Suite à la proposition de Médusa, Maka avait rempli des formulaires de demande de sortie et quelques jours après qu'elles les aient envoyés, Shibusen les contacta pour les approuver. Les deux demandes avaient été passées en même temps afin de faire d'une pierre deux coups, savoir s'ils les accepteraient et se préparer à l'avance pour ne pas perdre de temps car maintenant que le budget de Maka se trouvait sérieusement réduit, il n'était pas question de traîner. Aussi s'était-elle donné jusqu'au 28 juin pour terminer ses projets, après avoir consulté Médusa pour réaliser une estimation du temps qui lui serait nécessaire.
Elles avaient logiquement d'abord reçu la confirmation écrite officielle pour la première sortie, qui aurait lieu le 22 mars. Médusa ne s'inquiétait pas spécialement pour la suite mais gardait une prudence sereine, attendant que les choses soient fixées pour enfin montrer son jeu à Maka. Avant cela cependant, elles iraient récupérer le balai de la sorcière, l'occasion de répéter un prélude à ce qui adviendrait au début de l'été.
Heureusement, Maka avait confirmé que Shibusen n'avait pas découvert le laboratoire secret au Mexique où elle avait laissé un de ses balais, l'atteindre ne serait donc pas compliqué, bien qu'un peu long. Elles n'arrivèrent en effet qu'en soirée, après une journée de voyage éreintante dans une voiture louée par Maka. Les quelques pauses en cours de route ne les avaient que peu aidées à chasser la sensation d'étouffement subie à l'intérieur du véhicule et Médusa avait terminé le voyage légèrement nauséeuse, d'avoir trop lu pour s'occuper dans la boîte de fer.
Arrivées en ville, elles prirent d'abord le temps de dîner, ce dur voyage les ayant affamées. La fatigue ne manqua pas de se faire sentir une fois leur ventre plein, Médusa put voir Maka bailler à plusieurs reprises au cours du repas et s'affaler chaque minute davantage sur sa chaise de restaurant, épuisée d'avoir conduit pendant des heures. Elle-même rechignait presque à quitter son siège, la tête lourde soutenue difficilement par son bras accoudé à la table. Il fallut qu'un serveur vint leur demander si elles désiraient l'addition pour enfin les déloger, quelques minutes seulement avant la fermeture du restaurant pour la nuit.
Maka avait réservé un hôtel à l'avance et ce fut là une nouvelle tentation que d'aller déposer leurs maigres bagages dans la chambre et de voir les deux lits qui les attendaient, telle une invitation au sommeil qu'elles se devaient de refuser. Médusa serra les dents, irritée de sentir la paresse la toucher dans un moment aussi important.
Heureusement, l'air frais de la nuit lorsqu'elles ressortirent de l'hôtel contribua à les réveiller tandis qu'elles s'éloignaient du centre-ville et que la sorcière guidait sa complice jusqu'à son repaire aux abords de la banlieue. Il ne leur fallut pas longtemps pour l'atteindre et Médusa déverrouilla soigneusement l'entrée à l'aide du code magique qu'elle avait engravé dans un passage secret. Elle avait perdu une grande masse d'énergie après s'être faite déposséder de ses serpents et l'enfermement avait achevé de l'affaiblir mais les fers à ses pieds réagissaient toujours par un picotement à la moindre petite décharge magique, quelle qu'elle soit, la menaçant de ne pas tenter d'utiliser des pouvoirs qu'elle ne possédait de toute manière plus.
Derrière elle, Maka attendait, les muscles tendus. Se précipiter dans le repaire d'une sorcière restait une chose dangereuse, même par temps de paix avec celles-ci et bien que la sorcière en question s'avérait nettement en position de faiblesse face à elle.
Une trappe apparut contre l'immeuble abandonné de l'impasse où elles se trouvaient et Médusa emprunta l'escalier qui menait au sous-sol, le passage sobrement éclairé par une lampe torche que Maka avait apporté. Elles descendirent en silence, se retenant même de tousser malgré la poussière qui s'accumulait depuis des années en moutons grisâtres et disgracieux sur la pierre et dans les moindres fissures. Une autre porte protégeait le laboratoire, que Médusa ouvrit de la même façon.
