Oula la! Que de reviews! Que de curieux(ses)! J'ai la pression qui monte!

Journal des reviewers

Mys974 : Pas de souci, voici : ?typ=champ . Oula, tu veux dire que tu as lu les scans? La vache, ça me met la pression! XD J'espère que tu ne seras pas déçue.

Satsuki-tan : J'aime bien Tsu aussi, j'aurais aimé le développer plus. Mais hélas, pas facile dans une histoire "courte" de développer tout le monde.

KokoroClamp1996 : J'ai une règle d'or dans mes fics : mes héros en chient (mais vraiment, hein) mais c'est pour mieux les "récompenser" de bonnes choses. T'inquète!

Sahona : Merci beaucoup! Nyaaaa quelqu'un qui a remarqué ma marque en cliffhanger! Ca fait trop plaisir! Mon petit plaisir sadique lol. Pour la connaissance du folklore japonais, il est vrai que je suis une immense japanophile passionnée de tout cet aspect du Japon. Contente de voir que mes quelques savoirs transparaissent. Très peu de gens se rendent compte du travail de recherche que j'effectue pour certaines fics afin d'avoir le plus de crédibilité/réalisme possible Merci!

Miss Alice 8 : Le YxH approche à petit pas, ne t'en fais pas!

Guest : Juste maintenant!

Fairymanga21 : Non non, on visite simplement. On n'influence pas le passé sinon, l'auteur n'arriverait plus à suivre lol.

Adriane-sama : Mais j'espère bien que tu vas continuer! XD

Prêts? Bon.

Petit rappel avant de vous lâcher en lecture

Comme je le disais au tout début, je n'ai rien vu d'autre de Noragami que l'anime. Pas de scan, pas de spoilers, niet, nada, des clous. DONC, ce que vous allez lire est ma propre vision des débuts de Yato en tant que kami. La réalité du manga est très certainement toute autre mais j'avais envie de voir si je pouvais être crédible dans ma façon d'imaginer cette partie de l'histoire. Les noms et situations que vous allez lire sortent tous de ma petite tête vierge de la moindre info, lol. Soyez sympas (mais je sais que vous l'êtes déjà)

Tout cela étant dit, j'ai quand même hâte de savoir ce que vous pensez de tout ça!


Chapitre IX : Naissances…

Au début, il n'y avait rien. Absolument rien. Tout était blanc, neutre, silencieux, sans rien autour. Ces limbes de félicité naturelle étaient tout ce qu'il y avait. La notion de bruit, de mouvement, ou toute autre simple notion n'existait pas. Ce "monde" n'en était pas vraiment un. C'était un tout dans un néant. Le temps passé dans ce "rien" s'écoulait sans la moindre mesure, sans longueur. D'ailleurs, le temps même n'existait pas non plus. Les choses étaient. Rien que cela.

Et puis, un jour, ce "rien" neutre commença à changer. Des choses inconnues pénétrèrent la bulle des limbes. Plus tard, il s'avéra que ces choses étaient ce que l'on appelle des "sons". Et plus exactement, des "voix". Au début, il n'y avait qu'une voix, qu'un seul type de son global avec ses variations montantes et descendantes. Celles-ci changeaient à chaque nouveau son. Puis, encore plus tard, de nouveaux sons aux teintes différentes se firent entendre. Une autre voix. Au fur et à mesure, les voix se multiplièrent et se mêlèrent les unes aux autres. Il y en avait de plus en plus.

A présent, le "rien" était habité par des voix. Beaucoup de voix. Mais tous ces bruits, ces sons qui résonnaient avec de plus en plus de force… pourquoi étaient-ils là? Ces voix se poursuivirent pendant un moment indéfinissable. Le temps n'existait pas encore.

Et puis, un jour. Quelque se chose se produisit :

"Au secours !"

Qu'était-ce? S'agissait-il bien d'une voix? Ce n'était pourtant pas ce qui résonnait d'ordinaire dans le "rien". Il s'avéra plus tard que les voix étaient constituées de "mots" afin de créer un "langage" servant à "communiquer". Communiquer? Cette notion était abstraite et incompréhensible. Qu'était-ce donc aussi que cela? Ce fut ainsi que petit à petit, les voix se muèrent et les sons, autrefois ronds et liés, se cassèrent et se déchirèrent en mots. Les longs filets auditifs sans aucun sens se modelèrent doucement et leur signification apparut.

A partir de cet instant, le "rien" changea du tout au tout. Les voix ne cessaient plus, se montrant toujours plus pressantes, plus violentes, plus… attractives? Pourquoi? Pourquoi entendre ces voix de façon de plus en plus en claire donnait cette impression? Il n'y avait pas que les voix à présent. D'autres sons parvinrent au "rien" qui n'en était plus vraiment un. Ces bruits n'avaient rien à voir avec des voix. Ils étaient net, froids, métalliques. Le plus souvent, des voix s'associaient à eux mais leur sens était encore inconnu.

Les voix ne s'en allèrent plus et demeurèrent dans une logorrhée à la fois confuse et très nette.

"A l'aide !"

"Pitié !"

"Aaaaaaaaaaah!"

Tout s'enchaina très vite. Ces voix résonnaient si fort, elles ne pouvaient être tues. Pire, si elles disparaissaient… Il n'y aurait plus rien. Cela ne devait pas arriver!

Après les voix, les sons métalliques, tout un tas de nouveau bruits se formèrent en un gigantesque tsunami tandis que le blanc du rien s'effaçait doucement pour se teinter de sombre.

Et, tout à coup, la lumière.

