Chapitre 8

Si Sumiko Kobayashi gardait la tête légèrement inclinée face à son supérieur hiérarchique, ce n'était pas seulement par politesse, ni même pour lui présenter ses excuses pour l'incompétence dont elle avait fait preuve. Non, c'était avant tout pour dissimuler le trouble qui la poussait à agripper fermement l'une de ses mains avec les doigts de l'autre.

Elle avait cru que sa pire faute professionnelle était définitivement derrière elle, et voilà que le temps venait de faire une boucle complète sur lui-même, pour la placer devant la même situation.

Bien sûr, une petite voix ne cessait de lui murmurer que ce n'était pas de sa faute, cette fois, faisant écho aux paroles du professeur Ohata.

Après tout, elle se trouvait dans la salle des professeurs lorsque la bagarre avait éclaté, cela aurait été difficile pour elle de rejoindre les lieux du crime à temps pour séparer les deux belligérants, avant que l'un d'eux ne finisse à l'infirmerie. Ce n'était pas un enfant turbulent qui avait tout déclenché, bien au contraire, c'était l'élève la plus calme et la plus studieuse qu'elle avait jamais rencontré depuis le début de sa carrière. Il n'y avait eu aucun signe avant-coureur lui signalant qu'il valait mieux garder les yeux sur cette petite métisse…Aucun…ou si peu…

Et comme on pouvait s'y attendre, la petite voix était loin de rencontrer un écho favorable dans l'esprit de l'enseignante.

On le lui avait répété au cours de sa formation pourtant, les enfants qui lui poseraient problèmes ne seraient pas forcément les garçons qui jouaient les petits durs. La vie de ses élèves ne se limitait pas à cette école, ils avaient aussi des familles, des familles qui n'étaient pas toujours harmonieuses, le cercle de leurs connaissances en dehors de cette famille ne se limitait pas à leurs camarades de classe, ni même aux enfants de leur âge, cela pouvait aussi inclure des individus peu recommandables qui restaient dans l'ombre à guetter leur proie, se rapprochant ensuite d'elle avec un sourire rassurant, pour mieux l'entraîner dans un endroit où il n'y aurait aucun parent et aucun professeur pour l'aider ou entendre ses appels au secours…

Le genre de chose qui laissaient des traces chez ceux qui les subissait, le genre de chose qui pouvaient remonter brusquement à la surface, au moment où on s'y attendait le moins, et devant des spectateurs impuissants qui étaient tétanisés par un drame dont ils ne voyaient que le fatal dénouement, un dénouement qu'ils auraient pu anticiper s'ils avaient fait preuve d'observation.

Un sourire ironique plissa les lèvres de Sumiko. Elle se prétendait enseignante, elle s'était même prétendue détective auprès de certains de ses élèves, et pourtant, elle n'avait rien vu.

Trouvant la force de se retourner vers les deux enfants qui avaient pénétré dans la pièce, jetant un froid et soulevant un voile de silence, elle observa la petite métisse qui agrippait discrètement la main de son camarade.

Lorsqu'elle l'avait contemplé pour la toute première fois, le jour où elle l'avait présenté à ses nouveaux camarades de classe, Sumiko avait été troublée, troublée par cette élève distante et taciturne qui paraissait un peu trop mature pour ses sept ans, mais l'enseignante avait mis cela sur le compte de la timidité de l'élève faisant ses premiers pas dans une nouvelle école où elle était encerclée par une multitude d'inconnus.

Au cours des mois suivants, la réalité s'était accordée merveilleusement bien avec l'optimisme du professeur Kobayashi. Haibara s'était intégrée à sa petite bande de détectives en herbe dès son premier jour de classe. Malgré sa tendance à s'isoler, elle se retrouvait rarement seule, en tout cas plus de quelques minutes, avant que trois petits garçons et une fillette ne l'accostent, séparément ou en groupe.

Lors de cette interview qui avait tourné au drame, lorsqu'un journaliste avait fait place à un cadavre, Sumiko avait pu observer la métisse, et c'était indiscutablement une lueur d'intérêt qui brillait dans ses yeux quand elle était auprès de Conan et ses assistants.

Quelques semaines plus tard, l'histoire s'était répétée et il avait fallu accueillir deux nouveaux élèves, le professeur Kobayashi avait mis en place un mystère à résoudre pour les aider à s'intégrer, et Haibara avait largement contribué à la réussite de cette petite machination.

Cette métisse s'était complètement intégrée à son nouvelle environnement, ce n'était plus une étrangère dont il fallait briser l'isolement et la solitude, alors pourquoi ?

