Quand Armin arriva pour travailler l'exposé de français au CDI dans l'espace de travail qu'il avait réservé en mezzanine, il ne trouva que Jean à sa table. Il avait mis quelques temps à accepter mais finalement, il avait préféré s'associer à son ennemi Eren que de se forcer à travailler avec Connie.

« Mikasa était là mais quand elle a vu qu'Eren et toi manquiez à l'appel, elle est partie vous chercher, fit remarquer Jean qui, nonchalamment avachi sur sa chaise, se donnait des airs de durs en tapotant la table avec son stylo. »

Armin résista à l'envie d'appuyer sur son dossier pour le faire basculer. Après tout, ses premiers mots avaient été pour Mikasa pour laquelle il avait un faible marqué. Il était plus à plaindre qu'autre chose ce garçon. Armin s'assit en face de lui.

« Bon, et bien nous commencerons tous les deux, dit Armin en posant son livre sur la table, d'habitude je fais tout le travail et je répartis ensuite le texte mais le prof a l'air du genre à poser des questions vicieuses alors il va falloir que tout le monde travaille vraiment.

- Si tu veux pas que l'autre abruti se perde fais lui faire l'intro et la mise en contexte historique. Ce sont de simples faits pas besoin d'analyse, dit Jean en se redressant de lui-même, et ça demande un vrai travail de recherche même si même un abruti comme lui peut l'effectuer. »

Surprise, monsieur « je fais comme si tout me passait au dessus à des kilomètres » ne faisait pas de difficultés à s'impliquer. Armin lui adressa un sourire sincèrement reconnaissant.

« Bonne idée. Et Mikasa nous ferait une partie sur la réception critique et notamment les caricatures et parodies liées au naturalisme à la Zola. Encore des faits.

- Ce qui te laisse l'analyse.

- Nous laisse. »

Jean fronça les sourcils mais ne dit rien.

« Tu as retravaillé l'extrait qu'on a choisi ?

- Que tu as choisi, le reprit Jean. »

Il sortit des photocopies de son sac et les lui balança sur la table d'un geste brusque. Il avait richement annoté l'extrait avec un code couleur lié aux champs lexicaux, aux détails symboliques et aux références géographiques et scientifiques précises.

« Tu...

- J'ai pris quelques notes. »

Armin les feuilleta et prit quelques minutes pour les compléter avant de commencer à les recopier au propre.

« Sérieux... Tu vas réécrire ça en manuscrit ? fit Jean, mais tape-le plutôt ! Ya un PC disponible.

- J'aime écrire à la main, ça me clarifie l'esprit.

- Bah moi j'ai aucune envie de relire tes pattes de mouche !

- Je fais juste une ébauche de plan ! Ok ? »

Jean leva les yeux au ciel et croisa les bras. Armin lui sourit d'un air d'excuse et entreprit d'achever ce qu'il avait commencé.

« On va se baser sur une opposition thématique, commenta-t-il, ce sera plus simple pour se départager, un peu comme un débat puisque c'est destiné à l'oral. L'un défendra l'idée que le texte est purement naturaliste, presque à vocation documentaire même si on peut nuancer en admettant la dimension politique de ce postulat, et l'autre pourra aller à l'opposée en évoquant la richesse des symboles, leur récurrence et les échos qu'ils trouvent dans le reste du récit. Certains annonçant même des événements à venir. Tu préfères quelle partie ?

- Heu... j'en ai rien à foutre.

- Moi non plus, en fait, dit Armin, alors choisis.

- Pourquoi ce serait à moi de trancher, c'est toi le chef. »

Mais quel esprit de contradiction. Quel caractère de merde !

« D'accord, dit Armin en souriant, alors on va tirer à pile ou face. »

Il sortit une pièce de sa poche et la jeta en l'air. Seulement, comme ses mains tremblaient d'agacement, elle lui échappa et alla rouler sur le sol.

« On n'avait même pas décidé ce que pile et face signifieraient, fit remarquer Jean.

- Exact ! Alors jouons ça à pierre papier ciseaux ! »

Armin fulminait et tâchait de n'en rien montrer et Jean... Jean ne remarquait rien ou faisait mine de rien remarquer. Ils tendirent tous deux leurs mains et, à trois reprises, tombèrent sur les mêmes mouvements : deux pierres, deux pierres, deux papiers...

Finalement, Armin sortit les ciseaux alors que Jean enchaînait un second papier.

« J'ai gagné, donc c'est à toi de trancher, dit Armin.