L'intérieur n'avait pas meilleure allure, livres et fioles d'ingrédients étaient recouverts d'une épaisse couche de poussière et un parchemin oublié sur un bureau avait tant jauni dans l'air décrépi qu'il était constellé de petits trous et que les annotations au crayon s'en trouvaient illisibles.
Voyant du coin de l'œil Maka regarder à droite à gauche avec l'air de chercher quelque chose, Médusa la tira par la manche.
« Nous venons juste récupérer le balai, rien d'autre. »
Il n'aurait plus manqué qu'elle essaya de fouiller dans ses affaires avec l'espoir d'y trouver les informations nécessaires sur le sang noir. À contre-cœur, Maka se laissa guider jusqu'au fond où un placard renfermait le précieux moyen de transport magique. Celui-ci avait été soigneusement enroulé dans une étoffe de tissu la dernière fois que Médusa l'avait déposé là, aussi avait-il été mieux protégé des dégâts du temps que le reste de la base.
Elle l'examina cependant attentivement pour s'assurer que les brindilles ne risquaient pas de se déloger ou s'effriter et que son manche était encore opérationnel, avant de le tendre à Maka.
Après une brève hésitation, celle-ci effleura du doigt le bois ensorcelé, puis l'enserra de ses deux mains.
« Monte dessus, pour voir si tu peux le faire décoller. »
Le sous-sol était bas de plafond mais Maka avait tout de même assez de place pour décoller du sol de quelques centimètres et c'était là tout ce qui était nécessaire en guise de test. Pour le reste, elles pourraient voir à l'extérieur.
Passant une jambe par dessus le balai, Maka s'accroupit vaguement sur le bâton et fronça les sourcils. Médusa la regarda se concentrer pendant un peu plus d'une minute, sans que rien ne changea.
« Ça ne marche pas... » constata Maka un peu inutilement.
Médusa avait surtout l'impression qu'elle ne se concentrait pas assez sérieusement. Elle posa d'abord une main sur celle de Maka et l'autre dans son dos pour rajuster sa position. À peine l'eut-elle cependant touchée que celle-ci décolla soudainement, son crâne heurtant le plafond dans un son grave.
Elle retomba à terre la seconde d'après, à peine le contact fut-il brisé.
« Hum. Peut-être vaudrait-il mieux essayer ça à l'extérieur. »
Une fois de retour à l'air libre, elles se rendirent jusqu'à un terrain vague d'où on ne pourrait pas les voir facilement, occupées à leurs petites expériences aériennes. Maka se remit en position et Médusa plaça sa main contre son dos doucement tout en regardant ses pieds solidement ancrés sur le béton. Cette fois-ci, Maka contrôla son envol et resta à quelques centimètres seulement au dessus du sol. Médusa la prévint alors qu'elle allait la lâcher et celle-ci serra les dents, se concentrant pour ne pas tomber. Pendant quelques secondes, elle parvint à se maintenir en place avant de redescendre lentement et poser pied à terre. L'effort avait fait apparaître de la sueur sur son front.
Ainsi, Maka ne pouvait pas utiliser son balai sans elle, cela l'empêcherait de tenter de lui fausser compagnie à la dernière minute en s'envolant sans elle, si l'envie le lui avait pris. Souriant légèrement, Médusa vint se placer derrière Maka et passa ses bras autour de son ventre. Celle-ci tourna la tête dans sa direction, semblant vaguement gênée par ce contact surprise.
« Essayons un envol un peu plus long. »
D'un bref signe de tête, elle acquiesça à la proposition de Médusa et tapa le sol de ses bottes pour se projeter en hauteur.
La familière sensation de l'air fouettant son visage la fit frissonner avec délice. Avec tous ses soucis à gérer, Médusa n'avait pas eu le temps d'y penser mais voler lui avait incroyablement manqué. La brise nocturne avait beau être gelée, elle appréciait son contact comme jamais et bien qu'elle se contenta de s'accrocher à Maka et lui laissa les rennes, un immense sentiment de liberté l'emportait alors qu'elle regardait le sol et les lueurs aux fenêtres des immeubles s'éloigner en dessous d'elle. Sur ce simple balai, elles pourraient aller n'importe où. Du moins, jusqu'à ce que l'heure limite de son autorisation de sortie conditionnelle ne sonna, lui rappela une petite voix déplaisante au fond d'elle-même.
