Alleeez, on fait un bond dans l'intrigue ! Dur dur de l'écrire celui-ci... Pour la fin, elle sera détaillée ultérieurement si vous vous posez la question hé. Merci à 9 (Hello ! Tu n'es pas au bout de tes peines avec Baer, les champignons ne sont que le début d'une longue liste... mais je partage tout à fait ta théorie d'éviter de bouffer ce qui à l'air vraiment suspect ahah. Baer est dans un monde à part x) Tiens, encore un long chapitre, ça va te plaire, à la prochaine :D) et Yioru pour vos reviews :')


Chapitre 9


Baer était adossée contre le tronc râpeux d'un des palmiers du Red Force, ses jambes étendues dans l'herbe folle. Elle fixait discrètement le capitaine par-dessus son bouquin, entre la lecture hasardeuse de deux petits paragraphes. Son livre retraçait l'histoire de la navigation, c'était Ben qui le lui avait prêté car elle n'avait plus rien à se mettre sous la dent. Il espérait certainement qu'elle acquière des compétences dans ce domaine, qui lui seraient extrêmement utiles à l'avenir. Elle avait déjà étudié les Log Pose, les Eternal Pose, ainsi que l'influence des champs magnétiques des îles. Le prochain chapitre traitait des complexités des différentes mers, de Calm Bet aux eaux tumultueuses du Nouveau Monde. Baer rêvait en secret de rivaliser avec Ben. Elle lui prouverait qu'elle était capable de devenir une talentueuse navigatrice.

De plus, Baer avait déjà entièrement lu son grimoire et n'avait pas appris gros chose de folichon, mis à part que les cauchemars étaient l'expression de la noirceur spirituelle de l'esprit. Ils étaient le reflet amplifié du vécu, où l'inconscient faisait revivre des événements ignorés du « cobaye ». Baer avait également prêté attention aux rêves lucides, qui permettraient à contrario de vaincre les cauchemars qui tourmentaient le « cobaye ». Sommeil paradoxal, activité mentale onirique. Baer s'était lancée dans une introspection acharnée de ses propres cauchemars et en avait détaché des faits similairement troublants. Elle avait vu un grand homme marchant dans le noir dont les pas lourds ressemblaient à des coups de tonnerre, elle avait vu des flammes bleues matérialisées sous forme humaine – le fameux Marco. Dans chaque cauchemar, elle était prise en piège et n'avait aucune échappatoire. Baer s'était longuement demandée si ses hallucinations aux champignons avaient été, après tout ce qu'elle avait lu, créées de la même façon que ses cauchemars. Elle avait été prise au piège par ces rires enfantins, par cet océan noir de suie qui l'aurait dévorée au moindre faux pas. Et cette grenouille apathique, quel sens avait-elle au beau milieu de ce chaos ?

Non, tout ce qu'elle voyait dans ses songes était le fruit de son désœuvrement, rien de plus. Baer ne crut plus un traître mot de ce grimoire lorsqu'elle entama le chapitre des expériences interdites sur des « cobayes » humains, ainsi que sur des Hommes-Poissons. Tout ce qu'elle lut la dégoûta, annihilant sa fascination malsaine pour ce grimoire, qu'elle avait fini par balancer dans l'eau hier soir. Elle ne maltraitait pas les livres d'ordinaire, mais elle ne donnait pas cher de la peau de ceux qui l'avaient écrit. Tout sens morale semblait avoir été prohibé dans ce dernier chapitre aux mœurs dérangées.

Baer reporta son attention sur Shanks, qui se prélassait comme un pacha au soleil près de la barre. La journée d'hier avait été insupportable, elle s'était enfermée à l'intérieur de la cale où il régnait une odeur de pourriture marine, rien que pour lui échapper. Shanks s'était foutu de sa gueule, il ne pouvait en être autrement. Il était carrément impensable, inimaginable, qu'elle se soit laissée entraînée docilement dans sa cabine.

"Je lui ferrai bouffer ses sandales", charogna-t-elle.

Le palmier frétilla soudainement dans son dos. Le vent avait porté une odeur de tabac froid à ses narines ; Baer comprit que Ben était le rustre qui lui secouait le cocotier.

"Tu marmonnes encore", la rabroua Ben en surgissant de nulle part, "si tu as un problème avec lui, tu n'as qu'à lui en parler."

Ben avait donné un coup de tête fugace à son capitaine. Par quels jolis mots polis allait-elle lui demander d'aller voir ailleurs si elle y était ? Parler à Shanks ne résoudrait que l'ennui de ce dernier, cramponné à sa barre pour passer le temps. À contrario, elle serait encore plus grognon d'être son animal de compagnie persécuté. Baer colla un masque parfaitement neutre sur son visage pour démontrer à Ben qu'elle était de très bonne humeur :

"Il s'est passé quoi avant-hier soir ?

L'un des sourcils de Ben s'arqua en cloche. Il la fixait comme si elle avait dit une connerie monumentale.

"Rafraichis-moi juste la mémoire, tu sais comme elle est fragile", ricana Baer en s'efforçant de ne pas grimacer.

Grimacer n'aurait fait que confirmer qu'un problème subsistait entre elle et Shanks. Ben était incrédule mais il accéda à sa requête. Sa mémoire volatile méritait un rafraîchissement, sans doute. Autant ne pas faire d'histoires pour si peu.

"On a bu quelques verres, toi du jus de pomme", précisa-t-il plus par habitude que par réelle nécessité, "vous avez raconté ce qu'il s'était passé sur l'île, et t'as tenté de nous refiler les champignons qu'il te restait." Ben lui lança un regard affligé. "Et comme vous n'avez rien trouvé concernant Marco, Shanks a décidé qu'on irait à Sasburga."

Manifestement, Ben n'avait pas connaissance de cette nuit probablement affreuse qu'elle avait passé avec Shanks. Tiens, elle ne se souvenait pas non plus avoir proposé le restant de ses champignons hallucinogènes à l'équipage. Ils les avaient sûrement réduit en cendres. Dommage, Lombar en aurait eu bien besoin pour soigner sa psychopathie. Ou pour débarrasser cette belle terre de son insignifiante personne. A choisir, Baer préférait sa mort à sa rédemption.

"A moins que tu ne fasses référence à ta fin de soirée mouvementée…"

Baer rougit violemment et secoua la tête entre ses épaules creuses. Elle était devenue abominablement moite et nerveuse. Ses cheveux s'étaient collés au coin de ses lèvres et elles les mâchouillaient entre ses dents.

"Ma… ma fin de soirée mouvementée ?", répéta-t-elle innocemment.

Ben repéra aussitôt son malaise. Mais qu'est-ce qu'il lui prenait à rougir aussi farouchement ? Le soleil tapait ce midi mais elle était à l'ombre, ce n'était sûrement pas un coup de soleil. Ben resta stoïque jusqu'à ce qu'il ait tilté. Il avait encore les mots de Shanks en tête. Imagination débordante. Il alluma une cigarette, un sourire grandiloquent aux lèvres, scrutant son capitaine du coin de l'œil. Il salua silencieusement son génie.

"Un gars t'a vue sortir de la cabine du capitaine hier matin."

Baer perdit toutes les couleurs de son visage, ainsi que sa capacité à penser logiquement. De plus, sa bouche était aussi sèche qu'un désert et ne facilitait pas sa diction. Ce n'était pas aujourd'hui qu'elle serait un as de la mitraillette littéraire.

"C'était une erreur, les champignons…" bégaya-t-elle, tandis que Ben éclatait de rire, son torse pris de grosses convulsions et sa tête rejetée en arrière.

