Chapitre 9: Imprévu (partie 2)
27 mars 2001, 13h 21
Ils volaient à plus de trente mille pieds au-dessus de la Belgique, direction le Sud-Ouest de l'Allemagne. L'avion dans lequel ils voyageaient n'était qu'à demi rempli. L'unité de Dragunov disposait d'une rangée entière pour elle seule, tout au fond, à l'abri des oreilles indiscrètes. La moitié de l'équipe avait décidé de profiter de ce court voyage pour récupérer un peu du sommeil volé lors de l'entraînement. Seuls deux d'entre eux étaient restés éveillés, il s'agissait de Dragonne et de Serpent. Mais cela était assez normal, la coréenne avait rarement décroché le moindre mot depuis qu'elle avait rejoint l'unité. Elle était de nature solitaire, ne laissant transparaître qu'un regard vide, dépourvu de la moindre étincelle de vie. Personne ne faisait plus réellement attention à elle, pas même son chef. Celui-ci avait hérité de la place situé près du hublot, il n'avait cessé de le fixer depuis le début du vol. Non pas que le paysage l'attirait particulièrement, mais c'était son moyen à lui de fuir dans ses pensées stratégiques. En réalité, ce n'était pas les beaux paysages flamands qui s'étendaient devant ses yeux, mais plutôt les montagnes de cadavres éventrés qu'il allait ramener de sa petite chasse à l'homme. Il les voyait tous, les yeux et la bouches béants, le torse déchiré, des flots de sang s'échappaient de chacune des multiples entailles infligés à leur corps. Ils les entendaient presque pleurer, gémir, implorer pitié. Si pathétique, si misérable, si amusant. Serpent laissa échapper un sourire carnassier, il tremblait, non pas de peur, mais d'excitation. Il avait tellement attendu ce moment, au moins autant qu'un enfant qui savait proche sa date d'anniversaire. Et même s'il était lui-même un enfant, c'était bien d'autres idées de cadeaux qui lui trottaient dans la tête.
Enfin, il finit par décrocher son regard du hublot, et consulta sa montre. 13h 25. Il ne devait pas rester plus d'une heure avant d'arriver, il était peut-être temps de se dégourdir un peu les jambes. Il se leva, passa devant Dragonne, et entreprit de faire une petite marche à travers l'avion qui était plus large que nécessaire. Au fur et à mesure qu'il avançait, il essuya de nombreux regards tous aussi nauséeux les uns que les autres. Certains semblaient désintéressés, d'autres compatissants, il en vit même deux ou trois qui avaient l'air d'avoir pitié de lui. Et bien sûr, il y avait ceux qui le méprisaient purement et simplement. Ceux-ci étaient du genre ambitieux, travailleur, très musclé, et arrogant. La race des vainqueurs, comme ils aimaient s'appeler, la race qui ne supportait pas de voir des enfants qui suivaient le même programme qu'eux. Pour eux c'était pire qu'une insulte, c'était un véritable outrage ! Ils avaient chacun à leur tour plaqué leur vie passé dans le seul but de rejoindre l'endroit qui les rendrait plus riches qu'ils ne l'avaient jamais été. Et pourtant, malgré tout le travail qu'ils avaient accompli pour en arriver là, on leur offrait des enfants comme adversaires, et tant qu'ils n'étaient pas plus haut gradés, ils devaient les considérer comme leurs égaux. Ridicule, aucun enfant ne méritait d'être à leur place, et surtout pas Serpent. Tout le monde dans le centre était au courant de ce qu'avait fait l'allemand à ses parents, mais celui-ci se moquait éperdument de ce que pouvaient penser les autres. Chacune des insultes qu'il avait reçues avait été ignorée comme si c'était de la brise, peu importe ce qu'on pouvait dire, il était le seul à savoir ce qu'il valait réellement. C'est alors qu'une chanson digne d'un irlandais tout juste sortit d'un pub éclata à travers l'appareil :
-Elle était si joliiiie, sous le soleil d'avril, que j'lai mise dans mon lit et puis j'ai mis dans le mille. Elle s'est foutue en rogne, cette sale mégère, alors fallait que j'la cogne, pour qu'elle se laisse faire.
L'allemand avait laissé échapper une grimace de dégoût face à ce qu'il décrirait comme étant du viol auditif, il n'eut cependant pas réellement besoin de chercher d'où venait cette horreur car le fautif s'était mis à danser comme une outre trop pleine.
-Rassie-toi Diego, gronda son supérieur en lui tirant la manche visiblement gêné par la prestation pitoyable de son soldat, tu nous fais honte.
