Note : Eh non, je ne suis pas morte^^. Je me suis simplement accordé une pause plus longue que prévu. Je pensais recommencer l'écriture aux vacances de Noël, mais j'étais vraiment claquée. Trop de stress, compositions, et puis une petite déprime post-dépassement-des-150-pages. Comme d'habitude, la litanie : « je ne vais pas arriver à finir, je ne vais pas arriver à finir » s'est mise à me trotter dans la tête. Et tout ce que je produisais était non seulement mauvais, mais en plus fait avec mauvaise grâce.

Je me suis alors dit que, quitte à écrire un interminable pavé, autant que ce soit un interminable pavé bien fait. J'ai attendu que l'inspiration revienne, car je ne me voyais pas vous livrer un chapitre nul après tant d'attente. J'ai bien fait. Cette semaine, j'ai écrit d'un coup une cinquantaines de pages. Je suis regonflée à bloc et je retrouve même mon optimisme débordant du début de The Storm. Ça faisait belle lurette que je n'avais pas été aussi contente d'écrire.

J'ajouterai que la rencontre avec Greengrin, alias Sunli, qui me review toujours avec un enthousiasme confondant, et me fait de superbes-magnifiques-fabuleux-incroyables-dessins, a été pour une large part dans ce regain de ferveur ! Parler avec elle pour de vrai aura été une expérience inoubliable !

(P.S : toujours à l'intention de Green. Premièrement : oublie ce que j'ai dit, il n'y aura pas qu'un seul nouvel OC. Ils seront une flopée, les garnements ! Cependant, il n'y aura bel et bien qu'un seul nouveau personnage à avoir une très grande importance. Deuxièmement : je comptais inclure le lézard dans ce chapitre, mais ce ne sera que pour le chapitre 9 (que j'ai terminé !). En attendant, il te salue bien bas et te donne une de ses belles écailles bleues, pour patienter !)

Je sais, cette tartine n'en finit pas^^. Pour compenser mon immense retard, ce chapitre est plus long que les autres : trente pages. Je tenais à dire que j'ai adoré l'écrire, mais que je crains qu'il ne soit ennuyeux. En effet, il y a beaucoup de réflexion sur le mental des personnages. C'est vraiment nécéssaire, parce que nous approchons à grands pas de la seconde partie, et que celle-ci sera beaucoup plus mouvementée et ne laissera que peu de place à l'introspection. Il est donc important que je pose bien les personnages, leurs réactions, etc. Pour résumer, je me suis régalée à jouer avec leurs neurones, mais j'ai les chocottes de vous voir vous endormir dessus.

Je termine par une bonne nouvelle. Mes amours de lecteurs, j'ai le plaisir de vous annoncer que la publication toutes les trois semaines reprend, et que si je maintiens mon rythme soutenu, nous allons même pouvoir repasser aux deux semaines !^^

Rating : Ici, on a un tout petit appercu de certains passages un peu rudes qui suivront. Pas encore du rating M, mais si vous êtes un peu sensibles…

Dédicace : Patte de velours, qui aurait cogité à mort sur ce chapitre.

Gros bisous à la vraie Emily, et à Lilium !

Conseil musical : Just like you, de Three Days Grace. Les paroles vont bien avec la relation des jumeaux et de Near, et celle du nouveau perso évoqué avec le système de la Wammy's.


Chapitre 7 :

Œil vide


How to use it :

A leur mort, les Shinigamis vont au même endroit que les humains lorsque ceux-ci échappent au Néant.


Endroit non-identifié

14 Juin 2025

Doll aimait les chapeaux, les beaux chapeaux. Cette coquetterie lui avait d'ailleurs valu de nombreuses moqueries de la part des autres dieux de la mort. Seuls Download et Gumon ne s'étaient jamais moqués d'elle, Gumon parce qu'il avait une lubie encore plus ridicule que la sienne, Download parce qu'il savait à quel point elle souffrait. Il l'écoutait d'ailleurs toujours en silence, en lui souriant aimablement, et tant pis si c'était un sourire de cyborg clignotant. Elle l'appréciait beaucoup et trouvait sa recherche très touchante. C'était quelque chose qu'elle s'imaginait bien faire elle-même.

Gentil Download.

Elle installa un petit couvre-chef sur ses cheveux feuillus et se retourna en tous sens devant le miroir. Après réflexion, ce n'était pas celui qui allait le mieux avec son teint.

« -- Doll, j'ai trouvé ! »

La Shinigami fit une moue qu'elle espérait gracieuse. Le propriétaire de son Death Object n'était pas du tout attaché à l'apparence physique. Il n'était pas beau, ni charismatique, ni rien du tout. Elle aurait préféré de loin être attachée à un autre de la liste qu'avait préparée le Roi.

Par exemple lui

Son visage veiné et craquelé comme une souche d'arbre s'assombrit. Elle jeta le petit chapeau au sol, comme elle aurait chassé une pensée inopportune. Puis elle secoua la tête et s'efforça d'adresser un sourire au miroir. Ce n'était pas le moment de songer à cela…

« -- Doll, tu m'écoutes ? »

Elle se retourna avec un soupir élégant. L'humain l'ennuyait. L'humain n'était pas pur ou désintéressé, comme elle l'aurait voulu… Si elle avait été encore mortelle, cette joie mauvaise qui distendait ses traits l'aurait effrayée. Mais maintenant, elle s'en fichait. Et puis, ce n'était pas comme si elle avait le choix de donner son Death Object à celui ou celle qu'elle voulait. Ghost avait choisi pour elle. Et une souffrance du degré six était à la clef de toute désobéissance, selon une règle nouvellement décrétée par leur cher souverain.

L'humain était penché sur son Death Object et consultait fiévreusement son How to use it. Le Roi avait fait dans la poésie pour le créer. C'était une de ses plus belles œuvres, aussi magnifique que mortelle, et qui correspondait parfaitement à Doll. Comme d'habitude, on s'était moqué de cette dernière. Et comme d'habitude, elle n'avait pas répondu.

Ils étaient méchants, voilà tout.

« -- Attirer L, apprendre où il niche… Jubilait l'homme, caressant l'objet avec délices. Ce n'est pas si compliqué… J'ai déjà intercepté le mail de ces chers petits, Luche et El'. Bien sûr, l'adresse n'est pas celle de l'endroit où il se trouve, ça aurait été trop simple… »

Quelque chose qui ressemblait à une pointe d'inquiétude naquit dans le ventre de la Shinigami. Son ventre creusé et stérile comme un tronc foudroyé.

« -- Tu vas empêcher le message de parvenir à L ? » Demanda-t-elle d'un ton faussement nonchalant.

Il ne perçut pas la fausseté de sa voix, trop ravi qu'elle lui prête enfin un peu d'attention.

« -- Oh non… Non, au contraire. Si les jumeaux bougent, je pourrais les suivre jusqu'à L. Ou alors il rappliquera immédiatement à la Wammy's House, grâce à l'urgence de la situation… Mais ces petits imbéciles n'ont envoyé le mail qu'à une seule adresse. Quel manque de sens pratique. Je vais m'assurer que L le reçoive dans tous ses refuges. Il faut qu'il sorte de sa tanière. »

Il ricana, puis attrapa un énorme livre poussiéreux, se plongeant dedans avec une concentration extrême. Doll grimaça. L'homme était encore plus laid quand il était content. Elle se détourna et attrapa un haut-de-forme, se remettant devant la glace en tâchant de ne plus l'écouter.

« -- Il ne veut pas participer à cette affaire, mais je vais le forcer, continua de monologuer l'humain. Il va chercher la même chose que moi, mais étant en possession de tous les indices, je l'aurai devancé… Et à l'endroit convenu, je l'attendrai, je verrai son nom et le tuerai. Ensuite, j'éliminerai toutes les Créatures immondes qui me seront désignées. C'est cela ?

-- C'est exact, soupira-t-elle, déjà lassée.

-- Mais est-ce que ce n'est pas dangereux de mettre L sur la piste ? Demanda-t-il, soupçonneux. Le Roi ne pourrait-il pas le tuer directement ? Et pourquoi le Roi tient-il tellement à tuer L, d'ailleurs ? Et les Créatures que tu m'as décrites ? »

Doll hésita, fixant l'homme par le biais du miroir. Elle avait beau paraître frivole, elle n'en était pas pour autant stupide. Le Roi leur avait interdit de formuler quoi que ce soit à propos de ses plans concernant Near.

A la pensée du génie, sa main se crispa sur la commode. Ses doigts semblables à des racines y laissèrent des copeaux d'écorce, à force d'en râper le rebord métallique.

Méchant Near.

Très méchant.

