Chapitre huit

Lori et Data rejoignirent le turbolift sans échanger un seul mot. La voix de Data rompit brutalement le silence lorsqu'il indiqua leur destination à l'ordinateur. Elle avait résonné étrangement dans l'habitacle lumineux et aseptisé du turbolift, et cela suffit à faire sursauter la jeune femme.

- Passerelle.

Le turbolift s'éleva en bourdonnant.

Data se tourna vers Lori et la dévisagea longuement. Ce n'était pas la première fois que l'androïde la regardait de cette façon, mais elle le remarquait à peine. La vapeur brûlante avait laissé une légère trace sur le visage de la jeune femme. Grâce aux bons soins du docteur Crusher, elle était presque effacée, mais Data la voyait encore très distinctement. Il se concentra sur cette petite cicatrice et laissa son regard explorer des traits qu'il connaissait déjà parfaitement.

- Puis-je te poser une question ? demanda-t-il enfin après quelques instants d'observation.

La jeune femme cilla et sembla revenir à la réalité. Elle lui fit face et eut une petite moue plus ou moins affirmative.

- Bien sûr, Data…

- Cette nuit, commença-t-il, pendant que tu dormais, j'ai effectué quelques recherches…

Il fut interrompu par l'arrêt du turbolift. Les portes s'ouvrirent pour laisser passer le capitaine Picard.

Avec un merveilleux ensemble, Lori et Data se redressèrent et s'écartèrent l'un de l'autre.

- Capitaine.

Picard répondit d'un hochement de tête avant de prendre place à leur côté. Le turbolift s'éleva lentement.

Data ne quitta pas Lori des yeux, mais ne dit rien malgré les regards interrogatifs de cette dernière. Elle se demanda si l'androïde éprouvait de la gêne vis-à-vis de la présence du capitaine, et conclut que cela semblait peu probable. Data agissait si bizarrement depuis qu'ils étaient revenus de la base 451…

Ils arrivèrent à la passerelle sans avoir échangé un seul mot et sortirent.

Picard se dirigea vers Worf, qui venait de commencer son quart. Lori nota le bandeau noir qui cernait ses yeux. Il n'avait pas dû beaucoup dormir au cours de cette nuit.

- Monsieur Worf, nous allons en salle de réunion. Vous pouvez aller chercher l'Ambassadeur cardassien.

- Bien, monsieur.

Le Klingon s'exécuta et quitta la passerelle. Picard se tourna vers son premier officier, qui occupait le fauteuil de commandement.

- Numéro Un, dit-il d'une voix lasse, dès que Worf aura amené Numak, envoyez-le-moi. J'ai hâte d'en finir avec tout ça.

- Bien sûr, capitaine, répondit Will, les traits tirés.

Riker avait des preuves d'insomnies aussi impressionnantes que celles de Worf. Lori doutait que cela ne fut qu'une simple coïncidence, et, tout en suivant le capitaine et l'androïde dans la salle de réunion, elle passa en revue tout ce que les deux officiers avaient bien pu faire pour se retrouver dans cet état.

Will les regarda passer devant la porte avant de se re-concentrer difficilement sur l'écran qui s'étalait devant lui. Worf, rancunier, l'avait obligé à jouer au poker toute la nuit, et les effets de la fatigue se faisaient maintenant cruellement sentir. Lui aussi avait hâte que tout ceci se termine…

*

* *

Numak redressa la tête en entendant la porte s'ouvrir.

Le chef de la sécurité klingon entra, un phaseur à la main, et lui fit signe de se lever.

- Monsieur, dit-il avec toute la politesse dont il pouvait faire preuve, le capitaine vous attend sur la passerelle. Veuillez me suivre.

Numak approuva d'un bref hochement de tête, se leva lentement, fit quelques étirements et rejoignit Worf.

- Monsieur le Klingon, je suis à vous.

Worf grogna une phrase incompréhensible que le Cardassien n'était pas censé entendre, le laissa passer devant lui tout en le tenant en respect et, d'un signe de la main, lui ordonna d'avancer en direction du turbolift.