-Du calme Captaine, répliqua l'ivrogne en se libérant, c'est ptête la dernière fois que je me bourre la gueule. Tu peux pas me refuser un dernier pot.
-Si tu continues à boire tu peux être sûr que ce sera ton dernier, lança une femme blonde qui patientait près des toilettes.
-Allez tous vous faire voir ! S'écria Diego en s'asseyant brutalement. Moi j'ai bien survécu à cette saloperie de Death Battle en étant complètement pété l'année dernière, je peux toujours le refaire.
A ses mots, son chef lui administra un soufflet à l'arrière du crâne dans le but de réussir à le calmer un peu.
-Arrête un peu de frimer, tu ne t'en es sortit que parce que tu t'étais planqué dans une grotte, tout le monde est au courant. C'est pour ça qu'on a refusé que tu sois intégré à l'organisation.
L'ivrogne s'arrêta soudain de parler, et se renfrogna, visiblement vexé par les paroles de son supérieur. Serpent était amusé par le comportement du soldat. On pouvait difficilement trouver plus ridicule, encore plus au sein d'unités comme les leurs. Et pourtant, quelque chose avait attiré son attention. Il alla récupérer un café auprès du personnel de bord, puis vint s'asseoir à côté du soldat.
-Tenez, dit-il timidement en lui tendant la tasse brûlante qu'il avait dans les mains, ça vous aidera à vous remettre les idées en place.
L'homme d'une trentaine d'années observa pendant quelques secondes la boisson que lui tendait le jeune allemand, puis il la prit d'une main maladroite, et l'avala d'une seule traite. En voilà un qui n'avait pas peur de se brûler, ou qui était trop ivre pour s'en rendre compte. Une fois sa tasse reposé, il lui adressa une bonne tape dans le dos en guise de remerciement.
-Toi t'es un bon, lâcha-t-il encore confus, si je peux faire un truc pour toi tu n'as qu'à demander.
Serpent regarda autour de lui, plus personnes ne faisait attention à eux, c'était le moment idéal.
-Et bien, commença-t-il d'une voix pas très sûr, vous pouvez me raconter ce que vous avez vu l'année dernière ? Je veux dire, vous étiez au dernier Death Battle non ?
-Pour sûr que j'y étais, une vraie boucherie ce truc, je suis bien content de m'en être sorti vivant.
-Et alors, qu'est-ce que vous avez vu ?
Le trentenaire se gratta la barbe, sans doute à la recherche de souvenir, mais l'alcool ne l'aidait pas.
Finalement, il haussa les épaules :
-J'ai pas vu tant de choses pour être franc, mais en tout cas je peux te dire que ceux qui ont gagné ne l'avaient pas fait pour être intégrés à l'organisation, ils y ont pris du plaisir.
Intéressant, très intéressant, mais un peu hors-sujet.
-Comment il était ?
-Pardon ?
-Le terrain, sur quel terrain étiez-vous ?
-Une forêt, répondit-il en regardant le plafond de l'appareil, une petite forêt recouverte de neige.
Le soldat aperçut soudain une bière à demi consommée, visiblement laissée de côté par un autre combattant. Il s'en saisit avidement, et la termina vite avant de la remettre en place comme si de rien n'était.
-Un sale endroit, reprit-il plus saoul que jamais, des gens sont morts de la mauvaise manière là-bas.
Je sais de quoi je parle, je les ai vus.
-Qu'avez-vous vu ?
-Des enfants.
Serpent haussa un sourcil, voilà bien une information à laquelle il ne s'attendait pas.
-Formé par Dragunov, ajouta l'ivrogne en se trémoussant sur son siège, la première unité junior de l'organisation.
Le deuxième sourcil de l'allemand se haussa à son tour, il ne comprenait pas, le russe avait affirmé dès le premier jour qu'ils étaient la première unité d'enfants qu'il ait jamais formé. Mentir à ce sujet n'aurait eu aucun réel intérêt, alors pourquoi l'avait-il fait ? Ça n'avait aucun sens.
Mais tandis qu'il se perdait dans ses réflexions, Diego reprit la parole :
-Ils avaient fait un véritable carnage, j'avais rarement vu autant de sang dans ma vie. Les « cinq salopards » comme on les appelait.
-Comment ont-ils fait ? Demanda Serpent sans prendre la peine de parler d'un ton enfantin. Comment ont-ils fait pour gagner ?
-Ils ont tué tout le monde, lâcha le soldat d'une voix grave, je suis le seul survivant à ce massacre et on ne me donne même pas de promotion. C'est franchement scandaleux.
-Étaient-ils tous en vie à la fin de l'exercice ? Pressa l'allemand en ignorant les plaintes de son interlocuteur.
