Chapitre 9
Sous la véranda
Lorsque Lisa arriva au lycée à huit heures moins le quart, elle paraissait encore plus décalquée qu'au lendemain de sa soirée d'Halloween. Elle avait encore réclamé du café au petit déjeuner, mais la boisson stimulante n'avait visiblement pas suffi à la tirer de son engourdissement. D'énormes cernes noirs étaient dessinés sous ses yeux. Des cernes qui pouvaient difficilement passer inaperçus.
« Qu'est-ce qui t'arrive ? s'inquiéta Astrid en retrouvant son amie près des casiers, juste avant le début des cours. Tu as l'air crevé ! Tu as encore été à un concert de metal hier soir ?
- N… Non… J'ai eu un peu de mal à m'endormir, c'est tout… »
Hors de question pour Lisa de confier à la blonde le rêve atroce qu'elle avait fait durant la nuit. Elle n'osait même pas lui parler de la lettre de convocation du tribunal qu'elle avait reçue la veille et qui était à l'origine de ses tourments. Cette assignation à comparaître devant l'avocat des parents d'Hannah Baker lui faisait éprouver un tel sentiment de honte et de culpabilité, qu'elle préférait la garder sous silence. Bien sûr, elle ne devait pas être la seule à avoir été sollicitée par Mr Vasquez... Mais plutôt que de se demander qui pouvaient bien être les autres élèves auxquels l'avocat avait fait appel, elle continuait de ressasser dans sa tête la même et unique question : « Pourquoi moi ? ».
Hannah Baker n'était pour elle qu'une connaissance. Clairement, Lisa n'était pas la personne la mieux placée pour parler des problèmes que la jeune fille avait pu rencontrer au lycée… Pourquoi diable avait-elle été choisie pour témoigner ?
La perspective d'aller faire sa déposition l'angoissait tellement que Lisa en venait à réfléchir au meilleur moyen d'échapper à ce supplice... Et si elle se cassait une jambe ? Certes, cela n'aurait pas été très courageux de sa part de se défiler de la sorte, mais qu'avait-elle à gagner dans cette histoire ? Absolument rien ! Hannah Baker était morte, et ce n'était pas le témoignage de Lisa Thompson qui allait la faire revenir. Si seulement elle pouvait s'enfuir loin d'ici… Prendre un avion et partir, laisser ses tracas derrière elle et tout quitter… Mais serait-elle prête à quitter Mr Bates ?
Plongée dans ses pensées, Lisa n'écouta même pas le début de l'annonce faite au micro par le proviseur du lycée. Ce ne fut que lorsqu'elle entendit les mots « état grave » et « Alex Standall » qu'elle prêta subitement l'oreille au discours de Mr Bolan.
« Afin de prévenir tout risque de contagion, disait celui-ci, il sera désormais interdit aux élèves de parler au lycée des récents événements en lien avec Hannah Baker ou Alex Standall, sous peine de se voir renvoyés de l'établissement.
- Quoi ? s'étonna Lisa qui était restée focalisée sur le mot de « contagion ». Il y a une épidémie au lycée ? »
Astrid leva les yeux au ciel, avant de rétorquer d'un air moqueur :
« Tu es sûre que tu n'as pas fumé de l'herbe au petit déjeuner ? Tu m'as l'air complètement à la masse, ce matin… »
Mais Lisa ne fit pas attention aux sarcasmes de son amie et continua de chercher à comprendre ce qu'avait voulu dire Mr Bolan dans son message adressé aux élèves.
« Alex Standall est tombé malade ? Il a attrapé la grippe ? La gastro ? La tuberculose ? Qu'est-ce qui lui est arrivé ?
- Il a essayé de se suicider, voilà ce qui lui est arrivé ! » lança Astrid, à bout de patience.
Lisa entrouvrit la bouche de stupeur, mais aucun son n'en sortit. La réponse de son amie venait de lui clouer le bec.
« D'après le proviseur, c'est à cause de toute cette histoire autour d'Hannah Baker, expliqua la blonde. Apparemment, Alex Standall aurait voulu l'imiter…
- Quoi ? s'exclama à nouveau Lisa, qui n'arrivait pas à croire ce qu'elle entendait et qui commençait à se demander si elle s'était vraiment réveillée de son cauchemar. Mais c'est absurde ! Pourquoi aurait-il eu envie de l'imiter ?
- Je ne sais pas, moi ! Peut-être qu'il était amoureux d'elle et qu'il n'a pas supporté sa mort ? »
Si la conjecture d'Astrid pouvait tout à fait tenir la route, d'autres hypothèses ne tardèrent pas à se propager dans les couloirs, et ce, malgré l'interdiction formelle du principal d'évoquer les événements tragiques qui venaient de se produire. Certains élèves disaient qu'Alex s'était senti coupable d'avoir créé la liste « thon ou canon » et d'avoir inscrit le nom d'Hannah Baker dans la catégorie « plus beau cul de première année ». Cette liste – dont Lisa n'avait jusqu'alors jamais soupçonné l'existence et qu'elle découvrait maintenant avec effarement – avait circulé dans le lycée peu de temps après l'arrivée d'Hannah en classe de seconde, et lui avait valu d'emblée une réputation de fille facile. Une réputation qui, hélas, lui avait collé à la peau, et qui pouvait sans doute expliquer les raisons de son suicide... Pas étonnant qu'Alex s'en soit alors voulu pour ce qu'il avait fait. Mais de là à se tirer une balle dans la tête…
Les rumeurs allant bon train, Lisa avait fini par apprendre que le garçon avait cherché à mettre fin à ses jours en utilisant l'arme de service de son père, qui n'était autre que Bill Standall, le shérif adjoint d'Evergreen. Transporté d'urgence à l'hôpital Mercy, il se retrouvait désormais plongé dans le coma, et son pronostic vital était engagé. Et dire qu'il avait lui aussi fait partie des élèves auxquels Lisa avait donné des cours particuliers en mathématiques… A croire que ses séances de soutien étaient maudites ! D'abord Hannah, ensuite Alex… Qui d'autre encore ? Mackenzie ? Joey ?
