Voilà le chapitre 9...en retard je sais ^^ Et oui je plaide coupable pour le petit accès sadique qui m'a fait couper à cet endroit le chapitre précédent, mais que voulez vous. Il faut bien je mette un petit mini brin de suspens.
PS: les tueurs à gage qui m'ont été envoyés, sont à la cave, gentiment saucissonnés à l'image des pauvres victimes des bas de contention et des corsets.
Bonne lecture, j'espère.
Note de l'auteure: je me suis aperçue que j'avais oublié de mettre ma petite référence à la fin, erreur corrigée.
Chapitre IX
Petit début de rapprochement
POV Sherlock
John doit passer chez lui avant de venir à mon appart.
Estimation du trajet environ vingt minutes à pieds. Quarante donc, pour l'aller-retour.
Et quinze minutes supplémentaires jusqu'à chez moi.
Donc. Approximativement cinquante cinq minutes.
Cinquante cinq minutes d'attente. Plutôt long. Mais si je m'occupe ça passera vite.
Au départ je lui envois quelques sms, pour passer le temps, tout en lisant un bouquin.
Il me répond rapidement. Normal.
Les minutes passent. Passent.
Je me poste devant ma télé, zappant de chaînes en chaînes. Rien d'intéressant.
Je vais vérifier l'avancement de ma dernière expérience en cours. La température est stable, les haricots rouges sont à leur stade normal de décomposition, je monte la chaleur d'un cran.
Il ne répond plus à mes textos mais il ne devrait plus tarder maintenant. Dans dix minutes.
Je joue un morceau de violon, devant la fenêtre. Pas de John en vue.
J'en joue un second, le massacrant allègrement cette fois. Toujours pas de John.
Il veut l'abandonner ou quoi cet exposé ? J'en serais ravie, mais qu'il prévienne au moins.
Je tourne en rond, pose deux ou trois papiers sur la table pour faire bonne figure.
Mon portable vibre, je me précipite dessus, faisant tomber au passage les papiers précédemment « rangés ».
Mycroft. Dépité je ne lis même pas son message et lance mon portable sur le sofa où je le rejoins aussitôt de la même manière.
Je lis en diagonale les papiers qui s'étalent sur la table basse, farfouille pour trouver quelques détails que je connais parfaitement mais bon. Voulant attraper une autre feuille, ma main percute une des tour de Pise qui trône en plein milieu. Tout s'écroule évidement. Mais pas sur moi.
Pas grave, un peu plus un peu moins de bazar par terre...et puis c'est si ennuyeux de ranger.
Treizième texto sans réponse.
Je tente deux fois d'appeler John mais je tombe sur messagerie. Ça devient anormal.
Je me lance dans une campagne de harcèlement, laissant des messages de plus en plus acerbes.
Six appels manqués.
Dix minutes encore plus tard, il n'est toujours pas là et pas de réponse. Pourtant le dernier message que je viens de lui envoyer incite pleinement à la réplique.
Cinq minutes de plus.
Mais qu'est ce qu'il fabrique ! Cet idiot ! Il vient ou quoi ! Je tourne, tourne et retourne dans mon appartement en fulminant et rouspétant.
Deux tentatives d'appels échouent encore sur la boite vocal. J'en viens à insulter la voix synthétique.
Alors que je m'apprête à composer mon énième sms vengeur (le vingt-neuvième ), mon portable vibre de nouveau.
C'est John. Enfin.
Je décroche immédiatement.
« John ? Bon sang qu'est ce que tu fous ? Tu t'es perdu ? Pourquoi tu ne répondais pas ? »
Je laisse mon agacement pendre le dessus.
Il en met du temps à répondre ! Alors que je m'apprête à déverser toute mon irritation, j'entends un raclement de gorge.
Puis :
« Sherlock. »
Une voix râpeuse, rugueuse.
Douloureuse.
Méconnaissable.
L'irritation se volatilise aussitôt. Une angoisse sourde commence à pulser.
« John?! Qu'est ce qu'il s'est passé ? Pourquoi ta voix est comme ça ? »
« Viens »
Je suis déjà sur le pied de guerre, mon manteau enfilé en instantané tout en gardant le téléphone collé à l'oreille.
