Eliot se réveilla en toussant, la fumée lui piquant les yeux et lui emplissant les poumons. Il se retourna sur le ventre et cracha ce qui ressemblait à du sang. A grand peine, l'enfant se releva, les yeux brulants et la vision trouble. Son instinct de survie lui imposa une pensée : fuis. Tout brûlait autour de lui, sa maison en proie aux flammes.

Il parvint à trouver son chemin à travers les pièces qu'il connaissait par cœur. Eliot franchit en boitant l'encadrement de la porte d'entrée, en tentant de se protéger des flammes. Il trébucha et s'étala de tout son long sur le sol terreux de la ruelle, gémissant sous le choc. La vision d'horreur qui s'offrit alors lui fît presque regretter de ne pas être resté à l'intérieur. Son village en flammes, les corps de ses voisins allongés sans vie, inertes.

Eliot s'évanouit.

Il fût réveillé en sursaut par son propre cri et une vive douleur au bras : son gilet en lin prenait feu. Il se tortilla en tous sens et réussit finalement à s'en débarrasser en limitant les brulures. Tout était confus dans sa tête. Il se rappelait mettre la table, en attendant le retour de son père de la scierie. Un tonnerre de sabots avait soudain retenti et les cris avaient commencé à se multiplier. Sa mère lui avait ordonné de rester à l'intérieur avec sa sœur ainée. Eliot avait vainement tenté de s'interposer lorsqu'un homme sale et armé d'un gourdin était entré. Sa sœur avait crié, et après il n'avait plus de souvenir.

Eliot se releva et examina au toucher sa tête douloureuse. Il grimaça lorsque ses doigts effleurèrent une croûte molle et sensible. Le garçon partit à la recherche de ses parents à travers les ruines fumantes de son village. Le soleil crépusculaire allongeait les ombres, ajoutant au caractère lugubre de la scène.

Sa mère et sa sœur avaient été déshabillées et leur corps gisait à l'écart avec ceux d'autres femmes. Il tomba à genoux.

- "Pourquoi. Pourquoi ?" La rage envahit Eliot en même temps que ses yeux s'emplissaient de larmes. Il griffait la terre avec impuissance.

Seuls les corbeaux lui répondirent en croassant d'un air moqueur. Les volatiles regardaient la scène depuis les toits, à l'écart des flammèches qui subsistaient encore. L'un d'eux s'envola pour atterrir à une dizaine de mètres du garçon.

- "Oh que non !" s'exclama celui-ci. "Même pas en rêve !" Il attrapa une grosse pierre, et la lança vers l'oiseau, qui n'eût pas l'air impressionné.

Il finit par trouver le corps de son père dans une autre rue, après avoir passé en revue ceux de nombreux habitants, amis ou voisins. Le garçon resta longuement le regard dans le vide près de son père, désemparé et en proie au désespoir.

Eliot émergea de sa torpeur lorsqu'il perçut les claquements des sabots d'un cheval. La panique le saisit instantanément à la gorge et aux jambes, telle un félin qui attrape sa proie d'un seul bond.

"Ils sont revenus me chercher", pensa-t-il. "Ils viennent m'achever". Il chercha d'instinct une cachette.

Mais une seconde pensée vint prendre place. Vengeance. Sa famille réclamait vengeance. Son monde tout entier l'exigeait.

Eliot attrapa une planche à moitié calcinée et s'accroupit au coin des ruines de l'armurerie, qui donnait directement sur l'artère principale du village. Les claquements de sabots se faisaient plus distincts, le cavalier se rapprochait. Le garçon serra son arme de fortune à s'en faire mal aux jointures, le cœur battant la chamade et la respiration saccadée.

Vengeance.

Le cavalier avait mis pied à terre et s'avançait à pas lents dans la rue. La rage au ventre, Eliot serra les dents. Un bon coup à la tempe et on en parlerait plus. Il allait frapper vite et sans bruit, l'autre ne verrait rien venir.

Vengeance.

. . .

Lambert l'avait deviné, c'était bien Aélonie qui était parti en fumée. Et de manière tragique. Les colonnes de fumée s'étaient élevées à l'horizon une bonne partie de l'après-midi, et de manière trop localisée pour laisser penser à un incendie naturel.