Numak dévisagea Worf d'un air goguenard tout au long du trajet. N'importe qui aurait pu croire qu'il prenait la situation un peu trop à la légère, mais sous la façade travaillait un esprit gouverné par la logique, formé et entraîné pendant plus de trente ans par l'armée.

Il ne désespérait pas de trouver une solution au problème actuel. Il s'était déjà sorti de situations bien plus complexes. Mais, il devait se l'avouer, jamais encore à bord d'un vaisseau de la Fédération…

*

* *

Picard n'avait pas bougé depuis qu'il s'était assis à l'extrémité de la table. Il avait posé ses coudes sur le marbre lisse et avait appuyé son menton sur ses mains jointes, les yeux scellés.

Data l'observait avec curiosité. Il avait rarement vu son capitaine comme ça. En silence, il prit la même pose et regarda Lori.

Son amie semblait elle aussi ailleurs. Data commençait à comprendre ce que pouvait être un silence pesant. L'absence de son devenait même, à son grand étonnement, dérangeante. Il aurait voulu pouvoir dire quelque chose de léger, voire de drôle pour atténuer la tension quasiment palpable qui régnait dans la pièce, mais eut la nette impression que cette tentative ne serait pas accueillie avec le sourire…

Comme il en avait l'habitude depuis quelques temps, Data avait désactivé son horloge interne ; une expérience qui lui permettait de se rendre compte par lui-même que, parfois, le temps passait plus lentement. Ainsi, lorsque le commbadge de Picard retentit, il estima le temps d'attente à une demi-heure. Il eut la surprise de constater que seulement dix minutes s'étaient écoulées depuis qu'ils étaient dans la salle de réunion.

- Capitaine ?

Picard ouvrit les yeux et, sans bouger, s'enquit de la situation.

- Oui, Numéro Un ?

- L'Ambassadeur est ici. Je l'envoie vers vous.

- Merci, Will.

Jean-Luc tourna la tête vers la porte et attendit. Moins d'une minute plus tard, Numak entra, suivi de près par Worf.

Le Cardassien s'arrêta au bout de quelques pas et regarda autour de lui, un sourire amusé aux lèvres. Il semblait heureux de ce qui lui arrivait, nota Data ; cependant, comment aurait-il pu l'être ? La situation était loin de tourner à son avantage… L'androïde arriva rapidement à la conclusion qu'il devait simuler, feindre la bonne humeur. Il avait déjà remarqué que les Cardassiens, tout particulièrement, se révélaient souvent être d'excellents dissimulateurs, et qu'il pouvait s'avérer difficile, voire impossible, de savoir avec précision à quoi ils pensaient. Il se souvint que même le conseiller Troi avait échoué en essayant de connaître les intentions de Numak…

- Capitaine ! clama Numak d'une voix forte. Je suis enchanté de vous revoir. J'ose croire que vous êtes en meilleure forme qu'hier ?

Picard se contenta d'acquiescer, évitant de prononcer la moindre parole susceptible de servir de prise à l'ascension sarcastique du Cardassien. Celui-ci se tourna vers Lori et, baissant généreusement la tête, la salua avec respect, la main droite posée sur le torse à l'endroit approximatif où devait se trouver son cœur.

- Commander Saint-James… Quel plaisir de vous parler à nouveau. J'ai cru comprendre que vous aviez eu une journée éprouvante, hier ?

- Comme vous pouvez le constater, Numak, répondit-elle d'un ton parfaitement neutre, nous ne sommes plus « hier ». Mais, ajouta-t-elle après quelques secondes, merci de vous en être inquiété.

- Je suis votre serviteur, souffla-t-il en lorgnant discrètement dans la direction de Data.

D'un geste, Picard fit sortir Worf. Les trois officiers se retrouvèrent seuls avec Numak, chacun se demandant par quoi il fallait commencer.

- Asseyez-vous, ordonna Picard. Savez-vous ce que vous faites ici ?

- Prétendre le contraire serait sans doute perçu comme stupide…

- Sans doute, approuva Picard.

- Alors oui, je sais, conclut Numak.

Lori rapprocha son fauteuil.

- Racontez-nous.