Ses paupières s'ouvrirent dans un crépuscule de fin d'automne. Le ciel du couchant se mêlait d'orangé et d'anthracite par les nuages qui s'amoncelaient, gonflés de pluie. Et tout autour, en bas de ce ciel à l'agonie, des corps. Des centaines de corps déchiquetés et ensanglantés qui souillaient l'herbe de cette plaine balayée par les vents du rouge vif de leur fluide vital. Ce monde de cauchemar, de terreur et de ténèbres qui s'offrait à sa vue, c'était bien celui-là qui l'avait tiré de son "rien".

Tout à coup, quelque chose s'était agrippé à sa cheville. Après un sursaut, il s'avéra qu'il s'agissait d'un homme qui, au contraire de ses congénères, semblait avoir survécu. Un bref coup d'œil suffit à voir que ses blessures auraient raison de lui tôt ou tard. Ses maigres forces vacillantes firent trembler sa main émaciée autour de la cheville qu'il tenait.

_ Ai… Aidez… moi…

Sa voix était un râle dans le déclin. Il ne tarderait pas à mourir.

Mourir.

Tout à coup, une atroce sensation de se faire happer dans le vide le saisit. Son corps réagit plus vite que sa tête. Dans un geste à la fois virtuose et implacable, il attrapa un katana qui trainait à ses pieds, en saisit la garde à deux mains et planta la pointe déjà maculée de sang en plein dans le crâne de l'homme agonisant. Le son de la lame fracassant la tête ne quitterait plus jamais sa mémoire. L'étreinte de la main autour de sa cheville se relâcha puis il leva les yeux au ciel. Enfin, il percevait les gouttes de pluie qui s'abattaient sur son visage pour rouler le long de sa peau. Il avait réussi.

_ Je… suis vivant.

Spectatrice invisible située à une dizaine de mètres de la scène, Hiyori était sans voix, incapable de détacher son regard du jeune homme aux yeux cyan et habillé d'un kimono noir d'encre qui venait de sceller la destinée de sa renaissance.

_ Yato…


Il ignora combien de temps il erra ainsi au gré des paysages après sa "naissance". Des années sans doute. Il peinait déjà à prendre conscience du monde qui l'avait appelé, la notion de temps était de trop. Le monde des humains, ces êtres qui l'avaient tiré de sa félicité naturelle, était en proie au chaos que l'époque exigeait. Les guerres et autres conflits déchiraient le pays, ravageaient les terres et décimaient les populations qui se trouvaient sur leur passage. Les hommes étaient en proie à la folie et la dépravation leur faisait commettre atrocités sur crimes. Tout semblait baigner dans le désordre et l'instabilité. Qu'importe, cette atmosphère sinistre l'aidait à continuer d'avancer.

Oui, il était fébrile. Certes, il avait réussi à naître mais son corps, cette constitution physique que l'appel des hommes avait fait de lui, était nerveux et aux abois. C'était comme si son être était opaque, prêt à s'estomper dans le néant. Il ne voulait pas disparaître. Quand il était un simple esprit errant sans consistance, il se contentait "d'exister" sans se soucier du devenir car cette notion n'existait tout simplement pas. A présent qu'il pouvait ressentir et surtout, craindre la mort, rien n'était plus pareil. Pendant longtemps, il haït les humains de l'avoir amené ici.

Les ténèbres intérieures de l'Homme l'avaient attiré en ce bas monde, il ne s'étonna pas d'être à son tour attiré par les ténèbres lorsque celles-ci se présentèrent à sa portée. Il fallait dire que son corps en recherche de plus de force, s'occupait de le guider pour lui. Ses pas le menèrent le plus souvent dans des villages ou vers des champs de bataille dans lesquels les hommes désiraient plus que tout semer le malheur sur leur route. Cette énergie noire l'attirait comme un aimant à tel point que les premiers temps, il fut persuadé que c'était cette même noirceur qui guidait ses gestes. Lui qui n'avait jamais tenu d'épée, il se voyait décapiter, trancher, lacérer et pourfendre des assaillants avec une virtuosité impressionnante. M ais tout cela lui importait peu. Chaque cri de souffrance qu'il absorbait lui donnait toujours un peu plus l'impression d'être vivant. Il confirmait son existence en tant que kami. Un kami de la désolation. Un kami de la calamité. Les humains voulaient semer le malheur, il remplirait le rôle qui lui avait été donné.

Les pillages et autres tueries étaient si monnaie courante en ces temps troubles qu'il ne lui fallut pas longtemps avant de ne plus sentir son existence menacée. Il était appelé presque tout le temps, partout. Le katana qu'il avait pris sur le champ de bataille qui l'avait vu naître était devenu le prolongement de son bras droit. Rares étaient les victimes qui avaient pu lui résister à plus de trois croisements de fer.

Parfois, il se surprit à réfléchir entre le décalage qu'il voyait entre lui et son environnement. La calamité entraînait le malheur et la souffrance tandis que lui ne ressentait rien. Sa poitrine était un grand trou de vide, vague réminiscence de ce "rien" si calme qu'il avait connu. Le désespoir des victimes qu'il achevait ou de leurs familles qui assistaient au spectacle ne lui inspirait rien de plus qu'une simple pensée : "C'est vous qui m'avez appelé". Ces yeux restaient de glace, son esprit demeurait de marbre et son bras de tremblait pas. Les différents sangs qu'il versait se mélangeaient en éclaboussures carmines sur ses habits et son visage sans que cela ne le fît ciller. Il n'était ni heureux ni affligé. Il agissait. Simplement.

Tandis que les guerres et leur intensité arrivèrent à leur apogée, il eut vent que des massacres d'une rare violence se perpétuaient vers le nord, du côté des montagnes. Son intuition lui souffla qu'il s'agissait peut-être d'un autre kami. Les rumeurs parlaient de campements entiers décimés en une heure à peine, il était difficile de croire à autre chose. Alors il se rendit vers les montages entourées d'épaisses forêts dont les chemins étaient le plus souvent bordés de brigands prêts à intercepter les gens qui essayaient de fuir vers la région voisine qui n'était pas encore touchée par les conflits.

