Rating : K
Genre : Général, épistolaire.
Disclaimer : L'univers et les personnages de One Piece appartiennent à Eiichiro Oda.
Résumé : Il est temps que le masque tombe (Usopp, Sogeking).
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Note : Ce texte est inspiré du thème « Promesse », donné lors de la 95ème Nuit du Fof, le 2 Mars 2018. Oui, ça va faire quatre mois que cet OS traîne dans mes tiroirs. Bloquée après une dizaine de lignes. Une récente nuit d'insomnie m'a finalement permis d'en venir à bout. Comme quoi, ne pas dormir à parfois du bon !
Cher Sogeking
Cher Sogeking,
Le jeune homme s'immobilise, le stylo suspendu au dessus de la feuille blanche, les yeux fixés sur ces deux mots qui n'ont pas de sens. L'encre noire goutte et forme une tâche baveuse sur le papier. Il lâche le stylo, et d'un geste agacé froisse le document, puis le jette violemment par terre. Il se lève d'un bond et entame des cents pas frénétiques dans la petite chambre d'hôtel. Il fait craquer les articulations de ses doigts, une à une, fébrile et agité. Un tic nerveux déforme sa bouche et il marmonne tout bas avec une frustration galopante.
Il prend une longue et profonde inspiration, cherche au fond de lui la force de faire ce qui doit être fait.
Il reprend place au bureau.
Cher Sogeking.
Écrire cette lettre est sans aucun doute absurde. Tu n'existes pas. Tu n'es pas réel. Je t'ai inventé de toutes pièces, comme tant d'autres histoires, comme tant d'autres mensonges. Cela me vient avec une telle facilité aujourd'hui, une telle habitude que je n'y pense même plus. Que je ne pense même plus aux conséquences. Voilà plus de deux ans que tu me suis comme mon ombre, à la fois protectrice et étouffante.
Le stylo se fige, et le jeune homme regarde bêtement les lettres tracées sur la blancheur du papier.
C'est n'importe quoi.
Rageusement, il roule la feuille en boule compacte et la balance au sol. Assis sur sa chaise, il réfléchit. Sa jambe tressaute contre le pied du meuble, et du bout des doigts il fait danser son stylo-plume dont l'extrémité heurte en rythme la surface plane du bureau. Il se mordille nerveusement la lèvre alors que les pensées s'agitent et s'enchevêtrent dans sa tête.
Il ne sait pas comment les ordonner.
Cher Sogeking,
Je suis sans doute fou d'écrire cette lettre, mais j'ai ce besoin, qui vient du fond des tripes, d'exprimer les choses, de quelque manière que ce soit. Parler à voix haute alors que je suis seul dans notre chambre d'hôtel me fait trop bizarre. Et j'ose encore moins m'adresser au masque jaune que je trimballe dans mon sac depuis si longtemps. Alors écrire est sans doute le moyen le moins dérangeant de dire ce que j'ai à dire. Les mots sont là, ils dansent autour de moi mais je ne parviens pas à les saisir.
Ils m'échappent comme des serpents d'eau douce, glissent entre mes doigts comme des billes, s'évaporent à mon contact comme de la fumée...
Il s'interrompt un instant, bien trop conscient de s'égarer, d'éviter le sujet principal.
Il doit revenir à l'essentiel.
Vite, tant qu'il arrive encore à écrire.
Mais voilà les faits : tu m'as aidé lorsque j'avais le plus besoin de toi. Même après deux ans, le souvenir d'Enies Lobby est encore vif dans ma mémoire. Je ne sais quelle part de lâcheté, quelle part de honte, et quelle part de fierté m'ont poussé à te créer. Des sentiments contradictoires qui ont donné naissance à un héros idyllique. Tu as pris ma place quand je n'avais pas le courage d'agir. Tu as pris ma place lorsque j'avais trop honte pour me tenir face à mes amis trahis. Incapable de ravaler mon orgueil et de reconnaître mes fautes, je me suis fait passé pour un autre, plus grand, plus courageux, plus héroïque.
Tu es celui que j'aurais voulu être. Celui que j'ai toujours voulu être.
Le jeune homme s'arrête, le souffle court, comme s'il venait de courir un marathon et non d'écrire une poignée de lignes.
C'est la première fois qu'il concrétise vraiment cette pensée. Elle l'habite depuis longtemps, mais jamais encore il ne l'avait formulé avec autant de précision. Le cœur au bord des lèvres, il resserre les doigts sur son stylo.
Ne pas perdre le fil.
Continuer sur sa lancée.
Tu m'as aidé à devenir plus fort.
Plus que cela, tu m'as permis de découvrir ma véritable force. Les souvenirs me semblent flous, aujourd'hui, alors que je repense à ces tirs improbables effectués depuis le sommet de la Tour de la Justice, pour délivrer les précieuses clefs à nos compagnons prisonniers du Pont de l'Hésitation. Quand je raconte ces évènements autour de moi, je me plais à rajouter des détails croustillants et du suspens en veux-tu-en-voilà, de façon à en faire une belle et bonne histoire. Kaya a toujours aimé les belles histoires. Mais en vérité je me souviens à peine de ces instants solitaires en haut de la Tour, de ces secondes victorieuses et décisives.
La seule chose que je garde véritablement en mémoire, c'est la sensation de force, de toute puissance et de pleine confiance qui habitait chaque fibre de mon corps. Une assurance qui n'était pas la mienne, et qui en même temps, ne pouvait être à personne d'autre que moi. Seule une poignée de mes plus proches amis savent que je me cachais sous le masque, mais cette victoire qui t'a été attribuée, Sogeking, je la revendique mienne.
Et il ne s'agit pas là d'une de mes histoires, d'une honnête blague ou d'un pieux mensonge. C'est la vérité, pure et simple, entière, que j'ai fa
- Usopp'n !