Ce dernier semblait justement avoir le moral au plus bas, depuis la veille… ou plutôt depuis qu'il avait repassé l'épreuve du SAT, trois jours plus tôt. Malgré l'entraînement intensif que lui avait fait subir Lisa, Joey avait le sentiment d'avoir à nouveau raté son examen, et regrettait d'avoir fait perdre son temps à son amie. Il ne cessait de pleurer sur son sort, répétant à qui voulait l'entendre que son cas était désespéré et que personne ne pouvait plus rien pour lui. Ses lamentations lui attiraient évidemment les mots de consolation de ses camarades, qui craignaient de le voir sombrer dans la dépression et commettre l'irréparable, à l'instar d'Hannah et d'Alex.
Lisa, elle, ne pouvait pas non plus dire que son moral était au beau fixe – surtout depuis qu'elle avait reçu sa lettre de convocation au tribunal – , mais comme elle réussissait très bien à cacher ses problèmes, personne ne s'inquiétait pour elle. Elle voyait pourtant la date du 10 novembre se rapprocher avec une appréhension croissante, et, le jeudi 9 novembre, ce fut en se tordant les mains d'anxiété qu'elle alla trouver Mr Bates à la fin de sa leçon, pour lui dire qu'elle ne pourrait assister à son cours du lendemain.
« Un souci particulier ? interrogea l'enseignant en remarquant les gestes nerveux de son élève.
- Je… Euh… J'ai… J'ai été appelée à comparaître au tribunal d'Evergreen à quatorze heures pour témoigner dans le cadre de l'affaire Hannah Baker… » confessa Lisa qui ne pouvait se résoudre à mentir à l'homme qu'elle aimait.
Pour prouver ses propos, elle sortit de son sac sa lettre de convocation et la tendit d'une main tremblante à Mr Bates.
« Je vois, fit celui-ci en parcourant des yeux le document. C'est un mauvais moment à passer, mais ne t'en fais pas : je suis certain que tu sauras t'en tirer.
- Si seulement je pouvais en être aussi sûre…, soupira Lisa d'un air abattu. J'avoue que je me sens encore plus stressée que la veille de mon épreuve de l'ACT…
- Tu n'as pas à t'inquiéter, la rassura l'enseignant en lui rendant sa convocation. Tant que tu n'as rien à te reprocher, il n'y a aucune raison que ça se passe mal. »
Mr Bates savait toujours trouver les mots justes pour réconforter son élève. Des mots que Lisa ne cessa de se répéter le jour de sa déposition, pour garder confiance en elle et faire bonne contenance devant les parents d'Hannah Baker et leur avocat. Comme l'avait pressenti son prof, son témoignage se déroula sans le moindre accroc, et les questions de Mr Vasquez se révélèrent bien moins indiscrètes que celles qu'elle avait pu imaginer dans son cauchemar. Même si les premières furent identiques à celles de son subconscient – « Où et quand avez-vous rencontré Hannah Baker pour la première fois ? », « Hannah était-elle votre amie ? » –, les suivantes, plutôt que de s'orienter paradoxalement vers Mr Bates, furent consacrées à l'ambiance qui régnait au lycée entre les élèves et aux éventuelles brimades dont Hannah avait pu être victime : « Avez-vous entendu quelqu'un dire des méchancetés à Hannah ? », « Avez-vous vu quelqu'un la maltraiter physiquement ? ».
Au bout d'une demi-heure d'entretien, Lisa quitta le bureau de Mr Vasquez en poussant un profond soupir de soulagement, heureuse que son calvaire soit enfin terminé et que Mr Bates n'ait pas été évoqué une seule fois au cours de l'interrogatoire. Celui-ci n'avait finalement pas duré aussi longtemps que ce qu'elle avait craint. Si elle voulait, elle pouvait même demander à sa mère de la redéposer au lycée et arriver à temps pour son cours de photographie… Néanmoins, Lisa se sentait tellement crevée après cette interview, qu'elle n'avait envie que d'une chose, c'était de rentrer chez elle pour se reposer. Traversant le couloir dans lequel elle avait dû patienter avant de passer son entretien, elle constata alors qu'elle ne serait pas la seule à rater l'atelier photo de cet après-midi : entouré de ses parents et de son avocat, Tyler Down attendait lui aussi son heure pour aller témoigner. En le voyant, Lisa repensa aussitôt à la photo qui avait circulé dans tout le lycée et sur laquelle on reconnaissait Tyler les fesses à l'air... Elle était curieuse de savoir ce que le garçon dirait au sujet de l'ambiance à l'école...
Une chose était sûre : l'ambiance à l'école était toujours survoltée lorsqu'arrivait le jour des vacances scolaires. Ce vendredi 17 novembre ne faisait pas exception. Tous les élèves attendaient avec impatience la sonnerie qui marquerait la fin de leurs cours et le début des congés de Thanksgiving. La plupart d'entre eux partaient avec leurs parents retrouver de la famille, et Lisa avait encore une fois l'impression qu'elle serait la seule à rester à Clayton pendant cette période de fêtes. Comme à son habitude, elle était l'une des rares personnes du lycée à ne pas partager l'euphorie générale. Pour elle, le jour des vacances était toujours le moment tant redouté de l'année où elle devait dire adieu à Mr Bates pour une durée d'au moins une semaine…
Toutefois, le mois de juillet dernier avait prouvé à Lisa qu'il lui restait toujours une petite chance de croiser Mr Bates pendant les vacances, si lui aussi avait la bonne idée de les passer dans la région d'Evergreen. Elle pouvait donc tout à fait espérer voir ce miracle se reproduire. Mais plutôt que de se bercer d'illusions et de s'en remettre à la seule Providence, Lisa préféra savoir à quoi s'en tenir et demander directement à son prof ce qu'il avait prévu de faire durant ses congés.
Pour cela, elle choisit bien sûr d'attendre la fin de son cours de maths et de se retrouver seule à seul avec lui. Elle employa sa technique habituelle, qui consistait à mettre un temps fou à recopier la liste des devoirs que l'enseignant avait donnés à faire pour la rentrée, ce qui lui permettait à chaque fois d'être la dernière à quitter la salle. Quinze problèmes de dérivées et d'intégrales à résoudre… Décidément, la classe de Lisa avait été gâtée !
« J'ai toujours l'impression que tu es la seule à noter la liste des exercices jusqu'au bout…, commenta Mr Bates qui, assis en face de Lisa, s'amusait à faire rouler une craie sur son bureau pour tuer le temps.