Ce dernier plissa les yeux, comme s'il devait faire preuve de précision pour retrouver cette information dans son cerveau embrumé. Finalement, il se tourna vers le pré-adolescent.
-Non, ils n'étaient plus que deux. L'un d'entre eux est mort sous les assauts ennemis vers la fin de l'exercice, les quatre restants se sont entre tués. Le Docteur était dans une colère noire, déjà qu'ils n'y avait presque plus de soldats aptes à rejoindre l'organisation. En revanche, Warren semblait très content de lui, ce qui est un peu normal quand on connaît leur relation.
Serpent enregistrait chaque information lâché par l'ivrogne, bien que certaines n'aient pas grand choses à voir avec le Death Battle de ce soir, il y avait un casse-tête qu'il n'arrivait pas à résoudre. Et bien qu'il le savait sans importance réel, il ne parvenait pas à comprendre pourquoi Dragunov leur avait menti au début de l'entraînement. Peut-être était-ce un moyen de pression, ou une façon de les encourager à se montrer digne. Mais c'était pas le genre du russe. L'allemand jeta un coup d'œil vers le hublot le plus proche, quelque chose puait dans les alentours, et pour la première fois de sa vie, il ne parvenait pas à trouver de réponse logique.
27 mars 2001, 21h 32
Corbeau ignorait quelle était la sensation qui lui tenaillait le ventre, mais elle en avait quand même une petite idée. Elle était perchée sur un sapin depuis maintenant vingt minutes, et cela en faisait quinze qu'elle observait le festin. A cinquante mètres d'elle, deux créatures à la forme de chien étaient en train de savourer un repas digne d'un rapace. En effet, il y avait largement assez de cadavres pour les rassasier pendant trois jours. Les restes d'une unité qui a été moins chanceuse que les autres. L'américaine ne savait pas quelle décision prendre, pendant quelques secondes, elle avait caressé l'idée d'abattre les animaux, mais elle s'était ravisée. Si jamais une autre personne était dans le coin, caché de sa vision infrarouge, elle pouvait être la repérer. Cependant, le fait qu'il y ait des chiens dans la forêt l'avait surprise, elle n'en voyait pas vraiment l'utilité, à moins qu'ils ne soient aussi dangereux pour les vivants. Il n'y avait que cette seule et unique possibilité.
Soudain, une main se plaqua contre sa bouche, et elle sentit le contact froid du métal pressé contre sa gorge. Son cœur fit un bond dans sa poitrine.
-Il me semblait t'avoir dit de faire attention, murmura Serpent à son oreille, tu ne m'as même pas entendu grimper à l'arbre.
Corbeau poussa un soupir d'agacement, et son chef d'unité la relâcha. Il portait une paire de lunettes à infrarouge dérobé sur le corps de sa première victime. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour la repérer.
-Alors, demanda-t-il à voix basse en rangeant son couteau, la vue te convient-elle ?
-Tiens, répliqua l'américaine en lui tendant son arme, vois par toi-même.
L'allemand remonta ses lunettes sur son front, et jeta un coup d'oeil dans le viseur. Il ne lui fallut pas longtemps avant de repérer les canidés, un sourire se dessina sur le coin de son visage.
-Je vois que tu essaies de te mettre en appétit.
-Très drôle, railla la jeune fille, ça fait quinze minutes qu'ils bouffent sans s'arrêter. A croire qu'ils n'ont pas mangé depuis plusieurs jours.
-C'est sûrement le cas, répondit Serpent sans cesser de regarder dans le viseur, on les a probablement affamés dans ce but.
A ses mots, la recrue ne put s'empêcher de frissonner, voilà bien une mort dont elle se passerait volontiers. Il l'ignora, et continua son observation. C'est alors qu'une chose étrange se produisit, une chose qui attisa la méfiance de l'allemand. Sans aucune raison apparente, les chiens cessèrent de manger, et relevèrent la tête comme s'ils reniflaient quelque chose. Puis ils partirent à toute vitesse, laissant leur repas à demi achevé.
-Ils sont partis, lâcha le chef d'unité en rendant son arme à la jeune fille.
-Et ben c'est parfait, soupira cette dernière, on a plus qu'à filer.
-Certainement pas, répliqua Serpent, allons plutôt voir ce qu'on peut trouver sur les cadavres.
Son équipière ouvrit de grands yeux ronds, elle avait l'impression d'avoir mal entendu.
-Bouge-toi, reprit-t-il sans lui laisser le temps de répondre, tu n'imagines pas les choses qu'un mort peut te dire.