« Où ? Tu es où ? »
J'espère que ce n'est pas grave. J'espère que j'arriverais à temps. Il le faut.
Réponds ! Réponds ! Vite ! Tu es où bon sang, tu es où ?!
« Une petite rue qui coupe celle qui va à la fac. »
Sa voix est (encore plus) déchirée par une toux qui ne me dit rien de bon.
« J'arrive tout de suite . »
A moins qu'il ne soit subitement atteint d'une sévère bronchite...on dirait qu'il s'est fait étrangler.
Non.
N'y penses pas. N'y penses pas et cours.
J'aime courir. Je me sens vivant quand je cours.
Mais pas cette fois. Cette fois il n'y a que l'urgence qui talonne mes pas.
J'alterne course et marche rapide. Histoire de ne pas arriver essoufflé et bon à rien.
Je débouche enfin sur la rue qui mène (entre autre) à l'Université.
J'accélère. Rapide coup d'œil à chaque rue et ruelle transversale.
Vide.
Vide.
Vide.
Voiture qui se gare.
Vide.
Clochard.
Vide.
Poubelles renversées.
Vide.
Vi...à non. Il y a un sac. Un sac que j'ai vu de nombreuses fois. Le sac de John.
Je m'approche au pas de course, le souffle court. Où est-il ?
Et puis, derrière un renfoncement de mur, juste à côté du sac renversé, je le vois.
John. Peut être. Étendu en travers. De dos.
Plus je approche plus l'angoisse oppresse ma poitrine.
Je contourne la forme allongée à terre. Pour voir son visage.
Malgré moi, une exclamation m'échappe.
Suivit d'un flot de jurons fleuris que j'ignorais avoir enregistrés dans ma banque de données.
C'est John. John avec le visage tuméfié et …..-
Stop.
Stop.
On se calme. Garder la tête froide. Ce qui ne pose pas de problème habituellement. Mais là...
Bloquer. Je dois bloquer. Mettre de la distance.
Voilà. Le bouillonnement frénétique de l'inquiétude s'apaise dans mon ventre et dans mon cerveau.
Plus tard l'inquiétude. Tu seras stressé, inquiet, angoissé si tu veux. Mais plus tard. Plus tard.
Tout revient clair et ordonné dans ma tête.
Comme détaché de moi même, de la réalité, je m'accroupis et j'observe les dommages sur le corps présenté devant moi.
Lèvres fendues. Pommette gauche tuméfiée.
Du sang dans les cheveux : possible trauma crânien ou hémorragie cérébrale. Selon impact.
Phalanges complètement écorchées.
Sang sur le genoux gauche, pas le sien.
Pas d'autres plaies ouvertes en dehors de coupures superficielles.
Je palpe rapidement les côtes à travers le tissu, pas cassées à priori. Mais peut être fêlées.
Formation de bleus sur les régions visibles de la peau.
Possible hémorragie interne. Selon impacts.
Je sors mon portable et appelle les urgences d'une voix parfaitement calme et posée.
Et c'est alors que j'autorise l'angoisse à revenir.
Seulement maintenant.
Je m'assois aux côtés de John, toujours expédié dans les limbes. J'écarte précautionneusement les pans du col de sa veste, pour voir ce que j'ai soigneusement évité tout à l'heure.
De grandes marques bleuâtres, de part et d'autre de la gorge, enserrent la peau dorée.
Mon ventre, déjà mis à rude épreuve, se serre un peu plus.
Le combat qui y règne se déchaîne : colère et peur. L'une aussi brûlante que l'autre est glacée.
Mais aussi dévastatrice l'une que l'autre.
Je ne peux rien faire. Rien faire d'autre qu'attendre sagement l'ambulance qui met tellement de temps à arriver. Tellement de temps.
L'impuissance me tue. L'inactivité me tue. Le manque de contrôle me tue.
J'ai beaucoup de mal à m'empêcher de penser au fait que mon meilleur -et seul- ami est étendu par terre, le corps massacré, et que je ne peux absolument rien faire.
A part attendre.
Je farfouille dans le portable de John, je trouve les numéros de sa tante et de son oncle dans le répertoire. J'en compose un, le fixe de la maison, sur mon propre téléphone.
Ça décroche au bout de la troisième sonnerie.