- C'est peut-être parce que j'écris plus lentement que les autres ? Désolée, je vais essayer de me dépêcher pour ne pas vous retarder, dit Lisa en accélérant l'allure – maintenant qu'elle et son prof se retrouvaient tous les deux dans la salle, elle pouvait bien arrêter son cinéma !
- Non, non, je crois vraiment que tes camarades se contentent de ne recopier que la moitié de leurs devoirs… Ce qui n'explique d'ailleurs pas pourquoi ils n'en font généralement que le quart…
- Bah, si je ne notais pas tous mes devoirs de maths, j'aurais trop peur de m'ennuyer pendant les vacances ! plaisanta Lisa d'une voix rieuse.
- Tu n'as rien prévu de particulier pour Thanksgiving ? s'étonna Mr Bates.
- Pas grand-chose, à part rester à la maison pour regarder le défilé à la télévision et manger de la dinde avec ma mère et mes grands-parents… Et vous ? lança-t-elle en adressant un regard plein de curiosité à son prof.
- Oh, j'ai surtout prévu de dormir et de récupérer les heures de sommeil qui me manquent ! répondit Mr Bates en riant. Ça fait du bien aussi de passer les vacances chez soi à se reposer. Cette année, j'ai la chance que ce soit ma famille qui se déplace et qui vienne me voir pour le réveillon de Thanksgiving.
- Oh ! fit Lisa, ravie d'apprendre cette merveilleuse nouvelle. Dans ce cas, profitez-en bien !
- Toi aussi » lui souhaita l'enseignant avec un sourire bienveillant.
Un sourire que Lisa lui rendit au centuple en pensant joyeusement :
« Ça, pour en profiter… Vous pouvez compter sur moi ! »
Le plan de Lisa était risqué, et pourtant… Cela faisait déjà plusieurs jours qu'elle y songeait, plusieurs nuits qu'elle en rêvait, et maintenant qu'elle venait d'apprendre que Mr Bates comptait rester chez lui pour les vacances, elle se disait que l'occasion était trop belle pour ne pas la saisir. C'était de la folie, elle le savait… Mais plus elle y pensait, plus elle se sentait prête à tenter l'aventure. Cette fois, elle était bien décidée à franchir le pas, à aller de l'avant et à remercier son prof en bonne et due forme. Quitte à passer pour une dingue… Il fallait à tout prix qu'elle aille sonner chez lui pour lui remettre son cadeau de Thanksgiving !
Depuis que Lisa avait acheté l'album « Mayhem » des Midnight Owls au Green Jazz Festival, elle attendait le moment le plus opportun pour offrir ce disque à son prof de maths, en remerciement de tout ce qu'il avait fait pour elle. La fête de Thanksgiving lui fournissait une excuse idéale. Bien sûr, elle ne pouvait pas débarquer chez lui le jour même des festivités, surtout s'il attendait de la famille, mais elle se disait que venir frapper à sa porte quelques jours avant le jeudi 23 novembre ne serait pas une mauvaise idée… Pas le 22, car ses invités risquaient justement d'arriver chez lui ce jour-là, ni le 21, car il souhaiterait peut-être regarder la retransmission à la télé de la cérémonie de grâce de la dinde, mais pourquoi pas le lundi 20 novembre ? C'était une date qui sonnait plutôt bien et qui lui permettrait de revoir Mr Bates après seulement deux jours d'absence, comme si elle allait le retrouver au lycée après le week-end… De plus, sa mère lui avait dit qu'elle travaillerait toute la journée, ce lundi. Cela lui laisserait donc le champ libre pour sortir prendre le bus et se rendre à Mill Spring sans éveiller le moindre soupçon. Restait à savoir si Mr Bates serait bien chez lui au moment où elle viendrait sonner à sa porte...
Lorsqu'elle descendit à l'arrêt de bus de Mill Spring à trois heures de l'après-midi, Lisa se demanda si elle avait vraiment choisi le meilleur jour pour remettre son cadeau à Mr Bates... Depuis le début de la matinée, il ne s'était pas arrêté de pleuvoir, et il soufflait un vent glacial et piquant qui lui tirait les larmes des yeux… Elle qui, à l'origine, avait songé à apporter sa guitare acoustique pour jouer quelques morceaux sous les fenêtres de son prof, elle s'était finalement dégonflée à la vue de la météo, craignant que la pluie ne fasse rouiller ses cordes en acier et que le froid ne lui gèle les doigts.
Enfonçant ses mains dans les poches de son manteau noir, tirant sa capuche sur sa tête et remontant son écharpe jusqu'à son nez, la jeune fille se dirigea d'un pas rapide vers la maison de Mr Bates. Elle espérait vraiment qu'elle n'avait pas fait tout ce trajet pour rien et qu'elle trouverait l'enseignant à son domicile. Tout ce qu'elle souhaitait, à présent, c'était le voir, lui offrir son cadeau en lui témoignant toute sa reconnaissance, puis reprendre le bus de trois heures et demi pour rentrer chez elle se réchauffer.
En arrivant devant le 3020 Irwin Street, Lisa constata avec inquiétude que la Mini Cooper de Mr Bates n'était garée ni dans son jardin, ni dans la rue… A moins qu'il ne l'ait laissée dans son garage pour la protéger des intempéries, tout portait à croire qu'il l'avait prise pour sortir… Les choses s'annonçaient mal.
Lisa s'approcha malgré tout du petit pavillon bleu ciel de Mr Bates et s'arrêta sur le seuil de son jardin, avant de jeter un regard anxieux autour d'elle. La rue était déserte. Pas étonnant, vu le temps… La pluie avait au moins l'avantage de dissuader les gens de sortir et de permettre à Lisa d'œuvrer en toute discrétion… A part si, bien sûr, les voisins avaient le nez collé à leur fenêtre pour épier ses moindres mouvements et voir ce que cette mystérieuse inconnue venait faire chez Harold Bates… Tant pis ! De toute façon, ce n'était pas le moment de rebrousser chemin. Pas maintenant qu'elle était arrivée si près du but !