Numak secoua lentement la tête.

- A vous de me poser les bonnes questions, répliqua-t-il sans cesser de sourire. Je veux un procès équitable.

Data trouvait malsaine sa façon de déshabiller la jeune femme du regard. Son amie ne semblait pas mal à l'aise, mais, bizarrement, il l'était pour deux. Ou du moins croyait-il l'être.

- Un procès ? s'étrangla Saint-James. Vous ne manquez pas de culot…

- Je suis disposé à tout vous dire, enchaîna le Cardassien. Mais il faut que l'effort soit partagé, commander. Sinon, ce ne serait pas amusant…

- Nous ne sommes pas ici pour nous amuser Numak ! s'indigna Picard, exaspéré par l'apparente désinvolture de son adversaire.

- Oh ! Mais bien au contraire… Voyez-vous, j'ai toujours trouvé que les humains prenaient tout beaucoup trop au sérieux…

Il se détendit et cala son large dos dans le fauteuil.

- Il n'y a plus de négociations, plus d'enjeu, plus rien… Nous avons le temps.

- Non, rétorqua Picard avec sévérité, vous avez le temps.

- C'est ce que j'ai dit.

- Pas vraiment.

Picard et le Cardassien s'observèrent en silence pendant cinq bonnes minutes, l'un calme et patient, et l'autre prêt à craquer. Enfin, Numak reprit la parole.

- Je sais déjà tout ce que vous allez apprendre d'une façon ou d'une autre, et que vous ne manquerez sûrement pas de révéler à mon gouvernement. Croyez-vous que je vais vous laisser détruire ma vie aussi facilement ?

- Nous vous ferons parler.

- Et comment, Picard ? En me torturant ? (il ricana.) Vous haïssez trop mon peuple pour que votre conscience vous permette d'agir comme nous… Vous ne ferez rien. Vous êtes pris au piège…

Picard serra les dents. Le Cardassien avait raison. Soit il entrait dans son jeu, avec toutes les conséquences que cela impliquerait, soit il attendait des aveux spontanés. Le temps que ceux-ci franchissent les lèvres de Numak, il aurait eu largement le temps de récurer de fond en comble son vaisseau avec un coton-tige… Deux fois, même… A son grand regret, il constata qu'il n'avait guère le choix.

Il craignait surtout que Numak ne joue avec eux et ne leur fasse perdre du temps. Il avait la veille décidé de ne prévenir Cardassia Prime et Starfleet qu'une fois que Numak aurait avoué, mais son plan semblait compromis… Il lui faudrait contacter le Haut Commandement plus tôt que prévu… Quant à Starfleet, pour le moment, il n'avait pas franchement envie de voir l'amiral Nechayev jubiler face à sa perte de contrôle de la situation.

Il poussa un long soupir de résignation.

- Commander Saint-James, il est à vous.

*

* *

- Un procès ? !

Will regardait son capitaine, interloqué. Il se gratta la tête.

- Il ne manque pas de culot…

- Le commander Saint-James nous l'a déjà fait savoir dans la salle de réunion, Numéro Un.

- Qu'avez-vous décidé ?

- Je crains que nous ne devions nous plier à son caprice. Mais je m'en passerais bien.

- Pourquoi ne pas contacter Cardassia Prime ? demanda Riker.

- Le risque serait que l'Ordre Obsidien nous enlève Numak intervint Lori, qui venait de sortir de la pièce où elle avait laissé le Cardassien et Data. Si cela devait arriver, vous pouvez être sûr qu'ils garderont toutes les informations pour eux.

Riker regarda la jeune femme avec curiosité.

- Vous approuvez cette idée de procès ?

- Non, commander, c'est une perte de temps.

- Je ne comprends pas… Sur la base 451, vous avez parlé avec le Ferengi, je ne me trompe pas ? N'a-t-il pas dit tout ce que nous devions savoir ?

Saint-James secoua la tête.

- En fait, il nous a dit ce que lui savait. Ses révélations étaient essentielles, mais pas suffisantes, il y a beaucoup de blancs…

- Numak n'est pas un idiot, approuva Picard.