Le coup de théâtre qui venait de survenir dans son quotidien semblait dépourvu de toute logique dans l'esprit de l'enseignante, et pourtant…

Pourtant, il y en avait eu de ces moments, il y en avait eu beaucoup, beaucoup trop ou si peu selon la perspective qu'on adoptait. Ces moments où ce n'était plus de l'ennui qui se reflétait dans les yeux de la seule élève susceptible de concurrencer Conan, ces moments où une enseignante, les bras chargé de copies, surprenait une de ses élèves dans un couloir, en train de s'appuyer sur un mur pour fixer une fenêtre d'un regard… Un regard qui n'était pas absent, non, vide était un mot plus approprié.

Bien sûr, Sumiko n'avait pas manqué de poser des questions à cette fillette taciturne, tout comme elle n'avait pas manqué de lui rappeler que le rôle d'un professeur ne se limitait pas à apprendre quelque chose à ses élèves, que c'était aussi leur devoir de les écouter, et si besoin était, de les aider.

Et à chaque fois, Haibara avait haussé les sourcils avant de fermer les yeux et d'adresser un sourire à son professeur, en lui murmurant qu'elle n'avait aucun problème et qu'il ne fallait pas s'inquiéter outre mesure.

Sumiko s'était senti honteuse sur le coup, s'imaginant qu'elle poussait la conscience professionnelle jusqu'à la paranoïa, et essayant de se convaincre que le dévouement à ses élèves avait des limites. Des limites qu'on dépassait dès l'instant où on leur imaginait des problèmes pour se donner par avance le plaisir de les résoudre.

Elle avait préféré se focaliser sur le positif, cela l'avait poussé à ignorer le négatif.

Un toussotement brisa le silence, poussant un directeur d'école maternelle et deux de ses subordonnées à faire face à leur problème.

« Vous avez pris votre décision ? »

Si le toussotement pouvait être attribué à Conan, ce murmure où l'impatience se mélangeait à la résignation, il s'était immiscé dans la pièce en franchissant les lèvres d'une fillette.

L'histoire se répétait de nouveau pour une enseignante, l'élève responsable de la catastrophe voulait couper court aux sermons et en venir à l'essentiel. Même si ce n'était plus le visage renfrogné d'un petit garçon turbulent qui fixait les adultes autour de lui, le film de sa vie semblait s'être rembobiné, et à présent, on lui passait la scène qu'elle détestait le plus au ralenti.

Se concertant du regard, les trois adultes s'interrogèrent mutuellement pour désigner celui qui leur servirait d'intermédiaire. Sumiko eut beau se porter volontaire, le directeur l'interrompit d'un geste avant de se tourner vers la fillette.

« Je… Nous préférerions entendre ta version des faits avant de trancher. »

« Cela ne changera rien à ce qui s'est passé, non ? Alors pourquoi vous donner cette peine ? »

Plus que de l'irritation, c'était de la fatigue et de la lassitude qui perçait dans la voix de la métisse. Elle ne donnait pas tant l'impression de lancer un défi à l'autorité qui se penchait sur son cas, plutôt celle de tendre une perche à celui qui déciderait de sa sentence.

Après s'être éclairci la voix d'un toussotement, le vieillard décida de revenir à la charge avec une expression fatiguée.

« Haibara, tu es loin d'être bête, bien au contraire. Nous avions déjà prévu de t'adresser nos félicitations lors du dernier conseil de classe, et nous l'aurions sûrement fait si ton professeur ne s'y était pas opposé… »

L'enseignante détourna les yeux devant le regard légèrement curieux de son élève.

« Ce n'est pas que j'estimais que tu ne les méritais pas mais… je ne voulais pas que tu sois mise à l'écart du reste de la classe, même si c'était pour te distinguer. Et…et j'avais bien compris que tu n'aimais pas te faire remarquer alors… »

Ryujiro coupa court aux excuses murmurées par sa subordonnée pour mieux se recentrer sur la principale concernée.

« Enfin bref… Tu es donc en mesure de comprendre…la gravité de ce que tu… de ce qui vient de se passer. »

Malgré la formulation prudente que lui avait donné le directeur, la remarque ne suscita qu'un bref haussement d'épaules.

« Oui, alors autant aller à l'essentiel tout de suite, non ? Si vous m'estimez de trop dans cette école, dites-le maintenant. Je comprendrais et j'accepterais votre décision. »

Aucune trace de fierté ne se glissa sur le visage de la fillette devant le désarroi soulevé par ses paroles.