« -- Le Roi veut tuer L parce que sa Justice est dévoyée, simplifia-t-elle. Mais il ne peut pas le faire, car il n'a jamais vu son visage et qu'il ne peut descendre sur Terre pour cela. Il a besoin d'une collaboration humaine. Et pour que tu puisses tuer L, il faut qu'il s'investisse dans l'affaire, qu'il se mette en état de vulnérabilité. De plus, le Roi désire éliminer les Créatures qui entachent le monde de leur difformité, mais il ne connait ni leur nombre, ni leur apparence, ni leurs noms. Seul un humain peut remplir cette tâche. »

Elle était plutôt contente d'elle. Elle n'avait dit que la stricte vérité. Elle avait juste omis quelques petits détails…

Il éclata d'un rire sardonique. Pour sa part, elle trouvait qu'il en faisait trop, tel un ridicule méchant de dessin-animé qui profère une malédiction à chaque fin d'épisode. Elle se reporta sur le miroir et étudia son reflet avec circonspection, s'efforçant de ne pas grimacer devant sa difformité.

On voyait les os et les nerfs sous le lichen qui recouvrait son visage. Ses yeux aveugles étaient incrustés dans la peau mousseuse, ses cheveux ressemblaient à des branches argentées de saule pleureur. Des champignons étranges poussaient sur son corps…

Doll n'était plus belle. Elle ne pouvait compter que sur les accessoires que l'humain lui fournissait pour retrouver un semblant de dignité, et attendre que le Roi achève sa stupide vengeance, sans rien pouvoir faire pour l'empêcher.

Elle posa le haut de forme et attrapa le tube de gloss à paillettes. Mais ses lèvres étaient trop crevassées pour qu'elle leur en applique.

Sa main squelettique tressaillit de chagrin.


How to use it :

Les Shinigamis ont librement accès à l'Entre-deux-mondes et à Mü.


Wammy's House

14 Juin 2025

« -- Allons, Luche. Faîtes un joli sourire. »

Entendre cette voix froide et mécanique tenter de prendre l'air paternel était tout à la fois ridicule et glaçant. Lucian se força à étirer les commissures de ses lèvres vers le haut, mais le résultat ressemblait plus à un rictus de souffrance qu'à un véritable sourire. Il crispa les mains sur ses genoux, froissant le pantalon impeccable. Pour une fois, il n'avait cure de sa mise.

L'appareil photo le tétanisait.

Ses paupières de métal rétractables sertissaient une petite lentille de verre qui reflétait son visage en le déformant, bombant à l'extrême son front, agrandissant ses yeux, le dotant d'une bouche en cul-de-poule et d'un tout petit menton, comme une caricature grotesquement arrondie. Avec ses dizaines de fils et de câbles qui le reliaient à tout un réseau de prises électriques, la machine avait l'air d'une arme, d'un instrument scientifique, ou même d'un étrange animal perché sur trois pattes grêles et articulées. Une sorte de droïde, dont le flash serait le détonateur.

Raide comme la justice, Lucian le fixait sans sourciller, malgré la lumière des spots qui lui blessait les yeux.

Toutes les lampes convergeaient vers lui pour une espèce d'interrogatoire de ses traits, cherchant à rendre net chaque détail de son visage, chaque cerne des nuits blanches passées à étudier, chaque frémissement d'inquiétude. La lumière venait aussi par en-dessous, reflétée par le carrelage et cette espèce de parapluie noir arachnéen posé à terre. Tous les angles étaient calculés pour ne pas laisser un seul coin d'ombre sur sa figure.

L'endroit lui laissait l'impression d'un laboratoire. Une odeur de plastique neuf, et longtemps conservé dans son emballage, flottait dans l'air aseptisé. Il y faisait très frais, comparé à la chaleur persistante du dehors. Derrière lui, le fond bleu avec des nuages était véritablement obscène. On aurait dit un théâtre de marionnettes trop difformes pour être amusantes, et dont Lucian était le pantin principal, sous le feu des projecteurs.

Le sourire de Lucian se fissura d'avantage. Il était plus qu'anxieux. Il était terrorisé. Une angoisse viscérale tordait son ventre. Que son visage soit exposé ainsi, chaque millimètre de chair éclairé comme de la viande morte sur un étal, lui donnait un urgent sentiment de danger.

Ne dévoile pas ton nom.

Et surtout, ne montre JAMAIS ton visage.

Les règles essentielles de la Wammy's House allaient être enfreintes, par ceux-là même qui la Supervisaient.

D'un seul coup, une face de cauchemar, blanche comme craie et crevassée d'arêtes, ses babines bleues retroussées en un sourire aiguisé, descendit à l'envers pour le regarder sous le nez. Lucian manqua hurler et se retint de justesse, en bloquant son souffle dans ses poumons.

Ce sourire de requin narquois, cette provocation… Elles duraient depuis seulement la veille, et il ne pouvait déjà plus les supporter. Loin de s'y habituer, ses nerfs étaient de plus en plus éprouvés par les apparitions inattendues du Shinigami qui, loin de lui faciliter la tâche, prenait un malin plaisir à le prendre par surprise.

Bien entendu, cela marchait toujours.

« -- Allons, Lucian, ricana Ryûk, flottant toujours à l'envers à quelques millimètres de lui. Fais un joli sourire. Le petit oiseau va sortir ! »

Son œil orange et globuleux, sans lueur, le reflétait de la même manière que l'objectif de l'appareil photo.

Nom. Visage.

Déclic.

Paralysé, Lucian comprit que le Superviseur avait appuyé sur le bouton. Son rictus s'effondra. Ryûk gloussa sarcastiquement. Le Superviseur hocha la tête d'un air satisfait.

« -- C'est bon, lança-t-il avec un mouvement pour lui indiquer de se lever du tabouret. Tu peux partir, c'est à ton frère, maintenant. »

Lucian cilla, enfonçant ses ongles dans sa jambe à travers le tissu. La perspective qu'Elio se fasse photographier était encore pire que de subir la séance. Il avait déjà l'impression d'être mis à nu, que toute son intériorité était gommée au profit de la plane surface de son corps ; son intelligence, ses angoisses, ses espérances, évaporées par la trop forte lumière. Si Elio y passait aussi, il aurait l'impression de voir leur lien disparaître. Et surtout, il ne cesserait pas de craindre, à toute heure du jour ou de la nuit, que deux mots inscrits sur une page internet lui enlèvent la moitié de lui-même.

Elio sortit la tête et le haut du corps de derrière l'appareil photo, regardant Lucian comme s'il s'attendait à le voir s'écrouler d'un instant à l'autre. Il avait prétexté une curiosité de ses mécanismes pour observer comment le Superviseur s'y prenait. Il le fixait à présent avec inquiétude, la tête rentrée dans les épaules, ses yeux noirs grand écarquillés.

Lucian savait ce que les gens disaient sur les yeux d'Elio. Un « regard vide et noir, l'objectif morne d'une caméra de surveillance qui enregistrait des données ». Mais lui, il aimait bien cela. Pour lui, leur inexpressivité était rassurante, un port auquel s'amarrer en cas d'angoisse. Il ne lisait pas dans ses prunelles, mais dans ses gestes : sa manière d'entortiller des rubans entre ses doigts, son balancement d'avant en arrière sur sa chaise, les frottements de ses orteils les uns contre les autres. Chacune de ses mimiques était aussi claire que de l'eau de roche, de la même manière que si Elio les avait décryptées à voix haute.

« -- El', allez vous asseoir. » Demanda le Superviseur, essayant de nouveau d'adoucir sa voix, comme pour parler à un bébé.

Elio se voûta un peu plus et sortit complètement de derrière l'objectif, se dirigeant d'un pas trainant vers le tabouret. Lucian se leva pour aller dans la direction inverse, esquissant un instinctif mouvement de recul lorsque Ryûk se mit volontairement en travers de sa route et le força à le traverser. Ça n'était ni froid, ni chaud, il n'y avait même pas de différence d'épaisseur de l'air, comme un hologramme, mais cela restait extrêmement désagréable.

Elio semblait absent et détaché, mais son bras frôla le sien lorsqu'ils se croisèrent. Dans un frisson délicieux, Lucian savoura la multitude de significations de ce simple geste, sa brusquerie de revérifier leur lien, la chair de poule effrayée sur sa peau et la douceur tendre du retrait.

Lucian se posta près du Superviseur, qui nettoyait soigneusement l'objectif. Elio s'assit sur le tabouret. Ses jambes battant dans le vide le faisaient ressembler à un pantin désarticulé. Il n'était pas bien dans son propre corps, comme un enfant trop vite monté en graine, maladroit avec ses membres qui l'embarrassaient. L'exact contraire de Lucian, qui avait la parfaite maîtrise de ses gestes. De plus, Elio ne s'était pas du tout bien habillé, alors que son frère était presque en costume. Il ne portait qu'un tee-shirt jaune sous les aisselles et un jean trop grand dont le bas était maculé de boue, et les genoux, couronnés de tâches d'herbe. Il avait encore dû aller patauger dans le petit étang du parc.