« ….Allo ? » Une voix féminine. Maryline Watson j'imagine.
« Bonjour, Mme Watson. Je m'appelle Sherlock, je suis un ami de John. »
« Ah oui. Il nous as parlé de vous. Qu'y a-t-il ? Rien de grave j'espère? »
Avec mon meilleur ton de menteur je tente de la convaincre, souriant même, puisqu'il paraît que l'on peut entendre le sourire dans la voix.
« Un problème ? Non non pas du tout. John vous avertirez si c'était le cas. En fait je voulais simplement vous prévenir que j'invitais John à rester chez moi toute cette semaine. Ça ne vous dérange pas ? Il aurait lui même passé ce coup de téléphone mais il vient de s'endormir devant le film que l'on regardait. »
Mensonge éhonté. Heureusement qu'elle n'a aucun moyen de le deviner.
« Pendant une semaine ? Tu es sûr ? »
« Oui oui, pas de problème. C'est moi qui lui ai proposé. J'ai mon propre appartement. »
« Ah. Si John est d'accord, j'imagine que je ne peux pas refuser, n'est ce pas. »
Oui, le sourire s'entend dans la voix. Celui de Maryline Watson en tout cas.
Elle reprend, soucieuse cette fois.
« Mais...tu sais...John fait pas mal de cauchemars la nuit, cela risque de te gêner. »
« Non non. Ne vous inquiétez pas. Il me l'a dit déjà. »
« Vraiment ? » Elle semble agréablement surprise.
« Oui. Absolument. Et puis je dors assez mal la nuit en temps normal donc ça ne me gêne pas. »
« Vraiment ? Bon. Dans ce cas...c'est d'accord. Et Sherlock... ? »
« Oui ? »
« Je suis très contente que John ce soit trouvé un ami. Il est tellement secret, il nous dit si peu de choses. Si tu es là pour lui...c'est vraiment... bien. Merci. »
…...
« Je... . De rien. Au revoir Mme Watson. »
« Au revoir Sherlock. »
Oui. Définitivement oui. Les sourires s'entendent dans la voix. Celui de Maryline Watson était particulièrement large à l'instant.
Je n'arrive pas à me détendre mais, la gentillesse de la tante de John...c'est de famille apparemment. C'est quelque chose d'agréable.
Je m'assois en tailleur à même le sol.
Je sais qu'il ne faut jamais bouger un blessé...sauf sous certaines conditions. Je relève sa tête en la posant sur mes genoux croisés. Pour l'aider à respirer. Je me penche, ma joue effleure presque sa bouche.
Je sens le frémissement léger, presque imperceptible mais néanmoins présent, de son souffle sur ma peau. Un tantinet plus fort maintenant que je maintiens sa tête surélevée.
De son côté, ma main droite débarrasse un de ses poignets du tissu qui le rouvre. Je cherche le pouls. Inutile puisque la poitrine de John se soulève. Inutile. Mais je le fais quand même.
Rasséréné, par la pulsation rassurante qui bat sous mes doigts, je laisse ma main sur son poignet.
L'ambulance qui arrive finalement me trouve ainsi. La tête de John sur mes genoux, ma main sur la sienne, observant sa poitrine qui monte et qui descend de manière régulière.
De manière rassurante.
Je me concentre sur ce mouvement si semblable à la mer, ce mouvement de vie, pour tenir à distance l'angoisse. L'angoisse, cette créature ombrageuse qui rôde sous le lit des enfants et rampe dans l'esprit des plus grands. Ce monstre de la nuit qui me laboure le ventre avec l'insistance d'un démarcheur à domicile.
Je monte d'ans l'ambulance. John, toujours inconscient, est installé sur un brancard, tandis que les urgentistes l'examinent.
Je me tortille sur mon siège. Pas tellement inconfortable mais je suis assis depuis longtemps dessus.
J'entends que John se réveille. Il vient de subir une batterie d'examens. Scanner cérébral, radio, IRM etc.
Il va bientôt émerger de son anesthésie. Mais pas encore tout de suite.
Je me surprends à somnoler. Un timide rayon de soleil poudroit par la fenêtre. Dehors le froid est glacial malgré le ciel dégagé, tandis que dans la chambre de l'hôpital il règne une douce chaleur.
