Que vais-je fais sans toi ? Chapitre neuf :
Il y avait ce cadavre encore chaud, cette délicieuse adolescente aux yeux fermés par l'extase de la mort. Elle était jolie, au final, songea amèrement Kaoru, incapable de se sortir de la tête que c'était à cause de lui que ce désastre morbide était arrivé. En face de lui, son jumeau continuait à rire, et son sourire perçait le cœur de Kaoru. Pourquoi Hikaru avait-il l'air si démoniaque, si cruel ?
La drogue plissait ses lèvres en un rictus mauvais. Kaoru se demanda vaguement si Hikaru savait qu'il avait tué, s'il sentait sur ses mains pâles le poids du sang. Ou peut-être que ça lui était égal, d'avoir mise à mort la fille qu'il aimait. La logique de ce frère qui lui semblait soudain aussi éloigné que n'importe quel étranger lui échappait totalement.
Kaoru tenta de se lever. Il avait sur ses lèvres le goût de la mort, la dernière saveur d'Haruhi. Mais ne pouvait-il pas encore sauver l'âme de son frère en la purifiant avec son sacro-saint amour ? Qui aime, est pardonné, rappelons-nous. Un vague espoir creusa son trou dans son esprit brûlant. Il repoussa en arrière ses mèches rousses alourdies par la sueur, regardant toujours fixement Hikaru :
« Viens avec moi. Enfuyons nous, tous les deux. Echappons-nous. Rien que toi et moi. Vivons l'un pour l'autre, comme avant, et pour toujours. »
Sa voix était toujours faible, étranglée dans sa gorge asséchée. Hikaru ne pouvait qu'accepter, il comprendrait, hein, ce qui motivait son jumeau, N'EST-CE PAS ? Et que par là, en partant avec lui loin, il serait sauvé, lavé de son crime passionnel. La drogue était en cause, oui, mais aussi cet amour fou qu'il voyait luire dangereusement dans les yeux de Kaoru. Mais, malgré les brumes de la cocaïne qui coulaient encore autour de ses pensées comme le plus lourd et le plus opaque des voiles, il secoua doucement la tête :
« Non. »
« Pourquoi ? » Murmura Kaoru
Les yeux de l'adolescent prirent une teinte métallique, miroirs d'une pensée oú la raison perdait ses droits. Il ne comprenait pas ce « Non » ivre, ce mot trop lourd de sens soudain, pour être interprété aussi légèrement que d'habitude. Ce « non » là contenait sa destinée.
Hikaru plissa doucement les yeux, un rire stupide accroché aux lèvres :
« Parce que. Si je t'aimais, je te tuerai…aussi, ihih. »
« Non ! Tu m'aimes déjà, de toute façon ! Ca ne peut être que ça !»
Hikaru secoua encore la tête et le monde tourna brutalement autour de lui. Hop, encore un tour de manège infernal, pensa-t-il, ses yeux vagues agrippés au visage de son frère qui perdait ses mots, tremblant. Kaoru rampa vers lui, lentement, et colla sa main sur sa joue tiède. Il fixa son frère jusqu'au plus profond de son âme et ne vit rien. L'âme d'Hikaru, avec la mort soudain d'Haruhi, sa folie sous-jacente, était devenu aussi creuse qu'une coquille remplie de vent. Mais malgré ce vide, Kaoru ne put s'empêcher de plaquer ses lèvres froides contre celles de son jumeau. Il pensait qu'Hikaru finirait par réagir, même pour le repousser, mais la bouche jumelle resta aussi inerte que lorsqu'il était endormi. Elle avait un goût étrange, mélange de caoutchouc et de chocolat. Teintée de la saveur salée des larmes de Kaoru qui continuaient à dévaler le long de ses joues pour échouer dans le creux de ses lèvres entrouvertes :
« Aimes moi. S'il te plaît. Hikaru, aimes moi. Pitié. Je ne pourrai pas vivre sans toi. Je ne peux pas. Viens avec moi, je t'en supplie. » Chuchota-t-il, peinant à retenir les sanglots qui l'étranglait
Plus que jamais, il sentait la présence accusatrice d'Haruhi dans son dos, et son silence morbide de cadavre. Kaoru songea que ce corps devait avoir terriblement froid, avec sa petite robe déchirée et son pied nu. A quoi pensait-elle, du fond du Paradis oú elle avait probablement échoué ? Tuez mes assassins, le conspirateur et l'outil de ma mort…?
Il frémit et décolla enfin sa bouche de celle d'Hikaru, qui ne le quittait pas de son regard morne. Kaoru lapa le sel de ses larmes qui avait séché dans le creux de ses lèvres. Si son frère ne voulait pas le suivre, il était condamné. Tamaki n'allait pas tarder à revenir, accompagné d'une armée. Et tout le monde poserait sur Hikaru un regard méprisant et gelé. Pourrait-il le supporter, une fois dans sa geôle ? Ne se mettrait-il pas à haïr son frère, une fois qu'il aurait compris ses manigances sournoises ?
« Tu me hais Hikaru ? »
« Non. Mais je ne t'aime pas, non plus. »
Kaoru ne tarda pas à prendre sa décision. Il devait sauver son frère de toutes les façons possibles et imaginables. S'il « purifiait » son arme par l'ultime solution, Hikaru ne le haïrait pas. Il l'aimerait pour lui avoir lavé les mains.