Maka zigzaguait au dessus d'une forêt, faisant siffler les feuilles de la cime des arbres tout en se familiarisant avec la maniabilité du balai et les sensations procurées par celui-ci. Elle tourna son regard vers le ciel nuageux et la lune noire au faible halo argenté.
« J'essaie d'aller plus haut ? » demanda-t-elle, la voix légèrement incertaine et faible dans le vent nocturne.
D'un signe d'épaule, Médusa lui fit savoir que cela lui était égal.
« Ne te fais pas prier. Je ne vais pas te laisser tomber. »
En un mouvement de bras, le balai fila droit vers les hauteurs, tandis que les lumières jaunes de la ville en dessous devenaient de petits points flous. L'atmosphère autour d'elles changeait plus elles montaient et Médusa crut presque que Maka aurait la folie de vouloir aller jusqu'à la lune, en dépit de leur manque de préparations, pour y récupérer un échantillon de sang noir. Elle fut rapidement rassurée cependant lorsque celle-ci tourna vers le bas la direction du manche de leur moyen de transport, afin de redescendre en douceur.
Quand Médusa posa pied à terre et enjamba le balai, son corps lui sembla soudain beaucoup plus lourd. La gravité, en reprenant ses droits, lui pesait sur le cœur et la tête, ce sentiment nauséeux s'avérait le prix de quelques minutes de liberté.
« Retournons au sous-sol, avant que quelqu'un ne nous voit », proposa-t-elle en se mettant à marcher pour tenter de chasser la sensation désagréable qui s'installait.
Maka resta en place, tenant le balai d'une main après s'être redressée.
« Nous ne le prenons pas avec nous ?
—Ce ne serait pas vraiment discret, même en utilisant un sac pour le cacher. Il est plus sûr de revenir ici le jour J venu. »
Sans compter qu'elle ne voulait pas laisser la moindre chance à Maka de la doubler, en utilisant le balai avec une autre sorcière qu'elle aurait contacté. Maka haussa les épaules, sans montrer de signes de réluctance particulier sur son visage et la suivit jusqu'à sa base secrète, qui fut soigneusement refermée à clé. Elle retournèrent ensuite directement à l'hôtel pour enfin dormir après cette journée interminable.
Une semaine plus tard, elles reçurent l'autorisation de Shibusen pour leur prochaine et probablement dernière sortie. Après l'avoir lu en détail, Maka offrit immédiatement le papier d'attestation à la date du 28 juin à Médusa. Celle-ci consulta à son tour le document puis, satisfaite, elle le rangea dans une poche. Elle saisit ensuite une feuille vierge sur laquelle elle inscrivit soigneusement chaque détail de la composition du sang noir et les étapes nécessaires à sa création.
Maka prit la page remplie de notes qu'elle lui tendit et le balaya du regard une première fois avant de la lire attentivement. Même après qu'elle eut finit d'en lire la dernière ligne, ses yeux restèrent fixés sur le papier pendant plusieurs minutes.
Le liquide noir et gluant suivit le mouvement de la fiole que Maka agitait d'un air pensif. Une semaine après avoir reçu les instructions du sang noir, elle était parvenue à en recréer un échantillon. Elle avait brûlé les notes pour s'assurer que personne ne mettrait la main dessus, quant au contenu de l'éprouvette, elle le gardait enfermé dans une boîte cadenassée à l'intérieur de son laboratoire. Il ne lui restait maintenant plus qu'à trouver une manière de le manipuler, sous l'œil vigilant de Médusa.
En effet, celle-ci ne la lâchait pas d'un pouce, afin d'observer ses progrès et de s'assurer qu'elle n'essayerait pas de la doubler par des moyens détournés. En contactant Shibusen en douce pour demander l'annulation de son autorisation de sortie, par exemple. Cela signifiait cependant qu'il lui serait aussi plus difficile de préparer un contre au résultat de ses recherches. D'ailleurs, Maka elle-même semblait la surveiller attentivement lors de leurs longues heures d'expériences en laboratoire.