Je me lève, les muscles raidis, et j'approche du lit. Je m'accroupis près de la tête du lit.
Le visage de John est tellement détendu. Une expression qui est si rare chez lui. Je m'en rends compte. Il n'est jamais totalement décontracté. Sauf quand il dort d'un sommeil sans cauchemars.
Je ne sais si c'est la fatigue ou le soulagement, mais ma main bouge toute seule, un doigt longiligne trace sa voie sur la seule joue halée intacte.
Tout doucement.
Léger comme une plume.
Continuant son chemin éphémère sur la peau chaude.
Je suis plongé d'une sorte d'état second. Mon corps agit indépendamment de mon cerveau.
Biologiquement impossible. Mais jamais mon cerveau n'ordonnerait une chose pareille.
Devant l'absence de réaction du principal intéressé, la main devient plus téméraire. Elle s'attaque à l'autre pommette, contournant la zone abîmée par un bleu, suivant la courbure de la mâchoire.
Et puis, elle s'arrête. Hésite.
John ne réagis toujours pas.
Galvanisée, elle repart, mais plus lentement. Toute en délicatesse elle caresse le contour des lèvres. Elle survole vaporeusement le coin gauche tuméfié et fendu.
Mais elle est curieuse cette main, puisque cette main c'est la mienne. Alors elle y revient et explore.
Elle frôle la pulpe des lèvres, cette fois. Aérienne comme songe. Surprise par la texture veloutée.
Mes yeux suivent. Hypnotisés. Non par ma propre main, mais par ces lèvres à la peau étonnement tendre.
J'en dessine la forme des yeux. De mon index courbé.
Et puis ce n'est pas suffisant.
Il y a cette envie qui ne part pas. Qui se fait insistante.
Curiosité. Curiosité dévorante.
Sans m'en rendre compte, ou presque, je me penche en avant et effleure ses lèvres de miennes.
Un contact fugace. Peureux.
Rien de plus qu'un effleurement éthéré.
Pas désagréable du tout.
Je surprends soudain un tressaillement sur les paupières de John.
Je me jette en arrière et me précipite sur la chaise que j'ai quittée.
Il ouvre un œil. Le referme. Ouvre l'autre. Le referme aussi. Finalement il ouvre les deux d'un coup et les plissent aussitôt, agressé par la lumière.
Je mets à profit ses instants d'éblouissement pour retourner le livre que j'ai attrapé à l'envers dans la précipitation.
Quand il s'habitue, il me voit nonchalamment assis, tenant un épais volume à la main, tellement absorbé dans ma lecture que je ne l'ai pas vu se réveiller.
Finalement je fais mine de remarquer son réveil en jetant un coup d'œil par dessus mon ouvrage.
« Oh. Bonjour John. »
« 'lut. Quelle heure ? »
Sa voix est encore rappeuse comme du papier de verre, et visiblement douloureuse à extirper de la gorge. Il a besoin des infos essentielles. Je fais donc dans le concis.
« Quinze heure trente. Samedi. Hôpital. »
Il hoche la tête.
« Merci. »
J'ai envie de dire « J'ai eu peur » mais les mots restent bloqués quelque part entre mon palais et mon larynx. A la place je demande :
« Ça va ? »
Je lui arrache un sourire. Douloureux lui aussi, vu la légère contracture aux commissures.
« Connu pire. »
Je me doute. Mais lui ne s'en doute pas. Que je m'en doute.
Je passe aux questions qui fâchent.
« Qui t'as fais ça ? »
« Sais pas exactement. Quatre grands costaux. Tu me passes l'eau ? »
Je lui donne le verre d'eau qui avale comme un assoiffé.
« Quel genre ? »
« Sais pas trop. Bêtes. »
« Ce qui réduit considérablement le nombre de suspects, je fais avec un air moqueur, Vêtements ? »
« Sombres. Cheveux courts. »
« Signes particuliers ? »
« Y en a un qui a le nez de travers. Et un autre à qui j'ai péter les dents. »
« Rien d'autre ? »
« Non. »
« Pas de noms ? Réfléchis bien. »
Il se concentre. Se remémore la scène.
« Il y en a un qui s'appelle...Gary ou ...Bary. Je crois que j'ai entendu ça. »
Je cache ma déception sous un air impassible. Pas beaucoup d'indices. Mais je les trouverais. Ces fils de pute.