Il ne savait pas pourquoi il voulait essayer de trouver cet autre kami. Par curiosité? Par jalousie? Rien de cela ne correspondait au sentiment qui pesait en lui. Sans doute plus par ennui. Il fallait dire qu'il n'avait pas croisé de ses semblables jusqu'ici. Simplement des ayakashis qui grouillaient dans la pénombre, nourris par un festin de sombres pensées que les populations produisaient en masse. Heureusement, ces sales petits monstres sournois ne se risquaient pas à l'approcher, sûrement à cause de l'aura de mort qui émanait de lui.

Il marcha ainsi des jours durant, traversant champs, rizières et forêts jusqu'à atteindre enfin son but. Ce jour-là, le ciel était de sang, tout comme la terre rougie par les corps s'éparpillant sur le plateau qui avait été le terrain d'une bataille phénoménale. Il était arrivé sur la fin de celle-ci. Il ne restait qu'un homme de grande taille qui s'adonnait à un ballet macabre, déchirant les quelques derniers survivants. Les hommes qui s'étaient jeté sur lui s'effondrèrent comme des poupées de chiffons autour du guerrier, puis celui-ci fit volte-face.

De grande taille, l'homme avaient de longs cheveux faiblement ondulés dont la pâle couleur craie contrastait avec violence avec son sur-kimono noir. Son pantalon bouffant rouge lui se mariait à la perfection avec les tâches de sang qui le recouvraient. D'apparence d'un homme d'entre vingt et trente ans, il avait les yeux d'un jaune perçant empli de folie meurtrière.

_ Rabô ! s'exclama Hiyori quand elle le reconnut.

Elle frissonna. Ce type était encore plus effrayant que lorsqu'elle l'avait rencontré. Il était la Mort personnifiée.

Les deux divinités s'observèrent dans la lumière mourante carmine avec pour seul son de sombres croassements de corbeaux déjà à la fête pour becqueter les cadavres.

Râbo toisa son homologue de haut de bas et eut un sourire mauvais en coin.

_ Ne serais-tu pas celui dont j'ai entendu parler? lança-t-il. Des tueries rapides et efficaces, plus au sud.

_ Je pourrais dire la même chose.

_ Tu n'as pas l'air bien vieux pourtant. Ton nom?

Il fronça d'abord les sourcils à l'évocation de sa "jeunesse" divine. Il ne voulait plus songer à cette époque où il ignorait s'il allait vivre ou non.

_ Yato.

Ces deux syllabes lui étaient venues d'elles-mêmes alors qu'il n'en avait jamais eu conscience avant qu'on lui ne pose cette question.

L'homme aux cheveux blancs s'avança vers lui en rejetant les cadavres qui le gênaient d'un geste dédaigneux du pied.

_ Je suis Rabô, dit-il en ôtant de sang dégoulinant de son katana d'un geste sec.

Arrivé non loin de son interlocuteur, le dieu du désastre le jaugea plus attentivement. Ces yeux bleu de glace étaient métalliques comme le froid d'une lame et ardents comme les Enfers. Il aimait ce regard qui n'affichait qu'une simple désinvolture si on n'y prêtait peu attention. Oh que oui, il aimait cette froide et implacable lueur.

_ Cela te dirait de voyager avec moi, dieu Yato? proposa Rabô en le pointant de sa lame. Mesure-toi à moi et si tu es digne, tu pourras me rejoindre.

Yato ne répondit pas tout de suite, absorbé dans son inspection minutieuse du kami qui lui faisait face. Cet homme dégageait une aura impressionnante. Elle l'écrasait et l'étouffait de sa noirceur. Il devait avoir de nombreuses morts au bout de sa lame, au moins le centuple de lui. Il considéra son offre. Il était tentant pour lui de voir quel était son niveau par rapport à un autre kami, histoire de voir quelle serait sa place dans le monde. Quant au fait de ne plus voyager seul, il ne savait trop quoi penser. Au moins, la route serait moins monotone.

_ On verra, finit par lâcher le jeune homme en dégainant son sabre.

Son adversaire fit de même et tous deux se mirent en position, prêts à attaquer. Yato savait qu'il ne devrait pas attaquer le premier car Rabô avait plus d'expérience. Il devrait se contenter de compter sur sa rapidité pour parer le coup.

Les deux hommes se jaugèrent droit dans les yeux de longues secondes puis...

Tchac !

Une douleur fulgurante lui lacéra la poitrine de l'épaule gauche jusqu'à son flanc droit. Yato étouffa un cri de douleur sans comprendre. Il n'avait rien vu ! Posant un genou à terre, le jeune homme porta une main à sa blessure qui striait son corps d'une large plaie sanglante.

_ Oh non, Yato ! s'écria Hiyori avec horreur, ses mains couvrant sa bouche.

Il tremblait, serrant son katana qui lui servait de pilier salvateur.

_ Que…

_ Tsss… Comment veux-tu évoluer si tu n'as même pas d'Arme Divine? siffla Rabô qui l'avait rejoint, le katana sur l'épaule.

_ A-Arme Divine? répéta Yato entre ses dents.

_ Les kami "asservissent" les esprits des morts en les baptisant pour les utiliser comme des armes. Tu ne feras jamais le poids si tu n'en as pas, lui expliqua le dieu avec mépris en tournant les talons. Reviens me trouver quand tu auras la tienne, tu me décevras peut-être moins.

_ Attends ! Qu…!