Durant les débuts du mois d'avril, Maka s'était encore relativement concentrée sur ses cours mais plus les jours passaient, plus elle les délaissait pour privilégier ses projets. Après tout, maintenant elle pouvait vraiment avancer au lieu de tâtonner dans le noir à la recherche d'une solution et chaque minute était précieuse.
Tout d'abord elle étudia les différentes réactions de son échantillon à des éléments externes afin de déterminer ses capacités de durcissement, ce qui pouvait les provoquer et les stopper. Il lui fallait parvenir à provoquer une réaction chimique d'envergure afin de bouleverser la sphère gigantesque qui emprisonnait la lune, sans qu'il se fut agit non plus de quelque chose d'irréversible. Médusa l'avait prévenue qu'il serait difficile d'établir des comparaisons exactes via un si petit extrait de sang mais Maka ne voulait pas prendre le risque d'en créer davantage pour le moment, craignant la possibilité aussi infime fut-elle que quelqu'un d'autre mis la main dessus.
Médusa observait chaque essai, notant mentalement les étapes, ingrédients et mesures utilisées par Maka, comparant les résultats avec ses propres théories. Bien qu'elle s'y était préparée, il restait fatiguant de tout calculer dans sa tête. Elle ne pouvait pas non plus montrer de trouble ou laisser apparaître sa concentration dans son visage ou ses gestes, sous peine d'attirer de la suspicion.
Elle affichait donc un air désintéressé, voir faisait mine de piquer une sieste lors de moments de vide, pour pouvoir penser tranquillement. Cela n'empêchait pas sa compagne de parfois venir la déranger avec une question ou simplement par besoin d'attention.
Son plus gros problème restait cependant de trouver un moyen de se procurer les éléments nécessaires pour faire échouer la réaction recherchée par Maka, lorsque celle-ci l'aurait complétée. Elles se trouvaient presque constamment en compagnie l'une de l'autre pour se surveiller mutuellement, aussi devrait-elle les voler sous son nez puis les conserver à l'abri en secret. Médusa ne pourrait pas agir de nuit sans réveiller Maka, qui l'enlaçait toujours après leurs ébats. Le seul endroit dans lequel elle pouvait se retrouver régulièrement seule était la salle de bain. Profitant du grand nombre de lotions et produits de douche de secours que Maka gardait en réserve par pure précaution, elle nettoya une bouteille opaque de shampoing presque vide et la replaça au fond de l'étagère, à la place d'une neuve.
Maka la laissait encore toucher à ses affaires pour l'aider dans ses expériences, il lui fallait en profiter. Elle n'avait pas besoin de grandes quantités heureusement, ni de rien qui dut être conservé à une température inhabituelle, aussi elle plaça des bouts de sacs plastiques dans ses poches pour y glisser des échantillons dès qu'une occasion se présenterait.
Ses préparatifs avaient démarrés avec le mois de mai, suivant l'avancée des évolutions de Maka, au moment où elle fut sûre et certaine des matériaux nécessaires. Médusa avait ensuite guetté, avec la patience de celle qui savait qu'elle touchait au but, la moindre ouverture lui permettant d'agir sans danger.
La première occasion était venue par pure chance, une étourderie de Maka, peut-être causée par la fatigue de ses trop longues séances de recherches, qui lui avait fait casser une éprouvette. D'un signe de main, elle avait demandé à Médusa de ne pas s'approcher du verre et tandis qu'elle se penchait avec une balayette pour ramasser prudemment les morceaux, celle-ci en avait profité pour transvaser un peu d'un des éléments chimiques liquides les plus difficiles à acquérir dans une petite capsule en plastique renforcé. Elle avait ensuite glissé celle-ci dans sa veste, au moment où Maka lui tournait le dos pour mettre le verre cassé à la poubelle. Le soir, en se lavant les dents avant de se déshabiller et de rejoindre Maka au lit, elle avait glissé la capsule dans le flacon vide de shampoing.