- Oui, il a tout dit au Ferengi, sauf le plus important…

- Ce qu'il y a sur Podrim qui vaille la peine de monter toute cette mise en scène…

- Exact, capitaine. Cela, seul Numak pourra nous l'apprendre.

- Donc vous allez accéder à sa demande ?

- Après réflexion, commander, oui. Je pense que nous pouvons prendre ce risque.

Picard s'avança dans sa direction.

- Je crois qu'elle a raison, Numéro Un.

- Et s'il nous mène en bateau ? Il a bien la tête à ça…

- Non. Non, je ne pense pas, dit Saint-James en baissant la voix. Il est très respectueux des règles. Plus que les autres Cardassiens.

Elle prit une longue inspiration.

- Et puis il semble m'apprécier. Je ne voudrais pas tout miser là-dessus, mais ça peut néanmoins jouer en notre faveur.

- Si vous le dites…

Will acquiesça, vaincu. Il avait épuisé tous ses arguments, et Picard ne partageait pas son opinion, donc la seule chose qui lui restait à faire était de se taire. Il attendit que Saint-James s'éloigne pour reprendre la parole.

- Capitaine ?

Picard le regarda.

- Numéro Un ?

- Je n'approuve pas cette décision.

Jean-Luc hocha la tête.

- Très bien, Will. Je le consignerai dans le livre de bord…

- Je ne plaisante pas, capitaine.

- Moi non plus, commander. C'est encore à moi de prendre les décisions à bord de mon vaisseau. Ce n'est pas dirigé contre vous, Will, vous le savez.

Picard n'appelait Will « commander » que lorsqu'il voulait insister sur le respect de la hiérarchie, comme c'était le cas en ce moment.

Le capitaine ne changerait pas d'avis, malgré tous les efforts de son premier officier.

- Nous avons besoin de ces informations, Numéro Un. Numak ne nous laisse pas le choix…

- J'espère que nous n'aurons pas à le regretter, capitaine.

- Je l'espère aussi, Will.

- Vous aviez raison, monsieur.

Il n'y avait plus aucune légèreté dans le ton qu'employait Will.

- A propos de quoi ?

- Saint-James. Elle est comme eux…

*

* *

Avant que les portes ne s'ouvrent, Numak observait Data avec la plus grande attention, sans que celui-ci n'en semble gêné.

Ils ne s'étaient pas parlés.

Data connaissait l'intérêt que le Cardassien nourrissait pour Lori, et il aurait été curieux de savoir s'il était au courant de son aventure avec la jeune femme. Probablement. Les nouvelles circulaient vite à bord d'un vaisseau, fut-il de la taille de l'Enterprise. Peut-être était-ce pour cette raison qu'il le regardait avec une telle insistance.

L'androïde ne s'était jamais considéré comme un rival sexuel potentiel, et pourtant, aux yeux du Cardassien, c'était ce qu'il devait être… Cette situation ne lui déplaisait pas, il devait le reconnaître…

Lorsque le capitaine et Saint-James entrèrent, il se leva pour les rejoindre. Numak resta assis, se contentant de suivre les officiers des yeux. Il les vit discuter activement avant de venir dans sa direction. Il leva la tête et les regarda tranquillement. Lori s'avança.

- C'est d'accord.

Elle vit ses yeux briller d'un éclat qui lui fit froid dans le dos.

- Mon procès ?

Elle hocha la tête.

- Je ne sais pas d'où vous vient cette idée, mais nous allons vous juger cet après-midi à 1400 heures.

Le Cardassien se mit à sourire, ce qui évoqua à Lori les terrifiantes histoires de loups-garous que lui racontait sa grand-mère, lorsqu'elle était enfant. N'était-ce pas le capitaine Jellico qui avait comparé les Cardassiens aux loups ?

- Je souhaiterais que cela se fasse dans les règles, réclama Numak.

- Cela va de soi, admit Picard.

- Je choisis monsieur Data pour être mon conservateur public. Pour me représenter, précisa-t-il en se souvenant qu'il n'avait à faire qu'à des humains.

Data tourna la tête vers Numak.

- Moi ?