-Serpent ? Demanda-t-elle en le fixant d'un regard pas très sûr. On t'a déjà dit que tu devais te faire soigner ?
-Souvent, et tu sais ce que j'ai répondu ?
L'américaine fit non de la tête.
-Un médecin est un taré comme les autres, la seule différence entre lui et ses patients c'est qu'il porte une blouse blanche.
Là-dessus, ils descendirent, et après avoir prudemment vérifié qu'ils étaient seuls, ils s'approchèrent des cadavres.
Le spectacle valait la peine d'être vu.
La plupart d'entre eux avait le visage et la gorge déchirés à coup de dents, un seul avait été épargné par les canidés. Un trou béant dans la poitrine se trouvait à l'exacte place normalement occupée par son cœur, il n'y avait nulle trace de l'organe. Une puanteur ignoble vint se nicher dans les narines des enfants soldats, Corbeau fut prise de nausées et se couvrit le nez, mais Serpent alla inspecter chacun des corps de la même façon qu'il vérifierait l'état de sa plomberie. La jeune fille sentait qu'elle ne parviendrait pas à se retenir de vomir bien longtemps.
-C'est bizarre, lâcha le chef d'unité.
-Ah tu trouves ?
-Oui, chacun de ses types a eu la gorge déchirée. C'est probablement ça qui les a tués.
-Brillante déduction, ironisa l'américaine, doit-on en déduire également que ce sont les chiens qui les ont tués ?
-Les chiens n'étaient pas seuls.
-Pardon ?
-Regarde, ces trois-là sont morts la gorge déchiquetée, mais celui-là est mort d'une autre façon.
Du bout de son doigt, il pointa l'homme dont le cœur était manquant.
-Sa gorge a également été sectionnée, mais elle a été tranchée proprement avec une lame fine. Les chiens avaient un maître.
-Ce ne sont pas des chiens.
Serpent releva la tête, son équipière bien que profondément dégoûtée s'était accroupie elle aussi, observant les empreintes laissées par les animaux que la neige n'avait pas encore recouvertes.
-C'est toi l'experte zoologique, sourit Serpent, à toi d'éclairer ma lanterne.
-Et bien, je ne suis pas sûr de quelles races il s'agît, mais je peux d'ors et déjà t'assurer que c'était des loups.
L'allemand enregistra l'information, puis il se retourna vers l'un de ceux qui avait été dévoré et qui était allongé sur le ventre. Lentement, il retourna le corps. Lui aussi, il avait une cavité à la place du cœur, mais à la différence du premier, l'organe était toujours là, par terre. Le chef d'unité plissa les yeux vers cette énorme masse rouge, et ce qu'il vit l'intrigua. Sur le ventricule droit, on pouvait parfaitement voir une trace de morsure humaine, mais le bout qui avait été pris à coups de dents avait été recraché. Serpent tenta de reconstitué mentalement la scène dans sa tête, il retourna à nouveau le cadavre. Prit d'une pulsion soudaine, il passa délicatement sa main dans la poitrine trouée du malheureux, elle avait été découpé d'une main experte. Corbeau l'observait avec une répulsion certaine.
-Tu crois que celui qui a fait ça voulait un genre de trophée ?
Serpent leva la tête, un frisson d'excitation vint le traverser, il venait de comprendre.
Non, ce n'était pas un trophée que cette personne cherchait.
C'était un en-cas.
27 mars 2001, 21h 20
Lloyd en avait plus qu'assez, depuis dix minutes déjà, il évitait le laser circulaire envoyé par le monstre qui avait écrasé toute son équipe. Son arme était vide, et Tanner tardait à le recharger. De plus, il avait appris que malgré la situation à laquelle il était exposé, les renforts ne viendraient pas. Apparemment, personne ne voulait être dérangé durant le Death Battle. Toutes les communications avaient été coupées. Anthéa avait alors envoyée l'aînée des sœurs Adams prévenir les équipes virtuelles, mais elle savait que le chemin à parcourir était long, et qu'elle arriverait sans doute trop tard. Et la situation n'était pas prête de s'améliorer, surtout avec le beuglement de Tanner :
-Lloyd ! Faites attention, il y a une créature qui s'en prend à l'Octobre Rouge.
-Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, gronda le lieutenant en évitant un nouveau tir, j'ai une saloperie qui me colle au cul.
-Le monstre qui s'en prend à au sous-marin est votre priorité, répliqua le rouquin visiblement hors de lui, si jamais il lui arrive quoi que ce soit vous le paierez de votre vie ! J'ai été clair ?
-Je sais pas si vous êtes au courant, mais je vous ai demandé il y a cinq bonnes minutes de me recharger. Est-ce que ça vous dit quelques choses ?