Un des médecins entre alors, blouse blanche et moumoute au vent. Il consulte le bloc à l'arrière du lit.
« Bonjour John. Enfin réveillé je vois. J'ai ici les résultats des examens que vous avez passé. »
Il sourit de toutes ses dents.
« Vous n'avez rien de spécial à part de bonnes contusions, quelques écorchures et une plaie à la tête. Vous êtes un chanceux. Même vos côtes sont intactes. Mais je vais tout de même vous garder en observation jusqu'à demain matin. Sait-on jamais. Bonne journée messieurs.»
Et hop, il repart comme il est venu. Je reprends la conversation où elle s'est arrêtée.
« Ah et ne t'inquiètes pas, j'ai dis à ta tante que tu restais chez moi une semaine. Le temps que tu sois un peu plus...présentable. »
Un soupir de soulagement intense lui échappe.
« Tu as réussi à la convaincre ? »
« ? Oui ? Rien de difficile. Elle acceptée facilement. »
Il fait les yeux ronds.
« Woooo. Faudra que tu me révèles ta technique secrète. »
« Laissez moi rentrer ! »
« Puisque je vous dis que les visites commencent dans vingt minutes ! »
« Et moi je ne cesse de vous répéter que je veux entrer maintenant ! »
« Vingt. Minutes. »
« Main-tenant. »
« Vous n'en avez pas marre de me harceler à chaque fois que vous venez ? »
« Vous n'avez qu'à changer de poste ou faire ce que je vous dis ! Alors dégagez le passage ! »
« Revenez dans vingt minutes. »
« Je comprends pourquoi il vous ont engagé. Vous faîtes un perroquet très agaçant dans le genre disque rayé. »
« Ahhhh je vais craquer ! »
« Et puis qui peut avoir l'idée de porter des crocs jaune canari, sérieusement ? Et vous vous faites des manucures alors que vous êtes infirmière ? On va a reléguée ici c'est ça. C'était soit être le sergent instructeur des visites soit trier les dossiers ?»
« Ahh je craque ! »
« Enfin. Mais craquez, craquez. Grand bien vous fasse. Et si vous craquez, ayez l'obligeance de craquer ailleurs que je puisse entrer dans cette foutue chambre ! »
« Pour la millième fois. Dans vingt minutes. »
« Maintenant. Il ne reste plus que quinze minutes. Allez, quinze minutes. Vous pouvez bien me laisser entrer pour quinze minutes.»
« Hors de question ! Attendez l'horaire d'ouverture.»
« N'importe quoi. Laissez moi entrer. »
« Mais vous êtes insupportable ! »
« Et vous vous êtes bouchée ! »
Une silhouette familière appairait dans un coin de couloir.
John qui se traîne tel un papy de quatre fois vingt ans.
« Sherlock. Il me semblait bien avoir entendu ta voix. D'ailleurs, fit-il en roulant des yeux, tout l'étage a dut vous entendre. Tu fais encore pleurer les infirmières ? »
« C'est la faute de cette gourdasse là. Elle voulait pas me laisser rentrer. Le vide entre ses deux oreilles est encore plus abyssales que ce que je ne croyais. Comment ça encore ? »
« Depuis deux jours que je suis là, tu n'arrêtes pas. Excusez le. » dit-il en s'adressant à infirmière. Elle fait la moue et part finalement.
« Allez John, qu'est ce que tu attends ? On y va. »
« Hein ? »
« Chez moi. »
« ? »
« Hier le docteur à dit : je vous garde observation jusqu'à demain matin. Voilà. Demain matin c'est maintenant. »
« Il n'est que sept heures trente ! »
« Ah non, tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! Tu vas bien. Tout va bien, alors bouges toi, on s'en va.»
« Quoi ? Mais hé attends ! Part pas si vite ! Je peux pas marcher rapidement moi ! »
Je m'arrête, le temps qu'il me rejoigne. Effectivement il possède actuellement la célérité d'un céleri scélérat déguisé en soupière.
« Y a le feu au lac ? »
« Tu ne veux pas partir vite de là ? »
« Si bien sûr. »
« Bon. Où est le problème alors ? J'aime pas les hôpitaux. Ça pue la mort et le désinfectant. Et en plus il faut attendre tout le temps. Pas le droit de bouger ni de rien faire d'intéressant. Tellement ennuyeux. Alors on y va ?