Il avait déjà disparu. Il ne restait plus que l'air fétide de cadavres en décomposition que le vent éparpillait sur le plateau de sang. Yato lâcha un juron, un poing rageur frappant le sol.

Il ne sut trop comment il en était arrivé là mais sa nouvelle errance le conduisit dans la forêt bordant les montagnes voisines. Son instinct lui avait sans doute conseillé d'éviter la civilisation trop instable car il savait que dans cet état de faiblesse avancée, il ne ferait pas long feu. La forêt avait des points d'eau pour nettoyer sa blessure et des plantes qui pourraient le soulager. Encore fallait-il qu'il sût de quelles plantes il s'agissait. Qu'importe, il ne devait pas s'arrêter. Continuer d'avancer, même si chaque pas lui coûtait davantage que le précédent. La douleur ne le quittait pas. C'était comme si les morsures de vent froid venaient directement s'attaquer à sa plaie exposée. Ce tiraillement continu était insupportable et il fallait dire que le terrain qui devenait de plus en plus pentu ne lui facilitait pas son avancée. Il sentait la fièvre perler son front glacé.

Pour lui, il marchait dans cette forêt de pins blancs depuis des jours alors que seulement quelques heures s'étaient écoulées et il n'avait toujours rien trouvé afin de se soigner. Puis, les troncs des arbres commencèrent à valser dans le décor, la pente renversait son angle d'inclinaison, le parfum de sève lui montait à la tête. Tout tangua autour de lui puis tout redevint immobile. Il s'était effondré. Très vite, ce fut le trou noir.

Il ne s'aperçut pas tout de suite que son esprit avait réintégré son corps. De faibles bruits non-identifiables lui parvenaient en de lointains échos qui mirent du temps avant de lui apparaître clairs et distincts. Il n'était pas mort. Cette simple pensée lui procura un soulagement fou. Les bruits se rapprochèrent de lui et quelque chose se posa sur son torse. Quelqu'un !

Dans un réflexe millénaire, Yato roula sur lui-même - ce qui ne manqua pas de lui arracher une douleur aiguë dans la poitrine - et attrapa l'inconnu afin de le renverser. Mains autour du cou, il ne pouvait s'échapper.

_ Huu… Doucement…

Pris dans l'extrême rapidité de son attaque, il lui fallut quelques secondes pour enfin identifier son agresseur qui ne semblait nullement en être un. C'était une adolescente humaine d'entre quinze et dix-sept ans dont les interminables cheveux de jais s'étalaient en auréole sur le plancher. Plancher?

Yato jeta un rapide coup d'œil autour de lui. La forêt s'était changée en une minuscule cabane de bûcheron pourvu d'un petit brasero central encore chaud, quelques étagères et un futon un peu rapiécé dont le matelas comportait quelques tâches sombres. Du sang?

Un faible étouffement le ramena à sa prisonnière dont le teint de fine porcelaine se teintait progressivement de rouge. Elle était de taille moyenne, mince et ses mains qui entouraient les poignets de son attaquant étaient d'une blancheur et d'une délicatesse incroyables. Cette fille n'était certainement pas une paysanne, ses doigts n'avaient rien de calleux.

_ C'est toi qui m'as amené ici? interrogea Yato avec sa froideur habituelle.

_ O-Oui, articula la jeune fille dans un souffle dévoisé. Je vous ai trouvé… inconscient… dans les bois… D'ailleurs, je crois que votre blessure…

Il baissa les yeux sur lui. Son torse nu était entouré de bandages dont la blancheur se ternissait petit à petit de rouge carmin. En effet, sa blessure s'était bien rouverte car un douloureux pincement lui fit serrer les dents.

_ Laissez-moi faire…

Il la regarda et croisa enfin ses yeux. Ceux-ci étaient qu'un marron si sombre qu'il tirait sur le noir. Ils éclataient presque avec violence dans la blancheur de sa peau éburnéenne.

Tandis que Yato relâchait sa captive, Hiyori observait en silence. Cette fille faisait naître en elle une drôle d'impression, bien qu'elle fût attentionnée. Mais au moins, grâce à elle, Yato était sauvé.

La jeune fille se redressa en se massant la gorge entre deux quintes de toux sous l'œil suspicieux du kami. En plus de son aspect délicat, la tenue qu'elle portait l'intriguait. Un kimono blanc n'était pas une couleur habituelle pour une fille humaine.

_ Qui es-tu?

_ Je m'appelle Tamayae et je vis dans le temple qui se trouve un peu plus haut dans la montagne.

Il plissa les yeux. Une prêtresse? Et une prêtresse de haut rang, pensait-il. Que pouvait bien faire une vierge sacrée dans la montagne?

Il eut un mouvement défensif quand il la vit tendre les mains vers lui. Elle-même eut un sursaut effrayé.

_ Je… Je ne veux que refaire votre bandage…

Il hésita mais avait-il d'autre choix? Un bref coup d'œil circulaire lui indiqua que son katana était à porté de main. Si elle tentait quoique ce soit, elle passerait sous sa lame.

La douleur eut raison de lui et il se laissa choir sur le futon pour la laisser faire, non sans rester sur le qui-vive, ce qui n'échappa pas à Tamayae qui peinait à défaire les bandages autour du corps crispé. Elle s'exécuta néanmoins sans objecter et appliqua sur la plaie une mixture de plantes broyées dans un mortier qui eut un effet de froid à la fois soulageant et désagréable pour le blessé. L'opération se déroula sans un mot. Lui la surveillant du coin de l'œil. Elle, concentrée sur sa tâche.

Quant elle eût fini, Tamayae se lava les mains dans une petite bassine d'eau puis se leva.

_ Je dois rentrer, dit-elle en jetant sur ses épaules un lourd manteau. Il y a un repas et de quoi vous laver.