Maintenant qu'il était sur place, le sorceleur pouvait constater le massacre de ses propres yeux. Hommes, femmes et enfants avaient été trucidés sans distinction. D'après les traces qu'il avait suivies jusqu'ici, deux ou trois dizaines de cavaliers avaient dû arriver au grand galop un peu plus tôt dans la journée. Les villageois n'avaient pas offert beaucoup de résistance : partout dans le village, ils avaient été passés au fil de l'épée ou d'armes plus rudimentaires.

Lambert eût un sourire mauvais en repensant à l'incendie de Kaer Morhen il y a quelques années. Des paysans ignares des villages alentours - dont celui-ci - avaient pris les armes pour éradiquer le soi-disant mal de Kaer Morhen et ses mutants contre-nature. Vesemir avait préféré les laisser tout détruire que de faire un bain de sang. Il l'entendait encore répéter : "On tue les monstres, Lambert, pas les humains" et lui, répondre : "Réveilles-toi, Vesemir ! Ils sont venus nous massacrer ! Il faut répliquer !". Contre son avis, ils s'étaient réfugiés dans la montagne, évitant ainsi le conflit.

Mais à quel prix. Les paysans avaient détruit des dizaines d'années de recherche sur les mutagènes, et des écrits vieux de plusieurs siècles.

Le sorceleur expira. "Vieux fou", songea-t-il. Si à l'époque il avait eu plus d'influence, il en aurait été différemment. Les bouseux auraient appris que les veaux ne viennent pas faire chier impunément les loups sur leur territoire.

Lambert balaya la scène macabre d'un regard circulaire.

- "On récolte ce que l'on sème" murmura-t-il après un moment. "Et la moisson cette année, a un goût amer."

Il ricana puis haussa la voix, lâchant les rênes.

- "Messieurs les jurés, messieurs les magistrats" articula Lambert avec une éloquence feinte et des gestes affectés, "par les pouvoirs qui me sont conférés, je vous condamne et je vous déclare … coupables."

Son cheval s'ébroua, le ramenant à la réalité et le forçant à reprendre les rênes. Il le fit avancer dans l'allée. L'animal de broncha pas, enjambant machinalement les cadavres. Comme son maître, il avait trop vu ce genre de scène pour leur accorder encore de l'importance.

Le sorceleur arrêta soudain son cheval. Celui-ci renâcla, agacé que l'on tire ses rênes.

A droite, au coin. Lambert entendait une respiration irrégulière; une respiration humaine. Il se concentra. C'était un enfant, un garçon. Il pouvait presque entendre ses battements de cœur : il avait peur.

Lambert descendit de monture. Il n'avait probablement rien à craindre, mais il voulait éviter que son cheval ne prenne une pierre sur la tête. Il avançait à pas lents, en réfléchissant. D'où il était, le signe d'Yrden au coin de la bâtisse aurait certainement suffi à le clouer sur place. Mais il ne voulait pas le paniquer davantage. Lambert fit quelques pas sur la gauche, pour gagner en visibilité, et se décida à essayer de le rassurer :

- "Hé ! Tu peux sortir. Je-"

Lambert n'eût pas le temps de finir sa phrase qu'un gamin sale et hirsute, planche à la main, lui courut dessus en hurlant. Il ne fût qu'à moitié surpris, s'étant vaguement attendu à ce genre de réaction.

Le sorceleur esquiva un coup qui visait sa tête d'un rapide pas sur le côté. Le garçon fut emporté par son élan et manqua de s'étaler. Alors que Lambert cherchait une parole rassurante, le gamin enragé fit demi-tour en chargeant de plus belle. Le sorceleur opta pour une approche différente et forma rapidement le signe d'Axii pour calmer l'enfant.

Beaucoup trop sûr de son résultat, Lambert mit un moment à réagir, la main levée, alors que l'enfant lui portait un coup dans les parties. Il laissa échapper un cri de surprise et ploya sous la douleur. Le garçon arma de nouveau son arme de fortune. Lambert se redressa et lui asséna une puissante gifle du revers de la main.

- "Tu te calmes !"