La jeune fille gravit les marches du perron avec précaution et se présenta devant la porte d'entrée, le cœur battant à tout rompre. C'était une porte en chêne massif, dépourvue de lucarne, à côté de laquelle se trouvait une sonnette au nom de Mr Bates. La dernière fois qu'elle s'était tenue devant cette porte remontait à l'année précédente, alors qu'elle et ses amis étaient venus frapper chez Mr Bates le soir d'Halloween pour réclamer des bonbons… A l'époque, elle avait été loin de se douter que son prof de maths habitait à cette adresse… Elle se rappelait encore la surprise qu'elle avait eue en le voyant lui ouvrir ! Aujourd'hui, elle revenait toute seule toquer à sa porte, et la raison de sa visite était bien différente...
Lisa tendit un doigt tremblant vers la sonnette. Ce n'était pas le froid qui la faisait frémir ainsi, mais bien la peur… Elle était tétanisée. Retenant sa respiration, elle appuya d'un geste résolu sur le bouton-poussoir.
« Ding dong ! »
S'en suivirent alors les secondes les plus longues de sa vie… Tendant l'oreille, Lisa essayait de deviner s'il y avait quelqu'un à l'intérieur de la maison, mais son cœur tambourinait si fort dans sa poitrine qu'elle n'entendait plus que ses battements effrénés. Et s'il avait déjà du monde chez lui ? Et si jamais c'était quelqu'un d'autre qui venait lui ouvrir ? Bien des hypothèses auxquelles Lisa ne s'était évidemment pas préparée et qui lui faisaient redouter le pire… Elle préférait encore se confronter à l'absence de Mr Bates, plutôt que de tomber nez à nez avec une femme qui pouvait se révéler être sa compagne...
Lorsqu'elle vit la poignée tourner, Lisa se crut sur le point de défaillir. Il était trop tard maintenant pour faire marche arrière. Certes, elle avait toujours la possibilité de s'enfuir en courant, mais cela n'aurait pas été très mature de sa part. Rassemblant tout son courage, Lisa garda les pieds fermement plantés au sol et observa avec angoisse la porte tourner sur ses gonds…
Mr Bates apparut dans l'encadrement, une main toujours posée sur la poignée et l'autre appuyant sur la monture de ses lunettes pour les réajuster sur son nez, comme s'il avait du mal à croire ce qu'il voyait.
« Lisa ? s'exclama-t-il d'une voix stupéfaite. Mais qu'est-ce que tu fais ici ?
- Bon… Bonjour… Je… Euh… J'a… J'avais quelque chose à vous remettre » bredouilla la jeune fille en fouillant dans son sac en bandoulière avec des gestes précipités et maladroits.
Comme par hasard, son album des Midnight Owls était tombé tout au fond, et il y avait tellement de bazar à l'intérieur qu'elle n'arrivait même plus à mettre la main dessus...
« Entre donc, voyons ! lui dit Mr Bates en s'inquiétant de la voir rester dehors par ce froid.
- Oh, non, non, ça va aller, je n'en ai pas pour très longtemps ! assura Lisa, qui continuait de chercher avec fébrilité dans son sac – elle commençait à se demander si elle avait bien pris l'album avec elle...
- Tout de même… Je ne voudrais pas que tu tombes malade ! Ce serait dommage d'attraper un rhume avant les fêtes… »
Voyant son prof ouvrir la porte en grand et se décaler sur le côté pour l'inviter à entrer, Lisa cessa ses recherches et répondit alors d'un air faussement embarrassé :
« D'accord… Si vous insistez… »
Sur ce, elle franchit le seuil de sa maison – une chose qu'elle n'aurait jamais crue possible, même dans ses rêves les plus fous – et s'arrêta dans le vestibule en attendant qu'il referme la porte derrière elle. Elle n'arrivait pas à réaliser ce qui lui arrivait ! Elle venait d'entrer chez Mr Bates ! Et dire qu'elle n'avait même pas eu besoin de forcer la serrure de sa porte ni de casser la vitre d'une de ses fenêtres pour cela ! Non, c'était lui qui l'avait invitée, alors qu'elle venait de débarquer totalement à l'improviste… Si ça ce n'était pas faire preuve d'hospitalité !
« Tu peux poser ton manteau ici, si tu veux, tu seras plus à l'aise, lui proposa Mr Bates en lui indiquant le portemanteau dans l'entrée.
- Oh, euh… Vous savez, je n'avais pas l'intention de m'imposer…
- Tu ne me déranges pas, la rassura Mr Bates. A vrai dire, je n'attendais pas de visite aujourd'hui… »
A ces mots, Lisa observa son prof plus attentivement. Il portait un jean et un pull en V bleu marine, qu'il avait enfilé par-dessus une chemise blanche au col ouvert sur le premier bouton. Même sans son nœud papillon, il était étrangement bien mis pour quelqu'un qui ne s'attendait pas à recevoir de visiteurs ! Comment diable faisait-il pour garder la classe même en restant à la maison ?
Engoncée dans son manteau, la jeune fille finit par le retirer et par l'accrocher, en espérant qu'il allait pouvoir sécher un peu… Elle suivit ensuite Mr Bates jusqu'à son salon, où elle pénétra d'un pas lent et posé, comme si elle entrait dans un sanctuaire.
« Si ma mère savait où je me trouve en ce moment ! » songea Lisa en regardant autour d'elle d'un air fasciné. « C'est sûr, elle n'aurait pas fini de gueuler ! »
La pièce était décorée avec un goût exquis. Une table en bois clair vernis, entourée de chaises matelassées de couleur sable, se trouvait dans la partie salle à manger, éclairée par de grandes fenêtres qui donnaient sur le jardin. A l'autre bout, la partie séjour était composée d'un large canapé en cuir noir, tourné vers une cheminée en briques et une immense télévision à écran plat. Ce côté-là de la salle donnait sur ce qui ressemblait à une petite véranda, accessible de l'intérieur par une baie vitrée coulissante. Les murs du salon étaient recouverts d'étagères remplies de bouquins et ornés de quelques tableaux sur toile représentant des paysages de montagne. Lisa était heureuse de constater l'absence de toute photo de famille sur laquelle elle aurait pu reconnaître Mr Bates en compagnie d'une femme ou entouré d'enfants. Elle ne remarqua d'ailleurs pas la moindre touche féminine dans la décoration, ce qui acheva de la rassurer.
« Ne fais pas attention au bazar ! dit Mr Bates, qui avait dû s'apercevoir du regard inquisiteur de la jeune fille.
