quoi que ce soit d'autre. La pression sur ses temps s'intensifia légèrement et il ne sentit plus que l'extrémité des doigts de Spock contre lui.
_Jim, ce qui va suivre va être difficile. Je peux rendre ça plus agréable...
Spock. C'était la voix de Spock. Mais curieusement, ses lèvres n'avaient pas bougé. Il l'avait entendu au fond de lui, dans sa tête. La télépathie, pensa-t-il instantanément. Incapable de parler, il se contenta donc de mettre un minimum d'ordre dans son esprit et de penser le plus fortement possible à sa réponse.
_Spock... fais... fais ce que tu as à faire...
Il décida qu'il était temps de s'abandonner. De laisser son esprit et sa vie aux mains de Spock. Il fixa une dernière fois les lèvres de son ami avant de trouver la force de poser sa main dessus et de les caresser lentement du pouce. Elles étaient douces. Si douces... Puis il sentit ses forces le quitter instantanément, la douleur disparut, et il ferma les yeux une dernière fois.
A trop jouer avec le feu, la mort les yeux dans les yeux.
On a bloqué l'aiguille au compteur, tout à 100 à l'heure.
A trop vivre sur le fil, à trop faire les imbéciles,
on n'a rien gardé sous le pied
A trop se croire invincible, on se fait peur. Et le vide nous entraine...
Pourquoi cette vieille chanson lui revenait-elle en tête ? Il l'avait à peine écouté il y a plusieurs années déjà. Elle lui avait plu même si son auteur s'était perdu dans les méandres de l'histoire de l'humanité.
« Cadet Kirk, c'est un honneur de vous remettre votre première décoration. Continuez-ainsi et vous aurez bientôt votre propre vaisseau ! »
Ce n'était pas la voix du capitaine Pike ? Pourquoi y pensait-il tout à coup ? C'était comme cette odeur de jasmin citronné mélangée à de la menthe poivrée. L'odeur de sa mère. Elle emplissait ses narines au point qu'il n'arrivait presque plus à respirer. Il sentit quelque chose lui effleurer le visage et il ouvrit les yeux sous le coup de la surprise. Mais une lumière aveuglante le fit gémir et il dut protéger ses yeux en les voilant avec ses avant-bras. Il entendait même le bruit du vent s'engouffrer dans ses cheveux.
Où était-il ?
Au paradis ? Cela pouvait y ressembler. Il mit plusieurs secondes à s'habituer à la lumière et lorsqu'il ouvrit enfin complètement les yeux, le paysage le scotcha sur place. Des montagnes, des champs à perte de vue, une habitation en bois dans le creux d'une vallée. Il était chez lui. Dans la ferme de ses grands parents, située dans la contrée de Calhoun au fin fond de l'Iowa. Tout lui semblait si familier. Du linge qui séchait sur un fil tendu entre deux troncs à côté de la ferme jusqu'à l'odeur des Asphodèles balayées par le vent. L'endroit semblait désert mais pas dénué de vie. Tout ça ressemblait à un rêve. D'autant qu'il ne ressentait plus aucune douleur, aucune angoisse. Il prit conscience de la sensation de légèreté qui l'étreignait depuis son « réveil » et Kirk se crut réellement mort.
Une main chaude et puissante se posa sur son épaule et le fit sursauter. Il se retourna instantanément et fit face à une autre personne.
_Spock !
Il aurait juré qu'il n'était pas là il y avait à peine quelques secondes. Le soulagement qu'il ressentit à le revoir dû se lire sur son visage car son ami se permit de lui sourire comme rarement il l'avait fait auparavant. Rien d'extravagant mais d'assez sincère pour se lire sur le coin de ses lèvres.
_Vous avez un très joli refuge, Jim.
Kirk jeta un rapide coup d'oeil autour de lui et ne put s'empêcher de sourire.
_Il s'agit de la ferme de mes grands parents. J'avais dans l'idée d'y faire un détour avec vous durant notre permission.
Le Capitaine, malgré l'incohérence de la situation, avait suffisamment retrouvé ses esprits pour revenir à une communication plus censée avec son ami.
_Spock. Sommes nous...
_Morts ? Non. Pas encore.
Kirk grimaça. Il avait eu l'espoir que son ami ait réussi à trouver un moyen de les sauver.
_J'ai simplement fusionné nos esprits. J'ai puisé dans vos souvenirs les plus agréables pour créer cette bulle chimérique à la limite de nos deux esprits. Nos katras se sont ainsi séparées de leur enveloppe corporelle et de la douleur qui y est rattachée.
_Et une fois nos corps privés d'oxygène ? Demanda Kirk sans vraiment vouloir connaître la suite.
_Sans sa forme charnelle, ce que vous appelez l'âme n'a plus de point d'ancrage.
_Quand nos corps mourrons, nous disparaitrons nous aussi alors...