Yato regarda près de lui. En effet, une soupe chaude et un bac d'eau propre l'attendaient. Le temps pour lui de tourner la tête, la jeune fille s'était éclipsée, laissant dans son sillage une traînée de vent froid qui s'était infiltrée dans l'ouverture de la porte. Drôle de fille. Si elle savait qui elle était en train de soigner…

Il ne résista pas longtemps à l'odeur alléchante de la soupe qui lui titillait méchamment les narines et surtout son estomac. Il avait dû être inconscient pendant un moment pour avoir aussi faim. Le liquide chaud coula dans sa gorge en quelques secondes et sa chaleur vivifiante lui redonna déjà des forces. Cela lui faisait du bien.

Son repas terminé, il considéra un long moment le bac d'eau tiède et le tissu qui reposait sur le bord. Après tout, pourquoi pas? Il se sentait sale à bien des égards. Autant à cause de sa longue marche dans les bois que de sa cuisante et honteuse défaite face à Rabô. Il prit le bac en pestant et le mit sur ses genoux, interpellé par l'image qui ondulait à la surface de l'eau. Depuis tout ce temps, il n'avait jamais pris conscience de sa propre image. Il observa longtemps son reflet, ses yeux froids, ses cheveux mi-longs bleu nuits qui retombaient devant ses yeux et sa nuque. Voilà donc sa forme humaine. Il ne sut trop quoi penser.

Il se lava du mieux qu'il put à cause de ses mouvements limités tout en repensant aux dernières paroles de Rabô. Une Arme Divine. Des esprits humains décédés. Tout cela tourbillonnait dans son esprit sans en saisir le sens. Sans doute y pensa-t-il trop car très vite, la fatigue reprit le dessus et l'emporta dans un sommeil sans rêve.

Son réveil fut un tantinet moins violent que le précédent, mais le fait de sentir une présence proche de lui le fit réveiller brusquement. La main déjà autour de la garde de son sabre, il s'arrêta en découvrant qu'il s'agissait de nouveau de Tamayae qui s'affairait à broyer des plantes dans un mortier. Cette dernière le contempla un instant, perplexe, puis reprit sa tache consciencieusement.

_ Encore toi? fit Yato d'un ton acerbe.

_ Votre blessure n'est pas encore guérie. Vous avez été méchamment touché.

La longue lame d'un sabre vint se poser contre sa gorge. Elle interrompit son geste et releva les yeux vers ceux de son interlocuteur mystérieux.

_ Ne t'a-t-on jamais appris qu'il fallait se méfier des inconnus? Surtout en ces temps de chaos? susurra-t-il à voix basse.

Elle le dévisagea un instant. Il avait les yeux les plus irréels qu'elle eût jamais vus.

_ On m'a surtout dit qu'il fallait prendre soin les uns des autres. Surtout en ces temps de chaos.

Il cligna des yeux, aussi surpris qu'agacé par son aplomb mais elle le devança quant à ce qu'il allait lui répondre :

_ Le sang qui macule vos vêtements signifie beaucoup. J'ai eu conscience du risque dès que je vous ai vu.

Il se sentit pris de court. Pourquoi la première et seule humaine avec qui il avait un contact autrement qu'en la tuant sans sommation devait-elle être aussi… aussi… Il n'avait même pas de mot tellement cette situation était bancale !

_ Ne joue pas avec moi. Tu ne sais pas qui tu as en face de toi.

_ J'en ai une vague idée.

Sur ce, elle se leva pour aller chercher une cruche plus au fond de la cabane et lorsque Yato chercha à la rattraper, il sentit son corps se bloquer comme entravé par des chaines invisibles qui le retenaient à son futon. Un simple coup d'œil autour de lui suffit à lui donner l'explication qu'il cherchait : des fûdas avaient été placés non loin de son lit de fortune.

_ Qu'est-ce que…!

_ Je suis une prêtresse, rappela Tamayae avec calme. Et votre aura est tout sauf discrète.

_ Sale garce ! Je me ferai un plaisir de te tuer dès que je le pourrai !

_ Parfait. Ca vous motivera à rester tranquille pour guérir plus vite.

Cette réplique eut la prodigieuse capacité de lui couper le sifflet et l'effet secondaire de le faire fulminer d'une rage noire. Cette gamine ne paierait rien pour attendre. Il la réduirait en pièces à la première occasion et il se délecterait d'admirer son cadavre gisant à ses pieds ! Jamais plus personne ne lui ferait un tel affront.

Ce fut donc avec de puissantes et vivaces envies de meurtres que Yato céda à son échec et se laissa tomber sur son matelas de paille, prostré et haineux. Tout aussi perplexe par cette scène qui avait quelque chose de surréaliste, Hiyori essayait d'analyser ce souvenir auquel elle assistait de l'intérieur. Qu'essayait-il de lui montrer? Il était vrai que le Yato qu'elle découvrait ici était à des années lumières du joyeux luron qu'elle connaissait dans son présent. Ce Yato-là était froid, distant, sombre. Un peu comme un animal sauvage abandonné qui ignorait tout des autres.

_ Dans le fond… Il est seul. Seul et sans personne pour être là pour lui… pensa-t-elle tristement en regardant le jeune homme qui lui tournait le dos.

Les jours se succédèrent à mesure que l'automne mourrait pour laisser place au vent froid de l'hiver. Tamayae continua de visiter son blessé chaque matin pendant une heure. Elle lui préparait à manger, s'occupait de sa blessure et s'occupait le temps restant à préparer des médicaments avant de repartir. Durant de nombreux jours, ces visites se déroulèrent sans que le moindre mot ne fût échangé entre eux. Seules quelques œillades furtives filtraient le silence. Au début, Yato élaborait une nouvelle torture chaque fois que sa visiteuse entrait dans la cabane, impatient de la châtier, puis cette haine se mua en une sorte d'acceptation résolue de ce rituel quotidien. Pourquoi se mettre dans cet état pour une bête enfant humaine? Il était ridicule.