A bout de nerfs, le professeur pianota comme un forcené sur son clavier afin de faire le plein de munitions à son agent. Mais la voix alarmante de Belpois vint soudain s'élever dans la pièce.
-Le monstre, dit-il en claquant des dents, il est en train de s'introduire dans le système de l'appareil.
-Mais c'est pas vrai ! Rugit Tanner. Est-ce que c'est possible d'avoir autres choses que des mauvaises nouvelles ?!
-Si tu finissais de me recharger je pourrais peut-être t'en donner une de bonne ! Lança Lloyd depuis le monde virtuel.
-C'est bon, cracha l'écossais, je ne veux plus entendre d'excuse maintenant.
-Moi aussi je t'aime ma princesse, répliqua le lieutenant avant d'esquiver un nouveau tir en se jetant sur le côté.
Anthéa restait silencieuse depuis un moment, elle ne suivait que la progression de l'équipe d'exploration qu'elle avait envoyée dans la direction de la personne qu'ils avaient détectée il y a moins de vingt minutes. Le reste la laissait totalement indifférente, rien ne comptait plus que son espoir. L'espoir de pouvoir serrer à nouveau sa famille dans ses bras.
-Cible en vue, lâcha la voix de Galdric à travers les enceintes, je répète : Cible en vue.
A peine eut-elle entendu ces mots que la femme aux cheveux roses se saisit de son micro, incapable de contrôler la charge d'émotions qui l'envahissait.
-Décrivez-la, cria-t-elle presque à son micro, à quoi ressemble-t-elle ?!
Ce coup de sang n'avait échappé à personne dans la salle, et surtout pas à Tanner qui s'était mis à observer sa collègue d'un œil méfiant. Et la réponse du Capitaine ne fit que confirmer ses soupçons :
-Pas très âgés, dans les 12-14 ans. Une tenue bizarre difficilement descriptible, et elle a des cheveux roses, comme vous.
Anthéa avait du mal à respirer, son cœur battait comme il n'avait jamais battu dans sa vie. Elle était à deux doigts de s'évanouir, mais elle se força à rester consciente. Quelle émotion, c'était comme si une bête féroce criait victoire à l'intérieur de son corps. Voyant qu'elle n'était pas en état de donner des ordres, le rouquin s'en occupa.
-Ramenez-la, de gré ou de force je m'en moque, mais je la veux. C'est bien clair ?
-Très clair professeur, on vous l'apporte.
-Hé Princesse, s'exclama la voix de Lloyd, il se passe un truc bizarre.
Tanner fronça les sourcils.
-Il a raison Monsieur, intervint Belpois, la créature qui s'en prenait à l'Octobre Rouge vient tout juste de l'abandonner.
En effet, debout sur le monde virtuel, Lloyd observait avec méfiance l'énorme méduse volante qui s'éloignait du vaisseau. La grosse sphère de métal qui avait passé les quinze dernières minutes à essayer de l'envoyer dans l'autre monde repartait comme si rien de c'était produit. C'était trop beau pour être vrai.
-Belpois, intervint l'écossais qui n'était pas dupe, faites-moi un scan rapide du sous-marin. Est-il endommagé ?
-Non Monsieur, répondit ledit Belpois qui avait déjà pris cette initiative, il est intact.
Personne dans la pièce n'y comprenait quoique ce soit, quel que soit leur ennemi, il avait le dessus, il aurait pu les vaincre. Mais il les laissait partir, et cela était complètement illogique. Le chef de l'équipe se passa une main sur dans les cheveux, il n'avait plus la force de réfléchir. Il se pencha vers son micro afin donner ses instructions finales :
-Rentrez sur Olympia pour le moment, et traitez bien la fillette. Je vais aller informer le Docteur du résultat de notre mission. Une fois que vous serez rentrés, vous aurez quartier libre.
-Et la fillette ? On ne peut pas la ramener à la base.
-Le Professeur Schaeffer s'en occupera, ce sera tout pour ce soir.
Anthéa croisa le regard de son collègue, ce dernier pu y lire tout un tas de remerciements à travers ses beaux yeux verts. Mais il n'en avait cure, pour le moment, tout ce qui lui importait c'était de faire son rapport à son patron, et d'aller dormir pendant les deux prochains jours.
27 mars 2001, 13h 37
Il y avait une phrase, une phrase dans le genre de celles que certaines personnes âgées ne peuvent s'empêcher de répéter à leurs petits enfants dans le but de se donner un côté philosophe. Mais dans le cas précis, cette phrase sonnait plus vrai que toutes les autres:
« Le miroir ne reflète que la vérité ».