Elle le toisa avec appréhension, puis agacement, avant de céder à la colère pure et de le menacer avec son bouquin :

"En quoi c'est marrant au juste ?"

Une saleté de pirate lui avait pris sa fleur sacrée, ce n'était pas drôle du tout. Baer lui planta le coin du livre dans la poitrine, sa couverture était rigide et devait faire mal, mais elle obtenu l'inverse de l'effet escompté. Il redoubla de rire. Ben tâcha néanmoins de lui retirer le bouquin des mains avant qu'elle ne le déchire. Baer changea alors de tactique. Elle murmura froidement :

"Pourquoi j'étais dans son lit ?

- Les choses que l'on peut faire dans un lit sont assez limitées il me semble.

- Ne t'y mets pas toi aussi !

- Que crois-tu qu'il se soit passé ? Tu n'es pas le type de Shanks, si ça peut te rassurer", se moqua-t-il ouvertement.

Elle était la victime idéale de leurs taquineries. Baer aurait pu sauter au pied joint dans un piège alors que dix panneaux avertissaient en majuscules « DANGER, CROCODILES TUEURS D'HOMMES DANS LA FOSSE ». Baer se sentit incroyablement bête. Elle n'était peut-être pas son type, mais elle n'était pas hideuse pour autant. Vexée, elle le fusilla d'un regard noir, lui rappelant ces fonds marins abandonnés et plongés dans l'obscurité. Ben s'accroupit face à elle et lui décocha une pichenette dans le front.

"T'es pas une marrante, lui reprocha-t-il avec le sourire.

- AH AH."

Ben applaudit ses efforts sociaux incontestables, il fallait dire qu'elle ne riait pas souvent, même sous l'emprise de l'ironie.

"Tu étais fatiguée et tu t'es endormie sur l'épaule de Lucky quand on était sur le pont", lui expliqua-t-il en levant les yeux au ciel, comme s'il se remémorait une bonne blague. "Comme t'étais agitée et que tu dors très mal, on t'a emmené dans la cabine du capitaine pour que tu puisses te reposer convenablement. Le doc est venu t'examiner pour s'assurer que la toxicité des champignons n'ait pas eu d'effets délétères sur ton corps. Tu bougeais tellement que j'ai dû te maintenir tranquille pendant qu'il t'enfilait des tuyaux dans la bouche." Baer eut un haut-le-cœur. "Après, tu ne voulais plus me lâcher... Vu que tu t'étais enfin calmée et que t'étais plus hystérique, je suis resté une partie de la nuit avec toi."

La place chaude était donc celle de Ben. Baer s'était honteusement fourvoyée. Et ce capitaine avait profité de sa crédulité pour se foutre de sa gueule. Elle était encore tombée dans le panneau.

"Quand j'ai pu me détacher de tes tentacules, Shanks est resté éveillé un moment pour te surveiller et il a dû finir par s'endormir. Il ne s'est rien passé de plus, ça te va ?"

Elle était soulagée évidemment, même si une infime par d'elle-même aurait adoré toucher les pectoraux de Shanks. C'est vrai, il n'était pas désagréable à regarder pour un pirate. Il n'était pas édenté, poilus à foison ou excessivement vulgaire. Cette idée s'immisçait sournoisement dans son esprit depuis la veille sans qu'elle n'arrive à la désintégrer à coup de pensées subliminales.

"Et c'est où Sasburga ?

- C'est près d'ici. On espère avoir la chance d'y croiser Marco. Il n'est pas loin de toute manière, on finira par le trouver."

Baer nota le changement de ton de Ben, plus ferme et sérieux. Elle tira sur l'un de ses bras gros comme sa cuisse, le forçant à s'asseoir près d'elle. Discuter avec Ben faisait partie de ses moments préférés dans la journée.

"Shanks m'a dit que je ne connaissais rien de la vie.

- Il n'a pas tort, non ?

- Alors parles moi un peu de la vie."

Baer montra discrètement quelques pirates du doigt.

"J'aimerais vous connaître, tous. Même toi je ne sais rien à ton sujet. Pourtant j'ai passé énormément de temps à te parler.

- Ces choses-là mettent du temps, on ne peut pas lier de solides liens avec quelqu'un en seulement quelques jours, surtout avec autant de disparités en jeu.

- Je ne vous ressemble pas je sais, mais je ne veux pas être celle que vous traînez pour l'argent."

Il ne l'aidait fondamentalement pas pour l'argent qu'elle vaudrait le jour où ils retrouveraient la trace de son passé. Elle n'avait pas ce genre de valeur à ses yeux. Elle ne valait d'ailleurs sûrement rien, quelques Berry tout au plus, mais elle avait beaucoup de valeur auprès de sa famille, de par l'amour et l'attachement. Lui-même s'était attaché à elle, ce qui était anormal en soit. Ce n'était qu'une étrangère amnésique. La vie nous jouait parfois des tours étranges. Et Ben ne pourrait se résoudre à l'abandonner tant qu'elle n'aurait pas recouvré la mémoire.

"Si tu t'ouvres un peu plus à eux et que tu les épates, ils pourront avoir un autre regard sur toi. Mais comme je te l'ai dit, ces choses-là mettent du temps.

- Shanks ne m'acceptera jamais.

- Tu crois ?"

Baer hocha gravement la tête. S'il la faisait tourner autant en bourrique, c'était parce qu'il la détestait. Baer n'avait pas besoin d'être médium pour le deviner.

"Une fille sait ces choses-là. Tu ne peux pas comprendre.

- Ouais, sûrement..."

Plus qu'affligé, Ben la dévisagea impassible en se demandant si elle le faisait exprès ou si elle était stupide. Il connaissait assez bien Shanks pour savoir ce qui lui trottait dans la tête en présence de Baer.


Baer se baladait dans les couloirs boisés du Red Force et profitait du silence ambiant. La plupart des gars étaient en train dormir. Elle s'était habillé d'un short en coton bleu marine et d'un bandeau noir. Baer avait très chaud, elle avait même cru voir l'eau bouillir cet après-midi depuis son perchoir – elle avait finalement vaincu sa peur du vide pour grimper jusqu'à la vigie en compagnie de Bif. Baer avait été contente de partager son après-midi avec lui. C'était un personnage atypique qui recelait de surprises sous ses airs de baroudeur. Malgré ses protestations, Bif lui avait montré l'énorme cicatrice qui fendait superficiellement son dos en deux. Baer avait été saisie par la beauté de cette marque rouge pâle.

Bif était autrefois un Marine. Son unité avait été envoyée en mission dans une bourgade de West Blue où paraissait-il, régnait une corruption dans les rangs de la Marine. Le complot s'était refermé sur eux au moment même où ils visitaient la base. Ils furent tous trahi par leur colonel qui les tua par derrière avec la plus grande lâcheté, les laissant tous pour morts avant de s'enfuir. Bif avait lutté contre son corps qui l'abandonnait à chaque goutte de sang qui s'échappait de sa cicatrice béante. Et ce jour-là, il eut l'impression que le ciel avait entendu sa prière. Car il fut le seul à survivre. Il racontait cette histoire avec le sourire, expliquant à Baer que cette expérience avait forgé celui qu'il était aujourd'hui. La mort ne prend seulement ceux qui n'ont pas la foi. Il était encore très jeune lorsqu'il quitta la Marine pour la piraterie. Au moins, il savait à quoi s'attendre en tant que pirate, contrairement à la Marine et sa justice défaillante.

