Étincelle
Sherlock ne savait plus quand il avait fêté pour la dernière fois son anniversaire. Il ne s'en souvenait pas et ne voulait pas s'en souvenir. Son cerveau et sa mémoire avaient supprimé cette journée où il lui semblait qu'il avait dernièrement fêté son anniversaire.
Célébrer le jour de sa naissance était aussi inutile, selon lui, que de dormir ; d'avoir un « travail rémunéré » comme le faisaient quatre-vingt-dix-huit pour cent de la population ; de faire des choses comme tout le monde (du genre sorties entre amis, aller au cinéma, passer des soirées entre fêtards et alcooliques) ; d'aller faire des courses ; de manger ; et tant d'autres choses que tout le monde faisait ou s'obligeait à faire.
Cela faisait très longtemps qu'il ne pensait plus au jour de sa naissance. Il s'en moquait royalement. C'était un fait – jugé anodin – qu'il avait oublié depuis longtemps.
Tellement longtemps que lorsque, le six du mois, il rentra d'une journée harassante passée à courir aux quatre coins de Londres pour, finalement, pas grand chose (un meurtre qui se révélait être un stupide suicide poussant à arrêter un homme innocent), Sherlock ne comprit pas pourquoi John lui cria un : « Joyeux anniversaire ! » tonitruant accompagné par madame Hudson (coiffée d'un chapeau pointu comme au nouvel an) et, sainte horreur, par Mycroft.
Son expression parla pour lui-même. Mycroft échangea quelques mots avec le médecin, salua leur logeuse et s'en alla en félicitant une nouvelle fois son cadet. Madame Hudson leur déclara qu'elle allait chercher le gâteau resté dans le four et descendit chez elle, laissant les deux compères dans un salon décoré pour cette journée si exceptionnelle qu'était le jour de naissance du détective consultant.
-Je peux savoir ce que tout ceci signifie ?
-Mycroft m'avait prévenu que c'était peine perdue mais bon, je n'ai pas pu m'en empêcher ! s'exclama le blond en s'approchant du brun pour lui coller un ridicule chapeau pointu de fête sur la tête. J'ai pu voir la date en fouillant dans ton porte-feuille quand j'ai eu besoin de ta carte de crédit et je voulais fêter ça comme il se doit !
-À quoi ça sert ?
Sherlock était perdu. Il ne comprenait pas pourquoi John était aussi gentil – prévenant, attentionné, agréable, chaleureux – avec lui. Surtout pour un moment aussi stupide que son anniversaire.
L'ancien soldat parut réfléchir. Sa lèvre inférieure avancée sur le devant le confirmait. Les expressions faciales du docteur Watson en disaient toujours long sur ce qu'il avait en tête ou sur ce qu'il ressentait. Sherlock n'avait eu besoin que de quelques minutes pour le comprendre – même pas, quelques secondes ! – et pourtant, à chaque fois il était surpris par les diverses réactions de son colocataire et ami.
-Je ne sais pas. C'est important de fêter l'anniversaire de quelqu'un. C'est pour... marquer son avancée dans la vie.
-Et ? Qu'est-ce que ça apporte ?
John eut un sourire tout en dénouant l'écharpe du détective.
-De la joie. Un bon moment passé avec les personnes qu'on aime.
Sherlock fronça les sourcils.
-On n'a pas besoin de ça pour passer un bon moment avec les personnes qu'on aime.
John eut l'air surpris par la phrase du brun, puis il sourit davantage et acquiesça en riant.
-Tu as raison. Mais je tenais quand même à te le souhaiter.
Lorsque madame Hudson remonta avec le gâteau, il y avait une seule bougie allumée poser dessus. Sherlock la regarda comme si c'était une bombe de Moriarty, puis elle lui expliqua qu'ils fêtaient en même temps leur première année de colocation.
-Là, je vois la raison pour fêter un anniversaire, souffla-t-il avant de s'attaquer à la bougie.
Il aperçut le sourire rayonnant de John du coin de l'œil et il se dit que le seul cadeau qu'il acceptait de cette journée, c'était celui-là.
