« Monsieur Suzuki, puis-je vous parler une minute ? »
Suzuki acquiesce et sort de la chambre avec moi. Nous nous dirigeons dans une salle de soin vide et il s'installe sur le lit. Je prends place sur une chaise et je commence :
« Monsieur Suzuki, avec tout le respect que je vous dois, cela ne peut plus durer. Voyez-vous, vous vous laissez mourir de faim et vous ne prononcez aucun mot. Ce n'est pas bon pour vous et pour votre entourage. Monsieur Matsumoto ne se souvient pas de l'accident et il ne comprend pas votre rejet brutal. Il se laisse donc dépérir lui aussi. Soit vous vous bougez, soit je devrais utiliser la force. Monsieur Matsumoto a besoin de reprendre des forces et en agissant ainsi, vous l'en empêchez. Et il en va de-même pour vous. Vous avez bien failli mourir et vous avez été opéré en urgence. Ne croyez-vous pas cela est suffisant ? »
Je soupire face au manque de réaction de mon patient et reprends :
« Je vais changer votre pansement. »
Alors que je désinfecte les points de suture sur le crâne de Suzuki, j'entends sa voix grave murmurer :
« Je m'en veux tellement ... Takanori ne mérite pas cela ... sa voix ... elle était tout pour moi ... son rire ... je ne l'entendrai plus ... il ne me dira plus « je t'aime » comme avant ... lorsqu'il ... se souviendra de l'accident ... il … il m'en voudra ... et ... il me rejettera ... je l'aime tellement vous savez ... je ne veux pas le perdre ... j'ai cru qu'il allait mourir … tout ce sang … et ses yeux ... ils étaient fermés … il ne répondait pas à mon appel ... ce qu'il lui arrive ... c'est de ma faute … »
J'entends un sanglot étouffer et je murmure :
« Après toutes les années que vous avez vécu ensemble et que vous avez partagé votre amour, je pense qu'il a besoin de vous malgré tout. Il vous aime. Il vous aime énormément. Il vous en voudra, certes, mais il ne voudra pas que vous partiez et que vous pleuriez ainsi. Il voudra que vous soyez là pour le soutenir et l'aider à avancer. Une épreuve comme celle-ci est difficile à surmonter. Mais grâce à votre amour et à votre présence, il pourra défier le monde avec le sourire. Je ne dis pas que la vie sera facile après votre accident, mais il va falloir que vous avanciez, tous les deux main dans la main. Vous vous aimez sincèrement et rien ne pourra détruire cet amour. »
Suzuki me regarde dans les yeux et je vois dans ses yeux baignés de larmes une peur immense.
« N'ayez pas peur de demain. Vivez au jour le jour. Avec votre petit ami.
-Comment savez-vous que Takanori et moi sommes ensemble depuis longtemps ?
-Je vous connais depuis le collège pour dire vrai. »
Je lui offre un petit sourire d'excuse et ses yeux s'ouvrent en grand.
« Vraiment ?
-Oui.
-Comment vous appelez-vous ?
-Yuuki Takia.
-On était au lycée ensemble, non ?
-C'est exact.
-Ça alors … mais attendez ...
-Je ne veux pas parler de ma dernière année de lycée. Retournons dans votre chambre. »
Je me redresse brusquement et je sens une main sur mon avant-bras.
« Il n'y a que lui qui a oublié. Mais il ne tient qu'à vous de lui rappeler. »
Après avoir raccompagné Suzuki à sa chambre, je me dirige au bureau des admissions et je prends le téléphone. Je compose le numéro de portable de ma fille et j'attends. Elle finit par décrocher :
« Allo ?
-Sayuri, c'est moi.
-Oh, Maman. Que puis-je pour toi ?
-Je suis de garde ce soir.
-Normalement ...
-Oui, mais j'me suis mise de garde pour pouvoir t'accompagner demain à ton concert. Viens demain matin à l'hôpital, on ira directement à la salle de concert.
-Je croyais que tu ne voulais pas en entendre parler …
-J'ai changé d'avis. Je t'expliquerai tout plus tard.
-Bien. A plus tard alors.
-A plus tard. »
Je sais que Sayuri voudra être à la salle de concert très tôt, voilà pourquoi je passe chez moi pour prendre des vêtements. Je retourne à l'hôpital et les mets dans mon cassier.
La nuit passe lentement et mes patients sont tous très calme. Je me permets donc une heure ou deux de sommeil avant de reprendre du service.
Les heures passent et le moment de plier bagages arrive. Je file prendre une douche rapide et je m'habille dans les vestiaires des médecins.
J'enfile un jean noir et un t-shirt rouge, le tout surplombé d'une veste noire. J'enfile une paire de basket et attache mes cheveux à l'aide d'un élastique.
Un raclement de gorge me faire me retourner vers la porte et mon cœur semble rater quelques battements.
Il est là. Et il me regarde.
« Docteur, puis-je vous parler une minute ? »