Baer croisa Shanks au détour d'un couloir qu'elle croyait être désert. Elle était sacrément malchanceuse. Tout un équipage vivait sur ce taudis flottant et il fallait qu'elle tombe sur lui. Elle aurait très bien pu tomber sur Lombar, au moins elle se serait pissée dessus et aurait eu une raison valable de souffrir d'insomnie. Surpris qu'elle déambule à une heure pareille, Shanks brandit son bras en travers de son chemin. Elle releva les yeux, mais n'eut pas le courage de le défier. Ce regard froid et brillant était bien trop dangereux pour ses nerfs.

"Tu ne devrais pas être au lit ?"

Il arracha un soupir à Baer.

"Je ne suis pas une enfant."

Le regard de fer du capitaine ne la quittant pas d'une semelle, elle chuchota à contrecœur :

"Désolé pour les champignons.

- Tu aurais pu mourir si tu en avais gobé plus."

Avoir le dernier mot. C'était un défaut que Baer avait décelé chez lui récemment. Du moins, il tenait absolument à lui faire sentir qu'elle n'était qu'une parfaite attardée. Baer ravala sa rancune avec peine :

"Et merci pour cette nuit, j'imagine. Ben m'a dit que vous m'avez laissée dormir au calme. C'est gentil de votre part.

- Ben est trop perspicace et bavard avec toi", remarqua Shanks avec une pointe d'ennui.

Son second avait ruiné son fabuleux stratagème. Mais Shanks était ravi et étonné que Baer ait l'audace de remballer sa fierté pour s'excuser.

"Pourquoi il est comme ça avec moi ? Je veux dire, vous êtes des pirates, vous ne vous entichez pas de boulets et vous menez votre vie au jour le jour. Qu'est que Ben a trouvé de si intéressant chez moi ?

- Je crois qu'il s'est beaucoup attaché à toi parce que tu es ce qu'il n'aura jamais. Le lien qui t'unit à lui, il ne l'aura avec personne d'autre, théorisa Shanks, sentant que sa gorge était trop sèche pour s'engager dans ce genre de conversation.

- Je suis quoi pour lui alors ?

- La fille qu'il n'aura jamais connue. Tu ressembles tellement à cette femme qu'il a aimé que nous avons pensé un instant que tu pourrais être sa fille. C'est ce genre de pensées hasardeuses qui me conduisent à garder un boulet sur mon navire..."

La fille de Ben ? Elle aurait aimé l'être, sincèrement, mais il n'y avait presque aucune chance que ce soit le cas. Baer prit la mouche :

"Je ne suis pas un boulet comme vous dîtes, j'ai plein de qualités.

- Lesquelles ? s'intéressa Shanks avec sincérité.

- A vous de les découvrir, faîtes un effort.

- Tu dis ça parce que tu n'en as aucune.

- La ferme !"

Baer empoigna ce qu'elle pensait être son bras, avant de se souvenir qu'il n'en avait pas de ce côté-ci. Elle froissait sa manche vide dans sa main pour être certaine qu'un bras rachitique ne s'y cachait pas. Shanks ne semblait pas gêné par ce geste crétin, il la regardait le fond du couloir avec un air profondément pensif.

"Et votre bras, qu'est-ce qu'il lui est arrivé ? Vous l'avez coincé dans un grille-pain ? demanda-t-elle sarcastiquement.

- C'est un pari sur l'avenir..."

Sa réponse pour le moins mystérieuse attisa la curiosité de Baer.

"Vous pariez vos bras vous ?

- Je n'ai pas parié mon bras dans un concours de boisson, si c'est ce que tu penses.

- Vous en seriez capable, j'en suis sûre", se lamenta-t-elle. Baer bailla discrètement dans sa main. "Un charmant monsieur m'a dit que je devrais être au lit à cette heure-ci, peut-être n'a-t-il pas tort. Sur ce, bonne nuit capitaine."

Shanks lui souhaita bonne nuit à son tour malgré l'ironie insolente qu'avait employé Baer. Elle regagna quant à elle les bras de Morphée apaisée et sereine, dans sa petite cellule à laquelle elle s'habituait de plus en plus.


Sasburga était dotée d'une citadelle magnifique, dressée en son centre et visible à la ronde. Trois jours paisibles s'étaient déroulés, sans qu'il n'y ait eu le moindre problème. Baer s'acquittait de ses corvées avec aplomb, rigueur et lustrait le bateau en un temps record – pour elle. Elle mangeait ses repas dans la salle à manger, très souvent à la tablée de Bif ou du cuistot. Parfois, elle conversait avec Lucky mais devait constamment veiller à ce qu'il garde ses mains dans son assiette. Une cuisse de poulet était si vite égarée. Lucky lui avait notamment dit qu'un voyage aussi paisible était très rare. En règle générale, des pirates de secondes zones les attaquaient hebdomadairement, ils réglaient également les litiges que leur rapportaient les habitants des quelques îles qu'ils protégeaient, que les îles qu'ils visitaient n'étaient pas toutes aussi charmantes et que la météo était radicalement plus laborieuse. Baer pensait qu'il mentait pour lui faire peur.

Plus de cauchemars ces trois derniers jours. C'était la fête. Elle avait aussi terminé son livre sur la navigation et Ben avait accepté, après qu'elle lui ai massé les pieds tout un après-midi, de lui enseigner l'art de la navigation. Baer était maligne, savoir guider un bateau sur les eaux du Nouveau Monde était nécessaire pour sa survie, s'ils venaient à l'abandonner sans honorer leur promesse.

Baer darda un regard appréciateur au sable chaud et blanc nacré qui recouvrait ses pieds. Elle se délectait de la douceur des grains, de l'eau bouillante et blanche qui s'écrasait contre ses chevilles par intermittences. De la mousse semblable à celle qu'avait un homme empoisonné à la bouche stagnaient sur les côtes, sûrement provoquée par cet ébullition permanente. Baer était excitée comme une puce, car cette fois, l'équipage entier avait accosté et se ruait dans les ruelles malfamées de Sasburga, Shanks à leur tête. Elle ne l'avait jamais vu aussi sobre que ces trois derniers jours. Il ménageait sûrement son foie en vue de leur escale à Sasburga.

Demain, Baer et le cuistot iraient au marché acheter quelques produits frais à stocker dans la réserves. D'autres membres s'occupaient de ramener l'alcool et les aliments non périssables. Shanks n'hésitait plus à l'inclure dans la vie de l'équipage, ce qui faisait extrêmement plaisir à Baer. C'était en les côtoyant qu'elle apprendrait à les apprécier et à les aimer. Après les courses, elle serait de garde sur le Red Force, avec un pirate à qui elle n'avait jamais parlé.

Profitant de sa journée de liberté, elle se promena ce matin dans les boutiques avec Ben. Les gens du coin avaient décliné la mousse débordant des quais à toutes les sauces. Baer était grandement fascinée par le coussin en plastique rempli de mousse, ma fois très confortable – elle se serait crue sur un nuage –, et la moumoute en mousse, pour ceux qui rêvait d'un accessoire kitch à souhait pour parader sur la plage. Baer déboursa ses derniers Berry pour acquérir cette moumoute qu'elle s'empressa d'enfiler en dehors de la boutique. Ben la fixait avec une profonde consternation, alors qu'elle souriait avec cette touffe de mousse affreusement moche sur le crâne.

Dire qu'elle oublierait la noirceur de ses cauchemars et ce trou ambiant dans sa mémoire était un euphémisme. Elle était tellement heureuse" du soleil cramant sa peau, de cette moumoute et de partager un moment sympa avec Ben, qu'elle avait le cœur pétillant de bonheur.

"J'ai les crocs !

- On ira manger avec les autres après, l'informa Ben, surveillant les alentours avec attention.

- Tu penses vraiment que Marco pourrait être ici ?