« Ecoutez, je comprends que j'ai dépassé les bornes, je suis prête à en assumer les conséquences, donc ne vous fatiguez pas à me sermonner ou à m'expliquer en quoi mon comportement était…inexcusable. Ce serait inutile, et certainement pas parce que je ne serais pas convaincu. »

Si Conan se mordillait visiblement les lèvres pour ne pas exposer sa façon de penser à sa camarade, le directeur se contenta de soupirer.

« Les choses ne sont pas aussi simples. Quand bien même nous envisagerions l'éventualité d'un renvoi, nous ne pourrions pas prendre cette décision sans nous entretenir avec ton tuteur. »

Un point sensible venait d'être touché si on en jugeait à la manière dont une fillette avait écarquillé les yeux avant d'incliner légèrement la tête.

« Certes mais…ce ne sera qu'une formalité, non ? »

Trouvant le courage de sortir de son mutisme, Sumiko se décida à franchir la distance entre elle et son élève, avant de s'accroupir devant la fillette.

« Ai, tu es largement assez mature pour savoir qu'on peut résoudre ce…cette situation, sans en arriver jusque là… Si tu veux rester dans cette école… »

L'enseignante se mordilla les lèvres quand elle réalisa qu'elle s'était adressée à son élève par son prénom. Même si Haibara ne s'offusqua pas devant cette entorse à la politesse, elle ne semblait guère convaincue par le les paroles de son professeur.

« Pour le moment, ma présence ici vous amène plus de désagréments qu'autre chose, et j'ai bien peur que cela ne fera qu'empirer si je la prolonge… »

Après quelques instants d'incertitude, l'enseignante plissa les yeux dans une expression déterminée. L'histoire pouvait s'amuser à se répéter, il était hors de question qu'elle demeure spectatrice une seconde fois, quand son rôle était justement d'agir.

« Un enseignant digne de ce nom doit apprendre à ses élèves à faire face à ses problèmes, au lieu de fuir ses responsabilités. T'exclure de cette école ne résoudra rien, bien au contraire. »

Même si l'argument sembla pincer une corde sensible de la métisse, elle demeura néanmoins sceptique.

« C'est…très aimable à vous de considérer que je suis…toujours à ma place ici, mais je ne partage pas votre opinion. »

Sumiko sentit son cœur se resserrer, elle vivait la réaction de son élève comme un rejet et non comme un abandon.

Constatant le désarroi de sa collègue face à la situation, le professeur Ohata décida de lui venir en aide.

« Avant de prendre une décision, il vaudrait mieux attendre que les choses se tassent un peu, non ? »

Une proposition qui sembla trouver un écho favorable chez le directeur, même si ce dernier semblait avoir quelques réserves.

« Certes, il vaudrait mieux attendre que la tension soulevé par cette affaire retombe avant de trancher. Mais… En attendant, il serait préférable qu'Haibara cesse de fréquenter notre établissement. »

Le vieillard toussota devant le regard horrifié que lui adressa sa subordonnée.

« Je ne parle pas de l'exclure définitivement bien sûr, mais nous avons toujours des responsabilités vis-à-vis de nos autres élèves, comme de leur parents. Nous ne devons donc pas donner l'impression de traiter cette affaire à la légère. »

Rapportant son attention sur la principale concernée, le directeur s'accroupit à son tour pour se placer à sa hauteur.

« Si j'en juge à tes remarques, tu comprendras que nous ne devons pas donner à tes camarades l'impression que nous fermons les yeux sur ton comportement, et puisque nous devons encore nous concerter avant de décider d'une quelconque sanction… »

Haibara acquiesça d'un air las, épargnant à son interlocuteur le luxe de fournir plus d'arguments pour étayer sa décision.

« Bien, professeur Kobayashi, auriez-vous l'obligeance de téléphoner au professeur Agasa pour qu'il puisse venir la chercher ? »

Même si les mots de son supérieur hiérarchique était parvenu jusqu'à sa conscience, l'enseignante demeura figée. Elle pouvait difficilement contester la décision du directeur, mais c'était encore plus difficile de faire taire cette petite voix qui lui murmurait que l'exclusion de son élève franchirait assez vite la frontière délimitant le temporaire et le définitif.

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Lorsqu'elle remarqua la multitude de regards qui transperça son élève de toute parts, au moment où elle récupéra les affaires qu'elle avait laissé en classe, Sumiko regretta de lui avoir imposé cette épreuve, au lieu de l'avoir laissé attendre à l'entrée tandis qu'elle irait chercher son cartable. Est ce que cela aurait été la bonne décision à prendre ? Ou bien est ce que cela aurait donné à la métisse l'impression d'être d'ors et déjà exclue d'une école qui aurait préféré qu'elle reste invisible pour la totalité des élèves qui y demeuraient ?