Spock acquiesça d'un lent signe de tête. Kirk regarda quelques instants autour de lui. Son ami avait créé ce paysage onirique à partir de ses souvenirs pour les déconnecter de la douleur qui empirait. Mais leur corps allaient finir par lâcher. Et tout disparaitrait. Ce n'était qu'une question de minutes maintenant.
_Merci, murmura Kirk à son ami.
Même si cela ne changeait rien à leur destin final, Spock lui avait permis de revoir une dernière fois l'endroit où il s'était toujours senti bien. Il avait d'abord cru que le vulcain mettrait directement fin à ses jours par une technique mentale quelconque apprise sur sa planète natale. Mais il lui avait offert un autre moyen de partir, sans douleur. Un moyen de partir en paix.
_Je voulais m'excuser de ne pas avoir eu recours à cette fusion plus tôt, Jim. Cela vous aurait évité des désagréments. J'avais simplement quelques appréhensions à unir nos esprits si rapidement.
Le Capitaine balaya les excuses de son ami d'un revers de la main.
_Peu importe vos raisons. Vous l'avez fait. C'est tout ce qui compte, Spock. Mais, qu'en est-il de vos souvenirs à vous ? S'enquit-il tout de même en constatant qu'il n'y avait rien appartenant à Spock autour d'eux.
_ Il était plus facile pour moi de créer cet univers à partir des souvenirs venant d'un seul esprit. Les vôtres sont bien plus agréables que les miens.
Kirk gratifia son ami d'un large sourire. Il était touché que ses propres souvenirs plaisent à Spock au point qu'il choisisse de mourir dans l'un des siens. Il aurait bien aimé aussi pouvoir partager ceux de son ami. Mais quelque chose lui disait que Spock avait délibérément mis ses souvenirs de côté pour ne pas les lui montrer. Pourquoi ? Il avait bien quelques raisons en tête, mais il savait qu'elles relevaient plus du fantasme que de la réalité.
Kirk se retourna une dernière fois pour faire face au paysage de son enfance. Il prit de grandes respirations, même s'il savait qu'elles étaient purement mentales, et s'enivra de l'odeur des champs et de celle plus familière de sa mère, et de Spock. Etrangement, il la reconnut alors que son ami n'était pas réellement avec lui, à proprement parlé.
Ils restèrent silencieux quelques secondes. Il sentait qu'il allait bientôt partir. Disparaître, il ne savait où. Comme si Spock partageait son impression, il le sentit se rapprocher de lui. Il tourna le visage dans sa direction et lui sourit. Il fit passer dans son expression toute l'affection qu'il ressentait pour lui. Amicale, et plus encore. Et pour la première fois de toute sa vie, il vit le visage de Spock se détendre complètement. Il se rendit alors compte que son ami avait des yeux humains. Profondément expressifs, quand il n'érigeait plus aucune barrière mentale autour d'eux. Il fut frappé par les émotions qu'il lut dans son regard. Son ventre se noua sous l'effet de cet échange silencieux. Il savait que, plus jamais, il ne reverrait Spock ainsi.
Il lui tourna à nouveau le dos, sentant quelques larmes lui humidifier les yeux. Deux mains vinrent alors se poser sur sa taille. Kirk retint sa respiration, le souffle coupé par la vague de chaleur qui envahissait son corps. Spock n'approfondit pas plus leur contact. Il sentait quand même son corps juste derrière lui. Ses vêtements frôlant parfois le torse de son ami. Il ne put s'empêcher de faire glisser ses doigts sur les mains du vulcain pour venir les enlacer avec douceur. Il les déplaça un peu plus sur son ventre et laissa son corps reposer lentement sur le torse de son ami.
_C'est une belle façon de mourir... souffla-t-il alors que tout son être semblait flotter dans les bras du vulcain.
Quelques secondèrent défilèrent à une vitesse que Kirk estima phénoménale. Puis il vit le paysage autour de lui se dissoudre lentement. Il se raccrocha un peu plus fermement aux mains de Spock. Ca arrivait. Il était entrain de mourir.
Il ferma les yeux, voulant garder intact le souvenir dans lequel il vivait ses dernières secondes. Il entendit le vulcain lui murmurer quelque chose à l'oreille. Mais il n'eut pas le temps de comprendre que toutes ses sensations s'évaporèrent, les unes après les autres. Jusqu'au moment où il ne sentit plus l'étreinte de Spock. Il lui échappait, lui aussi.
Et puis, pour finir.
Il ne ressentit plus rien.
A suivre...
Ah la la quel chapitre ! -_- Il m'a prit beaucoup d'énergie et de temps. Je voulais que la scène soit bien amenée et crédible. Et qu'en même temps, elle soit chargée en émotions ! Si cela vous intéresse, je vous laisse le nom de la chanson sur laquelle je l'ai écrite en grande partie : Angels violin de Mystica. C'est le dernier chapitre que je poste avant de partir à Paris pour quelques jours. Je voulais vous quitter sur une bonne impression, j'espère que c'est réussi :)