- Il y a trois ports sur cette île, son bateau n'était pas dans celui où nous avons laissé le Red Force, mais il peut très bien être quelque part d'autre. Cet endroit est particulier, il n'est sous la protection ni d'un pirate, ni du Gouvernement Mondial. L'ile est sous la houlette de chasseurs de prime de renom, de guerriers endurcis et très intelligents.

Baer s'arrêta brusquement. Une femme volait littéralement sur un nuage de mousse. Il ne se soulevait que d'un mètre tout au plus, mais était un moyen de transport prisé dans la ville. Seuls les plus riches pouvaient en faire usage.

"On trouve de tout ici, assura Ben. Il se tourna vers un groupuscule d'hommes portant de grands manteaux de mousse, préalablement noircis avant d'être enduit de gel solidifiant. "Ce sont des chasseurs de primes qui gardent la ville, ils ont généralement ces grandes tuniques qui absorbent bien les coups.

- Mais ils pourraient vous attraper ?

- Ils ne sont plus en activités, ils ne s'intéressent plus à l'argent des primes.

- Je vois", Baer tripota sa touffe de mousse en souriant, "de toute façon ils n'auraient pas été intéressé par les vôtres.

- Gamine ingrate."

Elle sourit de toutes ses dents et l'entraîna à sa suite, sa robe créant des vagues gracieuses et légères autour d'elle. Ils visitèrent le centre-ville en deux heures, chaque monument soi-disant historique avait été passé à la loupe par Baer. Il avait tenté par trois fois de lui ôter sa moumoute ridicule mais elle avait des réflexes prodigieux lorsqu'elle se donnait la peine de bouger ses fesses molles.

"Où sont les autres ? On a croisé personne, constata-t-elle d'une moue inquiète.

- Au bar du coin certainement, tu sais, on n'aime pas faire les boutiques nous.

- Toi tu aimes.

- Je ne crois pas.

- Pourtant t'es là, avec moi… tu peux me le dire, je garderai ton secret", murmura-t-elle ravie du bout des lèvres. Baer se rapprocha de sa proie. "Tu aimes porter des robes, c'est ça ? Ou te laver avec des savons de filles ? Ça ne fait pas très pirate tout ça…

- Même un homme qui porterait une robe serait plus à même que toi de récupérer des informations. Auprès d'autres hommes."

Il faisait allusion à sa prestation médiocre sur l'île aux champignons vénéneux.

"Je ne suis pas vulgaire, nuance.

- C'est le moins qu'on puisse dire.

- Désolée de ne pas être comme ces filles que le capitaine ramène le soir, j'ai de l'honneur et de la dignité moi, houspilla-t-elle.

- Elles en ont aussi, toi t'es juste coincée du cul.

- Pour ta gouverne, je suis entourée d'hommes au quotidien, je sais donc que je n'ai pas envie que Lucky me voie nue, que cette saloperie de Lombar me caresse le menton, de passer la nuit dans le lit assurément remplis de substances suspectes de Shanks, et de la passer en plus avec toi. Si je n'étais pas coincée du cul, qu'est-ce qu'il se serait passé hein ? Une orgie ?" s'écria Baer en chuchotant.

Ben ne pipa mot, il paraissait même troublé. Baer n'aurait pas dû lui parler de Lombar, mais les mots lui avaient échappés.

"Lombar t'a touchée ? demanda-t-il d'un ton glacial.

- Non, j'ai pas dit ça... oublie."

Le second était loin d'être satisfait de cet réponse bancale. Baer soupira, puis pénétra dans la dernière boutique de l'allée qu'elle n'avait pas encore visitée. Ben fit demi-tour aussitôt qu'il vit les soutien-gorges et les petites culottes qui pendaient sur des cintres dorés.

"Je passe mon tour. Quand t'as fini, demande à la vendeuse où est l'auberge du Vent d'Ouest, on sera là-bas. Et dépêches-toi, on ne t'attendra pas pour manger."

Baer était froissée par son manque de courtoisie. Elle préférait néanmoins zoner dans les allées de la boutique seule, cela aurait été très gênant de regarder des sous-vêtements avec Ben. Sous-vêtements qui par ailleurs étaient très beaux. Baer n'en avait pas beaucoup, juste deux culottes qu'elle nettoyait en alternance et un soutien-gorge miteux qu'elle gardait de son arrivée fracassante sur le Red Force. Autant dire qu'elle ne le mettait presque jamais. C'était une sombre affaire. Pas qu'elle avait besoin de parader avec ses plus beaux atours, mais elle avait envie de se sentir plus confortable. Barabra avait dû oublier de lui en acheter à Tourtouga. A moins qu'elle l'ait fait exprès. Pour qu'elle soit obligée de quémander de l'argent au capitaine. Ledit capitaine qui voudrait absolument savoir en quoi son argent serait mis à profit. Et qui voudrait sans conteste donner son humble avis de pervers lorsqu'elle lui aurait avouer à contrecœur qu'elle avait besoin de nouveaux sous-vêtements. Non, elle ne pouvait imaginer telle manigance de la part d'une femme si gentille…

"Je peux vous aider ?"

Une fille de son âge lui souriait avec bienveillance, sûrement parce qu'elle n'avait encore rien vendu de la journée et qu'elle espérait que Baer achèterait une tonne de sous-vêtements. Sa moumoute en mousse prouvait qu'elle était capable d'acheter n'importe quoi sur un coup de tête.

"Je regardais juste, merci.

- Je peux vous trouver quelques pièces si vous voulez, vous avez une silhouette de … de rêve, nous avons un large choix pour vous.

Avait-elle une inscription « pigeon » marquée au fer sur le front ? La vendeuse n'avait même pas cherché à rendre son mensonge crédible. Son regard désobligeant pointé sur la poitrine de Baer en disait long sur ses pensées.

"Je me mettrais plus en valeur si j'étais vous, et j'enlèverai ce truc de vos cheveux…"

Ayant eu pitié du désœuvrement de la vendeuse perfide, Baer accepta de jouer les cobayes. Comme dans le grimoire, sauf qu'essayer des sous-vêtements étaient beaucoup moins dangereux que de se faire prélever un globe oculaire.

"Je reviens dans un instant", s'extasia-t-elle avec entrain.

Elle n'avait sûrement pas remarqué que Baer était tout ce qu'il y avait de plus pauvre sur cette île. Pas un sous en poche. Baer parcourut les allés de la boutique, lorgnant le modèle le plus cher qui n'était autre qu'un maillot de bain une pièce en mousse. Elle était tombée dans une boutique de luxe. La vendeuse ramena très rapidement quelques sous-vêtements classiques à essayer et la conduisit de force dans une cabine aux parois rouges. Baer tenta de relativiser. Tout ceci aurait pu être pire si Ben était resté avec elle.

"Vous êtes avec le capitaine Shanks ? la questionna-t-elle, indifférente, et malgré tout, Baer sentait qu'elle mourrait d'envie de le savoir.

- Je suis temporairement affiliée à son équipage, précisa Baer, pour être certaine qu'il n'y ait pas de malentendu.

- Ah très bien, très bien", sourit-elle à nouveau.

Les femmes se comportaient toutes étrangement lorsqu'elles venaient à parler de Shanks. Baer l'avait maintes fois remarqué. Étaient-elles toutes aveugles ? Qu'est-ce qu'elles lui trouvaient toutes à ce type ? La vendeuse perdit une place considérable dans son estime. Une pile de soutien-gorge vint prendre racine dans le coin de sa cabine. Elle lui avait également montré une montagne de culottes, toutes plus radines en tissu les unes que les autres. Baer essaya à tour de bras une dizaine de soutien-gorges. Son intérêt se focalisa sur un balconnet vert émeraude, un bandeau noir en soie et un classique également noir, avec une dentelle très raffinée. Elle choisit aussi une dizaine de culottes parmi la sélection abusive de la vendeuse. Ses essayages étant terminés, Baer se retourna vers elle en veillant à ce qu'elle se soit rhabillée correctement :

"Je n'ai pas d'argent pour les payer, mais c'était sympa de les essayer.