« D'accord. Je vais cherchez mes affaires. »
« Je reste là. Dépêche toi. »
Je jurais qu'un petit sourire vient de pointer sur ses lèvres.
A propos...
J'avoue que je suis perdu. Je ne comprends pas la motivation de mon comportement de la veille.
Pourquoi diable ai-je fais ça ?
Réaction sans doute imputable au soulagement de savoir que John allait bien.
Oui. L'inquiétude m'a détraqué le cerveau. Mais ça va mieux maintenant.
POV John.
Mon père me tient par la main. Il court presque dans les couloirs de l'hôpital, et me traîne derrière lui. Il ignore les regards qui s'accrochent à son dos.
Il arrive enfin devant le bureau de ma mère. Il entre sans frapper. La panique voudrait hurler dans sa voix, mais il la contient encore.
« Dehors c'est l'enfer. On ne peut pas rester ici. »
Ma mère soupire.
« Je sais mais on ne peut pas partir non plus. »
« Que veux-tu qu'on fasse alors ? Ces fanatiques vont venir nous chercher.»
« Pourquoi tu es venu. Je t'avais dis de rester à la maison. De surtout rester à la maison. »
Mon père saisit la main de sa femme dans la sienne.
« Je ne pouvais pas te laisser. Jamais je ne pourrais. Tu le sais bien. »
Douleur et tendresse se dispute le règne sur le visage doux de ma mère.
« Et John ? Il ne peut pas rester là. »
« Je sais. Mais je n'ai pas réussis à le laisser à la maison. Tu sais comme il peut être têtu. »
Un sourire tendre apparaît en même temps sur les lèvres des deux parents.
Puis la détermination prend le pas.
« Tu as raison. Il faut qu'on sorte d'ici tout de suite. »
La porte s'ouvre et une femme entre en catastrophe.
« Je suis venu vous prévenir. Vous ne pouvez plus sortir. Les talibans sont dans l'hôpital. Je...je suis..désolée. J'ai fais aussi vite que j'ai pu pour venir. Mais ils ont entendu parler de vous. Ils arrivent. »
La dernière phrase semble raisonner comme un tambour dans le silence qui vient d'abattre sa chape de plombs sur la pièce. « Ils arrivent. » « Ils arrivent. » « Ils arrivent. »
Les épaules basses, mes parents remercient la dame , qui repart aussitôt.
Contrairement à ce que l'on croit, beaucoup de bruits habitent le silence.
Le bruit de mon cœur qui bat à tout rompre. Le tic tac incessant de la pendule.
Tic. Tac. Tic. Tac.
Les regards qui hurlent à défaut des mots.
Et la force reprend le dessus. Cette force extraordinaire qui fait de ma mère la femme qu'elle est.
Cette force qui brûle dans ses yeux et irradie tout autour de son feu salvateur.
« Il faut qu'on se barricade. »
Nous bloquons la porte avec tout ce qui nous tombe sous la main. Étagère. Chaises. Il n'y a pas beaucoup de meubles dans la pièce.
Pourtant, elle ne veut pas qu'on touche au bureau.
Ils échangent un regard. Un regard grave. Je n'en saisis pas le sens. Pas tout de suite du moins.
Nous avons à peine terminé, que des bruits sourds ce font entendre contre la porte.
L'étagère vacille. Tremble. Les coups redoublent avec acharnement.
Mes parents se tournent vers moi. Le visage serein. Souriant.
« John. Tu dois te cacher sous le bureau. Et tu ne dois pas faire le moindre bruit. Tu promets ? »
Je comprends. Le bureau. Ils savaient que la porte ne tiendrait pas. Que ce ne serait pas suffisant. Ils savaient.
« Tu promets ? S'il te plaît. Promets. »
La gorge nouée je murmure un oui à peine audible.
« C'est bien. C'est bien mon fils. Vas-y.»
Ils m'embrassent à tour de rôle. Me serrent fort dans leurs bras.
Les « je t'aime » volent de partout.
Dans leurs yeux. Dans les miens.
Dans leurs mots. Dans les miens.