- Quel bazar ? » s'exclama celle-ci d'un air amusé.
Pour elle, tout était propre et rangé à la perfection… mis à part, bien sûr, les livres qui traînaient un peu partout dans le salon. Certains étaient empilés sur des chaises, d'autres posés sur le manteau de la cheminée, d'autres encore s'entassaient sur le buffet de la salle à manger, à côté d'un tourne-disque et d'un plateau de jeu d'échecs…
Lisa s'approcha de celui-ci avec curiosité. C'était un échiquier en bois d'acajou et d'érable, sur lequel des pièces en bois de rose se trouvaient déjà placées à divers endroits, comme si une partie était en cours…
« Tu joues aux échecs ? s'enquit Mr Bates en remarquant l'intérêt que la jeune fille portait à son plateau.
- Un tout petit peu…, avoua Lisa, qui n'avait jamais vraiment réussi à trouver le temps de se consacrer à ce jeu, même si elle savait que c'était l'une des passions de son prof de maths. A vrai dire, je n'ai jamais été très douée aux échecs…
- Je pourrai t'apprendre, si tu veux. »
A ces mots, le cœur de Lisa se gonfla de bonheur et son visage s'éclaira d'un large sourire.
« Avec plaisir ! répondit-elle, enchantée à l'idée qu'elle puisse enfin avoir des cours particuliers avec l'homme qu'elle aimait.
- En attendant, je propose qu'on s'installe sous la véranda : je l'ai mise à chauffer tout à l'heure, et c'est là que j'étais en train de prendre mon café avant que tu ne sonnes…
- Ah ? Euh… D'accord, je vous suis ! » fit Lisa, légèrement gênée d'apprendre qu'elle avait dérangé Mr Bates en plein milieu de sa pause café.
L'enseignant la conduisit à travers le salon jusqu'à la baie vitrée coulissante, ouverte sur ce qui s'apparentait en tous points à une serre. Celle-ci était de petites dimensions, mais abritait une grande quantité de plantes vertes. Certaines poussaient dans des pots en terre cuite posés à côté des fenêtres, d'autres grimpaient le long des murs de briques en s'entortillant autour de treillis qui montaient jusqu'au plafond de verre.
« Waouh ! s'exclama Lisa, impressionnée. Je ne savais pas que vous aviez la main verte !
- Haha ! Oui, le jardinage est l'un de mes passe-temps favoris, expliqua Mr Bates en riant. Je trouve que c'est une activité très relaxante, et c'est toujours gratifiant de voir une plante grandir grâce aux soins qu'on lui apporte. Je suis d'ailleurs assez fier de ma collection de plantes carnivores » ajouta-t-il en montrant d'un signe de tête les végétaux en question.
Lisa entrouvrit la bouche d'étonnement. Elle avait été loin de se douter que Mr Bates aimait cultiver ce type de plantes ! Elle se demandait d'ailleurs si elles étaient dangereuses….
« Ne t'inquiète pas, elles ne te mordront pas ! lança l'enseignant, amusé par l'expression quelque peu inquiète qui se lisait sur le visage de son élève. Elles ne sont tout de même pas aussi réactives !
- Ah, ouf ! fit Lisa avec soulagement. Je vois que vous avez aussi de très belles orchidées...
- Oui, ce sont des plantes assez résistantes et plutôt faciles à entretenir... »
La jeune fille s'approcha de ces fleurs exotiques pour en admirer les pétales multicolores et humer leur parfum. Elles étaient plantées dans des pots en verre, disposés le long de la baie vitrée au fond de la véranda, à côté d'une petite table ronde en bois de teck et de ses quatre chaises assorties.
« Je t'en prie, installe-toi ! Tu veux boire quelque chose ? Il me reste encore un peu de café, mais je crois me souvenir que ce n'est pas ce que tu préfères… Je peux te faire du thé au citron, si tu veux ?
- Oh, euh… Oui, volontiers ! accepta Lisa en rougissant.
- Parfait ! Je reviens tout de suite » dit Mr Bates, avant de disparaître dans le salon pour retourner à la cuisine.
Charmée par autant d'amabilité, Lisa regarda autour d'elle d'un air béat. Les fenêtres de la véranda donnaient sur un petit jardin qui, malgré le temps gris et pluvieux qui régnait dehors, lui paraissait tout à fait ravissant. Certes, il n'était pas très fleuri en cette période de l'année, mais il était propre et soigné, et son herbe tondue à la perfection prouvait une fois de plus les talents de jardinier de Mr Bates.
Lisa reporta son regard sur la table en teck près de laquelle elle se tenait. Une tasse de café encore à moitié pleine était posée dessus, à côté d'un journal ouvert à la page des actualités locales. Même pendant les vacances, Mr Bates gardait l'habitude de prendre son café en lisant les nouvelles du comté d'Evergreen, comme lorsqu'il allait au Monet's après les cours. Chez lui, au moins, il pouvait savourer ce moment de détente sans être dérangé par le bruit des clients, et profiter du calme et de la tranquillité de sa véranda… Sauf, bien sûr, quand une de ses élèves décidait de venir sonner à sa porte.
Lisa finit par s'asseoir sur la chaise située en face de celle qu'avait visiblement occupée Mr Bates. Pendant que celui-ci était en train de lui préparer son thé, elle posa son sac en bandoulière sur ses genoux et se remit à fouiller à l'intérieur, à la recherche de l'album des Midnight Owls... Par miracle, elle réussit enfin à mettre la main dessus et le sortit victorieusement de son sac, pile au moment où Mr Bates réapparaissait dans la véranda, chargé d'un petit plat argenté. Lisa écarquilla les yeux d'étonnement. Jamais elle n'aurait imaginé voir son prof de maths lui servir du thé sur un plateau ! Décidément, Mr Bates ne cessait de l'impressionner par ses bonnes manières...
« Attention, c'est très chaud, la prévint-il en déposant devant elle un grand mug rempli de thé encore fumant.
- Waouh ! s'exclama alors Lisa en découvrant que la tasse, de couleur bordeaux, portait le blason de l'université de Harvard, avec le mot « VE-RI-TAS » inscrit en lettres majuscules sur trois livres ouverts. C'est vraiment un honneur, pour moi, de boire dans un tel mug ! lança-t-elle d'une voix sincère et pleine d'admiration.