Puis un jour, alors que le gel commençait à faire craquer le bois de la frêle habitation, la prêtresse rompit le silence qu'elle avait instauré alors qu'elle reprisait le kimono déchiré de Yato.

_ Je ne connais toujours pas votre nom.

Perdu dans ses pensées, fixant un point dans le plafond, il ne cilla même pas.

_ Yato.

Elle fut surprise qu'il lui répondît et se contenta de sourire discrètement. Ca lui allait bien. Court, net, précis, à l'instar de son être si à vif et écorché.

Le silence revint pendant de longues minutes.

_ Personne ne s'interroge sur tes absences répétées, au temple ? finit-il par demander.

Il devait se l'avouer, il était curieux de connaître la réponse. Il roula sur le futon et s'accouda, la tête reposant contre sa main et guetta Tamayae. Il voyait à ses doigts blancs et raidis que son travail de couture lui demandait davantage de concentration. Pourtant, elle conservait une sérénité inébranlable et une application minutieuse. Même sa position de seiza était parfaite de droiture et le port de tête gracieux.

La jeune fille lui jeta un coup d'œil à la dérobade et se détourna aussitôt, gênée par l'intensité du regard qu'il faisait peser sur elle.

_ Non loin d'ici, il y a une cascade derrière le temple. J'y vais tous les matins pour mes ablutions sacrées.

Il eut un sourire narquois à cette information.

_ Une vierge sacrée qui délaisse ses ablutions pour rester près d'un sombre kami, tu vas te faire pervertir par le mal, petite fille.

_ Je ne suis pas petite. J'ai seize ans, précisa-t-elle en se levant. D'ailleurs, je ne vais pas tarder à… Ah?!

N'ayant pas vu que l'une des longues manches du furisode qu'elle portait était coincée sous ses jambes, Tamayae perdit l'équilibre et se retrouva à quatre pattes au-dessus de Yato, ses longs cheveux de jais formant un fin voile autour de leurs deux visages. Troublés par cette situation, les deux adolescents se regardèrent sans rien dire.

Il avait vraiment quelque chose de particulier. Ses yeux, son aura. Elle avait beau se dire qu'elle n'aurait jamais dû se lancer dans cette entreprise et pourtant, tout son être la conduisait irrémédiablement chaque matin vers cette cabane de forestier. Avait-il raison? L'avait-il entraînée par delà les limites que son rang lui imposait?

Elle avait vraiment quelque chose. Quoi, il ne savait pas. Elle était comme une poupée d'ivoire aux yeux onyx qu'il aurait aimé briser entre ses doigts. Elle était trop délicate, trop fragile, et pourtant, plus d'une fois il avait guetté la porte de cabane en attendant qu'elle s'ouvre. Avait-il faibli pour la première fois?

Il sortit de ses pensées lorsqu'il réalisa que leurs visages étaient vraiment trop près l'un de l'autre. Il prit Tamayae par les épaules et la redressa pour la repousser.

_ Nous ne sommes pas du même monde. Va-t-en. C'est l'heure.

La jeune fille ne répondit pas mais Yato entrevit sa joue se creuser un peu avant qu'il ne détourne la tête ailleurs. A quoi pensait-elle? Et lui alors? Tamayae se leva et alla vite enfiler son manteau de brocard ainsi que sa large capuche.

_ Je ne pourrai pas venir demain, prévint-elle (sa voix chevrotait un peu). Il y aura une grande cérémonie au temple et tout le village sera présent. Je me dois d'y être.

Il demeura silencieux et laissa la porte de la cabane se refermer dans une bise glacée. Il demeura un long moment sans bouger, perdu dans le vague. Il ne comprenait pas ce qu'il s'était passé. Ou ce qui allait se passer. Il n'était plus le même depuis plusieurs jours. Ca ne lui plaisait pas.

Il préféra fermer les yeux comme pour ne pas voir ce qui le dérangeait et erra ainsi entre pensées et demi-sommeil, oscillant entre rêve et conscience. Son esprit ne parvenait à s'attarder sur aucune pensée précise, il se posait et s'envolait tel un moineau indécis ici et là. Il vagabondait entre des champs de bataille tumultueux et sanguinolents et les yeux foncés de Tamayae. Entre la sensation d'une lame qui tranchait un corps et celle de doigts fins et délicats l'effleurant pour refaire un bandage. Il lui sembla entendre au loin le mugissement du vent glacé secouer les branches des arbres, semblable à un hurlement d'agonie lugubre. Un temps bien peu clément pour donner lieu à une cérémonie sacrée. Mais après tout, c'était quelque chose de normal pour les humains. Ils s'en remettaient toujours aux forces supérieures dès qu'ils se sentaient dépassés par les événements.

Sa demi-conscience s'évanouit tout à coup à la sensation d'un poids qui vint quitter sa poitrine. Il expira brutalement et se redressa sur son séant d'un bond.

_ Ah !

Yato eut le réflexe de jeter un coup d'œil en direction de la seule fenêtre de la cabane puis vers le brasero éteint et froid depuis longtemps. Il avait dû encore beaucoup dormir, c'était le lendemain après-midi.

Il continua de respirer profondément, une main sur le cœur. Qu'est-ce que c'était que ça? C'était comme s'il était libéré d'un poids longtemps posé sur lui. Il cligna des yeux.

_ Libéré…?

Il hésita. Et si…? Il se redressa sur les genoux puis pencha son corps vers l'avant, hors du futon. Aucune réaction. Il avança un genou sur le plancher. Toujours rien.