Le Cardassien posa les yeux sur l'androïde.

- Oui. Vous êtes le seul à bord de ce vaisseau qui soit suffisamment objectif pour me défendre.

Le commander Saint-James approuva discrètement.

- Il a raison, Data.

Puis elle avisa Numak.

- Vous avez exprimé vos conditions, voici les nôtres : vous serez jugés par un Archon, ce que, au sein de la Fédération, nous appelons un procureur, et le procès sera arbitré par un juge. Compte tenu des circonstances, ces rôles seront respectivement tenus par moi, en raison de mes connaissances en matière de justice cardassienne, et par le capitaine Picard, ainsi que son grade l'y autorise.

- J'imagine, commander, que je n'aurai pas le droit d'avoir un Nestor ?

- Un Nestor ? répéta Picard, intrigué.

- Le Nestor conseille l'accusé au cours du procès, expliqua brièvement Lori. Mais, selon les lois cardassiennes, le Nestor doit être membre du tribunal… Que cela soit clair, reprit-elle à l'intention de Numak, vous serez jugé suivant les lois de la Fédération : votre avocat tiendra le double rôle du conservateur et du Nestor.

- Je n'ai guère l'habitude de ce procédé, mais cela me semble équitable, approuva le Cardassien.

- Nous débuterons cet après-midi, au Ten Forward, souligna Jean-Luc. Le lieutenant Worf va vous raccompagner dans vos quartiers.

Comme s'il n'attendait que cet instant, le Klingon surgit dans la salle de réunion et fit signe à Numak de le suivre. Ils sortirent tous deux de la pièce, puis les portes se refermèrent, isolant les officiers de la rumeur incessante du pont.

- Capitaine, dit Data, je ne comprends pas ce qu'il attend de moi. Nous avons toutes les preuves nécessaires pour le faire reconnaître coupable.

- Les procès cardassiens ont ceci de particulier, Data, que le prévenu est toujours coupable. Savoir de quoi n'a pas une grande importance, le but est de déterminer comment sa culpabilité a été prouvée, et de comprendre la façon dont il s'y est pris.

Data fronça les sourcils. Il cligna des yeux et sa tête effectua quelques mouvements secs et mécaniques.

- Ne cherchez pas, commander, intervint Lori, nous n'avons aucun dossier sur ce genre de procès, les Cardassiens n'aiment guère la publicité.

- Si nous savons déjà que Numak est coupable, je ne vois pas l'intérêt de le juger.

- Pour les Cardassiens, commença Saint-James, le procès revêt une grande importance, et ils respectent profondément cette institution. C'est souvent le seul moyen d'élucider un crime.

- Ils n'ont pas de détectives ?

Data avait déjà en tête de s'armer de sa pipe et de se lancer dans d'incroyables extrapolations pour trouver la solution par lui-même. Picard sourit légèrement, sachant très bien à quoi pensait l'androïde.

- Pour quoi faire ? Les coupables sont très francs lors de leur procès. La seule difficulté, c'est de les attraper…

- Vous pouvez dire ce que vous voudrez, commander, je trouve que c'est un système louche, lâcha Picard.

- Peut-être, mais il a fait ses preuves…

Le capitaine soupira.

- De toute façon, les dés sont jetés. Préparez-vous convenablement, commander, je ne veux pas de fausse note. Est-ce clair ?

- Comme du cristal tabalien, capitaine…

*

* *

De retour dans ses quartiers, Numak s'était assis sur son divan sans se préoccuper de la présence des deux hommes de la sécurité que Worf avait laissés derrière lui.

Ca n'avait pas été facile, mais il avait fini par convaincre le capitaine. Et le commander s'était révélée être une précieuse alliée de circonstance… A croire qu'elle souhaitait ce procès autant que lui… Lui s'en fichait, il ne cherchait qu'à gagner du temps. S'il pouvait faire durer le procès plus longtemps que prévu, cela permettrait peut-être au vaisseau de Morlach d'arriver.

Dans ce cas, les règles du jeu changeraient radicalement.