- Haha ! fit Mr Bates en riant. C'est un souvenir de mes années d'études à l'université… Autant dire qu'il ne date pas d'hier ! »
« Oh, vous n'êtes quand même pas si vieux ! » répondit Lisa intérieurement, avant de se remettre à contempler avec ravissement la tasse posée devant ses yeux.
Celle-ci devait avoir une grande valeur sentimentale pour Mr Bates... Plus qu'un honneur, c'était un véritable privilège pour Lisa que de se voir confier un tel objet ! Elle avait intérêt à en prendre soin...
« Je me demande s'il existe aussi des mugs du MIT…, s'interrogea la jeune fille à voix haute.
- C'est fort probable » dit Mr Bates avec un sourire, avant de poser sur la table son plateau argenté.
Sur celui-ci étaient placés un sucrier ainsi qu'une assiette remplie de petits gâteaux bombés qui ressemblaient à des coquillages. Jamais Lisa n'avait vu de telles pâtisseries... Perplexe, elle les examina d'un regard scrutateur qui ne passa pas inaperçu.
« Ce sont des madeleines que j'ai rapportées de Paris, expliqua Mr Bates. C'est ce que les Français mangent quand ils prennent le thé. Tu m'en diras des nouvelles !
- Oh, merci » dit Lisa en choisissant un des gâteaux posés sur l'assiette que lui tendait Mr Bates.
Intriguée par la bosse qui s'élevait au milieu de la pâtisserie et qui lui donnait cette forme rebondie, la jeune fille l'observa une dernière fois avec curiosité, puis mordit dedans à pleines dents. Le plaisir fut au rendez-vous. Un agréable goût de beurre et de miel lui ravit les papilles, et la texture incroyablement moelleuse du gâteau lui rappela celle des muffins qu'elle aimait tant. En moins de cinq secondes, Lisa avait déjà englouti sa madeleine.
« C'est vraiment délicieux ! s'exclama-t-elle avec un grand sourire.
- Je suis d'accord ! acquiesça Mr Bates qui se servit lui aussi, avant de s'asseoir en face de son élève.
- Dommage qu'il n'y en ait pas au café Monet's !
- C'est une spécialité française que l'on trouve difficilement par ici…, reconnut l'enseignant. Pourtant, je suis sûr que le café Monet's pourrait se mettre à en proposer à ses clients, si quelqu'un leur faisait la suggestion. Après tout, la recette n'a pas l'air si compliquée… Il suffit juste d'avoir le bon moule ! »
Sur ce, il croqua à son tour dans sa madeleine pour en manger la moitié, puis porta sa tasse de café à ses lèvres et but une gorgée.
« Alors, dis-moi..., fit-il en reposant sa tasse sur sa soucoupe. Qu'est-ce qui t'amène ? »
Le sourire bienveillant qui se dessinait sur son visage prouvait qu'il n'était nullement fâché d'avoir été dérangé par Lisa en plein milieu de l'après-midi, mais simplement curieux de connaître le motif qui avait poussé son élève à venir sonner à sa porte.
« Ah, euh… Eh bien…, hésita la jeune fille en posant sa main sur l'album des Midnight Owls qu'elle avait coincé entre ses genoux pour le garder caché sous la table, à l'abri du regard de Mr Bates. Voilà, déclara-t-elle enfin en tendant le disque à son prof avec un grand sourire. Pour vous remercier de m'avoir soutenue et encouragée à candidater au MIT !
- Oh ! fit Mr Bates en haussant les sourcils d'un air agréablement surpris. Mais il ne fallait pas, voyons !
- J'y tiens, insista Lisa. Après tout ce que vous avez fait pour moi…
- C'est normal pour un prof d'encourager ses élèves » dit Mr Bates en prenant malgré tout le CD et en examinant sa pochette.
Il rajusta ses lunettes sur son nez comme pour mieux admirer le logo des Midnight Owls qui représentait quatre chouettes aux yeux jaunes, perchées sur une branche, et retourna l'album pour lire les titres des chansons inscrits au dos.
« Je me suis souvenue que vous aviez apprécié le concert des Midnight Owls au Green Jazz Festival, expliqua Lisa. Il me semble que c'est un album que vous n'aviez pas…
- Non, effectivement, je leur avais acheté un autre album…
- « Hullabaloo ? »
- Oui, c'est bien ça. Mais... comment le sais-tu ? »
A cette question, Lisa ne put s'empêcher de glousser de rire.
« C'est Joey Barker qui me l'a dit ! confia-t-elle avec amusement. Il semblait très fier d'avoir réussi à vous vendre un des albums du groupe de son frère !
- Joey ! Mais bien sûr ! s'exclama Mr Bates. Je ne savais pas que son frère jouait dans les Midnight Owls !
- Si, c'est le chanteur ! C'est pour ça que Joey s'occupait de la vente des goodies.
- Tout s'explique !
- En tout cas, j'espère que vous apprécierez cet album...
- Merci beaucoup, dit Mr Bates en adressant un sourire touché à Lisa. J'avoue que je suis très flatté… et un peu gêné aussi de ne pas avoir quelque chose à t'offrir en retour…
- Ne vous inquiétez pas, le rassura Lisa. Comme je vous l'ai dit, c'est moiqui vous remercie. Et puis, c'est déjà très aimable de votre part de m'accueillir chez vous et de m'offrir le thé ! »
Lisa se sentait particulièrement honorée de se trouver ici, en tête à tête avec Mr Bates, à déguster des madeleines sous sa véranda. Le bruit de la pluie contre les vitres ajoutait à son sentiment de bien-être. Cette musique douce et continue avait un côté apaisant, réconfortant... Bercée par l'atmosphère douillette de la serre, réchauffant ses mains au contact de sa tasse de thé chaud, Lisa se sentait à l'abri, en sécurité sous le toit de son hôte bien-aimé. Ravie de se trouver en aussi agréable compagnie, elle ne cessait de lui jeter de petits regards admirateurs, se délectant à la vue de son visage si séduisant, mais tâchant aussi de ne pas le regarder avec trop d'insistance, de peur qu'il ne s'en aperçoive.
