9.
- Bonjour, Khefdan.
- Bonjour, Algie. Tu vas bien ?
- Il faudrait être bien difficile pour ne pas savourer cet endroit, jour après jour. Il n'y a pas de meilleure place pour moi. Alors, et lui, il est arrivé pendant la nuit ?
- Oui, toute une harde. Et lui est né juste avant le lever du soleil.
Alguérande se pencha sur le chevreau que le dénommé Khefdan au teint de bistre avait dans les bras.
- Pourquoi il n'est pas avec sa maman ?
- Elle n'a pas survécu.
- En ce cas, il va falloir le biberonner, sourit le jeune homme. Ou lui trouver une nourrice. Car avec tous les éclopés et autres orphelins dont nous avons à nous occuper ici, nous finirons par ne plus pouvoir fermer l'œil de la nuit.
- J'ai besoin de très peu de sommeil, je peux le faire.
- Tu fais déjà quasiment tout ici, remarqua Alguérande. Je me demande parfois comment tu y arrives ! ?
- Tu n'as pas à te poser de questions, Algie. Je suis là pour que tout soit parfait, tout simplement, sourit l'homme enturbanné et portant la traditionnelle ample robe des nomades du désert.
Tout en devisant avec celui qui supervisait toutes les activités de l'Oasis, Alguérande s'était rendu à ce qu'il appelait « sa ferme » où étaient rassemblés les animaux migrants passant par les lieux et à qui il prodiguait des soins afin de leur permettre de poursuivre leur route.
- Salut, biquette, tu crois que tu aurais assez de lait pour un bébé supplémentaire ? interrogea-t-il en ouvrant la porte d'un enclos.
Khefdan déposa le chevreau qui chercha instinctivement une mamelle. Du bout du nez, la brebis écarta son propre petit, guidant de la langue le chevreau.
- Laissons-les s'habituer l'un à l'autre, sans témoins, murmura Khefdan en entraînant le jeune homme.
Alguérande sourit tout en faisant le tour de La Ferme, s'assurant que les pensionnaires étaient en bonne voie de guérison.
- Je vois que les tiens les ont déjà nourris et ont tout nettoyé. Vous êtes vraiment d'une efficacité redoutable, presque un peu effrayante. Sans compter que bien que tu me parles des tiens, je ne vois jamais que toi !
- Tu n'as pas besoin d'une surcharge d'informations. Tous tes efforts et tous tes sentiments vont vers les soins que tu apportes aux animaux en souffrance.
Khefdan posa une main amicale sur l'épaule du jeune homme dont le visage ne reflétait plus que sérénité et apaisement moral.
- Tu as enfin trouvé la voie qui t'étais destinée, Algie, sourit-il. C'est cette vie qui t'était destinée et tu peux la savourer.
Alguérande s'étira tel un jeune animal, respirant à plein poumons l'air pur et appréciant la douce chaleur qui réconfortait son épiderme.
- Si tu avais seulement idée de ce que je suis heureux, Khefdan, lança-t-il soudain. Je n'espérais plus atteindre une paix absolue. Les animaux, cette nature, que souhaiter de plus ? Je crois qu'il ne me manque qu'un chat ! Je crois que j'ai toujours adoré les félins !
Se promenant en liberté et sans peur, et sans en inspirer, un majestueux lion au pelage café et à la crinière d'or passa de sa démarche lente devant les deux hommes.
- Des chats, ce n'est pas cela qui manque ici ! rit franchement le nomade.
Alguérande sourit largement.
- Je pensais à un chat de taille beaucoup plus réduite, que j'aurais appelé Truffy !
Le lion rugit avant de dodeliner de la tête.
- Je crois qu'on pourrait interpréter ça en : « je n'ai pas une tête à m'appeler Truffy » !
Alguérande pouffa avant de vaciller légèrement et de se rattraper au tronc de palmier le plus proche.
- Algie ?
- C'est passé. J'ai juste eu la fugitive sensation de manquer d'air. Ça va, le malaise s'est dissipé. Je vais aller piquer une tête dans le lac !
Clio posa ses prunelles d'or sur son ami borgne et balafré qui venait d'entrer sur la passerelle.
- Que te voulait Toshiro ?
- Il me relayait un message d'Alhannis. Je t'expliquerai plus tard, ajouta Albator alors que Pouchy les rejoignait.
- Je suis déjà au courant. Alguérande et moi partageons un chromosome doré et grâce à l'enseignement de Torien et de l'Arbre, j'ai appris à fusionner avec lui. Je crois qu'il ne s'est jamais rendu compte que je partageais toutes ses émotions, mais je rompais le contact le plus souvent afin de respecter sa vie privée.
- C'était surtout trop intense, glissa la Jurassienne. Cela t'aurait fait t'évanouir plus d'une fois, comme l'autre jour quand tu as laissé ton trop-plein de sentiments extrêmes et refoulés l'emporter… Tu es trop pur pour les déferlements de sensations qui agitent ton aîné à la crinière fauve… Tu es encore trop jeune aussi. Heureusement, la Sorcière d'Orishmir te protège de son amour.
Clio frémit.
- Qu'est-il arrivé à Alguérande ?
- Ses poumons sont en train de lâcher. Ils l'ont placé sous assistance respiratoire. Et ses reins donnent des signes de défaillance à leur tour, sanglota Pouchy.
- Selon tes coordonnées, Pouch', nous arrivons au lieu qu'a rejoint son âme, intervint Toshiro. Si j'ai bien décodé le dossier médical d'Algie, il doit impérativement revenir avec vous, sinon il n'aura aucun corps physique à réintégrer… Nous entrons dans l'atmosphère d'une planète que je n'avais même pas détectée devant nous !
- Je vous guide, rassura Pouchy. Nous allons droit sur l'écho d'Algie.
La paix troublée de son Oasis, Alguérande leva les yeux vers le cuirassé dont les réacteurs rugissants assourdissaient la tranquillité habituelle.
- C'est quoi, ça ?
- Des visiteurs, pour toi.
- Mais, je n'attends personne !
Du regard, Alguérande suivit distraitement le vol du vaisseau vert qui se posait à petite distance de l'oasis, préférant accorder son attention et ses soins à une girafe à la patte cassée.