- Picard, murmura-t-il, à force de vouloir jouer au plus fin, vous aller vous rétamer…

Un des officiers tiqua légèrement, mais ne fit aucun commentaire. Il n'était pas ici pour surveiller les écarts de langage du Cardassien ; il n'allait pas le réprimander…

Une seule chose étonnait encore Numak : la coopération inattendue de la jeune femme. Elle semblait réellement tenir à ce procès. Sa culture cardassienne devait sans aucun doute refaire surface… Décidément, il ne comprenait pas ce qu'elle pouvait bien trouver à l'androïde.

- Elle se lassera, affirma-t-il à mi-voix.

Le même officier se retourna vers Numak et, haussant les épaules, fit celui qui n'avait pas entendu.

Il reporta son attention sur son collègue.

- Au fait, dit-il à voix basse, tu savais que le commander Data était avec le nouveau lieutenant commander ?

- La blonde ?

Le plus petit secoua la tête et soupira longuement.

- Mais qu'est-ce qu'elles lui trouvent ?

*

* *

Picard avait décidé qu'à bord de son vaisseau, Numak serait jugé selon les lois de la Fédération.

Néanmoins, pour éviter toute surprise désagréable, le commander Saint-James avait préféré affranchir le capitaine et Data sur le système judiciaire cardassien, et s'était appliquée pendant plus de deux heures à leur en expliquer les rouages. La Fédération ne disposait en effet d'aucune archive concernant ces procès, et encore moins concernant un précédent de ce genre.

Ils devaient faire confiance à l'expérience personnelle du jeune commander, et force était de reconnaître que sa formation dans le domaine semblait plus que complète.

- Le plus important, souligna-t-elle, est de nous souvenir que Numak se sait déjà coupable. C'est donc un point dont nous n'aurons plus à nous soucier.

- Je dois avouer que la logique de cette idée m'échappe, concéda Picard.

- Le but est de faire avouer ses fautes au coupable.

- Vous pouvez développer ?

Lori sourit en acquiesçant, et entama d'un ton magistral :

- Il existe un vieux proverbe cardassien : « la confession apaise l'âme ». Le rôle du procès est de démontrer qu'il est inutile de se dresser contre l'ordre public, car la justice triomphe toujours. Voir le coupable faire des aveux et reconnaître la sagesse et la suprématie de l'Etat est édifiant pour tout le monde, et ça fait réfléchir les criminels potentiels. Finalement, selon le dogme cardassien, il y a toujours un dénouement heureux…

- C'est terrifiant, lâcha Picard.

- Et vous ne savez pas tout… La famille de l'accusé est toujours invitée au procès et à l'exécution, pour que le public puisse voir ses larmes.

- Terrifiant… Vous avez suivi des cours ?

- J'ai assisté à quelques procès en tant qu'observatrice. C'est un grand privilège.

- Je n'en doute pas, avoua Picard sur un ton qui manquait de sincérité.

- Et moi, intervint Data, quel est mon rôle ? Si nous savons déjà que Numak est coupable, je ne vois pas réellement l'intérêt d'être son avocat…

- L'avocat est plutôt là en tant que… (elle chercha ses mots.) conseiller. Il n'est pas question pour vous de gagner ce procès ; d'ailleurs, à ma connaissance, aucun conservateur ne l'a jamais fait… Vous devez l'aider à reconnaître la toute-puissance de l'état, le préparer à accepter l'inévitable…

- Il ne l'est pas déjà ?

Lori haussa les épaules et leva les bras, comme pour signifier que la situation lui échappait.

- Vous avez raison… (elle réfléchit un instant) C'est à vous de lui dire quel est le meilleur moment pour avouer.

- Et comment saurai-je quel sera le meilleur moment ?

- Quand il sera d'accord, j'imagine…

- Je ne vais pas servir à grand-chose, remarqua l'androïde.

- Qui sait, répondit Saint-James, peut-être serons-nous surpris par la tournure que prendront les évènements…

- Qui sait… répéta Picard, pensif.

Data tenta de trouver une réponse à cette insondable question puis, comprenant qu'elle était surtout rhétorique, imita ses collègues en admirant la moquette de la salle de réunion.