Tels furent les mots que les grands-parents de Chaton lui avaient longuement répétés tout au long de son enfance. Le petit frère de Serpent releva la tête, cette citation lui semblait beaucoup moins stupide qu'à l'époque où son grand-père lui apprenait à bricoler, et où sa grand-mère le gavait de nounours aux chocolats. Et la vérité lui faisait si mal, qu'il avait l'impression qu'elle venait de le gifler.
Le cadet de l'unité se trouvait debout dans les toilettes de l'avion qui le conduisait à « Silver Wings », enfermé dans la cabine depuis près d'une demi-heure, il n'avait pas cessé de se fixer dans le miroir de la pièce minuscule. Depuis le début de l'entraînement, il avait perdu un poids considérable. Mais malgré tous les efforts qu'il avait fournis, il était encore loin d'être dans la même condition que le reste de l'équipe. Ses joues toujours boudinées couplées à tous ses bleus et blessures le rendaient laid à faire fuir un rat, certains diraient que l'apparence physique n'était rien face à ce qu'on pouvait cacher à l'intérieur de soi. Mais voilà le problème, Chaton n'avait plus rien à l'intérieur de lui, si ce n'est le souvenir des mille et une tortures infligées par son aîné. Celui-ci avait parfaitement réussi son coup, il avait transformé un enfant faible et innocent en monstre dépourvu de bon sens et de qualités. Le jeune allemand n'avait plus rien désormais, Serpent lui avait tous pris. Ne lui laissant que la chose à laquelle il tenait le moins aujourd'hui : la vie.
Alors pourquoi continuer ? Pourquoi subir chaque jour encore les nouveaux sévices de son frère ? Pourquoi ne pas en finir tout de suite ?
Lentement, il glissa sa main dans sa poche, et en sortit un petit couteau de cuisine qu'on lui avait donné avec l'excellent repas de « condamné » comme il l'appelait qu'on lui avait servi il y avait moins d'une heure.
Il pouvait en finir, là maintenant. Il n'avait besoin que de s'ouvrir les veines, une petite douleur comparé à l'imagination cruelle et sans limite de son frère. Il avait pris sa décision, il n'avait plus que cinq centimètres à parcourir. Quatre, trois, deux...
-J'espère que je ne te dérange pas ?
Chaton se figea sur place, il ne pouvait même pas se retourner pour découvrir à qui appartenait cette voix qu'il n'osait reconnaître.
Une main puissante vint tordre son poignet, sous le coup de la surprise et de la douleur, il lâcha son couteau. Il sentit alors un puissant coup de poing s'abattre sur sa tempe droite, sa vue se brouilla, mais il n'avait pas besoin de voir pour savoir qui était son agresseur.
Serpent s'engouffra dans la petite cabine et referma la porte, il observait son cadet d'un air de mépris. Comme s'il était déçu de le voir tenter un acte aussi stupide. Chaton, de son côté, observait son aîné de bas en haut. Lui aussi avait beaucoup changé ces derniers mois, il avait grandi, ses cheveux avaient poussés laissant quelques mèches lui tomber devant l'œil gauche. Son visage était parsemé de longues cicatrices, Dragunov ne l'avait pas raté avec son fouet. Il se baissa pour ramasser la petite lame, puis se remit à le fixer.
-Tu sais que tu commences vraiment à me taper sur les nerfs avec tes réactions d'attardé ? Soupira-t-il d'une voix lasse.
Son frère baissa la tête, comme un enfant qu'on avait pris la main dans la boite de cookies.
-Tu as de la chance, reprit le chef d'unité, je n'ai pas vraiment le temps de te punir, et de toute façon, il faut que tu sois en un seul morceau pour ce soir.
Chaton releva la tête, une lueur de soulagement se lisait dans ses yeux. Son aîné lui sourit, puis s'accroupit.
-On va quand même mettre les choses aux clairs tous les deux. Tu n'as pas le droit de mourir, à moins bien sûr que je ne t'en donne la permission. J'espère que c'est bien clair pour toi ?
-Ou-oui.
-A la bonne heure, sourit l'allemand en se relevant, maintenant retourne à ta place. Nous n'allons pas tarder à nous poser.
Le cadet acquiesça, mais alors qu'il s'apprêtait à sortir, le bras de son frère vint se placer entre lui et la porte.
-Une dernière chose, dit ce dernier en décrochant l'une des grenades qui était attachée à la ceinture du plus jeune, lorsque je te donnerais la permission de mourir, ce sera avec ça que tu devras te tuer. Une mort rapide et spectaculaire que tu ne mérites pas mais que je t'accorde. Pigé ?