- Oh ne vous en faîtes pas, je fais comme d'habitude, je les mets sur le compte du capitaine Shanks.

- Ah non, pas question !"

La vendeuse était sous le choc. Et Baer également. La vendeuse aurait dû la foutre dehors, pas lui proposer un arrangement douteux.

"D'abord, c'est un pirate. Il ne me semble pas qu'il doit payer grand-chose là où il va, et je ne vois pas pourquoi il me paierait mes sous-vêtements."

C'était très embarrassant.

"Vous n'avez pas d'argent, je ne vois pas le problème vu que vous êtes avec lui. Il nous remerciera comme il en a l'habitude.

- Pardon ? Ça veut dire quoi qu'il vous « remerciera » comme il en a l'habitude ? Écoutez, je compte les voler, après tout je suis embrigadée dans un équipage pirate, je n'ai qu'à faire comme eux. Voilà, je vous le dis, je vais voler ces sous-vêtements car de toute évidence, ils me vont bien et… et puis merde, j'en ai besoin !"

Baer les fourra précipitamment dans ses bras et sortit en courant dans la boutique, évitant de justesse un vieil homme qui se rinçait l'œil à la vitre. La vendeuse la regarda s'en aller ahurie. Elle fut encore plus atterrée lorsque Baer revint sur ses pas pour lui demander où était l'auberge du Vent d'Ouest. La vendeuse lui indiqua la direction d'un ton monocorde et mal assuré. Constatant que Baer galérait avec tous ses sous-vêtements dans les bras, elle lui proposa gentiment :

« Voudriez-vous un sac ? Ce n'est pas pratique de les porter de cette façon.

- Volontiers, mais dépêchez-vous", la pressa Baer.

La vendeuse dégota un cornet tape-à-l'œil, avec l'insigne de la boutique, et aida Baer à enfiler son butin à l'intérieur. Puis Baer repartit en courant avec son sac, suivant scrupuleusement ses indications. Elle était fière d'avoir réussi l'exploit de voler quelque chose et en plus des sous-vêtements hors de prix ! Shanks n'aurait pas à remercier qui que ce soit.

Une heure plus tard, Baer était totalement abattue et son larcin ne la réjouissait même plus. Elle ne trouvait pas cette maudite auberge. La ville était très grande et elle refusait de demander son chemin. Mordicus, elle était capable de trouver cette auberge toute seule. C'était la faute de cette vendeuse. Sa description n'avait pas été assez précise et elle avait dû se perdre en chemin.

Baer avait très faim, et s'était donc introduite dans un lieu pas franchement recommandé. Dans ce bar, l'ambiance était décontractée et chaleureuse, mais il était rempli d'hommes. Baer n'était pas des plus à l'aise. Des lumières vertes, orangées et bleues éclairaient la barmaid qui se trémoussait avec talent derrière son comptoir. Baer s'installa à celui-ci sur un tabouret libre. Un homme séduisant était assis à côté d'elle. Son torse était découvert et présentait un tatouage original. Il portait également une veste mauve. Drôle de couleur qui s'accordait parfaitement avec ses cheveux blonds. L'inconnu buvait un verre d'alcool tranquillement. Soudain, elle remarqua qu'il la fixait attentivement, avalant son rhum très lentement en se léchant la lèvre inférieure. Baer l'ignora jusqu'à ce qu'il devienne trop agaçant. Elle pivota dans sa direction, nullement amusée :

"C'est très gênant ce que vous faites.

- Hum ?"

Il était drôlement moins loquace que Shanks et les autres. Pourtant, c'était un pirate, elle mettrait sa main à couper. Il dégageait une confiance en soi, un charisme animal, et une chaleur de vivre propre à ces troublions des mers. Baer plissa les yeux pour lui démontrer son hostilité. Encore des saloperies de pirates, ils étaient partout.

"Vous me fixez depuis que je suis là.

- Et ?

- Et on ne se connaît pas, voilà tout !"

Une lueur d'incrédulité illumina ses prunelles durant un instant fugace, comme un mirage, et il baissa les yeux sur sa longue robe noire. Baer était en apoptose cellulaire tant elle se sentait jugée négativement par tous les hommes dans la salle.

"Impressionnant", sourit-il subitement. " Yoï les gars, qui veut offrir à boire à cette charmante demoiselle ?"

Un silence de plomb ravagea la bonne humeur des lieux. Ils la dévisageaient tous, et ceux qui ne l'avaient pas encore regardée se prirent des coups de coudes très indiscrets.

"Sans façon, je suis avec quelqu'un, mentit-elle pour sauver les apparences, car personne ne lui aurait offert de verre.

- Qui donc ?"

Ses coudes écartés, posés l'un et l'autre sur le comptoir, tiraient sa chemise qui s'échouaient sur ses flancs et fournissaient une vue imprenable sur ses abdominaux délimités par un foulard bleu.

"Ça ne vous regarde pas."

Elle se cramponna à son sac par pure nervosité. L'inconnu nota ce détail et lâcha nonchalamment :

"Allez détends toi, je te l'offre ce verre."

Un shot glissa le long du comptoir et s'arrêta net devant elle. Elle le repoussa discrètement du revers de la main. L'inconnu séduisant la regardait toujours attentivement. Un nain – ou homme de petite taille – déboula brusquement dans le bar en éclatant la porte d'entrée et s'abattit au pied de l'inconnu à bout de souffle.

"Commandant, Shanks Le Roux est ici sur l'île, on dit qu'il te cherche !

- Il m'a déjà trouvé, tu ne crois pas ?"

Marco désigna Baer d'un coup de tête. Le messager écarquilla des yeux, et maintenant, tout le monde la dévisageait sombrement. On aurait pu entendre les mouches voler s'il y en avait eu dans la salle.

"Elle fiche quoi ici ? s'étrangla le messager.

- Sois plus gentil avec elle." Son air nonchalant la rassura un peu. "Que veux-tu boire Baer ?"

Elle tomba des nues. Sa mâchoire retomba et sa bouche devint celle d'un poisson en l'espace d'un instant. Ce type louche la connaissait. Pourquoi ce type louche la connaissait ? Le cerveau de Baer était lent à la détente. Elle s'humidifia les lèvres pour gagner du temps – gagner du temps pour quoi ? Elle reluqua les autres pirates de la salle et l'évidence lui sauta aux yeux. Ils la connaissaient tous. C'était pour cette raison qu'ils agissaient bizarrement depuis qu'elle était entrée dans le bar. Son cœur se mit à battre à un rythme effréné dans son crâne. Chaque pulsation brouillait en peu plus ses raisonnements logiques. Elle mit plusieurs minutes à reprendre contenance, minutes qu'ils ont passées à la déshabiller du regard comme un animal de foire.

"Vous me connaissez ?"

Ils parurent se crisper davantage lorsqu'elle articula ces trois pauvres mots.

"On te connaît tous."

Elle se redressa le dos bien droit sur son tabouret, aux aguets, et eut la terrible sensation que ces personnes ne l'appréciaient manifestement pas. Ou étaient tellement surpris qu'ils en oubliaient les bonnes manières. Typiques des pirates de ne pas accorder d'importance aux bonnes manières.