Elio se raidit au moment où le Superviseur lui demanda de prendre la pose. De la sueur perlait sur sa lèvre supérieure. Lucian se souvint qu'il avait toujours eu horreur des photos, même lorsqu'ils n'étaient pas encore orphelins. A chaque fois que l'un de leurs parents voulait en prendre une, il se mettait invariablement à pleurer.

« -- Allons, un sourire ! Protesta l'homme aux lunettes noires, toujours avec son gagatisme exagéré.

-- Oui, un sourire ! » Renchérit Ryûk, littéralement écroulé de rire et toujours la tête en bas.

Si les jumeaux haïssaient cette séance et avaient jeté des regards suppliants à Roger qui ne pouvait plus la reculer, Ryûk semblait en revanche s'amuser comme un petit fou. Il prenait des poses de star devant tous les appareils et Lucian se demandait si c'était uniquement pour se moquer d'eux : le Shinigami paraissait y prendre un réel plaisir.

Ce qui n'aidait pas Elio à se décrisper. Lucian voyait ses mains trembler, accrochées aux bords du siège. Lucian adressa à Ryûk son regard le plus noir, mais le dieu continuait de l'asticoter. Ils n'arriveraient jamais à rien. Elio allait craquer. Alors Lucian lança :

« -- El' ! »

Elio reporta en une seconde son attention sur lui. Et Lucian fit ce que jamais, au grand jamais il n'aurait accompli pour quelqu'un d'autre que son jumeau…

…une grimace de gamin, en louchant, étirant les coins de sa bouche à deux doigts et tirant la langue.

La réaction fut instantanée : pris de court, Elio explosa de rire.

Le flash éclata sur les prunelles de Lucian.

« -- Très bien, très bien, approuva le Superviseur. Vous pouvez partir, tous les deux. »

Elio fut traversé par un grand frisson et rejoignit son frère d'un bond, lui crochetant la main pour l'entraîner hors de la pièce. Lucian n'avait pas plus envie que lui de s'y attarder, mais freina pourtant des deux pieds. Elio lui jeta un regard plein d'incompréhension, tirant sur son bras pour qu'il le suive. Cette épreuve lui avait limé les nerfs. Mais Lucian insista et se retourna vers le Superviseur. Il adopta son ton le plus poli et son attitude la plus charmeuse pour demander :

« -- Excusez-moi… Mais pourquoi N a-t-il besoin de ces photographies, au juste ? »

Le visage de l'homme se durcit. Avec ses verres opaques, il était semblable à tous ses collègues : interchangeable et sans émotion apparente, un robot uniquement programmé pour être compétent et qui ne montrait jamais aucune faiblesse. Ils l'avaient bien vu la veille, lorsque Roger l'avait presque supplié de ne pas prendre de photo d'eux, d'une voix vacillante qu'il tentait d'assourdir pour ne pas que les jumeaux comprennent de quoi il était question. Mais Lucian remarqua qu'il avait un petit trait enflammé qui courait sur sa joue, une coupure de rasoir. Cela acheva de le rassurer sur ses chances de le manipuler.

Il était un homme, lui-aussi.

Lucian accentua son sourire cajoleur. Il ne se sentait pas bien dans le monde extérieur, mais il savait user de son apparence. Séduire, en amitié, en amour, ou pour éviter une punition, lui avait toujours paru facile. Après tout, cela n'engageait en rien ses convictions ou sa véritable nature. Il faisait croire aux gens quelque chose qu'ils étaient contents de croire. Cela satisfaisait tout le monde, au final. Il suffisait d'appliquer quelques codes, deux ou trois expressions qu'il travaillait devant son miroir pour qu'elles sonnent juste, des sourires et des inclinaisons de tête estompés pour paraître plus crédibles. Ces entraînements lui servaient à mieux s'intégrer dans cet univers où il se sentait étranger, comme si en en maîtrisant les codes, il maîtrisait les êtres, et donc l'image qu'ils lui renvoyaient de lui-même.

Car Lucian se trouvait hideux dans la spontanéité. Son visage était déformé par la joie brute, et il n'y avait plus aucune beauté sur ses traits. Son sourire était trop large, grotesque, ses yeux jaillissaient presque de leurs orbites, et il avait tendance à postillonner de la pire des manières lorsqu'il était pris d'une crise de fou-rire. Elio lui assurait que c'était ainsi qu'il le préférait, sans artifice, mais Lucian n'en démordait pas : le bonheur et l'amour, au naturel, le rendaient laid.

Preuve que ces jeux de rôle dans la salle de bains avaient été utiles, le visage du Superviseur s'adoucit.

« -- Et bien, expliqua-t-il, N désire constituer sur vous un dossier aussi complet que possible, maintenant qu'il est sûr que vous serez ses successeurs. Vos photographies s'inscrivent tout simplement dans les informations élémentaires qui doivent y figurer. »

Plus il parlait, plus il disait de mensonges, et plus Lucian pouvait cerner la vérité. Le Superviseur n'avait voulu faire de photos d'eux que lorsqu'il avait vu leurs visages. Pourtant, ils étaient les indétrônables premiers depuis trois ans maintenant. De plus, Roger faisait parfaitement confiance au L actuel. Si c'était bien N qui avait réclamé ces photos, le directeur n'aurait pas tant essayé de repousser la séance.

Il y avait donc quelqu'un d'autre derrière tout cela.

« -- Oh ! Fit mine de s'étonner Lucian, candide. Alors O, F et C ont aussi été photographiés, du temps où ils étaient les premiers ? »

Lucian vit nettement un tic agiter la pommette droite. Il dut lutter pour ne pas ricaner et perdre sa si jolie expression ingénue. Et il dut lutter plus encore lorsque, pour la deuxième fois de suite, Ryûk apparut à deux millimètres de son visage en roucoulant :

« -- Oooooh ! Dis-moi, gamin, tu le mènes par le bout du nez ! C'est passionnant, vraiment, je ne savais pas qu'un si petit être pouvait être si machiavélique… »

Il partit dans une série de moqueries qui priva Lucian de tous ses moyens. Il avait perdu tous ses mots, tous ses stratagèmes, il n'était plus qu'un gosse de douze ans, transpirant et à-demi fou de terreur.

La main d'Elio, qui serra fort la sienne, le ramena à la réalité. La voix rêveuse du petit garçon s'éleva. Elio, les yeux perdus dans le vague, s'était mis à fredonner sur l'air d'une comptine connue :

« -- Méchant, méchant croquemitaine,

Tu t'es montré vilain, et pour la peine,

Il n'y aura plus aucune pomme pour toi,

Si tu te conduis encore comme ça ! »

Ryûk, qui allait lancer un nouveau commentaire, avala trop d'air et se mit à s'étouffer.

« -- Tu ne ferais pas ça ! Bafouilla-t-il, hoquetant comme un dément. Non ! Comment un si petit être peut-il être si…

-- Méchant, méchant croquemitaine ! Entonna Elio, un sourire un peu sadique aux lèvres. Il n'y aura plus aucune pomme pour toi !

-- D'accord, d'accord, j'ai compris ! Gémit le dieu de la mort, épouvanté. J'arrête, j'arrête, c'est promis ! »

Le sourire revint aux lèvres de Lucian, avec dans ses yeux un véritable éclat qu'il n'avait pas auparavant, de l'espièglerie.

« -- Tiens, je ne connaissais pas cette chanson, marmonna le Superviseur, nerveux.

-- C'est Elio qui l'a inventé, expliqua poliment Lucian, voyant bien qu'il essayait de détourner la conversation. Alors, eux-aussi ont été pris en photo ?

-- Oui, oui, bien sûr, s'empressa-t-il de répondre. Mais je doute qu'ils vous en parlent, on leur a demandé de ne rien répéter. Vous aussi, d'ailleurs, vous devrez garder le silence, pour votre propre sécurité. »

Le Superviseur s'interrompit. Une expression déplacée était apparue sur le visage de Luche, une morgue terrifiante qui n'était pas de son âge. Mais un battement de cils plus tard, elle avait disparu, laissant place à un doux sourire d'enfant. Mal à l'aise, il se dit qu'il devait avoir rêvé.

« -- Je vois, murmura Lucian. S'il vous plait… Est-ce que N communique un peu son avis sur nous ? Ou est-ce qu'il ne dit rien ?

-- Pourquoi cette question ? »

Sa voix était redevenue glacée. Lucian fit une moue inquiète :

« -- Je voulais juste savoir si j'étais toujours en haut du classement… Je m'inquiète, j'ai seulement eu 14 à la dernière épreuve de logique… »

Parfois, les mensonges lui venaient si naturellement que Lucian en était le premier surpris. Il mettait cela sur le compte de l'habitude, et du plaisir qu'il éprouvait à enjoliver la réalité quotidienne. Oh, trois fois rien, juste de petites retouches pour la rendre plus agréable à raconter, et voir sur les visages cette admiration et ce respect qui le réconfortaient. Elio était le seul à ne pas s'y laisser prendre et, à chaque fois que Lucian glissait un effet superflu dans son récit, il le fixait sans bouger, droit dans les yeux, froidement, jusqu'à ce qu'il balbutie et recommence son histoire depuis le début, avec la version rigoureusement exacte.