Dans leur sourire. Dans mes larmes.
Ma mère prononce encore une phrase.
La dernière.
« Tu es courageux, John. Ne t'inquiètes pas. Ça va aller...Après. Ça va aller.»
Ils me poussent sous le bureau. Ils se prennent ensuite la main et se postent en face de la porte qui s'ouvre. Mon père dépose en baiser sur leurs mains jointes et murmure une ultime preuve d'amour.
Je ne vois plus que le dos de mes parents à travers un interstice dans le bois.
L'étagère vibre de plus en plus fort. Et tombe.
Et la pièce se remplit brusquement d'un trop plein de bruits. Cris et insultes.
Les talibans ne me voit pas. Ne cherche pas à me voir.
J'entends des cliquetis secs.
Une exclamation.
Deux détonations.
Je plaque les deux mains sur ma bouche.
Mes parents s'écrasent sur le sol. Le dos coloré d'une tâche rouge qui s'étend toujours plus.
Sous mon bureau je pleurs sans un son jusqu'au départ des talibans et de leurs bottes qui claquent.
Alors seulement je sors de ma cachette.
Et reste à genoux sur le sol blanc.
Le sol blanc qui se fait dévorer par deux flaques écarlates.
Tout seul.
J'ai quatorze ans. Et je suis tout seul.
Et la pendule qui continue sans s'arrêter un seul instant. Cette odieuse pendule qui sature le silence. Comment peut elle encore tourner ?
Tic.
Tac.
Tic.
Tac.
Je me réveille en hurlant. Aussitôt je me redresse sur les coudes en soufflant profondément.
Soudain une lumière s'allume et je vois Sherlock qui arrive, les cheveux en bataille et les yeux rougis.
Ah oui. C'est vrai. Je suis chez lui. Sur son canapé.
Je me sens rougir. Non seulement il m'invite chez lui pour éviter que ma famille ne pose de questions gênantes mais en plus je le remercie en criant à -je consulte l'heure- à quatre heures du matin.
« Désolé. »
Je souffle, contrit.
Avec un grognement que je ne saurais interpréter à cette heure ci, il m'attrape par le poignet jusqu'à sa chambre.
« Allonges toi là et dors. »
Aimable comme une porte de prison.
Ne comprenant pas trop le pourquoi du comment j'obéis néanmoins et m'allonge sur un coin de son lit deux places.
Contrarier un Sherlock mal réveillé, de mauvaise humeur et qui plus est à quatre heures du matin n'est pas une excellente stratégie de survie.
Il se glisse dans le lit à son tour et atteint la lumière.
Je me tourne vers l'extérieur du lit. Dos à lui.
Je sais pertinemment que je ne trouverais pas le sommeil mais bon.
Soudain j'entends un soupir exaspéré et je sens son corps chaud se serrer contre le mien. Il enroule ses deux bras autour de mes épaules.
« Mmmais mais qu'est ce que tu fiches ? »
« Manœuvre de compression. Tu vas te sentir inconfortable au début mais après tu vas te détendre. »
« Manœuvre de quoi ? Ça sort d'où ce truc ?»
« De compression. Utilisée pour les autistes, notamment pour ceux atteints du syndrome d'Asperger. *Je sers. »
Et effectivement il sert. Manœuvre de compression. Ça porte bien son nom. Il m'écrase la cage thoracique des épaules à la taille.
« Et maintenant. Dors. »
Aimable. Encore une fois.
Au départ je ne ressens que la douleur cuisante provoquée par mes bleus. Ensuite la sensation inconfortable d'être « compressé ». Puis mes muscles se relâchent progressivement et le sommeil arrive.
La chaleur de Sherlock dans mon dos aidant sans doute, je me sens parfaitement bien.
Sherlock s'est déjà endormi, sans relâcher la pression (comment fait-il?), son souffle régulier me chatouille l'oreille.
Je sombre à mon tour, bercé et enveloppé d'un cocon de chaleur.
Aucun autre cauchemar ne vient troubler ma nuit. Ou ce qu'il en reste.
POV Sherlock
Je me réveille paresseusement. Pour une fois j'ai presque envie de me rendormir. Ce qui n'arrive jamais. Mais là, il fait tellement bon dans le lit.