D'autres opportunités, plus ou moins évidentes, s'étaient présentées par la suite. Quelques fois elle profita de moments où Maka l'accaparait dans le laboratoire et se trouvait trop concentrée sur son corps pour prêter attention aux objets sur le bureau. À d'autre reprises, le regard de Maka se tournait vers un livre de recherche pour y trouver une information et Médusa faisait tomber un peu de poudre dans le plastique de sa poche.
Fin mai, l'arrivée des examens mit cependant l'avancée des projets de Maka en pause alors qu'elle semblait pourtant être si proche du but. Médusa l'avait narguée sur ce soudain regain d'intérêt pour ses études, certainement trop tardif pour qu'elle parvint à obtenir le genre de notes auxquelles elle était habituée. Elle n'aurait pas dû être surprise de voir que Maka ne pourrait pas s'empêcher de vouloir passer son examen, même pressée par le temps et ne pourrait supporter l'idée d'un échec scolaire alors même qu'elle avait des objectifs tellement plus importants à accomplir.
Cela n'empêchait pas cette réaction d'être agaçante, parce qu'elle se retrouvait momentanément à nouveau entraînée sur le campus à ses côtés. Maka était bien décidée à ne pas la lâcher ni lui laisser une minute de répit. Pendant une quinzaine de jours elle dut endurer le changement de direction qu'elle avait exécuté, soupirant d'ennui dans les amphithéâtres et ignorant les regards noirs des suivantes de Maka, qui la blâmaient clairement à l'avance pour ses mauvais résultats à venir.
Le comble fut que lors des examens, auxquels elle ne pouvait évidemment pas se rendre, Maka trouva malgré tout le moyen de l'empêcher de se retrouver seule en demandant à quelques uns de ses professeurs de travaux pratiques de lui accorder des cours particuliers au même moment. Son regard faussement innocent de bonne élève, tandis qu'elle faisait sa requête spéciale auprès de ses enseignants attendris par sa bonté apparente serait probablement gravée pour longtemps dans la tête de Médusa.
Enfin, cette distraction finit par passer et avec moins d'un mois avant de monter sur la lune, le tic-tac des aiguilles de la pendule de l'appartement de Maka remplissait la pièce avec une intensité étouffante.
Maka avait fait prendre à son échantillon la forme d'une sphère miniature pour mener à bien le test numéro treize. Elle fixa pendant plusieurs secondes les reflets de la lumière sur le sang noir avant d'avancer la seringue contenant son expérimentation et de la planter, aussi bien que possible, dans la masse solide. Puis elle appuya, envoyant les quelques milligrammes dans la boule de la taille d'une balle de tennis.
La surface se troubla, la forme de la lumière changea, traversant la sphère comme dans l'eau d'un lac profond et boueux. D'un petit geste de l'index, Maka tâta la texture du liquide, qui se pliait sous son épiderme comme de la gelée. Elle enfonça alors deux doigts dans la masse noir, les referma sur le grain de riz caché à l'intérieur puis les retira en retenant son souffle.
Un tremblement traversa la gelée noire, semblant prête à exploser dans les secondes qui suivirent. Finalement, elle se stabilisa complètement après plusieurs minutes et sur la surface figée, à nouveau lisse et polie, la lumière brillait comme sur de la pierre. Maka tapota la sphère et constata qu'elle était bel et bien revenue à son état parfaitement solide. Médusa étouffa un bâillement.
Il leur restait une dizaine de jours avant le grand départ et Maka avait achevé le plus gros du travail, après avoir créé une réaction chimique qui la satisfaisait. Lui restait encore à parvenir à calculer le degré nécessaire de sa formule par rapport à la taille de la sphère de sang noir sur laquelle elle désirait agir. Lorsqu'elle avait envoyé trop de puissance à son échantillon de test lors d'un essai précédent, celui-ci avait explosé.
Évidemment, vu la masse immense qui recouvrait la lune, créer une réaction pareille aurait demandé bien plus que ce qu'elles pouvaient transporter en balai mais il restait le risque inverse de ne pas créer une réaction assez puissante pour avoir le temps de sortir Crona de sa prison de sang.