« -- Ne vous en faites pas, le rassura le Superviseur. Je ne crois pas que ça ait une réelle importance, à votre niveau. Mais je ne peux pas vous en dire plus, N ne nous tient pas au courant de ce qu'il pense de vous. »

Lucian hocha la tête, pestant intérieurement. Il aurait aimé s'informer. Cela faisait déjà presque vingt-quatre heures qu'ils lui avaient envoyé le mail, et depuis, ils étaient totalement sans nouvelles, condamnés à se ronger les ongles et à supporter tant bien que mal l'incessante hilarité de Ryûk. Après réflexion, Lucian se serait volontiers frappé la tête contre un mur, de ne pas avoir envoyé le message à toutes les adresses fichées par l'ordinateur. Trop nerveux ce soir-là, il avait manqué du sens pratique le plus élémentaire. Il commençait à craindre que N n'ait pas reçu leur appel au secours. Et ils ne pouvaient même pas retourner dans la salle des professeurs : la porte en avait été cadenassée, sans doute suite à la disparition mystérieuse de tous les cookies aux noisettes du professeur de mathématiques.

Oui, Lucian s'en voulait profondément. Mais ce n'était rien à côté de la souffrance d'Elio.

Ils avaient bien trop peur que quelqu'un ne découvre ou même ne touche le portable d'Elio pour le laisser dans son boitier habituel. Ils avaient pensé à de multiples cachettes, dont l'armoire de Lucian et la latte de son parquet, mais aucune n'était vraiment sûre. On fouillait trop sa chambre pour que le téléphone y soit en sécurité. Et il suffisait d'un effleurement de la main pour pouvoir voir Ryûk. De plus, ils ne pouvaient pas se permettre de rater l'appel de N, s'il les contactait. Elio s'était donc résigné à garder son téléphone sur lui. Il ne pouvait pas l'éteindre, toujours de peur de louper une communication importante. Et garder en permanence une machine de mort sur lui devait être quelque chose d'atroce.

Son frère le tira vigoureusement par la manche. Il se trémoussait, comme quelqu'un qui avait un irrépressible besoin d'aller aux toilettes. Lucian le voyait se mordre la lèvre et trembler. Il se laissa entrainer, après avoir brièvement salué le Superviseur. Elio, voyant que son frère ne montrait plus de résistance, arracha quasiment la porte de ses gonds et se mit à galoper tête baissée dans les couloirs, serrant si fort son poignet entre ses doigts qu'il lui fit mal.

« -- Eh, les gosses, attendez-moi ! » Protesta Ryûk, qui peinait à les rattraper.

Elio accéléra encore, voûté et dégingandé par sa course folle. Il déverrouilla la porte de sa chambre de deux tractions sur la clef, poussa Lucian à l'intérieur et referma la porte avec une telle violence qu'un peu de plâtre tomba du plafond. Puis il s'écroula, le front contre le battant, secoué par des frissons qui ressemblaient à des spasmes.

« -- Elio, s'alarma Lucian, s'agenouillant près de lui, Elio, qu'est-ce qui ne va p… »

Dans un son à mi-chemin entre le sanglot et le hurlement, Elio arracha son téléphone portable de sa poche et le lança de toutes ses forces contre le mur. Le cri que Lucian allait pousser se coinça dans sa gorge lorsqu'il vit l'expression de son frère. Elio avait un teint cadavérique, la sueur coulait à grosses gouttes sur son visage et ses traits inexpressifs étaient tordus par la panique.

« -- Je n'en peux plus ! Pleura-t-il, hystérique. Je n'en peux plus d'avoir cette chose sur moi jours et nuits ! J'ai tout le temps peur qu'elle sonne et qu'on me la confisque ! J'ai toujours l'impression qu'elle pèse dans ma poche ! Je crains sans cesse d'appuyer sans le faire exprès sur un bouton et de l'activer ! J'en ai marre, marre, marre ! Et ce foutu Shinigami ! Brailla-t-il alors que Ryûk entrait dans la pièce en traversant un mur. Qui n'arrête pas de nous… De te… De me… »

Il étouffait. Lucian était paralysé. Elio ne faisait jamais de crises d'angoisse. C'était toujours lui qui s'enfermait dans sa chambre pour se vider de ses larmes, pas le contraire ! Ce changement radical lui fit crisper les poings. Il se mit à trembler à son tour et s'assit d'un coup par terre. Si son jumeau ne pouvait plus supporter la pression au bout de seulement une journée, qu'est-ce qui avait encore du sens ?

« -- Je ne peux pas ! Gémit Elio, enfonçant ses ongles dans ses joues. Je ne peux pas, je ne veux pas, je n'en peux plus…

-- Chhhh… Murmura Lucian, la voix éraillée. Chhhh… Ça va aller. »

Il glissa sur le sol en s'aidant de ses mains et de ses pieds et le prit dans ses bras, serrant fort son corps secoué de sanglots. Elio s'accrocha à ses épaules. Lucian ferma les yeux et le berça dans un mouvement aveugle, sa joue pressée si fort contre son front qu'ils semblaient être os contre os. Leurs cœurs palpitaient au même rythme, battements d'ailes d'oiseaux-mouches.

« -- Tout va bien, chuchota Lucian, répétant sans les comprendre les mots dérisoires que leur mère utilisait autrefois pour les consoler. Tout va bien, c'est presque fini, tu vas voir. C'est… C'est moi qui vais garder le portable, maintenant. Je vais le garder sur moi et tu vas pouvoir te reposer…

-- Et ces photos, bredouillait Elio, ces photos ! On veut nous tuer, j'en suis sûr, on veut nous tuer ! Lucian, Lucian, ne meurs pas ! Si tu me laisses… Je te jure que…

-- Je ne vais pas mourir, souffla Lucian, les yeux brouillés par les larmes. Tout va bien. Tout va bien. »

Il passait inlassablement sa main dans ses cheveux secs et en bataille, cherchant à le calmer par la régularité du mouvement.

Elio n'avait quasiment pas laissé sortir ses émotions depuis cette fameuse nuit où ils avaient tué Anderson. Il fallait bien qu'elles s'expriment un jour. La séance-photo avait été la goutte qui avait fait déborder le vase, déjà rempli à ras-bord par Ryûk, qui s'amusait de leur stress et avait été la cause du fameux quatorze de Lucian en devoir de logique. Trop de nervosité. Trop d'attente. Trop de mimiques qui visaient à le déconcentrer. Trop de sursauts dus à la face hideuse de Ryûk penchée sur lui.

S'ils avaient fini par admettre que le dieu de la mort était réel (à force de voir des pommes tout ce qu'il y avait de plus matérielles disparaître dans son estomac), sa présence était toujours aussi insupportable.

Justement, celui-ci devait juger qu'il ne les avait pas assez terrorisés aujourd'hui, parce qu'il ajouta son grain de sel :

« -- Tu sais, Elio, tu es le propriétaire de Death File. Si tu le jettes et le donnes à ton frère, tu pourras effacer les souvenirs qui y sont liés. »

Elio s'arrêta d'un seul coup de pleurer. Cette soudaineté avait quelque chose d'effrayant, comme si on avait appuyé sur le bouton « pause » de son chagrin. Il releva lentement la tête pour regarder le monstre. Les larmes avaient tracé des sillons grisâtres sur ses joues. Il était de nouveau inexpressif.

« -- Et Lucian… Réfléchit-il à voix haute d'un ton monocorde. Lui, il ne pourrait pas abandonner ses souvenirs ?

-- Il a utilisé le Death File (brillamment, d'ailleurs, si je puis me permettre) alors qu'il n'en était pas le propriétaire, expliqua Ryûk, qui se grattait le sommet du crâne avec une de ses griffes démesurées. Donc non. Sa mémoire ne peut pas être effacée, même si tu lui donnes le Death File et qu'il l'abandonne par la suite. »

Le visage d'Elio se ferma brusquement, buté.

« -- Alors ça ne sert à rien, martela-t-il, enfouissant de nouveau son nez dans l'épaule de Lucian. Je ne vais pas lui laisser porter tout ça seul. Hors de question. »

Lucian eut un pincement au cœur. Il aurait aimé qu'Elio pense aussi un peu à lui. Mais une autre part de lui, plus égoïste, était soulagée qu'il n'ait pas accepté l'offre du Shinigami. Etre deux embarqués dans cette galère, c'était déjà bien plus supportable. Il jeta un regard noir à Ryûk. Une poussée de haine le fit parler d'une voix plus froide qu'à l'ordinaire, quitte à le regretter plus tard :

« -- Et dis-moi, dieu de la mort, est-ce qu'il y a d'autres détails comme ceux-là que tu ne nous as pas donnés ? »

Ryûk gloussa.