"D'où on se connaît ? Je veux dire, on s'est déjà rencontrés avant… dans un endroit louche ?" hasarda-t-elle.

Bien qu'il soit dérouté, l'inconnu répondu par l'affirmative d'un bruit de gorge. Un long silence gela la discussion. Baer analysait minutieusement son interlocuteur sans avoir une foutue idée de qui il était. Un éclair de génie foudroya son âme alors qu'elle songeait à s'éclipser et revenir avec Ben ou Bif pour plus de sécurité.

"Est-ce que vous êtes Marco ?" s'enquit-t-elle d'une petite voix.

Marco l'observait toujours avec le plus grand soin, notant les différences majeures qu'il constatait dans son comportement. Baer n'était pas douée pour mentir, elle n'était pas bonne comédienne non plus. Son regard la trahissait toujours. Trop expressive pour être malhonnête.

"Alors Le Roux me cherche pour toi."

Elle prit cette annonce pour un « oui ». Le cœur de Baer miroita d'un espoir indicible. L'homme qu'ils pourchassaient activement étais assis, juste là. Sur ce tabouret usé. Ce n'était plus de la chance à ce stade, c'était un miracle. Baer mourrait d'envie d'avertir l'équipage de sa trouvaille. Elle les narguerait pour la forme et revendiquerait des excuses. Elle était la pro de l'extorsion d'informations, qu'on ne les y reprennent plus à penser le contraire.

"Shanks a su par un vieillard que j'étais avec vous à Marbelos.

- Je ne comprends pas très bien ce que tu racontes Baer, ni pourquoi tu fais semblant de ne pas nous connaître.

- Je..."

Baer était intimidée. Elle gratta nerveusement sa nuque, geste qui n'échappa pas à l'inspection attentive du Phénix. Elle était bel et bien différente aujourd'hui.

"Je ne sais pas de quoi vous parlez, j'ai perdu la mémoire.

- Perdu la mémoire ?"

Aucun des hommes dans la salle ne la croyaient pas. Ils auraient crié à la calomnie si leur commandant n'était pas aussi calme. Baer sentait néanmoins qu'elle n'avait pas à avoir peur d'eux.

"Je ne mens pas, je ne sais pas du tout qui vous êtes." Baer implora Marco de ce regard expressif qu'il connaissait par cœur, un regard qui exprimait une profonde solitude. "J'aimerais juste savoir ce que vous savez de moi et après je vous laisserai tranquille."

Marco était une fois de plus étonné par la fille qui se tenait devant lui. Il soupira silencieusement et termina cul-sec son verre.

"Si tu insistes."

.

.

"Commandant, le revêtement est terminé !"

Marco hocha simplement la tête. Sa division s'était rendue à East Blue pour une visite de courtoisie. Leur Père était resté dans le Nouveau Monde en compagnie des deuxième et troisième divisions. Leur mission étant achevée, ils avaient fait halte aux Sabaody pour revêtir leur bateau et s'apprêtaient maintenant à gagner l'île des Hommes-Poissons. Dans quelques semaines, ils seraient enfin revenus auprès de leur Père.

Une certaine agitation régnait dans le Grove depuis le petit matin. Marco était pressé de quitter l'Archipel. Il avait entendu de la bouche de pirates particulièrement nerveux qu'un Amiral de la Marine était dans les parages.

"Bien, qu'on embarque les dernières provisions, et nous lèverons l'encre."

La division s'activa, et en quelques minutes, les caisses avaient été soigneusement stockées dans lêndroit prévu à cet effet. Marco posa le pied sur la plateforme d'embarquement lorsqu'une voix criarde l'interpella :

"Attendez !"

Il hésita un bref instant à se retourner. Le désarroi de la fille qui courait jusqu'à leur navire ne pouvait que leur apporter des ennuis. Marco soupira, mains dans les poches, et détourna la tête par-dessus son épaule. La jeune fille était à bout de souffle, courbée en deux et le visage ruisselant d'eau et de saleté. Son regard fut attiré par les yeux verts de l'inconnue une fois qu'elle eut redressé le menton. Des prunelles brillantes, paniquées, abattues, qui le fixaient d'une lueur désenchantée.

"Laissez-moi venir avec vous", souffla-t-elle péniblement entre ses râles.

Elle était terriblement essoufflée. Baer n'avait pas l'habitude de malmener son corps de la sorte. Marco remarqua alors les deux ombres qui se fondaient dans le dos de la fille. Une ombre frêle, rachitique, et une ombre à la carrure démesurée, qui la dépassait de plusieurs têtes. C'était un Homme-Poisson et l'autre n'était qu'un vieillard fébrile qui n'attendait plus que la mort. Marco n'eut pas besoin de les scruter longuement pour deviner qu'ils avaient été maltraités. Une longue chaîne en métal reliait leurs colliers respectifs à la main tremblante de la fille. Des esclaves. Marco fronça les sourcils. Bien qu'elle traînait des esclaves dans son dos, elle était certainement celle qui avait le plus morflé des trois. Sa robe était déchirée au niveau de sa poitrine et elle avait des tâches de sang un peu partout sur son corps… était-ce seulement le sien ? Il se méfiait de ces anges qui n'en étaient pas.

Comme Marco n'avait toujours pas prononcé la moindre syllabe, Baer reprit en jetant des coups d'œil apeurés à ses arrières :

"Je vous donnerai tout ce que j'ai ! J'ai…" Baer déposa précipitamment son sac à ses pieds et farfouilla dedans pour en sortir des liasses de Berry. "Tout cet argent est à vous si vous m'aidez, et… je vous donne aussi mes esclaves ! S'il-vous-plaît, aidez-moi…"

Sa supplique n'était plus qu'un murmure. Elle était psychologiquement sous le choc et son corps était épuisé. Marco était curieux, mais il redoutait qu'elle ne soit qu'un problème ambulant. Plus il réfléchissait, plus la fille se recroquevillait sur son salut matériel.

"Je suis bête, vous êtes un pirate… vous ne faîtes pas de promesses."

Elle riait et pleurait en même temps. Le plus curieux étaient sans nul doute les regards condescendants que posaient ses esclaves sur elle. Ils ne disaient rien, mais leurs yeux parlaient pour eux. Marco était d'autant plus abasourdi.

"Les pirates ne demandent pas, ils prennent… on est tous comme ça quand on le peut."

Baer se pinçait les lèvres, elle avait enduré tout ça pour se faire dépouiller et laisser pour morte par un pirate. Elle était bête d'avoir cru que... Ses larmes redoublèrent d'intensité.

"Dans ce cas", renifla-t-elle, "je préfère vous le donner, je ne veux pas me battre… et prenez-les avec vous", dit-elle en lui tendant également la chaîne de ses esclaves. "Je ne peux pas les libérer, mais vous, vous pourrez peut-être."

Marco saisit la chaîne avec douceur, perturbé par cette fille qui exprimait tout et son contraire. Il ramassa le sac aussi. Les esclaves avaient relevé la tête et le regardaient sévèrement, comme s'ils lui ordonnaient d'embarquer la fille avec eux. Cette ambiguïté l'étonna, et continuerait à l'obséder bien des années plus tard. Ce fut la raison pour laquelle il souleva Baer dans ses bras et l'emmena sur leur bateau. Ils immergèrent quelques secondes plus tard dans les abîmes du fond marin.

Sans le savoir, Marco avait scellé le destin de Baer.

.

.