-Oui, lâcha Chaton qui avait l'air d'avoir trouvé le ticket gagnant de l'euro million, merci !
Serpent laissa échapper un sourire de satisfaction, il avait bien travaillé.
-« Brave pantin », songea-t-il en regardant son frère s'éloigner, « tu vas enfin m'être utile ».
27 mars 2001, 21h 45
Aelita Schaeffer ne savait pas quoi penser de tout ce qui venait de lui arriver, lorsqu'elle s'était réveillée à l'intérieur de cette étrange tour, elle n'avait pu s'empêcher de sortir pour aller voir au-dehors de ce monde créé par son père. Dans l'espoir de retrouver celui-ci, afin qu'il réponde aux questions qu'il avait ignorées avant que tout ne devienne noir. Malheureusement pour elle, ce ne fut pas Waldo qu'elle croisa, mais des espèces d'énormes frelons avec un signe bizarre sur le front qui s'était mis à la canarder à coup de laser. Elle aurait pu y rester si les trois hommes avec qui elle voyage en ce moment même n'étaient pas intervenu pour détruire les monstres. Elle avait un peu hésité lorsqu'ils lui avaient proposé de les suivre, mais l'arrivé d'un autre insecte volant avait fait pencher la balance. Maintenant, elle était à l'intérieur d'un étrange sous-marin, dans un océan qui, lui, était encore plus étrange, et selon ses protecteurs, ils voguaient vers un endroit où elle serait en sécurité. Elle avait bien entendu demandé plusieurs fois des nouvelles de son père, mais à chaque fois, elle eut droit à la même réponse : « Nous ignorons où il se trouve, mais nous ferons notre possible pour le ramener chez nous, où il sera en sécurité avec toi. »
Aelita ne savait pas vraiment comment elle devait réagir, elle n'avait pas peur, mais elle n'était pas complètement rassurée non plus. Elle se posait une foule de questions, mais l'équipage de bord était bien trop occupé à manœuvrer l'engin pour lui répondre. Et bien qu'elle leur soit reconnaissante de lui avoir sauvé la vie, elle ne leur faisait pas entièrement confiance. C'est alors qu'une main vint se poser sur son épaule, surprise, elle fit un bond pour se dégager de ce contact qui n'était pas tellement désiré.
-Hé du calme fillette, s'exclama Lloyd en levant les mains, je ne vais pas te bouffer.
-Alors qu'est-ce que vous voulez ? Répondit la jeune fille sur la défensive.
Un peu étonné par le ton agressif qu'employait sa passagère, le soldat tenta de se radoucir.
-Pour être franc, je sais pas. C'est notre supérieur qui a insisté pour qu'on te ramène, apparemment, il y a quelqu'un qui meurt d'envie de te voir chez nous.
-Qui ça ?
-Mais je n'en sais rien, dit-il en agitant les bras.
La jeune fille ne put s'empêcher de rigoler à la vue du soldat en train de faire le pitre, il lui rappelait ses jeux d'enfants avec son père.
Satisfait de son résultat, Lloyd lui tendit la main.
-Moi c'est Lloyd, Lloyd Tupin.
-Aelita, Aelita Schaeffer.
A ses mots, le soldat écarta ses yeux. Il comprenait maintenant pourquoi Tanner et Anthéa tenait tant à la voir, cette petite allait avoir une sacré surprise.
C'est alors qu'une secousse vint ébranler le submersible, surprise, Aelita se vautra sur le sol sous le regard amusé du lieutenant.
-Allez debout crevette, ricana-t-il en l'aidant à se relever, on est arrivés.
La jeune fille était vexée, mais accepta son aide. Elle fut tout à coup téléporté hors de l'Octobre Rouge, mais cela ne l'avait pas tellement étonnée, on lui avait fait le même coup lorsqu'elle était rentrée dans le sous-marin.
Elle profita donc de la nouvelle vue qui s'offrait à elle, et le moins que l'on puisse dire, c'est ça en valait la peine.
Olympia était un immense plateau couvert d'un sol de pierres blanches, au loin, une énorme montagne de la même couleur se dressait devant eux. Au sommet de la montagne, se trouvait une tour au halo bleu identique à celles qu'elle avait vues sur le monde virtuel de son père. C'était magnifique.
-Si jamais ça ça te plaît, lui souffla Lloyd à l'oreille, j'ai quelque chose d'encore mieux à te proposer.
Il posa ses mains de chaque côté de la tête de sa protégée, et la tourna vers la gauche. Bien qu'un peu agacé qu'on la manipule comme un pantin, Aelita oublia toutes ses plaintes au moment où elle vit ce que le soldat voulait lui montrer.