Maka voulait perfectionner son dosage au maximum, aussi Médusa relisait et corrigeait ses calculs, jouant le jeu de la loyauté jusqu'à la fin. Elle sentait cependant avec soulagement qu'elles touchaient au but et compter les derniers jours qui les séparaient de l'envol vers la lune provoquait une étrange excitation chez elle, un sentiment d'anticipation rempli d'espoir et d'un soupçon de doute à la fois. Son sang tapait dans ses veines, son cœur battait la chamade et elle devait retenir ses doigts de frémir ou ses lèvres de s'étirer pour ne pas alerter Maka.
Peut-être que celle-ci n'en aurait rien eu à faire au fond, il était normal que les événements à venir la firent réagir étrangement.
Après quelques jours de plus, la formule sembla être aussi proche de la perfection qu'il leur paraissait possible de l'être dans le laps de temps donné. Ne resta donc plus que l'attente, les dernières heures passées à se regarder dans le blanc des yeux, à surveiller chaque mouvement avec la crainte d'être flouée dans l'espace d'un clignement de paupières. Suspicion jusque dans le lit, où les soirées restantes laissaient transpirer dans leur mouvements l'angoisse et l'attente, un mélange de gestes hâtifs et impatients.
La veille de l'opération, plus que tous les autres jours, fut un moment de calme plat avant la tempête, des heures de silence et de regards intenses, par-dessus les livres dans lesquels elles s'étaient chacune plongées pour fuir l'ennui. Le dîner fut sobre et elles retournèrent à leur lecture tandis que le ciel se teintait d'orange, il avait fait chaud et ensoleillé, sans aucun nuage visible à la fenêtre, dans l'après-midi de cette journée typique de début d'été.
Maka se rendit la première dans la salle de bain pour se laver le visage et les dents avant de rejoindre son lit. Médusa attendit de finir un chapitre avant de s'y rendre à son tour, tout en se demandant à la fois pourquoi elle se fatiguait à cela puisqu'elle ne reviendrait plus jamais ici après le lendemain et qu'elle n'était pas suffisamment intéressée par ce livre-ci pour chercher à le retrouver et le terminer par la suite.
Dans la salle de bain, son regard se tourna un instant vers l'armoire à produits hygiéniques mais elle avait déjà décidé qu'elle finirait ses préparatifs le lendemain matin. De même, son plan pour retirer ses chaînes était arrêté depuis un certain temps, elle tenterait le tout pour le tout avec le peu de magie qui lui restait plutôt que d'essayer de se fabriquer un passe-partout douteux qui risquerait de faire cafouiller le mécanisme.
La lumière de la pièce principale était déjà éteinte lorsqu'elle ressortit mais elle connaissait parfaitement la distance jusqu'au lit. Lorsqu'elle fut suffisamment proche, la main de Maka se tendit vers son bras pour l'attirer à elle.
« Dis, ça ne te dérange pas d'utiliser la résonance d'âme cette nuit ? »
Médusa cligna des yeux. Son cerveau avait peine à croire que ses oreilles avaient bien entendu les mots prononcés mais surtout, à déterminer un échappatoire à cette proposition soudaine. C'était un piège, cela ne pouvait pas être autre chose. Elle avait beau ne jamais l'avoir expérimenté et ne pas savoir exactement toutes les possibilités offertes en accordant des âmes, cela restait infiniment trop dangereux.
Pourtant, pouvait-elle refuser directement cette demande, Médusa n'en était pas sûre.
« Je doute d'être capable d'y parvenir... » tenta-t-elle sans trop y croire.
La main de Maka caressa sa joue et la ligne de son menton.
« C'est facile, je vais m'accorder sur ta longueur d'âme, tu n'auras rien d'autre à faire que de me laisser passer. »
Si cela paraissait réellement facile pour Maka, il n'en était rien pour Médusa, l'idée même de la sentir s'infiltrer en elle d'une manière psychique, si spirituelle, paraissait profondément dérangeante. Elle l'aurait laissé faire n'importe quoi avec son corps avant de lui autoriser d'approcher son esprit.