_ L'entrave magique n'est plus, confirma-t-il en se mettant debout, les jambes raidies et vacillantes.

Il ne comprit pas. Comment se faisait-il que les talismans magiques de Tamayae ne faisaient plus effet alors qu'il avait déjà essayé maintes fois de s'en défaire auparavant? Si elle était venue le libérer, elle aurait simplement récupéré les fûdas pendant qu'il dormait.

Une violente bourrasque de vent pailletée de neige balaya la cabane et fit craquer ses planches dans un grincement sinistre. Ses pupilles se dilatèrent un peu.

"_ Il y aura une grande cérémonie au temple et tout le village sera présent."

Ni une ni deux, Yato enfila son kimono, attrapa son katana et quitta son abri de fortune, heureux de constater que ses mouvements ne lui causaient plus d'atroces souffrances.

_ Hé? Mais où va-t-il comme ça? s'étonna Hiyori qui se hâta de le suivre.

La forêt se recouvrait d'une fine pellicule de neige à peine consistante et aussitôt balayée par des vents mordants. Le climat était vraiment difficile en hiver dans cette région du pays. Il prit la direction de la montagne et ses efforts finirent par payer lorsqu'un petit sentier bien dessiné lui permit de continuer sa progression loin des pentes acérées et glissantes. Le froid lui tailladait la peau du visage et des mains tandis qu'il cherchait à se protéger les yeux de la neige fondue. Ses doigts s'engourdissaient, rougissaient. Il ignora cependant le début de piquette qui lui brulait les phalanges car ce qu'il avait redouté se confirma au fur et à mesure de sa progression. Son nez ne connaissait que trop bien ces odeurs qui lui montaient de plus en plus à la tête. Celle du feu. Et du sang.

Sa marche prit fin devant la porte fortifiée et détruite d'une citée bâtie en plein sur la pente escarpée de la montagne. Toute faite en longueur, la ville était traversée par un escalier continu qui s'élevait dans les hauteurs vers un imposant bâtiment qui devait être le temple principal. Un simple premier coup d'œil à l'entrée de la ville suffit à Yato qui entra d'un pas lent.

La seule et unique rue de la citée semblait être celle d'un village fantôme qui était en train de mourir doucement dans les flammes qui léchaient les toitures. Il n'y avait pas âme qui vive. Les échoppes étaient closes, tout comme les habitations. Il ne restait que les quelques décorations festives accrochées aux portes des maisons ou des guirlandes suspendues entre deux bâtiments qui détonnaient dans le décor. Le village avait-il été déserté? Pas tout à fait. La réponse résidait tout en haut de l'escalier, de l'autre côté de cette lourde porte entourée de hauts murs encadrant l'enceinte du temple. Le bois épais qui la constituait était défoncé comme s'il avait implosé. Yato s'engouffra dans l'ouverte et eut presque un haut-le-corps à cause d'une épaisse odeur ferreuse de sang qui lui satura l'odorat. Hiyori porta les mains à sa bouche, au bord de l'évanouissement.

De lieu sacré de recueillement, la cour intérieure du temple était devenue une hécatombe pour la population entière qui s'y était rassemblée afin de célébrer et prier des dieux cléments. Hommes, femmes, enfants, tous avaient été massacrés dans une boucherie innommable, probablement menée par un bataillon ennemi qui avait eut l'intelligence de profiter du groupement de masse en un seul point (soldats assignés à la surveillance du fort compris) pour s'adonner à une tuerie redoutablement rapide et efficace. Les murs d'enceinte étaient trop hauts, il était impossible à quiconque de s'enfuir. Le temple avait été une souricière hermétique où les victimes s'étaient retrouvées acculées entre des murs et leurs meurtriers.

Au jugé de l'état des corps et des lieux, la scène devait être des plus violentes. Le sang inondait le sol et recouvrait les murs dans des giclées encore fraîches. Les corps s'entassaient partout, dans chaque recoin, chaque mètre carré, parfois même jusque sur l'estrade centrale qui avait dû accueillir des chants et des danses traditionnels. Certains villageois avaient tenté de se cacher dans le temple même. Quels idiots. Une impasse restait une impasse.

Yato traversa la mer de cadavres, parfois même ne sachant où poser sa sandale, saisi à la gorge par l'odeur puissante de la fumée des feux qui commençaient à gagner les hauteurs de la ville. Il monta l'estrade et s'engouffra dans le temple qui n'avait pas été épargné. Des traces de coups de sabres zébraient les piliers de bois, des éclaboussures de sang souillaient les panneaux peints. Il croisa quelques corps de villageois sur les premiers mètres puis ce fut au tour des habitants du temple. Les prêtres portaient leurs plus beaux habits de cérémonie avec la petite coiffe noire haute et les mikos avaient orné leurs cheveux de kanzashis. Hélas pour eux, les seules personnes qui les avaient vus ainsi parés n'étaient pas celles qu'ils avaient espérées.

Imperméable à ce spectacle qui était son quotidien, Yato ralentit cependant le pas lorsqu'il arriva à hauteur d'une salle reculée dont la porte était restée entrouverte. Quelques petites taches de sang lui indiquaient le chemin, ainsi que les déchirures qui striaient les murs. Il avança avec lenteur et posa la main sur le panneau coulissant. Il ouvrit. Hiyori poussa un hurlement strident.