- Tu prends la partie réaliste. »

Armin en était sûr. Les notes de Jean allaient vers une interprétation symboliste portée sur les répétitions et annonces liées à la construction du récit. C'était cette partie qui l'intéressait en réalité mais il tenait manifestement à ne pas paraître plus impliqué que ça. C'était idiot. C'était Jean. Il aimait donner l'illusion d'arriver à faire les choses sans effort, malgré lui. C'était son idée du « cool ».

Ils se mirent au travail sans plus tarder. Eren et Mikasa ne réapparaissaient pas. Ca devenait inquiétant. Armin les verrait au cours d'athlétisme renforcé plus tard de toute façon. Il avait décidé de s'y rendre cette fois-ci mais pas pour les voir, ces lâcheurs, pour répondre à l'invitation d'Annie. Elle ne lui avait pas vraiment adressé la parole depuis leur étrange échange de la semaine passée mais Armin l'avait surprise en train de les regarder Eren et lui depuis et, quand elle croisait son regard, elle le saluait en général d'un signe de tête lent mais digne. Malgré l'animosité latente de Mikasa à son égard, elle persistait à aider Eren et acceptait de courir avec lui. Drôle de fille mais pas antipathique, du moins avec eux.

« Je peux te poser une question, dit soudain Jean. »

Armin acquiesça d'un signe de tête.

« Vous... vous vous êtes rencontrés à quel âge Mikasa, Eren et toi ?

- Dix ans à peu près, je pense, hésita Armin qui ne comprenait pas son désir soudain d'en savoir plus sur eux.

- Et donc, Mikasa avait été adoptée par la famille d'Eren avant que les parents d'Eren...

- Son père a disparu de la circulation... Enfin leur père. La mère est décédée par contre. Un accident.

- Et les tiens... de parents...

- Décédés aussi. J'avais cinq ans... je ne me rappelle plus très bien d'eux. Mon grand-père m'avait pris avec lui puis il est mort aussi.

- De quoi ils sont morts ? demanda Jean presque distraitement en faisant basculer son siège en arrière.

- Suicide, lâcha Armin. »

Jean manqua de tomber et se raccrocha comme il put à la table ce qui entraîna sa trousse et ses polycopiés au sol :

« Merde. Désolé, si tu ne veux pas en parler... »

Armin leva les yeux et croisa le regard de Jean. Ils rougirent de concert et détournèrent le visage vers leur travail.

« J'ai pas de problème pour parler de ça, dit Armin, c'est la vie. »

Ce n'était pas tout à fait vrai. Il avait parfois une boule dans la gorge en pensant à ses parents. On disait qu'ils s'étaient suicidés ensemble. C'était déjà pas évident de partir avec ça. Mais son grand-père n'avait jamais pu avaler cette histoire. Il avait souvent dit à Armin que ses parents étaient des esprits libres, heureux de vivre. Qu'il ait prétendu ça pour apaiser ses propres tourments et questionnements ou parce qu'il le pensait sincèrement importait peu. Cette idée était gravée en Armin. Il avait fini par y croire bien malgré lui. Quelque part, ça l'aidait à vivre.

« Et les parents de... de Mikasa, hésita Jean. »

Mikasa. Bien sûr. Armin haussa les épaules :

« Ça, ça la regarde. Je peux pas te le dire.

- OK, dit Jean sans insister. »

C'était quelque chose que Mikasa et Eren n'avaient jamais dit à Armin de toute façon. C'était tout ce qui les séparait. Un secret indicible qui isolait Armin malgré le fait qu'ils formaient un véritable trio. Il n'était pas censé le savoir et l'avait appris en fouillant leurs dossiers par hasard alors qu'il enquêtait lui-même sur sa propre famille. Si les parents d'Armin s'étaient suicidés, pour eux, c'était bien pire.

Ils travaillèrent encore un peu en silence mais Armin avait du mal à se concentrer. Il évaluait Jean. Ce n'était pas qu'il s'était montré spécifiquement délicat mais il venait d'avoir une preuve concrète que son côté brutal et impoli n'était qu'une façade et qu'il était capable, au fond, d'une certaine empathie. Il se serait presque attendu à ce qu'il la ramène à Eren et fasse quelques blagues immatures sur le suicide mais non. Armin savait que Jean n'était pas bête mais il ne savait pas encore qu'il était capable de penser à autre chose que son nombril. C'était étonnant.

Mikasa et Eren arrivèrent avec une heure et demi de retard. Apparemment, Eren s'était laissé entraîner dans une partie de Basket secondes contre premières et l'esprit de compétition aidant, il avait oublié l'heure. Surtout que Mikasa, au lieu de lui rappeler l'exposé, avait participé aussi ce qui avait assuré une victoire facile aux secondes. Pas de quoi pavoiser ceci-dit. Si Mikasa avait été un personnage de jeu vidéo, elle aurait été cheaté. Un vrai gros Bill.