De toutes manières, même en admettant que la situation soit résolue du côté de l'administration scolaire et des parents du petit Seiji, son élève devrait faire face aux regards des autres, qu'ils soient craintifs, accusateurs ou simplement curieux. Interposer un bouclier entre un enfant et les difficultés qu'il rencontrait, ce n'était pas comme ça qu'on pouvait lui apprendre à y faire face.

Un raisonnement qui ressemblait un peu trop à une excuse de fonctionnaire, mais à quoi bon tergiverser ? Le mal était déjà fait, quand bien même il pouvait apparaître comme un bien à long terme.

Au lieu de regagner sa place, Conan était resté sur le seuil de la porte, à attendre la camarade qu'il avait apparemment décidé d'accompagner jusqu'au bout, tandis qu'elle faisait peut-être ses derniers pas au sein de cette école.

Son professeur aurait du le remettre à sa place, elle n'en fit rien. Après tout, les cours étaient suspendus, et l'enseignante sentait bien que la présence du détective en herbe ne serait pas de trop.

Lorsque sa meilleure amie passa devant elle, Ayumi ouvrit bien la bouche d'un air intimidé, mais la métisse la réduisit au silence par un sourire et un murmure quasi-inaudible pour son professeur.

Sumiko remarqua néanmoins que la métisse avait gardé les yeux clos lorsqu'elle avait adressé ce dernier sourire à la fillette.

Plusieurs mois venaient de se dissoudre en l'espace de quelques heures, abolissant les différences entre le départ d'une élève et son arrivée. Ce n'était plus la petite Haibara qui marchait à ses côtés dans les couloirs de l'école, c'était de nouveau cette petite étrangère qui était dépourvue de nom et qui essayait de dissimuler ses peurs et ses incertitudes derrière une expression apathique. Le même genre d'expression que l'enseignante avait vu sur le visage de ses collègues quand il se rendait à un énième entretien d'embauche, sans le moindre espoir qu'il aboutisse à quelque chose.

Oui, elle n'était pas en train de raccompagner une élève qui avait sa place entre ses murs, elle escortait une étrangère, qui ne sentait pas à sa place, et se repliait sur elle-même pour se mettre à l'abri d'un environnement qu'elle jugeait hostile.

Que faire ? L'enseignante ne le savait pas. Que dire ? Elle le savait encore moins.

Ce n'était que partie remise, pour le moment elle avançait dans le brouillard, sans avoir la moindre idée de la direction à prendre. Une fois qu'elle aurait obtenu des éclaircissements de la part de ceux qui avaient été impliqués de près dans le drame, elle serait en mesure de comprendre à quel genre de problème son élève faisait face, à quel genre de problème elle allait devoir face en essayant de l'aider.

Après tout, aussi absurde qu'il puisse paraître, il devait y avoir une logique derrière cet événement qui avait coupé une fillette de ses camarades de classe. Une élève qui avait d'excellents résultats scolaires, et des amis dignes de ce nom, ses réactions face aux autres ne pouvait pas se limiter à l'agressivité. Haibara pouvait être quelqu'un de distant, les detectives's boy restaient la preuve vivante qu'elle pouvait s'ouvrir à son entourage, sans être sur la défensive en permanence. Cette métisse avait fait preuve de plus de sang froid qu'une bonne partie des adultes de cette école.

Non, vraiment, à première vue, rien ne pouvait la relier à ce petit garçon allongé sur un des lits de l'infirmerie. Rien au sein de cette école, mais il y avait certainement quelque chose en dehors, il devait y avoir quelque chose.

L'enseignante serra le poing avant que la lassitude ne la force à relâcher la pression exercée par ses doigts. Si elle était responsable de ses élèves à l'intérieur de l'établissement, ce qui se déroulait en dehors outrepassait ses compétences. Quand elle se situait encore entre les deux côtés de la barrière, ses professeurs le lui avait répété. Il ne fallait pas porter toute la misère du monde sur ses maigres épaules…sous peine d'alourdir ce fardeau un peu plus. Si elle décelait des signes de maltraitance chez un enfant, c'était son devoir de le signaler aux autorités compétentes, mais elle ne devait surtout pas se mettre en tête de résoudre ce problème par elle-même. Elle n'était ni une psychiatre, ni une inspectrice de police.