Encore une fois, avait-elle le choix ? La laisser douter d'elle n'aurait rien dû changer si tard dans ses projets, Maka ne pourrait pas refuser sa demande de l'accompagner, ne pourrait pas partir sans elle. À moins qu'elle n'annula tout, décida de rester dans l'appartement le lendemain et dans ce cas, Médusa n'aurait plus de seconde chance.
« Tout va bien ? »
Médusa l'embrassa, un baiser léger et court qui pouvait être vu comme un signe d'assentiment, si elle décidait de le prendre ainsi. Les mains de Maka glissèrent dans son cou, derrière ses épaules. Au bout de quelques secondes, l'atmosphère autour d'elle bascula, si légèrement que cela était à peine décelable.
Dans son imagination, sentir une âme effleurer la sienne ressemblait probablement à une invasion, un sentiment proche de celui éprouvé lorsqu'une personne essayait de vous intimider avec sa longueur d'âme, comme Arachné avait l'habitude de le faire lorsqu'elles n'étaient encore que de jeunes sorcières. Médusa n'avait pas imaginé que cela serait douloureux pour autant mais au moins fortement déplaisant, une violation de son intimité et de son être profond.
Ce qu'elle ressentait à présent cependant, c'était l'impression d'avoir sa propre longueur d'âme face à elle-même, séparée par une fine pellicule immatérielle. Si Médusa ne s'y attendait pas et que la chose était terriblement bizarre, déroutante même, elle ne pouvait pas dire qu'elle ressentait du dégoût non plus. Pour le moment en tout cas.
Le contact n'avait pas encore été fait, si le mince espace entre elles venait à être brisé, elle ne savait pas comment elle réagirait. D'ailleurs, elle avait même du mal à voir comment cette longueur d'âme miroir pouvait bien le traverser. La chair de poule lui poussait sur les bras à y penser.
Elle sentit l'énergie externe se rapprocher, puis Maka embrassa sa bouche, son épaule, ses mains. Ses mouvements étaient plus doux et lents que ce à quoi elle l'avait habituée depuis janvier, probablement afin de la distraire et s'assurer que le contact psychique se passa sans trouble. Mais même si Médusa savait qu'elle était censée laisser la liaison se faire, le malaise causé par cette présence inconnue ne diminuait pas malgré les caresses encourageantes de Maka. Elle ne pouvait, ne voulait pas lui laisser prendre le dessus. Mais elle devait.
Minute par minute, Médusa sentait cette emprise s'accentuer, l'aura s'enroulant autour d'elle. Les doigts de Maka se déplaçaient plus vivement, s'appuyant sur l'espace entre sa hanche et ses côtes pour l'attirer plus près d'elle. Ses dents mordillaient la chair, laissant des traces rouges et des picotements à la surface de son épiderme. Elle sentait les lèvres chaudes sur sa peau, puis le contact doux et ferme de sa poitrine contre ses lèvres, le sel de la sueur sur sa langue.
Un frisson traversa Médusa. Son cerveau lui parut avoir gelé l'espace d'une seconde, alors qu'elle réalisait que non, elle n'aurait pas dû pouvoir éprouver ces deux dernières sensations, car c'était les lèvres et la langue de Maka qui parcouraient son corps et pas l'inverse. Elle n'aurait pas dû pouvoir éprouver ce que Maka ressentait.
Dès que Médusa s'en fut rendue compte, cela s'accentua davantage. La force mise par Maka dans ses doigts lorsqu'elle les glissait dans son dos, l'odeur de ses propres cheveux lavés la veille qui lui parvenait à travers son nez à elle tandis qu'elle embrassait la ligne de son cou pour remonter jusqu'à son oreille, soufflant légèrement dedans. L'air chaud chatouilla Médusa puis, la seconde d'après, Maka se laissa tomber en arrière, la faisant basculer au dessus d'elle. Le monde se dédoubla une seconde, tandis qu'elle glissait vers le bas tout en étant poussée vers le haut à la fois.
Pareille action était complètement inattendue, après toutes les fois où Maka avait pris les devants sans jamais paraître tenir à ce que Médusa réciproqua ou fut plus active dans leurs échanges. Alors quand maintenant elle invitait la situation opposée, comment ne pas penser que cela devait avoir un rapport avec son désir de faire entrer leurs âmes en résonance.