« -- C'est trop bon, l'entendit-il murmurer. C'est vraiment exactement la même chose.

-- Hein ?

-- Rien. Et bien, il y a l'histoire des yeux de la mort… »

Lucian aurait aimé que cette règle soit : « celui qui possède les yeux de la mort peut tuer qui il veut, MÊME les Shinigamis. »

« -- …Vois-tu, c'est la grande différence entre les dieux et les humains. Nos yeux. »

Le Shinigami fit un clin d'œil moqueur.

« -- Vous nous l'avez déjà dit, murmura Elio, sa voix étouffée par le cou de Lucian. Vous pouvez voir notre nom et notre durée de vie.

-- Et je peux faire en sorte que vous ayez cette capacité. »

Les deux frères relevèrent simultanément la tête. Ça, c'était intéressant, se dit Lucian, réfléchissant à toute allure. Pouvoir connaître le nom de n'importe qui… De N lui-même s'il s'avérait trop gênant… Puis il se rendit compte de ce qu'il pensait et frissonna de la tête aux pieds. Le manque de sommeil. C'était le manque de sommeil qui le faisait délirer.

« -- Vous pouvez obtenir des yeux de dieu de la mort… En échange de la moitié de votre durée de vie. »

Ils se renfrognèrent, une nouvelle fois à l'unisson.

« -- Pas question. » Dirent-ils en même temps, prenant à peine le temps de réfléchir.

Ryûk rit.

« -- Je m'en doutais un peu. A votre âge, on a la vie devant soi, on ne veut pas la dilapider, minauda-t-il, tel un conseiller en éducation. Mais enfin… Rappelez-vous que mon offre est toujours valide. »

De sa griffe, il se mit à se curer l'oreille.

Lucian fronça les sourcils.

« -- Il y a d'autres échanges possibles comme ceux-là ? Demanda-t-il. Une durée de vie plus longue, plus courte, ou quelque chose du genre ? »

Ryûk le fixa un long moment, avec une expression insondable.

« -- …Non. »

Lucian disait des mensonges plus souvent qu'à son tour.

Il savait reconnaitre ceux des autres à coup sûr.

Il ouvrait la bouche pour inciter le Shinigami à parler d'avantage, mais un changement brutal l'interrompit. Contre lui, Elio avait arrêté de s'agiter. Mais il était devenu froid. Beaucoup trop froid et roide. Il avait l'impression de tenir un cadavre dans ses bras. Une sensation qui appelait au vertige, qui lui donnait l'impression que tout sombrait dans une lueur rouge d'ordinateur court-circuité.

Sentiment Familier. Trop familier.

« -- Lucian… Je vais… Vo… mir… »

Elio leva les yeux vers lui et Lucian sentit son cœur s'arrêter. Son frère ouvrait une bouche béante, les yeux si écarquillés qu'on ne distinguait pas la pupille de l'iris. Il suffoquait, son souffle raclant ses poumons comme s'il allait les recracher. Ses narines se dilataient frénétiquement. D'un seul coup, Lucian prit conscience que son visage avait gonflé. Ses lèvres enflaient, une convulsion incontrôlable les faisait bleuir. Sa gorge palpitait de ganglions qui n'étaient pas là une seconde auparavant.

Lucian observait ces changements se produire à une vitesse impossible, comme lorsque le Death File avait infecté l'ordinateur. Il restait tétanisé, incapable de réagir. Il ne comprenait pas. Une simple montée d'angoisse pouvait-elle provoquer cela ? Ce visage congestionné qui virait au violacé ? L'écume mousseuse qui lui montait aux lèvres dans un râle ? Ces spasmes qui tordaient son ventre avec une force effroyable, comme si un serpent avait élu domicile dans ses entrailles et s'y tordait pour lui exploser la peau ? Elio porta ses mains à son cou, et Lucian constata avec terreur que ses doigts aussi étaient boursoufflés, ainsi que les muscles qui se tordaient sur ses bras et ses poignets.

« -- Lou… Lou… » Murmura Elio, dont les yeux ne cessaient de s'arrondir, atteignant des dimensions impossibles.

Il était hébété de ce qui lui arrivait, muet de détresse. Les veines de son cou battaient à toute allure, saillant jusque sur le menton pour arriver dans la bouche, des câbles épais et qui s'engouffraient entre ses dents. Des veines noires qui semblaient charrier un sang empli de venin.

Lucian restait immobile, avec une impression de déjà-vu pulsant dans son cerveau vide. Elio s'alourdissait dans ses bras jusqu'à presque s'affaler sur le parquet ciré.

Une pensée abominable flottait dans son esprit.

Le laisser mourir.

La rage folle qui l'envahit le fit hurler. C'était un mélange de fureur face à son impuissance, de la peur de son jumeau qu'il ressentait comme la sienne, et de révolte devant ce monstre en lui qui cherchait à contrôler ses actes. Il souleva Elio avec une force dont il ne se serait pas cru capable et le porta jusqu'à la salle de bains attenante, titubant sur ses jambes le plus vite qu'il le pouvait. Il le lâcha devant la cuvette des toilettes. Elio tomba sur le sol. Sa tête frappa la faïence avec un bruit creux. Comme une poupée de chiffon. Et comme ceux d'une poupée, ses yeux vides contemplaient l'infini.

Cette constatation fit monter l'adrénaline dans ses veines. Il arracha le tee-shirt moite d'Elio. Les coutures craquèrent sèchement et découvrirent une surface striée de vaisseaux distendus. Lucian stoppa tout.

Là.

Au niveau de son cœur.

Quelque chose… Quelque chose palpitait sous sa peau.

Quelque chose d'aveugle, de rond, de visqueux, qui agitait des pattes.

Comme un insecte.

Ryûk se pencha par-dessus son épaule, fasciné. Lucian n'y prêta pas attention, trop horrifié pour sursauter.

« -- C'est immonde. » Murmura le Shinigami.

Pris d'une terreur instinctive, Lucian referma ses mains sur la chose. Il la sentit nettement se tordre sous ses doigts, malmenant l'épiderme. Il serra plus fort, sans réfléchir. Il savait qu'il ne fallait surtout pas qu'il relâche sa prise. Mais elle se débattait agilement, et ses propres mouvements étaient trop saccadés. Elle parvint à échapper à son emprise et se mit à remonter le long de l'œsophage d'Elio. Elle se tortillait comme une blatte répugnante.

Lucian chercha à l'attraper de nouveau, mais ses mains moites et tremblantes lui firent défaut. L'insecte se glissa dans le cou de son frère, gonflant sa gorge à l'extrême. Un son rauque et mouillé sortit de la bouche d'Elio et, tressautant et s'étranglant, il eut la force de se redresser et de mettre la tête dans les toilettes. La bile y gicla violemment, faisant trembler tout son corps, et quelque chose de flasque et grouillant tomba dans l'eau. Lucian se pencha à précipitamment pour voir, mais ne distingua qu'un bouillonnement effervescent, comme si la chose se dissolvait au contact de l'air. Il entendit un chuintement très aigu, le cri strident d'un rongeur qu'on écrase.

Puis le silence.

Elio respirait très vite, terrifié, ses mains accrochées aux bords de la cuvette comme elles l'avaient été aux bords du tabouret, tout à l'heure. Lucian mit un moment à se rendre compte qu'il plantait ses propres ongles dans ses épaules et devait lui faire mal. Il desserra son étreinte et vit avec une vague de soulagement qu'Elio désenflait aussi rapidement que la crise avait commencé.

« -- Qu'est-ce… Qu'est-ce que c'était ? Bafouilla Elio. Cette… Cette chose ?

-- Je… Je n'en ai aucune idée… Ryûk ? »

Ils se retournèrent vers le dieu de la mort. Celui-ci avait l'air proprement stupéfait. Il contempla les traits livides des jumeaux, le filet de vomi qui s'étirait du menton d'Elio à la cuvette, les cheveux trempés de sueur qui collaient au front de Lucian. Puis il leur répondit le plus simplement du monde :

« -- Je ne sais pas. »

Lucian savait repérer les mensonges.

Et pour une fois, le Shinigami était sincère.

Comme s'il avait été dit qu'ils ne pourraient pas se poser pour réfléchir un peu, ce fut cet instant que le téléphone portable d'Elio choisit pour sonner.