Comme toujours, elle lui vouait une confiance absolue. A force de ne penser qu'à lui nuit et jour, elle avait l'impression de le connaître depuis des lustres, ce qui la mettait particulièrement à l'aise. Elle qui d'ordinaire était de nature plutôt timide, avec lui, elle avait la sensation grisante de pouvoir se confier en toute sincérité. Certes, la barrière élève-enseignant était toujours présente, mais une certaine intimité semblait s'être établie entre elle et lui depuis qu'elle l'avait pour professeur, et elle estimait désormais qu'elle pouvait à juste titre se targuer de bien le connaître. Après tout, cela ne faisait-il pas plus d'un an qu'elle suivait ses cours de mathématiques ? Elle avait l'impression d'en apprendre chaque jour davantage sur lui, et tout ce qu'elle découvrait à son sujet n'avait de cesse de l'enthousiasmer. Plus elle le côtoyait, plus elle se sentait proche de lui. A tel point qu'elle n'avait pas hésité une seule seconde avant de franchir le seuil de sa maison, lorsqu'il lui avait ouvert sa porte et l'avait invitée à l'intérieur. Bien sûr, il devait rester quelques aspects de sa personnalité dont elle ne se doutait pas, mais elle était persuadée qu'il était dénué de toute mauvaise intention à son égard, et que son invitation n'avait rien de suspect. C'était peut-être limite pour un prof que d'inciter une de ses élèves à entrer chez lui, mais Mr Bates inspirait une telle confiance à Lisa, qu'elle se disait qu'il n'y avait absolument aucun risque qu'il cherche à la séquestrer pour abuser d'elle, ou qu'il ait l'idée de mettre de la drogue dans son thé pour parvenir à ses fins. La jeune fille porta d'ailleurs le mug de Harvard à ses lèvres et souffla une dernière fois sur sa boisson chaude avant d'en boire une première gorgée.
« Hmmm ! fit-elle, enchantée par le parfum citronné de ce thé qui la réchauffait et la désaltérait à la fois. C'est vrai que le thé et les madeleines vont très bien ensemble !
- Tu peux en reprendre, n'hésite pas ! »
Lisa ne se fit pas prier. Elle avait toujours été très gourmande, et cela ne la gênait pas de montrer un de ses péchés mignons à Mr Bates. D'autant que, depuis le goûter qu'ils avaient partagé au Monet's, il était déjà au courant de son penchant pour les pâtisseries... Malheureusement pour elle, l'enseignant choisit pile le moment où elle avait la bouche pleine pour lui demander :
« Comment se passe le début de tes vacances ? Tu as trouvé un peu de temps pour te reposer ? »
Prise au dépourvu, Lisa se dépêcha de mâcher sa madeleine, avant de l'avaler d'un trait et de s'efforcer de répondre convenablement :
« Hmmpf… Oui, oui, je fais la grasse matinée tous les jours… J'ai aussi réussi à bien m'avancer dans mes devoirs : j'ai terminé tous les exercices que vous nous aviez donnés !
- Déjà ? s'étonna Mr Bates. La prochaine fois, il faudra peut-être que je songe à en donner plus !
- Oh, je ne pense pas que ce soit nécessaire... Quinze exercices, c'est tout de même suffisant !
- Ce n'est pas toi qui m'avais dit que tu avais peur de t'ennuyer pendant les vacances ? » lança Mr Bates en faisant un clin d'œil à Lisa.
Celle-ci se mit à rougir devant ce signe de complicité, et prit une nouvelle gorgée de son thé pour tenter de cacher une partie de son visage derrière sa tasse. Ce faisant, elle observa discrètement Mr Bates tandis qu'il se remettait lui aussi à siroter son café. Il avait un tel charme, avec ses lunettes en écailles de tortue et ses sourcils noirs et prononcés... Quelques rides se laissaient distinguer dans le coin de ses yeux marron et vifs, mais Lisa n'y voyait qu'un attrait de plus sur son visage. Même pendant les vacances, il était toujours rasé à la perfection... Le regard de la jeune fille s'attarda quelques instants sur ses lèvres fines et irrésistiblement attirantes, puis finit par se baisser avec pudeur sur le mug qu'elle serrait entre ses mains. Il ne fallait tout de même pas qu'elle abuse de son hospitalité en le dévisageant de la sorte !
« C'est vrai qu'avec le temps qu'il fait dehors, on n'a pas forcément envie de sortir, et ce n'est pas toujours évident de trouver quelque chose à faire quand on est obligé de rester à la maison…, concéda Mr Bates. Même s'il me reste malgré tout de quoi m'occuper, avec la tonne de copies que j'ai à corriger pour la rentrée…
- Bon courage ! lui souhaita Lisa avec un petit sourire compatissant.
- Oh, ça ne devrait pas être trop long... Le tout, c'est de s'y mettre… et de ne pas s'énerver devant certains torchons ! Avec un peu de jazz pour me détendre, je devrais pouvoir y arriver, ajouta-t-il en tapotant gentiment l'album des Midnight Owls qu'il avait posé à côté de son journal.
- Vous arrivez à travailler en écoutant de la musique ? s'étonna Lisa. Personnellement, je n'ai jamais réussi… La musique finit toujours par me déconcentrer. Il faut dire aussi que ce que j'écoute n'est pas vraiment ce qu'il y a de plus relaxant…
- Haha ! Tu écoutes toujours du punk rock ? s'enquit Mr Bates en riant.
- A vrai dire, plus tellement…, confia Lisa. Ça fait un petit moment que j'écoute surtout du metal…
- Hmmm… J'avoue que je ne m'y connais pas du tout dans ce genre de musique... J'ai juste entendu parler de Metallica, mais c'est tout...
- C'est un groupe de metal, en effet, mais ce n'est pas celui que je préfère. J'écoute plutôt des groupes comme System Of A Down, Nightwish, ou encore Within Temptation…
- Et le groupe dans lequel tu joues, alors ? Il a changé de style, lui aussi ?
- Je n'en sais rien… Ça fait maintenant six mois que je n'en fais plus partie…, confessa la jeune fille d'un air maussade.
- Ah bon ? Que s'est-il passé ?
- Disons pour résumer que je me suis fait virer du groupe parce que j'ai voulu accorder plus d'importance à la qualité de la musique plutôt qu'au jeu de scène lors de notre premier concert… Le guitariste et le chanteur m'ont reproché de ne pas assez bouger sur scène, alors que mon premier souci était de ne pas faire de fausses notes…
- C'est vraiment dommage… Moi qui m'attendais à te voir jouer avec ton groupe pour l'ouverture du bal d'hiver de cette année !