Marco se demandait ce qu'il lui était arrivé pour qu'elle ait perdu la mémoire, et qu'elle se retrouve aux côtés de Shanks Le Roux. Elle avait eu de la chance, beaucoup de chance. Elle était auprès de l'une des seules personnes qui pouvaient lui offrir ce qu'elle désirait, enfin, ce qu'elle avait désiré à l'époque. Il l'avait perdue de vue seulement quelques semaines, pourtant, elle semblait avoir énormément évolué. Elle n'en avait pas conscience, l'équipage du Roux non plus, mais lui voyait clairement la différence entre elle et le débris humain qu'il avait ramassé aux Sabaody. Marco cessa de remuer ses souvenirs et débuta son récit, tout le monde l'écoutant en silence.

"On t'a récupérée aux Sabaody, t'étais paniquée, t'avais du sang sur tes habits..." Marco la jaugea du regard, puis reprit avec un ton plus détaché : "Et tu traînais deux esclaves au bout d'une chaîne.

- Des esclaves ?

- Oui, un vieil homme et un Homme-Poisson."

Baer scruta le reste du bar avec une profonde incompréhension. Les membres de la division de Marco n'avaient aucune réaction.

"Mais ce n'était pas les miens, j'ai dû les croiser et j'ai voulu les aider..."

Marco balaya les états d'âme de Baer :

"On a cru que tu t'étais perdue dans le mauvais Grove. Mais je pense que tu savais où tu étais. Tu cherchais un moyen de quitter les Sabaody, et ce d'une façon illégale. Un bateau pirate faisait l'affaire, même si tu avais l'air de nous prendre pour de vrais salopards. Tu nous as supplié de t'aider contre une grosse somme d'argent et contre tes esclaves."

Baer n'en croyait pas ses oreilles. Se serait-elle autant rabaissée à leur demander leur aide ? Et avait-elle réellement eu des esclaves ? Après avoir passé ces deux semaines à obéir à Ben et Shanks, elle n'imaginait pas ce que la vie d'un esclave devait être. Une vie abominable, une vie qu'elle aurait eu dans cette usine de bonbon. Une vie encore pire que la mort. Marco commanda un jus de goyaves et un verre de rhum lorsque la serveuse fut revenue derrière son comptoir. Baer balbutia d'un air incroyablement blessé :

"Je... non...

- Tu ne t'en souviens réellement pas alors ?"

Baer secoua la tête vivement, entre effroi et consternation. Seuls les monstres avaient des esclaves en leur possession. Serait-elle l'un d'entre eux ? La serveuse déposa les boissons devant Marco et il lui donna le jus de goyave à la place de son shot. Il savait qu'elle détestait l'alcool. La cuite qu'elle avait eue avec eux avait suffi à la dégouter du rhum.

"Et qu'est-ce que vous...

- Tu étais déjà bien amochée quand tu t'es présentée à nous. Tu avais dû passer un sale quart d'heure avant de nous trouver, une fille comme toi attire les regards."

Le sous-entendu de Marco lui glaça le sang. Baer avala une gorgée de son jus de travers.

"On a libéré tes esclaves, garder l'argent et t'avons embarquée sur notre navire. Nous avons pris la direction de l'île des Hommes-Poissons. T'étais pas très bavarde, tu étais fermée comme une huître, on a rien pu savoir sur ce qu'il t'était arrivé. Tu ne voulais même pas qu'on soigne tes blessures."

Baer encaissait les informations de Marco avec le sentiment trompeur qu'il ne parlait pas d'elle, mais de quelqu'un d'autre.

"En fait, tu n'aimais pas être considérée comme notre égal", sourit-t-il faiblement. "Du moins au début. Tu t'es habitué à nous par la suite."

Marco avait remplacé son expression nonchalante par un intérêt réel.

"On a fait escale sur l'île des Hommes-Poissons, t'étais plutôt contente mais un peu névrosée quand même. On y est resté quelques jours, et ensuite on est reparti. C'est là que ça s'est gâté. La Marine nous a attaqué lorsque nous sommes arrivés dans le Nouveau Monde. Un Amiral était en train de nous attendre. On avait déjà des doutes sur toi, mais cet incident n'a fait que confirmer ce que nous pensions déjà.

- La Marine ? Mais pourquoi elle vous attendait ? Ce n'est pas moi...

- Elle était là pour toi oui."

Baer était déstabilisée. La Marine n'avait rien à faire d'un nuisible comme elle. Pouvait-elle croire ce qu'il racontait ? Était-il réellement Marco le Phénix ? Shanks lui reprochait d'être trop crédule et naïve. Mais se méfier constamment de son environnement était psychologiquement éreintant.

"On a réussi à s'enfuir sans trop de dégâts. Et tu nous as enfin révélé qui tu étais. Tu avais des scrupules et tu t'es défendue en disant qui si tu nous avais dit la vérité tout de suite, nous t'aurions tuée ou nous nous serions servis de toi pour obtenir des privilèges ou de l'argent."

Le moment fatidique était arrivé. Baer était évidemment consciente qu'elle ne faisait pas partie de leur équipage et qu'elle n'était pas infirmière.

"Tu nous as révélé être descendue de Marie-Joie pour te rendre à une vente aux enchères à l'Archipel des Sabaody."

Marco croqua dans une olive et la dégusta longuement.

"Tu voulais sûrement fuir quelque chose, sinon je ne comprends pas pourquoi une fille comme toi se serait mêlée à nous et aurait rallié le Nouveau Monde en passant par l'île des Hommes-Poissons.

- Je suis… descendue de Marie-Joie, la Terre Sainte ?"

- Il n'y a pas beaucoup de gens qui se promènent avec autant d'argent sur eux, ni même avec des esclaves. Et encore moins qui crèchent à Marie-Joie."

Baer reçut un énorme coup de massue sur la tête. Était-il en train d'insinuer qu'elle était un Noble Mondial ? Au vu de son visage incroyablement figé, ce n'était pas une divagation de son esprit.

"Je ne pense pas que je sois... Dragon Céleste... non", chuchota-t-elle tout bas.

Supercherie. Catastrophe. Désastre.

"La Marine nous colle aux trousses. Je ne pense pas que ce soit une coïncidence, ni que tu nous aies menti. C'est toi-même qui nous l'a dit et t'étais plutôt convaincante. Tes esclaves ont parlé eux-aussi."

Marine. Esclaves bavards. Elle. Noble Mondial. Baer tournait au relation, figée sur l'image que lui avait peinte le cuistot des Nobles Mondiaux. Ce n'était pas joli-joli.

"La Marine me cherche ?

- Ils pensent que tu t'es faite enlever, bien sûr qu'ils te recherchent."

Grosse supercherie. Mensonge. Crétinerie. Elle le saurait si elle était un Dragon Céleste, elle le sentirait dans sa chair. Et que va-t-elle dire à Ben et aux autres ? Leur comportement envers elle changerait-il ?

"Qu'est-ce qu'il s'est passé à Marbelos ? Pourquoi je me suis retrouvée sur le bateau de Shanks ?"

Alors elle n'avait aucun souvenir d'eux. Marco devinait que son amnésie datait de sa rencontre avec Shanks.

"Tu t'es volatilisée un beau matin. On t'a cherché mais tu n'étais plus sur l'île."

Il ne savait pas ce qui lui était arrivé ensuite, où est-ce qu'elle était allée. Baer ruminait dans sa barbe si bas qu'il dût se concentrer pour la comprendre. « Un Noble Mondial ne devient pas amnésique. Il ne dort pas non plus sur le pont lustré d'un pervers. Ce type ment comme il respire... ».

"Tu voulais qu'on t'emmène le plus loin possible."