Le jeune homme sursaute violemment, le stylo lui échappe et répand une large traînée d'encre noire sur la lettre tout juste écrite.
- J'ai trouvé de quoi faire une soupe de panais pour ce soir ! s'exclame avec enthousiasme Héraclès en brandissant un panier de provisions.
- Je t'avais demandé de me laisser seul ! râle le tireur en cachant précipitamment sa lettre sous le bric-à-brac qui encombre le bureau. Tu ne devais pas aller cacher les insectes géants ? On ne doit pas se faire repérer avant d'arriver à Shabondy !
Son ami et mentor commence alors une longue explication, avec de fastidieux détails sensationnels et beaucoup trop de poses 'héroïques' où le guerrier de Boïng bombe le torse et clame son nom. Très vite, le jeune homme coupe court à cette histoire qu'il aurait sans doute apprécié dans d'autres circonstances. Mais là, ce n'est pas le moment. Coupant sèchement la parole à son maître, il le pousse vers la sortie et s'enferme à double-tour.
Une part de lui se sent coupable de le laisser dehors, dans le froid de cette île hivernale, alors qu'ils se partagent cette chambre d'hôtel. Mais il a besoin d'être seul. Et il doit arriver au bout de ce qu'il a entreprit.
Le jeune homme revient au bureau et constate avec effarement qu'il a renversé dans sa précipitation la bouteille d'encre. Sa lettre baigne dans une mare noire, qui a avalé chacun des mots durement écrits. Un cri blessé lui échappe alors qu'il tente désespérément de rattraper les dégâts. En vain, la feuille reste illisible et il a mis de l'encre partout.
Dépité, il jette la lettre fichue dans la corbeille et nettoie maladroitement le bureau.
Une autre page blanche devant lui.
Doit-il tout recommencer ? Il ne se rappelle même plus de ce qu'il a écrit. Les mots se sont couchés sur le papier, tous seuls, sans qu'il n'y réfléchisse vraiment. Il ne pourra jamais le refaire.
Pourtant, il lui reste tant de choses à dire.
Des pensées abstraites, confuses, qui agacent son cerveau et brûlent sous sa peau. Comment peut-il être à ce point préoccupé par une chose qu'il ne parvient même pas à définir ? À formuler ? L'idée fourmille depuis si longtemps sous son crâne, comme une tumeur maligne ou une migraine trop tenace. Il doit l'expulser, la faire jaillir de son esprit embrumé pour s'en débarrasser. Dans quelques jours, il retrouvera ses nakamas. Cela ne peut plus attendre.
Presque sans y penser, il reprend son stylo-plume et dépose son âme sur le papier.
Sogeking,
Tu es né de ma peur, tu as porté mon courage comme un étendard, tu as soufflé sur mes rêves pour leur donner vie et tu as vécu dans mon ombre à chaque instant, chaque seconde depuis Enies Lobby. J'ai gardé ton masque à mes côtés, l'ai porté à quelques reprises, lorsque j'avais besoin de ta clairvoyance pour avancer et vaincre.
Mais après deux ans à survivre dans une jungle infernale où « la loi du plus fort » fait office d'enfantillage face aux dangers que représentent les Boïngs, je n'ai plus besoin de toi, de ton courage, de ta force. J'ai mes propres atouts, et peut-être, sans doute même, ne suffiront-ils pas pour tout ce qui m'attend dans le Nouveau Monde. Mais qu'importe, j'aurais de précieux camarades à mes côtés dans cette aventure. Je ne veux plus dépendre de toi de crainte de les décevoir. À partir d'aujourd'hui, je ne dépendrais plus que de moi-même, et dans le pire des cas, d'eux.
Alors je te dis Adieu, Sogeking. Je garderai en mémoire tes inoubliables exploits et perpétuerai ta légende. Car ton histoire, c'est aussi la mienne, et à présent, c'est moi qui la vivrai pour nous deux.
Héroïquement,
Usopp.
La pointe du stylo achève le dernier point, et il sent un poids conséquent disparaître de ses épaules. Il inspire une grande bouffée d'oxygène, se sent plus vivant que jamais.
Le jeune homme ne regarde même pas les mots qu'il vient de tracer, il n'a pas besoin de se relire. Avec un éveil qui lui semble nouveau et libérateur, il fouille dans son sac et en sort le vieux masque jaune. Du bout des doigts, il suit les lignes bleues du motif, et caresse la fissure du pic gauche, rafistolé à la va-vite avec du sparadrap. De multiples fêlures parcourent le bois et la peinture s'écaille en plus d'un endroit. Il en a vu, des choses, à travers ce masque coloré.
Serein, il s'avance vers le feu de cheminée qui ronronne au fond de la chambre. Les flambées sont quotidiennes sur cette île hivernale de GrandLine. Alors, d'un geste calme et posé, il approche le masque jaune et la lettre soigneusement pliée des flammes crépitantes.
Mais à la dernière seconde, il s'immobilise.
Le jeune homme hésite, se mord distraitement la lèvre, puis revient d'un grand pas vers le bureau. Il récupère le stylo-plume et rajoute une ligne :
PS : Je garde la cape, en souvenir.
Satisfait, il replie soigneusement la lettre, la colle a l'intérieur du masque et dépose le tout dans la cheminée. Les flammes crachotent maladroitement, puis s'avivent soudain alors qu'elles dévorent le visage du super-héros. Le bois craque sous l'effet de la chaleur, comme pour dire « au revoir ». Le foyer tousse et expulse une fumée noire, bûcher funéraire pour le plus grand des guerriers.
Le jeune homme se redresse.
S'en est fini de Sogeking.
Usopp n'a plus besoin de lui pour être brave.