- C'était l'un de nos objectifs, effectivement, mais s'il se réalise, ce sera maintenant sans moi…
- Tu comptes tout de même y aller ?
- Au bal ? Euh… A vrai dire, je n'y avais pas encore réfléchi… » avoua Lisa en se grattant la tête d'un air perplexe.
« Tout dépend si vous y allez… » ajouta-t-elle dans sa tête, en rêvant déjà de passer cette soirée de gala en compagnie de son prof.
« Tu as encore le temps de te décider, déclara celui-ci. Le bal n'a lieu que dans un mois.
- Et vous ? ne put alors s'empêcher de demander Lisa. Vous pensez y retourner ?
- Moi ? Oh, non… J'ai déjà donné, l'année dernière. Je ne crois pas que je serai de nouveau sollicité pour vérifier les billets à l'entrée ou surveiller le gymnase. Et puis, ce n'est pas vraiment mon truc, ce genre de soirées… C'est bien pour les jeunes, mais personnellement, je préfère encore rester chez moi à lire un bon bouquin.
- Je comprends, dit Lisa, un peu déçue d'apprendre qu'elle n'aurait manifestement aucune chance d'apercevoir Mr Bates au bal d'hiver, mais heureuse aussi de découvrir qu'ils partageaient tous les deux un autre point commun : ce côté casanier qui leur faisait davantage apprécier les soirées tranquilles à la maison plutôt que les soirées guindées dans les salles de fête surpeuplées.
« En parlant de livres..., reprit Mr Bates. Tu as fini « Le Maître du Haut Château » ?
- Oui ! s'exclama Lisa avec un grand sourire. J'ai adoré ! Même si j'avoue qu'au début je l'ai trouvé assez difficile à lire…
- C'est vrai que le récit peut parfois sembler un peu confus… Sans parler de la fin, qui est plutôt déroutante...
- Oui, moi qui m'attendais à une vraie conclusion, je dois dire que je suis un peu restée sur ma faim... Je me demande si la série va plus loin dans le récit…
- Elle va plus loin, mais elle finit par beaucoup s'en écarter… Tu as commencé à la regarder ?
- Non, pas encore, mais c'est au programme de mes vacances de Thanksgiving ! » annonça Lisa en souriant à nouveau.
Elle aurait pu rester ainsi des heures entières à discuter bouquins avec son prof. Cette conversation si agréable lui donnait le sentiment de participer à un club de lecture très privé, dont seuls Mr Bates et elle auraient fait partie. Elle était ravie d'échanger avec lui ses impressions sur « Le Maître du Haut Château » et de l'entendre lui conseiller d'autres lectures susceptibles de lui plaire, comme « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury, ou encore « 1984 » de George Orwell. Elle buvait ses paroles comme elle buvait son thé au citron – avec plaisir et délectation – et se laissait bercer par le son doux et suave de sa voix de baryton.
Lisa était tellement subjuguée par Mr Bates qu'elle ne vit clairement pas passer le temps. Ce ne fut que lorsqu'elle s'aperçut que la nuit commençait à s'installer dehors qu'elle consulta sa montre avec inquiétude.
« Mince, mais il est déjà cinq heures moins le quart ! s'écria-t-elle. Il va peut-être falloir que je rentre chez moi ! »
Sa mère n'arrivait pas à la maison avant sept heures et demi, ce qui lui laissait encore de la marge, mais elle ne voulait pas abuser de l'hospitalité de Mr Bates plus longtemps, car cela faisait bientôt deux heures qu'elle se trouvait chez lui.
« Tu veux que je te raccompagne ? » demanda l'enseignant.
Lisa entrouvrit la bouche de stupéfaction. Cette proposition inattendue était pour elle comme la cerise sur le gâteau. Elle qui venait de passer l'après-midi chez Mr Bates, elle se voyait maintenant offrir la possibilité de se faire ramener chez elle à bord de sa Mini Cooper… C'était vraiment trop !
La jeune fille fut sur le point d'accepter, lorsqu'elle se souvint soudain du scandale qu'elle avait provoqué à la maison, le dernier soir du Green Jazz Festival, quand elle avait révélé à sa mère que la voiture qui l'avait déposée devant chez elle n'était autre que celle de son prof de maths… Et si jamais aujourd'hui sa mère rentrait du travail plus tôt que prévu ? Lisa, qui préférait ne pas prendre de risque et éviter de déclencher une nouvelle scène de ménage, répondit finalement à Mr Bates :
« Euh… Non, non, ça va aller, j'ai un bus qui passe dans dix minutes ! »
C'était d'ailleurs la stricte vérité, et elle devait se dépêcher si elle ne voulait pas le rater. La perspective d'attendre le bus suivant pendant trois quarts d'heure sous la pluie ne l'emballait pas des masses...
« Tu es sûre ? insista Mr Bates. Ça ne me dérange pas de te ramener, tu sais. Maintenant que je connais la route…
- Non, vraiment, ne vous embêtez pas pour moi ! Ce sera plus simple par le bus. »
Sur ce, Lisa finit son thé au citron en buvant d'une traite ce qui restait au fond de son mug, puis se leva de sa chaise et passa son sac en bandoulière sur son épaule. Mr Bates se leva à son tour et la reconduisit jusqu'au vestibule, où elle récupéra son manteau. Celui-ci avait eu le temps de sécher entièrement, mais hélas, il serait bientôt trempé à nouveau, car la pluie ne s'était toujours pas arrêtée.
« Quel temps de chien ! commenta Mr Bates en ouvrant la porte d'entrée et en regardant à l'extérieur.
- J'espère qu'il fera meilleur pour Thanksgiving…, ajouta Lisa avant de mettre sa capuche.
- J'espère aussi… Allez, rentre bien ! Et encore merci pour le cadeau !
- Merci à vous pour votre accueil ! Passez de bonnes vacances !
- Toi de même ! » souhaita l'enseignant en laissant la jeune fille passer devant lui et franchir le seuil de sa maison.
Et dire qu'il était loin d'imaginer à quel point Lisa avait hâte que les vacances se terminent pour qu'elle puisse le revoir en cours le lundi suivant !