Médusa n'avait pas particulièrement envie de refuser et s'arrêter là ceci-dit, surtout pas quand le genou de Maka frôlait sa cuisse pour l'échauffer davantage. Aussi se mit-elle à son tour à caresser son corps. De l'électricité statique traversa ses doigts lorsqu'elles entrèrent en contact. À chacun de ses mouvements, elle sentait directement les réactions de Maka sous ses mains. Les frissonnements de sa colonne vertébrale, son dos qui s'arquait en réponse, l'air qui s'échappait de sa bouche comme si elle avait été la sienne.
Le plaisir offert et reçut à la fois, tel deux serpents s'entrelaçant, la traversait de la plus étrange des manières. Il s'agissait de quelque chose dont elle n'avait jamais, absolument jamais eu l'expérience et elle ne pouvait déterminer si ce qu'elle éprouvait était plus répulsif qu'appréciable ou bien l'inverse. Elle avait cru au début que ce qu'elle ressentait n'était qu'une simple connexion aux cinq sens de Maka, lui faisant connaître le goût de sa salive, la pression de son propre corps sur sa peau, les odeurs de sueur qu'elle percevait et même jusqu'au peu que Maka pouvait bien distinguer dans l'obscurité, par brefs éclairs, lorsqu'elle fermait les paupières.
Seulement, ce n'était pas que cela. Il y avait aussi, plus leurs âmes s'enchevêtraient l'une dans l'autre, des émotions qui passaient à travers ce lien immatériel. Pour Médusa, qui n'avait jamais ressenti d'empathie naturelle, ce qu'elle percevait à présent déroutait tous ses repères, sa tête était comme prise dans du coton ou du plomb, minée par ces pensées parasites étrangères. Rentrer dans sa tête et la laissait rentrer dans la sienne, Médusa ne savait pas ce qui était le pire.
« Ne t'arrête pas », ordonna Maka en sentant ses caresses ralentir.
Elle aussi pouvait deviner ce qu'elle ressentait et c'était là le plus dangereux, cette dernière mise à l'épreuve de sa loyauté.
« Ne pense à rien », songea-t-elle, refoulant ses secrets à l'arrière de son esprit, laissant le désir la submerger pour ne laisser rien d'autre transparaître. Heureusement, elle avait un peu d'expérience à ce niveau, Arachné ayant tenté plus d'une fois d'infiltrer son cerveau avec ses araignées.
Cela n'avait pas l'air de déplaire à Maka, cette intensité sublime qui les transperçait toutes deux à la fois. Son instinct dictant ses gestes, la brutalité de Médusa reprenait le dessus. Maka gémit sous la violence de ses caresses mais lui rendit chaque coup, mordant et griffant comme si elles avaient combattu au lieu de copuler. Elle avait l'impression de voir rouge, de sentir le goût du sang, l'entendre pulser dans ses veines, sa chaleur lui remontant jusqu'à la tête. Son plaisir, le plaisir de l'autre, l'enveloppait au point de l'étouffer. Il lui fallait atteindre le paroxysme au plus vite, terminer l'acte pour être libérée de cette passion double déchirante qui explosait dans son corps, calmer ses nerfs et son esprit. À ce point-là, elle n'était même plus sûre de qui ressentait quoi.
Comme si un éclair avait frappé, elle aperçut soudain clairement le visage de Maka dans les ténèbres. La jouissance se reflétait dans ses yeux et elle l'attira pour une dernière embrassade de cette passion dédoublée.
Sa tête retomba contre l'oreiller, un bras autour de la taille de Maka, Médusa écouta pendant plusieurs secondes son cœur battre dans le silence, à un rythme maintenant séparé du sien. Bientôt, le souffle de Maka se ralentit, reflétant celui d'une personne endormie et Médusa resta seule éveillée pendant de longues minutes, la sueur accumulée laissant une désagréable sensation sur sa peau.
Le sommeil finit par venir et elle songea, dans cet état vague entre le rêve et la réalité, qu'elle aurait préféré pouvoir tout oublier de cette nuit, l'impression d'avoir fait une erreur quelque part ne la quittait pas.