Maltraitance… Est ce qu'elle ne poussait pas les choses trop loin ? Haibara avait peut-être des similarités inquiétantes avec les enfants victimes d'abus répétés, mais le professeur Agasa était à des années-lumière de l'image qu'on pouvait se faire d'un parent négligeant, violent ou même…malsain.

Certes mais il ne fallait pas se fier aux apparences, et quand bien même le vieux scientifique ne serait pas responsable des troubles de la fillette, il restait la question de ses parents, ses véritables parents. Après tout, lorsqu'ils avaient discutés ensemble, le vieillard s'était montré on ne peut plus vague vis-à-vis des liens de parenté qui expliquait la présence d'une métisse sous son toit.

La seule chose dont Sumiko pouvait être certaine, c'est que l'inventeur n'était pas le père de son élève, mais en dehors de cela… Etait-il son oncle ? Son grand-père ? Un ami de la famille ? Ou tout autre chose ?

Oui, la source des problèmes d'Haibara se situait nécessairement en amont, qu'il s'agisse du professeur Agasa ou du couple qui lui avait confié sa fille. Un soupir se glissa entre deux lèvres entrouvertes.

Sumiko pouvait faire face aux aspects les plus sombres de la nature humaine, tant qu'ils restaient confinés à l'intérieur des pages noircies par la plume d'Edogawa Ranpo, mais faire face à la part d'ombre de cette métisse, ou plutôt de sa famille, l'enseignante n'était pas sûre d'en être capable, quand bien même elle le ferait par l'intermédiaire des policiers qu'elle aurait contacté.

Gronder un enfant était déjà une épreuve pour elle, alors s'imaginer que l'on puisse faire les faire souffrir délibérément, ou pire, que leurs propres familles puissent s'amuser à les tourmenter.

Un frisson parcourut l'échine de la jeune femme, elle aurait voulu l'attribuer au froid.

Fort heureusement, étant donné la distance entre la demeure du professeur et l'école maternelle, le silence glacial ne perdura que quelques minutes avant d'être brisé par les raclements caractéristique d'une coccinelle.

En temps normal, Sumiko n'aurait eu aucun problème à confier une enfant au professeur Agasa, qu'il s'agisse d'Haibara ou de n'importe lequel de ses camarades, mais à l'instant présent…

À l'instant présent, elle ne put s'empêcher d'agripper l'épaule de celle qui s'avançait vers son tuteur.

Mais à quoi bon lutter ? Quand bien même un monstre se dissimulerait derrière ce visage débonnaire, aux yeux de la loi, c'était lui qui était responsable de la fillette dès l'instant où elle franchirait les limites de l'école, cette école qui la rejetait pour le moment…

Un bref coup d'oeil en direction d'un certain Edogawa, dissipa néanmoins le malaise de l'enseignante, au moins en partie. Après tout, elle avait perdu le compte du nombre de fois où ce petit garçon lui apparaissait plus malin qu'il ne voulait s'en donner l'air, quand bien même c'était l'air d'un petit prodige qui s'était hissé au sommet de son école sans fournir le moindre effort. Et Conan avait offert sa confiance au vieil homme bien avant qu'Haibara ne s'installe chez lui.

Se reposer sur l'intuition d'un enfant de sept ans pour se donner bonne conscience, et se persuader que la tristesse et le désarroi de ce vieillard…n'étaient pas ceux d'un criminel terrifié à l'idée que son crime ait pu finir par éveiller des soupçons dans l'entourage de sa victime.

Pouvait-elle réellement prétendre être une enseignante digne de ce nom, du moins en se basant sur ses propres critères ? Sumiko en doutait de plus en plus.

Elle trouva néanmoins la force d'adresser un sourire et quelques mots d'encouragement à son élève, avant de plisser les yeux dans une expression qu'elle espérait déterminée, tandis qu'elle signalait poliment à un inventeur que les événements de la matinée allait nécessairement les amener à se revoir très bientôt.

Qu'il s'agisse du responsable du drame ou de quelqu'un qui se sentait concerné autant qu'elle, il fallait qu'il comprenne qu'il ne faisait pas face à une personne dépassé par les événements et qui ne demandait rien de mieux que d'abandonner ses responsabilités.

Avait-elle réussi à faire passer le message ? Le doute subsista dans la conscience de Sumiko tandis qu'elle contemplait la coccinelle emporter son élève hors de sa portée. Pour être honnête, l'enseignante ne savait pas si elle aurait été convaincante devant son propre miroir, ou un mannequin sur lequel elle aurait collé une étiquette portant le nom d'un inventeur.