Durant les trois premières sonneries, aucun d'entre eux ne réagit. Ils étaient trop hébétés, Ryûk compris. Toutes ces émotions d'un coup, c'était éprouvant. Puis le dieu de la mort suggéra d'un ton faussement innocent :

« -- Allez savoir pourquoi, j'étais persuadé que vous attendiez un appel extrêmement important… »

Lucian poussa un cri qui ressemblait un peu à un glapissement, et dont il aurait eu honte s'il avait été dans une autre situation. Il sauta par-dessus les jambes de son frère, manqua de s'écrouler sur le sol, se cogna le bras à la poignée de la porte et parvint à se jeter sur le téléphone. Ses mains tremblaient tellement qu'il craignit un instant de rater l'appel parce qu'il n'aurait pas su appuyer sur le bouton « décrocher ». Finalement, il réussit à enclencher la touche et porta à toute allure le téléphone à son oreille :

« -- Allo ? Allo ? » Paniqua-t-il.

Pendant une folle seconde, il crut qu'il avait décroché trop tard, ou bien que c'était une blague de Guardian, ou un appel du livreur de pizza qui en avait marre des commandes intempestives d'Elio…

La voix synthétique de L lui donna l'impression de mourir de soulagement.

« -- A ce que je vois, vous n'avez pas commis la sottise de cacher ce téléphone loin de vous. »

La froideur de L lui donna un coup au cœur, le faisant passer du calme le plus intense à l'affolement. Elio arriva à son tour en trombe, jetant des regards d'animal aux abois un peu partout dans sa chambre.

« -- C'est L ? Dis-moi que c'est L ! Cria-t-il, les yeux exorbités.

-- Je vous serai reconnaissant de ne pas le crier sur tous les toits, répondit le détective, d'un timbre las.

-- Oui ! » Chuchota Lucian, levant le pouce.

Elio gémit et s'effondra à côté de lui, le fixant d'un air avide.

« -- Alors ? Réclama-t-il. Alors ? »

Il avait retrouvé toute son énergie, une vigueur que Lucian n'avait pas perçue depuis qu'ils avaient découvert le fichier de la mort.

« -- A qui ai-je à faire ? Interrogea L, de son ton monocorde. Luche ou El' ?

-- Luche, répondit-il d'un débit rapide. Nous commencions à penser que vous ne répondriez pas, ou que vous ne nous aviez pas crus ! Nous n'avons pas laissé le téléphone entre d'autres mains une seule seconde et…

-- Stop. »

Il s'arrêta net. Une vague de froid le submergeait peu à peu. Il s'était attendu à des paroles de réconfort, à des conseils, pas à ces intonations glaciales et distantes.

« -- Ne dites plus un mot, articula N. Ne répondez que quand je vous le demande, par le minimum, « oui » ou « non ». Nous sommes peut-être sur écoute. »

Lucian cessa de respirer. Elio, l'oreille collée au boitier du portable, l'imita.

« -- Je vais vous poser une série de questions, dit N. Premièrement : est-ce bien vous qui avez tué Alike Anderson ?

-- Oui, répondit Lucian, la bouche sèche.

-- Est-ce que vous avez utilisé le Death File plus d'une fois ?

-- Non.

-- A quelle date l'avez-vous trouvé ?

-- Le treize juin. »

Un moment de silence au bout du fil.

« -- Quel est le Shinigami attaché à votre Death File ? »

Lucian en eut le souffle coupé. Que N sache tant de choses à propos de cet objet, peut-être même plus qu'eux, était étrange à découvrir. Mais après tout, c'était lui qui avait résolu l'affaire Kira.

« -- Il s'appelle… (Lucian jeta un coup d'œil au Shinigami qui traversait justement le mur pour les rejoindre.) Ryûk. »

La personne au bout du fil prit une brusque inspiration.

« -- Bien sûr, murmura-t-il. Est-ce qu'il pourrait parler dans le combiné ? »

Elio haussa un sourcil.

« -- Vous ne pourrez pas l'entendre, objecta-t-il. Vous n'avez pas touché le Death File.

-- J'ai déjà dit, claqua la voix sèche, que je voulais que vous répondiez par oui ou par non, c'est tout ! Vous êtes peut-être mes successeurs, mais sur cette affaire, vous avez fait preuve d'une idiotie sans nom ! Cessez de multiplier les erreurs. »

L'expression soulagée d'Elio changea de nature. Elle était devenue empreinte d'une sorte de répulsion. Il se redressa et siffla :

« -- Nous ne sommes pas vos jouets, N. Si vous nous parlez comme ça…

-- N'essayez pas de me faire croire que deux gamins de douze ans peuvent quelque chose contre moi. Vous avez été si peu responsables que vous m'avez appelé au secours de la plus pitoyable des manières. Je sais qui vous êtes, je peux vous faire arrêter quand je le veux. »

Il était brûlant de mépris. Lucian sentit grandir en lui une envie de montrer les dents et de mordre.

« -- Mais vous nous avez crus, et vous avez répondu, intervint-il de la même voix implacable qu'il avait auparavant utilisée pour parler à Ryûk. Et NOUS possédons le Death File. NOUS en sommes les propriétaires. Admettons que nous ayons fait l'échange des yeux. Nous sommes au cœur de la Wammy's House. Nous pourrions tuer n'importe qui, et en quarante secondes, c'est votre empire qui tomberait. »

Elio frémit. Son bras collé au sien se couvrit de chair de poule. Lucian se força à ne pas réagir. S'ils cédaient une fois à N, ils céderaient pour toutes les autres. Autant frapper fort. Ils n'étaient pas que des clones.

L, ils le dépasseraient.

« --…Je vois. Comment avez-vous dit que vous vous appeliez, déjà ? »

Un changement d'intonation perceptible était apparu dans la voix de N. Une modulation concentrée.

« -- Luche et El'. »

Silence.

« -- Faites parler le dieu de la mort ! Se reprit finalement N, le débit de ses mots s'accélérant. Maintenant !

-- Mais je n'ai pas envie, râla Ryûk, trainant les pieds.

-- Tu vas venir ici, CONNARD DE SHINIGAMI ! »

La voix de Lucian, montée dans des aigus improbables, les fit tous sursauter. Le Shinigami fit une grimace surprise et s'avança vers eux.

« -- Ben dis donc, marmonna-t-il, lui jetant des regards fuyants, tu ne changes pas, toi…

-- Ryûk. »

La voix de N était parfaitement calme, et même fatiguée, comme s'il s'était attendu à ce que tout se passe ainsi. Le dieu esquissa un sourire dentu.

« -- Tiens donc, c'est le petit tout blanc ! Railla-t-il.

-- Ryûk, le monde des dieux de la mort est-il donc si ennuyeux que vous ne puissiez pas y rester… ? Oh et puis, peu importe. Luche ? El' ? »

Les jumeaux serrèrent plus fort le combiné entre leurs oreilles.

« -- Je commence à y voir un peu plus clair. Je vais organiser un déplacement, et vous allez me rejoindre au QG du SPK.

-- New-York ? S'éveilla Elio, émerveillé.

-- El', combien de fois devrais-je répéter que nous sommes peut-être sur écoute… ? »

Le garçon aux cheveux noirs se renfrogna. N reprit la parole.

« -- Ceci ne sera pas une excursion ou une période de vacances. Je veux vous voir en personne, ainsi que votre Shinigami, afin de discuter des détails de cette histoire. Et peut-être même, (Lucian put entendre un sourire dans la voix modifiée par ordinateur) que je demanderai votre avis sur une affaire… Fort intrigante. »

Les jumeaux échangèrent un regard exalté. Bien sûr, ils avaient toujours le poids énorme de leur meurtre sur le cœur, mais les choses prenaient soudain un tour beaucoup plus optimiste… Sans compter que travailler aux côtés de N, c'était le but de chaque orphelin ici.

« -- Et euh… Hésita Lucian. En ce qui concerne Alike Anderson… ? »

N réfléchit une poignée de secondes.

« -- Nous allons voir ça. Je ne peux vous reprocher d'avoir essayé le Death File. C'est la réaction normale d'à peu près n'importe quel être humain. »

Ses mots se durcirent.

« -- Ce qui ne l'est plus, en revanche, c'est de tuer alors qu'on a la certitude de son pouvoir. Recommencez une fois, et une seule, et je vous assure que je n'aurai aucun scrupule à vous faire passer sur la chaise électrique. »

Lucian eut envie de déglutir, mais décida de ne pas lui laisser le plaisir d'entendre sa peur. Il répondit d'une voix qu'il s'efforça de rendre assurée.

« -- Nous avons compris. Nous ne vous décevrons pas.

-- J'espère bien. Dans votre intérêt. »

La menace était claire.

« -- Je vais faire en sorte que vous partiez en pleine nuit, dans le courant de la semaine. Soyez prêts dès demain soir. En attendant, cachez le Death File dans un endroit sûr. Quelque part où personne ne va, et où vous puissiez le récupérer très vite. Le garder dans votre poche n'est pas ce qu'il y a de mieux.