Le regard de Marco et de la division tout entière s'adoucit subitement. Ils l'aimaient bien Baer, c'était quelqu'un qui était née avec tout, mais qui ne désirait vivre qu'avec rien. C'était en ces mots qu'elle s'était excusée auprès d'eux. Ils l'avaient pardonnée car elle s'était démenée pour faire valoir sa place au sien de l'équipage.

"On est content que tu ailles bien, à vrai dire on ne pensait pas te revoir.

- Ah bon ? s'exclama Baer, surprise.

- Tes blessures s'étaient infectées et tu délirais un peu", ria-t-il en lançant des regards appuyés à ses compagnons. "Mais tu refusais tout soin."

Baer sentait qu'un lien étrange la reliait à eux. Mais aucun souvenir ne remontait à sa conscience. A croire qu'ils ne reviendraient peut-être jamais. Cette pensée l'attrista énormément.

"Tu aurais pu choisir quelqu'un d'autre pour t'amener jusqu'ici, lui reprocha-t-il.

- Vous n'aimez pas Shanks ?

- Ce n'est pas une question de l'aimer ou non.

- Alors quoi ?"

Décidément, beaucoup de gens connaissait Shanks. C'était irritant.

"Et toi Baer, tu l'aimes bien ? rétorqua Marco, l'air de rien.

- Pourquoi vous voulez savoir ça ?"

Baer lui avait fait de lourdes avances lorsqu'elle était complètement bourrée sur l'île des Hommes-Poissons. Elle n'était plus lucide, mais n'avait rien laissé filtrer sur sa vie. Elle gardait ses secrets enfermés dans un coffre-fort, au fond de son âme. Sachant que le Roux était adepte de la boisson, il n'avait aucune peine à imaginer le schéma se reproduire.

"Je ne devrais pas tarder", reprit Baer doucement, comprenant qu'il était temps de se détacher d'eux et de ce qu'ils représentaient. Accorder trop d'importance au passé était aussi dangereux que l'ignorer. "Ils m'attendent sûrement. Merci d'avoir éclairé ma lanterne, j'imagine que je vous dois beaucoup. Encore désolé pour tout.

- Fais attention à toi Baer, tu n'as pas d'ami ici, ne l'oublie pas."

Le sens caché de sa tirade lui échappait. Elle n'avait pas d'ami ici. Que voulait-il lui faire comprendre ? Devait-elle se méfier de Shanks ? L'incertitude lui décocha un point dans le cœur. La trahiraient-ils s'ils découvraient qu'elle n'était pas roturière, ni pirate, mais une Noble ? Toujours était-il qu'ils étaient sa famille de substitution. Elle pourrait les trahir si la situation tournait en sa défaveur, c'était dans son sang d'agir pour ses propres intérêts, Ben et Shanks ne comptaient finalement pas dans le dessein qu'elle traçait dans son avenir.

"Vous partez ?"

Sa voix timide et embrumée s'était exprimée contre sa volonté.

"Bientôt. On se recroisa sûrement un jour."

C'était étrange, elle ne savait rien d'eux. Leur façon de rire, leur critique des différents alcools du monde, la cuisine qu'ils préféraient, le lien qui les unissait au sein de cette division. Mais elle savait qu'elle faisait partie de cet ensemble original. Elle le ressentait à la manière dont ils la regardaient, lui souriaient ou au contraire la mataient d'un œil agacé, à la manière dont ils choisissaient une boisson qu'elle aimait. Des petites choses somme toute futiles, qui démontraient néanmoins qu'elle avait existé avant le trou noir. Baer prit le temps de graver leurs visages dans sa mémoire et quitta le bar avec l'étrange sensation d'abandonner quelque chose qui lui était cher. Cette compression dans sa poitrine ne mentait pas. Et Baer sourit de se sentir aussi vivante.

Elle restait néanmoins sur ses gardes. Son statut de Noble Mondial, si elle n'avait pas menti à Marco, était à prohibé de toute urgence. Heureusement que ce terme n'était pas gravé sur son front. Elle serait déjà morte brûlée vive au milieu de la rue.

Lorsqu'elle dépassa la bâtisse coquette à l'autre bout de l'allée, Baer reconnut le manteau de Bif fondu au mur de celle-ci. Elle marcha hâtivement vers lui.

"Alors, qu'est-ce qu'il t'a dit ?" l'apostropha Bif aussitôt.

- Tu savais que nous étions là-dedans ?

- Bien sûr que oui, tu nous prends pour qui ? Le patron m'a demandé de te surveiller pour être certain que ça ne dégénère pas. Allez viens, on a préparé une petite fête sur le Red Force.

- Et l'auberge ? Je devais vous retrouver là-bas, se révolta Baer.

- Je te raconterai plus tard."

Un sourire malicieux naquit sur les lèvres du pirate.

"J'ai tourné en rond pour rien ? siffla-t-elle de mauvaise grâce.

- Ce n'était pas tant inutile que ça."

Baer tapa la semelle de ses spartiates contre un caillou et le malaxa sous sa plante de pied.

"Quand est-ce que l'on repart d'ici ?

- Dans trois jours."

Bif surprit un regard triste de Baer sur le bar qu'elle venait de quitter et soupira. Baer n'avait pas fondamentalement envie de rester avec Marco. Certes il était ce qu'elle pouvait peut-être appeler un ami, mais comme toute amie qui se respecte, elle était triste qu'il parte. Avait-elle seulement eu des amis dans sa vie antérieure ? Peut-être se trompait-elle totalement. Elle n'a pas d'ami ici. Les mots de Marco ne pouvaient être plus explicites.

La mélancolie de Baer força Bif à la rassurer :

"Tant que tu n'auras pas retrouver ta famille, on sera là, ne t'inquiète pas ma jolie."

Sa famille. Avait-elle envie de revoir sa famille ? Quelle visage avait-elle ? Elle avait fui des Saboady, mais pour qu'elle raison ? Baer ressentait au fond de ses entrailles un malaise. Un malaise dont elle ne comprenait pas l'origine. Elle jeta un dernier regard au bar, imaginant ce que sa vie avait bien pu être avant qu'elle ne rencontre Marco. Elle avait certainement beaucoup d'argent, des esclaves, la main mise sur la Marine, une conviction qu'elle n'avait pas à respirer le même air que ces gens qu'elle avait côtoyé ces dernières semaines. Elle était l'élite de ce Monde. Voilà ce qu'était un Dragon Céleste. Mais était-elle réellement dotée de cette froide et cruelle vision de la vie ? Baer se sentait étrangère à celle-ci, elle avait oublié combien elle aimait cette grandeur et combien elle aimait martyriser les êtres inférieurs.

Devait-elle révéler aux pirates qui elle était ou devait-elle garder le silence ? L'abonneraient-ils s'ils découvraient la vérité ? N'aurait-elle pas le choix de son propre destin ? Tant de questions taraudaient Baer, dont le cœur s'était assombrit inexplicablement. Bif s'empara de son cornet volumineux et ils marchèrent en silence jusqu'au Red Force. Tout souvenir a un prix et Baer venait seulement d'en découvrir le montant.


Marco et sa division quittèrent le bar peu après Baer. Le modèle réduit du Moby Dick les attendait bien sagement dans le port dissimulé de l'autre côté de l'île. Le messager de l'Empereur les avait débusqué le matin-même au sud de l'île. Il n'avait pas informé ses hommes de la nature de la missive, ni même de l'auteur de celle-ci. Lui seul savait.

Marco savait qu'elle ne le reconnaîtrait pas. Il avait feint la surprise pour ne pas la brusquer. Baer n'était pas douée pour deviner les émotions des gens. Elle voyait ce qui l'arrangeait et non la réalité. C'était un trait qu'elle conservait de sa vie de Noble Mondial. C'était sa façon à elle de se protéger.