L'enfant fut projeté en arrière, lâchant son arme. Il roula sur le sol et atterrit finalement sur le dos, en gémissant.

Bien que le coup avait manqué de force, Lambert avait encore mal à l'entrejambe.

- "Ca va pas !?" cria-t-il." J'y suis pour rien, à tout ce merdier !"

Puis le sorceleur se souvint brusquement. Axii. Le signe avait échoué. C'était inconcevable. Alors que le garçon brun se retournait sur le ventre en crachant la terre qu'il avait avalée en roulant, Lambert répéta le signe. Une fois. Deux fois. Rien, aucune réaction. Il était abasourdi.

Le sorceleur se gratta la tête tandis que le garçon se relevait lentement, la curiosité l'emportant maintenant sur la colère. Il ne comprenait pas. Cette absence de réaction ne l'aurait pas étonnée chez une magicienne accomplie comme Keira ou Yennefer. Mais chez ce gosse ? Il était face à une énigme.

- "Oh, ça va ? Qu'est-ce qui t'as pris de m'attaquer ?"

Le garçon ne répondit pas tout de suite. Il avait l'air perdu, comme s'il cherchait quelque chose. Il sembla enfin capter qu'on lui parlait.

- "Je-je ne sais pas. J'étais tellement sûr de... j'ai paniqué." avoua-t-il. Il se tut et examina son interlocuteur avec suspicion.

Lambert l'observa plus en détails. Le garçon portait des vêtements simples en lin, salis par de la terre, du sang séché, de la poussière. Son âge devait avoisiner les douze ou quatorze années. Sans être frêle, il était plutôt mince; musclé comme peut l'être un garçon de son âge qui a déjà commencé les travaux physiques. D'ailleurs, son teint est halé comme ceux des ouvriers qui passent leur temps au grand air. Sa tête était marquée d'une vilaine plaie par dessus sa tignasse de cheveux mi-longs. Ses yeux marrons, vifs, lui donnent un regard très expressif qui reflétait maintenant la gêne et l'incompréhension.

- "Ça arrive. Comment tu t'appelles ?"

- "Eliot."

- "Je m'appelle Lambert. Je suis sorceleur."

Ledit Eliot sembla alors voir les yeux de son interlocuteur pour la première fois et eût un mouvement de recul.

- "Un mutant ? Maman dit que-". Le garçon fit la grimace, avant de reprendre. "Disait, que vous ne pensez qu'à l'argent et que vous vous en fichez du malheur des gens."

- "Je risque ma vie et je devrai le faire bénévolement ?" Lambert ricana. "Et comment je remplis mon assiette l'hiver ?"

Le garçon ne répondit pas mais n'avait clairement pas l'air convaincu. Le sorceleur reprit.

- "Tu as de la famille ?"

Le garçon ne répondit pas.

- "Tu vas faire quoi ?"

- "Je ne peux pas les laisser comme ça" répondit Eliott après un temps. "Mes parents."

- "Je vais t'aider. Et après ?"

- "Je-je vais rester ici" déclara l'enfant tandis que Lambert faisait un rictus. C'est ma maison et... pourquoi tu souris ?"

- "Ce n'est pas un sourire" répondit Lambert, étonné. "Ou appelons ça mon sourire des situations désespérées. Tiens regarde. Ça, c'est un vrai sourire."

Il fit un sourire normal.

- "Beuh" fit le garçon avec une grimace. "C'était mieux avant."

Le sourire de Lambert disparut.

- "Sale gosse."

Il s'observèrent un moment avec méfiance puis le sorceleur reprit.

- "Ta maison est partie en fumée. Rien ne sera jamais plus pareil pour toi ici."

La haine enflamma le regard du garçon.

- "Je veux les tuer. Je vais tuer les sales barbares qui ont tué ma famille. Tous."

- "A ton âge ? Tout seul ?" Le visage de Lambert afficha une grimace. "Tu n'iras pas loin."

Eliot se renfrogna.

- "Je ne te dirai pas que la violence ne résout rien, parce que c'est faux" déclara Lambert. "Bien souvent, elle est la solution." Il tendit alors sa main gantée. "Viens avec moi. Si tu veux devenir sorceleur, je t'apprendrai à tuer les monstres de ce monde."