A une vingtaine de mètres, une femme vêtue de l'uniforme de « Silver Wings ». Cette femme l'observait avec des yeux qui semblaient contenir une explosion de sentiments, cette femme avait de magnifiques cheveux roses qui lui tombaient jusqu'au milieu du dos. Cette femme... était sa mère.
Aucune des deux ne dit quoi que ce soit, elles se contentaient simplement de se fixer, la bouche grande ouverte, les jambes paralysées par l'émotion. Soudain, Aelita se mit à courir vers sa génitrice, ce mouvement fut le déclic pour cette dernière qui l'imita. La mère et la fille parcoururent en un temps record la courte distance qui les séparait avant de se tomber dans les bras. Anthéa ne dit pas un mot, pas plus que son enfant, elles se contentaient de se serrer l'une contre l'autre le plus fort qu'elles pouvaient, comme pour rattraper le temps qu'elles avaient perdu.
Cependant, alors que les quatre soldats restants regardaient en souriant cette scène émouvante, personne ne fit attention à la tour nichée au sommet de la montagne. Ni au halo bleu qui était subitement devenu rouge.
27 mars 2001, 13h 45
-C'est parfait, applaudit Mathilda, tes pouvoirs sont impressionnants.
Seth adorait quand son éducatrice le complimentait, pourtant, cela avait été si simple pour lui qu'il ne voyait pas en quoi c'était exceptionnel.
Depuis quelques heures déjà, la fille cadette d'Anthéa avait renoncé à lui apprendre tout ce qu'elle savait. De toute façon le mutant pouvait tout transférer en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire. A la place, elle avait décidé de lui apprendre à mieux contrôler les nombreux pouvoirs qu'il possédait. En effet, la créature s'était découvert depuis peu un tout nouveau don. Un don de création. Il avait failli dévirtualiser son éducatrice en faisant apparaître un énorme camion, comme ça, en y ayant simplement pensé.
Mathilda avait reconnu sans trop de mal la machine, celle-ci avait failli l'écraser quand elle était plus petite. Du coup, elle se demandait si le cobaye ne lui avait pas menti en affirmant qu'il n'avait pas touché à ses souvenirs. Mais dès lors, elle avait décidé que ce pouvoir leur serait très utile pour qu'il apprenne à visualiser ce qu'il pouvait trouver dans le monde réel une fois qu'il serait totalement « terminé ».
Il suffisait que la jeune fille pense très fort à quelque chose en particulier, et Seth le transférait vite fait dans son esprit pour le recréer quelques secondes plus tard. Le mutant était en train d'observer le premier arbre fait de ses mains. Mais déjà son éducatrice cherchait autre chose à créer pour son élève :
-Bon... Euh... Qu'est-ce que tu voudrais voir maintenant ?
-La Lune, s'exclama la créature joyeuse comme un enfant, je voudrais voir la Lune !
-D'accord, répondit Mathilda en souriant, mais ne la fait pas trop grosse quand même.
Là-dessus, la jeune brune s'approcha à nouveau de Seth afin de refaire un transfert d'image, mais c'est au moment où ce dernier allait commencer qu'elle fut prise d'une douleur atroce. Elle plongea sa tête dans ses mains, elle avait l'impression qu'un coup de tonnerre venait d'éclater dans son crâne.
La douleur s'intensifia, et elle tomba à genou. Elle poussa un cri si effroyable que son élève fit un pas en arrière, effrayé par ce qui se passait. Mathilda se roulait sur le sol tant elle souffrait, jamais dans toute sa vie, elle n'avait ressentie une telle douleur.
C'est alors qu'elle vit ses jambes se dépixéliser, puis ses mains, puis elle cessa tout simplement de voir.
Seth restait là, seul, ne sachant quoi faire.
-Mère, appela-t-il désespérer, ne me laisse pas tout seul ! J'ai peur !
Autour de lui, une multitude de choses se créait sans qu'il en ait donné l'ordre. Toutes ces choses que son éducatrice lui avait proposé de créer. Il perdait totalement le contrôle de son pouvoir.
-Mère !
Mais elle ne l'entendait pas, elle ne pouvait plus l'entendre. Dans le département scientifique du quinzième sous-sol, le couvercle du sarcophage dans lequel elle gisait fut projeté si violemment qu'il alla s'encastrer dans le plafond. Mathilda arracha les câbles qui parsemaient sa tête, puis elle se redressa hors de l'eau froide, un symbole bien connu de l'équipe virtuelle avait remplacé ses belles pupilles vertes.