-- Mais où pourrions-nous… ?

-- A vous de trouver. N'êtes-vous pas… Mes successeurs ? »

Sur ces mots empreints d'ironie, N raccrocha. Elio fronça les sourcils, s'adossa au lit et porta sa main à sa bouche pour mordiller son pouce. Lucian le regarda faire avec plaisir. Il était apaisé de le voir reprendre ses vieilles habitudes.

« -- Lucian… J'ai l'impression qu'il nous a testés, avoua Elio, plantant ses dents dans son doigt. Du début à la fin.

-- C'est aussi ce que je pense, acquiesça-t-il, posant sa joue sur le fouillis des couvertures parsemées de miettes de gâteaux. Je crois qu'il ne nous considère pas comme… Des enfants. Je crois qu'il nous voit comme des machines juste construites pour lui succéder. Et peu importe si ses tests nous cassent. Ce qui compte, c'est qu'on soit assez résistants. Il ne fait que vérifier si nous sommes à la hauteur. »

Cette constatation lui fit froid dans le dos. Elio tendit la main vers lui, caressa sa pommette, glissa ses doigts le long de sa joue, et attrapa son menton entre son index et son pouce pour qu'il le regarde. Il avait l'air perdu et peiné.

« -- Mais sommes-nous encore des enfants ? » Demanda-t-il tristement.

En guise de réponse, Lucian fit un sourire en coin. Il se retourna brusquement et, d'un coup sec, tira sur une des ailes de Ryûk. Le Shinigami poussa un hululement outré, et fit un bond en arrière en la massant.

« -- Mais ça va pas ?! »

Elio gloussa, alors que Lucian adressait au dieu un sourire moqueur et hautain, en passant avec délectation une de ses plumes noires sous son menton.

« -- Ça manquait à ma collection, susurra-t-il, un éclair de malice rougeâtre dans ses yeux d'ambre. Et c'est ta punition pour avoir été aussi insupportable… Méchant croquemitaine ! »

Elio éclata de rire et cogna son front contre le sien. Prenant à peine le temps de frotter leurs nez, Lucian se hâta de l'embrasser. Il se souvint que, lorsqu'ils étaient petits et qu'un bruit effrayant et nouveau les dérangeait (l'aspirateur, ou la perceuse que leur père ne savait pas utiliser convenablement), ils cherchaient mutuellement à sentir si l'autre avait peur, en collant leurs lèvres l'une contre l'autre. C'était un peu semblable.

Les yeux fermés, il se mit à respirer par la bouche dans celle de son jumeau. C'était aigre, amer, acide.

Mais la peur s'était en allée.

Ils se séparèrent apaisés, et le regard plus confiant. Puis Lucian écarta sa frange de son front, tournant et retournant la plume rêche entre ses doigts et s'amusant à frôler son visage avec.

« -- Bon… Où pourrions-nous cacher ce portable… » Réfléchit-il, déterminé.

Elio ouvrit la bouche avec enthousiasme, puis la referma en constatant que Lucian poussait un lourd soupir :

« -- Elio, à chaque fois que tu as eu une « idée de génie », ça s'est retourné contre nous. C'est non. »

Elio fit une adorable moue, la bouche en cœur.

« -- Elio. Ça ne marchera pas. »

Il fit larmoyer ses yeux à l'extrême, en geignant misérablement.

« -- Elio. »

Il battit frénétiquement des cils.

« --… »

(Et avec un bisou sur la joue… ?)

« -- Je te jure que si ça foire, je te tue, Elio. »

(…niark. Trop facile.)

« -- Il y a… La chambre de F. » Déclara finalement Elio.

Le mouvement de la plume cessa.

Bien sûr.

F, Free*, avait été le premier enfant à pouvoir prétendre à la place de successeur de N. Il était au même niveau, sinon plus haut, que ne l'avaient été ensuite Orion et Carlie. Il avait été amené à la Wammy's House très jeune, et était resté pendant des mois à la tête du classement.

Mais la pression était énorme, et le garçon n'était pas comme la plupart des génies qui remplissaient l'orphelinat : il aimait sortir, s'amuser, parler. Il ne construisait pas sa vie autour de son intelligence, et son but n'était pas de prendre la relève du détective. Il avait plus un faible pour les animaux que pour les enquêtes.

Au départ, la direction avait essayé la cajolerie, en lui fournissant de quoi assouvir sa passion. Sa chambre s'était peu à peu remplie d'aboiements et de coassements en tous genres, ainsi que d'odeurs peu ragoûtantes. On racontait même qu'il avait réussi à capturer une des fameuses souris-kangourous-violettes-et-génétiquement-modifiées-par-Mello-et-Matt.

Le garçon s'était alors d'avantage concentré sur ses animaux que sur ses études, arguant que c'était cela qui l'intéressait vraiment, et que si l'on continuait à vouloir l'obliger à rentrer dans un moule qui ne lui convenait pas, il ne ferait aucun effort pour ses examens. Son niveau avait drastiquement chuté et la direction lui avait retiré toutes ses bêtes. En réponse, le génie buté avait introduit dans la Wammy's House la nouvelle génération des fameuses souris, et il fallait savoir que celles-ci se reproduisaient à une vitesse endémique, et grandissaient au moins aussi rapidement. A la grande joie des orphelins, et à la grande dépression de leurs professeurs, ils avaient mis trois mois pour toutes les attraper.

A chaque brimade, F répondait par une nouvelle astuce, une chouette introduite par la cheminée (hommage à son amour des livres de J.K. Rowling), un nuage de sauterelles dans les tuyaux d'aérations, un piranha dans l'étang où tous allaient se tremper les pieds durant les grandes chaleurs, un perroquet dissimulé dans la salle des professeurs et qui leur avaient répété tous leurs petits secrets douteux, une invasion de termites dans le vieux théâtre en bois…

Les Superviseurs étaient passés au stade supérieur. Ils avaient enfermé F dans sa chambre, barreaux aux fenêtres, avec interdiction de sortir. On lui apportait ses repas et lui passait de quoi se laver et faire ses besoins. Il ne sortait jamais. Et au final, il en était devenu quasiment fou.

On l'entendait hurler la nuit et frapper contre les murs, se lamenter et proférer des malédictions, suppliant qu'on le laisse sortir, juste deux minutes, rien que deux petites minutes… Parfois il appelait sa famille, dans d'interminables et pitoyables litanies. Et un jour, sans explication, il s'était tu. Il était devenu l'ombre de la Wammy's, qui ne répondait plus aux petits mots d'encouragement que les orphelins lui passaient sous la porte. Il s'était remis à faire un travail impeccable.

Il aurait tout aussi bien pu être mort.

Lucian ne l'avait vu qu'une seule fois, à son arrivée à la Wammy's, et c'était à travers les barreaux de sa fenêtre, alors qu'il jouait dans le parc. Il gardait le souvenir brûlant de deux yeux noirs qui le fixaient sans ciller, ternis par sa captivité, emplis d'une angoisse sans nom.

Deux ans plus tard, le jour de ses quinze ans, F s'était enfui.

Sa fugue était restée légendaire, et elle était aujourd'hui presque autant racontée que celle de Beyond Birthday ou de Mihael Keehl. Si ces dernières s'étaient passées dans le calme et la discrétion la plus totale, et avaient par la suite été enjolivées par les innombrables récits, celle de F avait été pour le moins… Estomaquante.

Lorsqu'on avait été lui porter son petit-déjeuner au matin, on avait trouvé la base de ses barreaux fondue par un mélange de produits acides. Il y avait visiblement travaillé depuis longtemps, un, voire deux ans, avec les sauces dont on agrémentait ses repas et les restes de ses tubes à essais lorsqu'il travaillait la chimie. Puis les pieds de F marquaient la neige jusqu'à la lisière de la petite forêt qui bordait le parc… Et disparaissaient brusquement. Les arbres étaient trop loin pour qu'il ait pu y monter, et les traces trop légères pour qu'il ait fait un quelconque trajet à l'envers dans ses propres empreintes. La seule explication valable, c'était qu'on l'avait emmené par la voie des airs. Mais personne n'avait entendu le moindre bruit de moteur, d'hélice, ou quoi que ce soit d'autre.

Sa disparition restait un complet mystère.

Depuis, sa chambre était restée inutilisée. Elle était fermée à clef et le seul qui y entrait était Roger, quelques secondes par jour, pour poser une bougie allumée au bord de la fenêtre. Comme pour lui dire que, si jamais il lui prenait l'envie de revenir, cet endroit restait son foyer.