Dans sa poche, il y avait ce cutter qu'il avait utilisé pour couper des roses dans le jardin, un peu plus tôt. Il aurait voulu les offrir à Haruhi lors de son départ, persuadé que celle-ci ne pourrait que partir après son échec social. Fail, comme on dit. Kaoru plongea sa main dans la poche, fixant ses yeux dorés sur la carotide de son frère. Un coup et ce serait terminé. Hikaru n'aurait pas à culpabiliser, à aimer le vide et un cadavre, ou à détester son jumeau du fond de sa geôle. Un coup et le coupable ce serait uniquement lui, Kaoru. Un coup et tous les soucis d'Hikaru s'envoleraient. Il avait le droit de lui retirer la vie. Leur mère les avait certainement aimés quand elle les avait fait naître et il était celui qui l'adorait le plus au monde, de toute façon. En tant que tel, il avait le droit de le tuer. Sa mort lui appartenait. Son corps était sien.
Il se pencha pour l'embrasser de nouveau, sentant sous ses lèvres celles de son frère s'ouvrir vaguement. Hikaru ne réagissait plus à rien. Kaoru voyait ses yeux de si près qu'il pouvait distinguer les points de folie qui nageaient dans ses prunelles dorées. Il sortit lentement le cutter de sa poche et pressa la lame contre la carotide palpitante :
« Je t'aime. »
Il appuya. Et un flot brûlant inonda son visage, couvrit ses mains, lui gicla dans les yeux. Il se lécha machinalement les lèvres et reconnut la saveur amère du sang sur sa langue. Il n'y eu aucun commentaire à faire sur les gargouillements étranglés de son frère et le sang qui tâchait ses vêtements, comme autant de marques de sa culpabilité. Kaoru baissa les yeux vers ses mains rouges, l'horreur de son acte ne lui apparut pas tout de suite. Les larmes qui coulaient déjà pour la mort d'Haruhi devinrent un flot tumultueux qui le força à tousser pour évacuer ce torrent qui bloquait sa gorge. Il se recroquevilla sur lui-même et pleura, de toute son âme.
Lorsque Tamaki entra dans la pièce, accompagné de Kyouya – qui avait été étonné de le voir arriver aussi paniqué et bizarrement…trouble -, il ne vit d'abord que le corps d'Haruhi, toujours abandonné à la même place. Un sanglot convulsif lui fit tourner la tête vers les tables. Kaoru leva ses yeux vitreux vers le blond et laissa tomber le cutter ensanglanté par terre. Le corps massacré à côté de lui n'avait plus d'yeux, plus d'identité. Une plaie béante s'ouvrait sur sa gorge et son visage avait été lacéré à coups nerveux de lame. Kaoru marmonna, entre deux crises hystériques de larmes amères :
« C'est moi…qui les ai tués. Tous les deux. »
Silence.
Silence.
Silence.
Tamaki s'écarta pour vomir, tandis que Kyouya – efficacité avant tout – ramassa l'arme du crime pour l'empêcher de faire à nouveau du mal. La cosse de plastique était totalement encroûtée de sang. Le brun se tourna de nouveau vers Kaoru et s'accroupit devant lui :
« Kaoru, c'est toi ? »
« Oui… » Murmura-t-il, du bout de ses lèvres séches
Kyouya baissa les yeux sur le cutter sanglant et essaya un instant d'imaginer l'avenir du Host Club. Mais, l'aspect financier de la question disparut mystérieusement. Il devina que toute cette histoire n'était que la conséquence d'un amour furieux et passionné. Il voyait toujours ces mêmes sentiments luire dans les yeux de Kaoru. Il devina qu'ils survivraient encore longtemps au milieu de ce puit de folie mielleuse.
Décidément, l'amour est une chose bien incompréhensible et destructrice.
The end
Epilogue : « Comme vous pouvez vous en douter, le principal suspect et coupable de l'affaire, Kaoru Hiitachin, fut interné à l'asile américain X, qui comporte une prison dans ses services. Le jeune homme, névrosé et très certainement sociopathe, sujet aux crises de violence et d'hystérie, se remet lentement de ses émotions dans un cadre neutre et pur. Les meilleurs médecins lui ont prescrit quelques antis dépresseurs efficaces. Il passe la plupart de son temps à arranger des roses dans des vases, le regard vide, à ce que l'on m'a dit. Les victimes de sa folie, Haruhi Fujioka, et son propre frère, Hikaru Hiitachin, ont été inhumées la semaine dernière dans leur ville natale. Le lycée oú ils ont fait leurs études porte quotidiennement une rose noire épinglée sur les uniformes en mémoire de ces étudiants victimes des pulsions de l'adolescence. Tamaki Suõ, qui étudiait aussi dans ce lycée, goûte un repos bien mérité auprès de sa famille. Le Host Club a donc fermé ses clubs et il ne sera pas possible d'y accéder avant quelques semaines. J'espère, chers amis, que vous avez retenu la leçon que nous apporte cette triste affaire, dont nous ne connaîtrons sans doute jamais les détails. Ne jamais se fier à l'Amour que peuvent vous porter les plus passionnés. »