Elle était comme la plus belle des poupées impératrices du Hina Matsuri que l'on exposait tout en haut de l'étagère. Ses cheveux de jais transperçaient sa peau diaphane transparente. Elle portait un ensemble de cérémonie somptueux, composé du traditionnel hakama rouge vermillon des prêtresses et de plusieurs couches de kimonos colorées dont le dernier se parait de merveilleuses broderies d'or, d'argent et de rouge. Son obi était une œuvre à lui seul ainsi que les nombreux et complexes nœuds chinois qui le scellaient. Ou plutôt, qui l'avait scellé. A en juger les lambeaux sanglants qui restaient, cette belle tenue de prêtresse principale avait été plutôt perçue comme un challenge supplémentaire à surmonter pour parvenir à l'objet tant désiré. Et obtenu par la force et la violence.

Yato prêta à peine attention au corps à moitié dénudé et violenté de Tamayae et préféra se perdre dans ses grands yeux vides sombres encore figés dans l'horreur.

_ Je te l'avais dit. A force de rester avec moi… souffla-t-il doucement.

Son attention fut attirée par quelque chose qui remua non loin de lui. Une sorte de sphère de fumée sombre ondulait doucement à ses côtés. Cette énergie vacillante et puissante à la fois… Il la reconnut immédiatement. L'esprit de Tamayae. Il analysa les ondes que lui renvoyait la petite boule spirituelle et une part de son être s'en sentit désolé. L'aura calme et sereine de Tamayae était devenue grésillante d'électricité haineuse. Elle avait été profanée, détruite au plus profond de son être. Elle hurlait vengeance. Elle l'appelait à l'aide de tout son être. Elle l'appelait lui.

Guidé par un instinct qu'il ne se connaissait pas encore, Yato ferma les yeux, joignit son index et son majeur et récita les mots qui se bousculaient à ses lèvres :

_ Toi qui n'as nulle part où aller et nulle part où rentrer. Je te donnerai un endroit où rester. Mon nom est Yato…

Une lueur entoura la sphère brumeuse à mesure qu'il traçait des signes dans le vide, soulignés d'une faible lumière magique.

_ Portant un nom posthume, tu resteras ici. Par ce nom, je fais de toi ma servante. Avec ce nom et son suppléant, j'utilise ma vie pour faire de toi une Arme Divine.

Sa main acheva de dessiner le dernier trait.

_ Viens à moi, Shikki !

Le kanji magique vint se plaquer contre la boule d'énergie qui l'absorba en un instant. Puis elle disparut avant de se matérialiser dans la main de Yato sous la forme d'un katana à la lame sombre et à la garde lacée de cuir dont le bout s'achevait avec un nœud chinois tressé d'un cordon de soie d'or. A ce contact, une flopée d'images flasha dans son esprit en une demi-seconde. Un sermon de la grande prêtresse supérieure. Une méditation sous une cascade d'eau glacée. L'apprentissage de pas de danses pour un festival. Un jeune homme aux yeux cyan qui se reposait dans une cabane de bûcheron. Un bandit au rire gras au-dessus de sa tête. Des souvenirs de Tamayae?

Le temps pour lui de rouvrir les paupières, il la vit qui se tenait devant lui, vêtue du même kimono blanc que lors de leur première rencontre. Elle le fixait droit dans les yeux. Ces yeux n'étaient à présent que des ténèbres dans une nuit sans lune, brûlant d'une froide rancune. Le reste de son visage renfermé n'affichait plus la moindre émotion. Il la dévisagea à son tour, détaillant le changement que la folie des hommes avait opéré sur elle. Elle parla la première :

_ Coupe-les-moi, demanda-t-elle avec un geste de la main pour rejeter ses lourds cheveux dans son dos. Ils m'ont toujours gênée.

Même sa voix s'était durcie.

Il hocha la tête et tira son katana. Il s'approcha et passa ses bras autour d'elle pour rassembler la cascade de cheveux dans une seule main. Ils étaient plus fins que le fil d'une araignée.

_ Nous sommes du même monde maintenant? fit-elle sans avoir détaché ses yeux de lui.

_ Oui, répondit-il simplement alors qu'il glissait la lame du sabre dans sa nuque.

Pour toute réponse, Tamayae se hissa sur la pointe des pieds et l'embrassa tandis que son ancienne vie s'éparpillait en un millier de filaments noirs soyeux sur un tatami couvert de sang. Le temps s'arrêta pour Hiyori. Comment avait-elle fait pour ne pas voir? A présent débarrassée de sa candeur et de sa longue chevelure de prêtresse, Shikki s'avéra être le prénom que Yato avait donné à…

_ No… ra…

Une douleur. Soudaine. Vive. Insupportable.

_ AH !

Hiyori tomba à genoux, comme vidée de ses forces, le cœur en train de se consumer d'une souffrance qui n'avait rien à voir avec les précédentes. Le décor onirique qui l'entourait se brouillait, les sons lui parvenaient sous forme de bruits désaccordés, le sang bourdonnait à ses tempes avec une telle violence qu'elle était sûre que sa tête allait imploser. Tout son corps était raide, prisonnier de ramifications invisibles qui la cernaient de partout, suivant le parcours de ses veines. Pire, elle entendait comme des voix qui lui parlaient en boucle.

"Jalouse. Corrompue. Rejetée. Jalouse. Ignorée. Corrompue. Impuissante. Jalouse. Corrompue. Jalouse."

_ ARRETEZ ! hurla la jeune fille en se tenant la tête.

Non, non ! Il fallait que ça s'arrête ! Cela ne devait pas rentrer dans son esprit ! Elle devait lutter!

"Corrompue. Jalouse. Jalouse. Corrompue"

Sa poitrine lui brûlait. Ses forces faiblissaient. Non ! Cette chose ne devait pas la surpasser !

"Corrompue"

_ A L'AIDE !

"Ayakashi"


Je sais que vous êtes sympas…

* se rend compte qu'elle a toujours pas fini d'écrire le chapitre suivant (alors que celui d'encore après et tous les autres sont OK…) *