Quand Jean les vit arriver, il se ferma aussitôt, perdant son côté appliqué et concentré pour arborer une irritante expression d'ennui tout en guettant Mikasa du coin de l'oeil. Elle le salua à peine. Eren, lui, lui, lui dit « bonjour » comme il aurait prononcé « connard ». Ils eurent à peine le temps de répartir le travail et d'annoncer aux deux retardataires ce qu'ils auraient à faire qu'il leur fallait déjà quitter le CDI. Jean les abandonna pour remonter dans sa chambre et Mikasa et Eren, eux, remontèrent pour se changer avant l'athlétisme. Le terrain était à deux pas de la cour du lycée techniquement mais pour y accéder, on devait faire le tour et ressortir par les grilles de l'entrée. Armin devança ses amis et s'y rendit directement. Il tombait du ciel une de ces irritantes pluies trop fines pour qu'on ouvre un parapluie ou rabatte sa capuche mais dont l'humidité était bien réelle. Armin repéra Annie, Bertolt et Reiner qui s'étiraient le long de la piste avec d'autres élèves. Annie était vraiment petite à côté des deux autres. Armin se rendit compte qu'elle faisait même partie des rares filles qu'il dépassait en taille. Ca n'arrivait pas si souvent.

Ceci dit, elle était quasiment aussi forte que Mikasa, il en était certain, alors que son gabarit crevette à lui ne cachait rien d'autre qu'un cerveau assez fonctionnel. Armin croisa le regard d'Annie qui eut cette drôle d'expression qu'Armin interprétait comme un sourire mais qui, en réalité, ne devait consister qu'en un léger froncement de nez. Elle était contente qu'il soit venu. Puis, elle rabattit la capuche de son sweater et s'élança sur la piste avec une autre première aux boucles courtes et au visage effronté. « Hitch » ou je sais pas quoi.

« Eh ! Armin ! Qu'est-ce que tu fais là petite tête ? demanda Reiner. »

« Petite tête » ? Voilà encore autre chose. C'était diablement condescendant. Il se força à sourire :

« Je vais voir Eren et Mikasa.

- Ils ne devraient pas tarder. Tu n'as qu'à t'installer dans les gradins.

- Ça marche. »

Armin dut faire le tour du terrain pour y accéder et s'installa à mi hauteur, abrité sous l'auvent. Le vent rabattait néanmoins vers lui quelques gouttes. Il avait froid. Pourquoi était-il venu ici déjà ? Ah oui, Annie l'avait suggéré et il voulait en savoir plus. Il détestait le sport mais il était indéniable que c'était les gens les plus athlétiques de la promotion qui réussissaient le mieux à Cyber Titans. Si d'autres s'en sortaient assez bien, nul n'égalait le quatuor sportif Annie, Reiner, Bertolt et Mikasa bien entendu. Cette dernière finit par arriver, suivant Eren qui, sans prendre le temps de s'étirer, se mit à courir pour un tour d'échauffement. Mikasa, elle, s'échauffa posément et alla jusqu'à faire une série de pompes à laquelle les autres élèves assistèrent avec un effarement teinté d'admiration qu'elle ignora superbement.

« Eh ! Armin ! Tu es venu voir ! Tu comptes t'inscrire ! »

Eren, essoufflé, s'était arrêté devant les gradins pour parler à son ami dès qu'il l'avait repéré.

« Heu... je... je sais pas, bégaya Armin, pris de court. »

Annie passa alors à grandes foulées et lâcha à Eren sans même le regarder :

« Ne t'arrête pas et ne parle pas tu perds ton souffle. »

Eren la suivit du regard, adressa un sourire d'excuse et un signe de la main à Armin avant de repartir. L'entraîneur ordonna ensuite à tous les élèves de se mettre à courir. Eren était vraiment un des moins bons du groupe. Il n'avait pas grand chose à faire en athlétisme. Néanmoins, il fallait admettre qu'il semblait déjà avoir gagné un peu d'endurance. Il ne s'arrêtait pas de courir et demeurait très régulier alors qu'Armin savait qu'à sa place il se serait déjà effondré depuis longtemps. La pugnacité d'Eren était impressionnante. C'était là peut-être un exemple criant du triomphe de la volonté.

Le triomphe de la volonté... C'était pas le titre d'un film de propagande nazie ?


Note pour les lecteurs chéris (merci à tous pour vos retours encore et toujours), j'ai un petit Tumblr au nom de MirandaFandomette (suffit d'ajouter pointtumblrpointcom et c'ey bon) eet j'y poste notamment des petites BD SNK parfois en rapport avec cette histoire. Si ça vous dit :)