Je combats néanmoins la langueur nuisible qui a envahit mes muscles.
Parce que dormir est déjà en soi une perte de temps. Alors se rendormir...
En ouvrant les yeux, je manque de m'étouffer.
Il se trouve que j'ai le visage carrément enfouit dans l'épaule de John, tandis que lui à placer le sien dans mon cou.
Durant la nuit nous nous sommes donc tournés inconsciemment face à face. Réflexe typique : s'approcher de la source de chaleur. Normal. Oui. Normal.
Mes mains sont toujours enroulées autour de sa taille. Sauf. Sauf que les mains de John se sont déplacées autour de la mienne.
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C'est donc pour cela que j'avais chaud.
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J'espère que John ne va pas se réveiller.
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Ce serait assez gênant.
Je jette un coup d'œil au réveil. Il va sonner dans dix minutes. Ce sale traître.
Je vais devoir m'extirper avant.
Je commence a dénouer mes mains en douceur. En douceur.
Mission accomplie.
Le plus dur, démêler mes jambes sans le sortir de son sommeil.
Après cinq bonnes minutes de tortillements indignes je réussi à me libérer.
Ne suis-je pas génial ?
Je me rends vers la table, attendant gentiment que le réveil déverse son boucan dans les oreilles John.
Je guette. Cela ne devrait plus trop tarder maintenant...
Une fanfare version trompettes-clairenettes-et-tambours se met à brailler dans ma chambre.
Par dessus le vacarme j'entends un glapissement agressé et un bam sonore.
Je m'élance vers ma chambre.
Je trouve John étendu sur le sol, la couette enroulée autour des jambes. Sans doute a-t-il sursauté, en pleine panique, s'est pris les pieds dans la couette en se levant brusquement et ensuite...la chute.
Je camoufle un sourire en l'aidant à se lever.
Sourire qui fond comme neige au soleil quand j'aperçois les marques imprimées en violacé sur sa gorge.
.
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Je vais devoir lui prêter une écharpe.
Il sirote son thé. J'ai bu le mien depuis longtemps.
Mes pensées vagabondes. Et elles s'attardent toujours sur les détails.
Je ne me reconnais plus en ce moment je fais des choses très inhabituelles. Céder à des impulsions est justement tout le contraire de mon comportement hebdomadaire.
Comme par exemple en ce moment même. J'ai beau me répéter que j'ai les yeux dans le vague, n'empêche qu'ils sont braqués sur la tasse de thé de John. Enfin sa tasse au sens large...
Je détourne le regard. Mais je dois bien m'avouer que quand je repense à ce moment dans la chambre d'hôpital, j'ai envie de réitérer l'expérience.
Mais il est temps de partir nous allons être en retard, et vu la vitesse à laquelle marche John en ce moment...
Sans compter qu'une petite conversation avec Anderson s'impose, j'ai deux trois choses à vérifier.
Mais quand je dis conversation je m'égare. Sans doute devrais-je plutôt parler de "monologue brillant interrompu aléatoirement par les propos vaseux d'un bouffon aussi élaboré que la fange dont il tire ses grognements bestiaux. Le tout saupoudré d'insultes de part et d'autre." Sauf que le temps du saupoudrage est terminé, pour ma part.
Il est temps...quelle est l'expression déjà ? Ah oui. De "tailler dans le vif."
* Le syndrome d'Asperger est une forme d'autisme caractérisée entre autre par une maladresse physique, une utilisation atypique du langage, un manque de communication non verbale, une diminution de l'empathie avec leurs pairs. Le psychologue Howard Buten et son équipe s'inspirant de la "machine à câlins" (squeezing Machine) ont développé un type de massage à quatre mains à base de compressions : d'abord les orteils puis la plante des pieds, les talons, les chevilles, les mollets, les cuisses. Puis le torse-dos, épaules et taille en exerçant une forte pression sur la cage thoracique des épaules à la taille, ce qui permettrait de détendre les muscles. Selon moi, Sherlock n'est pas atteint de ce syndrome dans cette fic (avant que vous ne me faisiez la remarque) mais il aurait très bien pu être soupçonné de l'avoir par contre, ce qui explique sa connaissance du massage par compression.
Une petite review ? (je n'ai assommé personne avec mes explications à rallonge ?)
