Tandis qu'elle débarrassait la table et rangeait le couvert dans l'évier - et qu'Owen se ruait devant Nicky Larson - elle fit le point sur ce qui n'allait pas. Tout d'abord ces étranges rêves, cette grande baignoire rougeâtre, remplie d'une sorte de liquide épais, où elle était maintenue par de longs câbles - et au vu de leurs diamètres, Trinity se demandait comment ils pouvaient se ficher dans son corps sans douleur, car elle n'éprouvait pas de douleur à ce moment là. Un rêve pareil ne pouvait être normal. Déjà, par sa récurrence. Presque chaque nuit, d'aussi loin qu'elle se souvienne, elle se voyait dans cette cuvette rouge. Ensuite, son effet. Il était bref, très bref, mais il intervenait lorsqu'elle rêvait d'autre chose - souvent de sa propre mort -, et était frappant de réalisme. Trinity le mettait sur le compte de ses fréquents séjours à l'hôpital. Mais elle se demandait quel était le lien entre l'hôpital et la cuve. Une petite voix dans sa tête lui rappela la petite fille qu'elle avait été, lorsqu'elle avait trouvé sa sœur.
Suicidée, noyée, dans la baignoire, les deux poignets ouverts.
« C'est ça, alors... » Un vieux traumatisme qui se manifestait sous la forme de ce rêve. La mort se manifestait donc chez elle par une baignoire rouge, et par des tubes, comme ceux des perfusions auxquelles elle avait régulièrement droit.
Elle réprima un frisson, les yeux fermés, alors que ses souvenirs refaisaient surface. « Décidément... » Elle sécha sa main, et se dit qu'elle était épuisée.
Mais elle avait presque peur de dormir.
Elle regarda l'horloge en reposant sa serviette. Sa mère y avait accroché une note autocollante - elle se mit sur la pointe des pieds pour la décrocher - annonçant qu'elle ne rentrerait pas pour dîner, que Gabrielle devait emmener son frère chez son ami, qu'elle devait penser à rentrer le chat de la voisine et à lui donner sa pâtée à midi, et qu'elle devait penser à, s'il lui plaisait, ramener du lait et ce qu'elle voulait manger pour ce soir.
Elle aurait donc quartier libre jusqu'à la tombée de la nuit.
Elle poussa Owen à aller se laver et s'habiller correctement, pendant qu'elle consultait les salons de discussion, enfilait un jean et des chaussettes propres, et lançait une recherche sur elle-même. Un sourire satisfait - l'incident ayant déjà été découvert, et les channels débordant de flood à ce sujet -, elle revint dans le hall d'entrée, n'ayant que peu, voire pas du tout envie de parler à tous ces gens qui la félicitaient. Ils attendraient.
Après avoir sifflé le matou orange de la voisine (« Drôle de couleur, pour une bestiole pareille, songeait-elle à chaque fois qu'elle le voyait. »), avoir déversé trois poignées de croquettes saveur saumon dans le bol près de la fenêtre, l'avoir regardé engloutir le tout comme s'il n'avait rien mangé depuis des jours en le grattant derrière les oreilles (« Comment il arrive à ronronner en mâchant ? »), elle rentra chez elle. Elle ouvrit la portière du disjoncteur et glissa sa main valide dans une cavité sur le côté, en tira un trousseau de clé et cinquante dollars en petites coupures qu'elle fourra dans la poche de son jean.
Comme prévu, lorsque Trinity salua Tony au milieu du garage, ce fut un sifflement admiratif qui l'accueillit, tandis qu'il s'essuyait les mains.
- Il y est pas allé de main morte... Tu tiens toujours debout ?
- Non, comme tu peux le voir, je me suis faite amputer, répondit-elle, sarcastique. Et il m'a tellement secouée que j'en ai oublié qui j'étais.
Il la regarda, incrédule.
- Tu te fiches de moi ?
- Oui, régulièrement.
Tony pouffa, puis rit franchement. Elle attendit que son fou rire soit passé pour lui demander ce qui était si drôle.
- De voir que, même avec le nez éclaté, et le poignet broyé, tu arrives encore à venir ici. Le soldat Coleman, qu'on ne peut briser, ajouta-t-il avec un sourire immense. J'aime beaucoup tes nouveaux cheveux.
- Ce sont les mêmes, dit-elle en y passant une main. Toujours les miens. Juste un peu plus courts.
- Tu plaisantes ? T'as enlevé vingt bons centimètres...
- Dix-sept, très exactement.
Il tendit une main pour attraper le bout de sa mèche et la souleva.
- Ah, il t'a pas ratée... Comment tu te sens ?
- Handicapée.
Il acquiesça et passa un bras autour de ses épaules. Il empestait l'essence.
- T'appuies pas trop, j'ai un problème aux cô...
- S'il vous plaît ? demanda une voix à l'entrée.
Tony se tourna vers la personne qui attendait, avec un sourire digne d'une publicité pour dentifrice collé sur le visage. Trinity remarqua que ses yeux, déjà bridés, disparaissaient presque complètement.
- Désolé, on ferme, lança Tony. Il est dix-sept heures.
- C'est juste un phare qui a grillé, dit l'homme.
Trinity s'assit sur la chaise de la loge et observa Tony changer le phare du client. Cela lui prit dix bonnes minutes. « Encore une poubelle sur roues mal assemblée, songea-t-elle avec un rire. » Elle rangea le petit bureau, chose que ni le jeune asiatique ni le patron du garage ne savait vraisemblablement faire.
- Alors, t'as fait quoi de tes trois jours ?
Elle leva les yeux vers lui. L'homme au phare grillé était déjà parti. Elle referma l'agenda et le poussa vers la pile de factures.
- Oh... Euh... J'ai été me faire réparer à l'hôpital, et je suis rentrée le lendemain. Tu sais, ma mère est... Enfin bref, reprit-elle en repoussant une mèche de cheveux. Je suis rentrée, j'ai coupé mes cheveux, on a fêté Noël en famille, c'était chouette. Sans mon père, pour une fois.
« J'ai craqué l'une des forteresses informatiques les plus sûres au monde, mais je ne peux pas te le dire. »
- Et j'ai passé mon temps à regarder Family Matters avec ma mère, ajouta-t-elle avec un sourire forcé.
- Encore un truc de femmes, j'imagine.
Il reçut une petite tape derrière la tête pour toute réponse.
- J'avais que ça à faire.
- Je vois. Et maintenant que tu es ici, que dirais-tu d'un petit tour en ville ?
Trinity sourit et se leva doucement, prenant soin de ne pas trop tirer sur ses muscles douloureux. Tony commença à se changer. Elle trouva que l'horloge était fascinante, avec sa trotteuse phosphorescente.
- T'as un impératif horaire ? lui demanda-t-il en boutonnant sa chemise.
- Non, répondit-elle, tâchant de dissimuler sa gêne.
- Alors on va faire le tour du Bronx, j'ai repéré quelques coins sympas. On va aller récupérer la Buick à la casse.
Trinity approuva et le suivit hors du garage. Il était beaucoup mieux, une fois habillé.