Mais ce qui concernait Lucian et Elio dans cette histoire, c'était que Roger interdisait farouchement son accès aux Superviseurs. Ceux-ci avaient déjà tenté de faire un moulage de la serrure pour fabriquer une clef, mais les orphelins ne manquaient pas de ressources, et avaient tout fait pour protéger ce lieu, symbole de l'oppression qu'ils exerçaient et des erreurs commises par le système. A chaque fois que l'un des hommes en noir posait la main sur cette porte, il était parcouru de violentes et mystérieuses décharges électriques, à moins que ce ne soit l'alarme à incendie qui ne se déclenche, des fumigènes dégoupillés automatiquement ou des liquides visqueux se répandant dans les canalisations. Preuve que la Wammy's House n'était peut-être pas si calme que ses professeurs s'évertuaient à le dire.

Bref, pour cacher le portable d'Elio, c'était l'endroit idéal.

Le problème étant qu'eux non-plus, ils ne possédaient pas la clef de la chambre.

« -- Et comment comptes-tu t'y prendre pour entrer là ? Demanda suspicieusement Lucian. Voler la clef à Roger ? Il s'en rendra compte si cela dure plus d'un jour, vu qu'il y pose une bougie toutes les vingt-quatre heures. Et nous avons besoin de pouvoir ouvrir la chambre quand nous le voulons, donc nous ne pourrons pas la lui rapporter après avoir caché le portable. Quand à faire un moulage de la serrure, je doute que les petits pièges posés par nos camarades sachent différencier les Superviseurs des orphelins. On se ferait électrocuter, ou quelque chose dans le genre… »

Elio hésita avant de lâcher :

« -- J'avais pensé à voler la clef pour quelques heures, puis à demander à Manus de nous en faire une copie. Comme ça, après, on pourra la reposer chez Roger et il ne s'en sera même pas aperçu. »

Manus* était un des seuls enfants de la Wammy's House dont la passion était une activité matérielle. Il occupait la plupart du temps la salle de technologie. Le bois, le fer, les soudures, les assemblages, tout cela n'avait pas de secret pour lui. Souvent, il ironisait que la lettre « M », comme « Matt », l'avait influencé. Cependant, à la différence de Mail Jeevas, la mécanique le laissait parfaitement indifférent, et il préférait l'architecture et les constructions toutes plus bizarres les unes que les autres. Il était aussi vraisemblablement l'auteur de la majorité des petits pièges qui repoussaient les Superviseurs loin de la chambre de F. En créer une clef représentait probablement pour lui une simple formalité.

L'idée d'Elio n'était pas mauvaise, mais Lucian en remarqua tout de suite les inconvénients. Les jumeaux fonctionnaient toujours comme cela : Elio était le créateur, il donnait les idées, et lui, plus terre à terre, il les perfectionnait.

« -- Pourquoi est-ce qu'il accepterait ? Demanda-t-il. Je ne vais pas t'apprendre quelque chose si je te dis que les autres… Ne nous aiment pas beaucoup. »

Elio haussa les épaules. Les autres et leur opinion effrayée, il s'en fichait comme de sa première tarte à la fraise. Tant que Lucian le laissait manger dans son lit, et se réfugier près de lui lorsqu'il faisait un cauchemar, il était content.

« -- Il me doit une dissertation très importante pour le Classement, l'informa-il. Comme je m'ennuyais, j'en avais écrites deux au lieu d'une, en argumentant pour les deux points de vue opposés. Et lui, il avait oubliée la sienne dans le broyeur de métal le matin où il devait la rendre. Elle est ressortie à l'état de petits cubes irrécupérables. »

Malgré que Manus ait quinze ans, presque seize, il était dans leur classe. Ou plutôt, ils étaient dans sa classe. Ce qui, sans surprise, le vexait un peu.

« -- Et c'était sur quoi, cette fameuse dissert ? S'amusa Lucian, chatouillant le cou de son frère avec la plume de Ryûk.

-- « Peut-on réclamer un droit à la différence » ? Gloussa Elio. Je lui ai donné celle qui disait « oui », bien entendu. »

Lucian éclata de rire et se mit à le chatouiller de plus belle, profitant de ce qu'il ne portait pas de tee-shirt pour atteindre son point faible : les côtes. Elio se débattit en se tortillant et en hurlant de rire, cherchant à se cacher sous les couvertures. Pour que le combat soit équitable, il arracha une plume à Ryûk, qui était justement en train de vérifier l'état de ses ailes. Le Shinigami glapit une nouvelle fois, bégayant d'indignation.

« -- Mais arrêtez, elles ne vous ont rien fait, mes plumes ! » Protesta-t-il.

Les jumeaux ne l'écoutèrent pas et Elio se mit en garde, brandissant la penne comme il l'aurait fait avec un fleuret. Lucian l'imita en prenant l'expression d'un chevalier prêt à en découdre dans un duel à mort, mais son effet fut singulièrement gâché par l'affaissement soudain de sa plume sur elle-même : trop malmenée, elle était complètement cassée en deux. Devant son air franchement dépité, Elio tomba du lit de rire. Lucian se mit à râler :

« -- Gnagnagna ! Il se croit drôle en plus ! C'est pas juste, d'abord : ma plume, je l'ai depuis tout à l'heure alors que la tienne, elle est toute neuve !

-- Je confirme ! » Grogna Ryûk dans son coin, traumatisé.

Elio riait tellement qu'il ne pouvait même plus tenir sur ses jambes et s'écroula par terre. Lucian attendit qu'il se calme en boudant, puis se pencha sur lui en ne gardant que le bas de son corps appuyé sur le matelas, en équilibre précaire. Il avait repris son sérieux en un clin d'œil.

« -- Il n'empêche, je n'aime pas l'idée d'introduire quelqu'un d'autre dans cette histoire. C'est déjà suffisamment difficile.

-- On ne lui demande pas grand-chose en comparaison du service que je lui ai apporté, souligna Elio. S'il n'avait pas rendu ce devoir, il aurait été renvoyé. Cela faisait sept fois que ça lui arrivait.

-- Tu es sûr qu'il ne va rien dire ? Insista Lucian, qui se sentait prêt à céder, mais ne voulait rien laisser au hasard.

-- Manus ? Jouer les commères ? » Ricana Elio.

Il était un des orphelins les plus discrets de la Wammy's. Toujours flegmatique et placide, un masque de protection contre les éclats de métal vissé sur le visage. Les seules personnes avec lesquelles il parlait, c'était Nape*, dont on n'avait jamais su avec certitude si c'était un garçon ou une fille, Orion et Carlie. Guardian, à la limite. Mais Guardian parlait un peu avec tout le monde. Ça ne comptait pas.

« -- Très bien, soupira Lucian. On va faire comme ça. Mais avant toute chose, il faut lui demander son avis. On aura l'air fin, s'il refuse, et qu'on a volé la clef pour rien.

-- Il n'est pas difficile à trouver, se réjouit Elio, sautant sur ses pieds. Il doit être fourré dans ses plans de constructions. »

Il trottina jusqu'à une petite commode où il rangeait tous ses rubans, ouvrit cinq tiroirs sans trouver ce qu'il cherchait, fouilla dans les nœuds et les pelotes colorées, puis en sortit enfin une longue lanière de velours noir, pour « faire l'agent-secret ».

Lucian sourit. Sourire mi-figue, mi-raisin. Un peu crispé, même.

Comment faisait-il ? Il y avait à peine une heure, il se sentait si mal, il faisait une crise de larmes et vomissait une sorte de bestiole répugnante… Et là, il avait retrouvé toute sa fraicheur et sa joie de vivre, comme si toutes ces épreuves n'étaient que des mauvais souvenirs.

Ce n'était pas normal.

Peut-être se sentait-il aussi un peu jaloux. Il aurait aimé pouvoir oublier, lui aussi.

« -- Tu viens ? »

Mais à la vue de son visage si ouvert, si confiant dans l'existence, et du ruban qu'il lui tendait pour les attacher, Lucian décida de repousser ses inquiétudes pour le moment. Il enroula le ruban noir, noir des yeux d'Elio, autour de son poignet, et courut avec lui dans les couloirs, pour semer Ryûk qui ronchonnait encore.

Comme un enfant.


How to use it :

Les Shinigamis ne se dégradent pas dans le Mü.


Note :

*Free signifie « Libre ». Je livre ici un exemple de ce que je peux faire de mieux en matière de dissimulation d'indices : j'avais déjà cité F, une fois, dans le tout premier chapitre. Soyez vigilants, très vigilants, chers lecteurs, il y a plein d'autres choses dissimulées comme ça …

*Manus : « Main » en latin.

*Nape : « Nuque » en anglais.


Ce chapitre est d'une importance cruciale, parce qu'il contient des éléments qui réapparaîtront dans plusieurs chapitres. Eléments vraiment décisifs pour l'intrigue.

(Prenez garde, la dernière fois que j'ai dit ça, c'était pour le prologue de The Storm, et personne n'y avait fait attention XD)

Je vous dis « à dans trois semaines », et bonne cogitation, mes adorables lecteurs !

Prochain chapitre : « Sang »

(Voui, c'est sinistre^^)