Un nouveau chapitre avec un peu de retard. Désolée.
Un nouvel espoir
Keira se réveilla doucement. Son corps la faisait souffrir. Elle avait l'impression d'avoir combattu durant des semaines sans avoir eu une seule minute de répit. De plus, elle n'était pas dans la meilleure position qui soit. Couchée sur le ventre, ses bras avaient été repliés contre son corps, son cou callé sur le côté. Elle essaya de bouger mais il était encore trop tôt pour une telle fantaisie.
Lorsque ces yeux s'habituèrent à la pénombre de sa chambre, elle découvrit que quelqu'un la veillait. C'était une petite bonne femme aux cheveux bouclés. Ses doigts s'agitaient sur un tricot d'une étrange allure. Elle posa un regard plein de folie sur Keira.
---Vous revenez de loin.
Keira grogna. Le ton de la vieille femme ne lui plut pas. Trop de sarcasmes. Elle n'avait de plus aucun moyen de l'envoyer paitre. Elle soupira simplement. Elle n'avait plus vraiment envie de se battre d'ailleurs. Elle supporta donc le regard inquisiteur de sa gardienne. Elle ne cessait d'examiner la peau nue du dos de la jeune femme.
---Cette cicatrice… Vous ne devriez pas l'avoir. Elle appartenait à un autre.
Le souvenir de la douleur, de sa faiblesse, de l'inquiétude de Fenrir, refirent surface comme un coup de poignard. Il n'en fallut pas plus pour faire sortir la dragonnière hors de ses gonds. Son esprit envahit celui de la sorcière sans la moindre peine, lui infligeant sa colère sans aucun ménagement. Elle vit la vieille femme tomber de sa chaise, les aiguilles de son tricot cliquetant sur les dalles de pierre. Un large sourit de contentement éclaira le visage de Keira.
« Je t'aime bien, Angela, mais malmener de la sorte celle qui nous a tous sauver, va finir par m'irriter. Et je ne serais pas le seul à ne pas supporter ton manque total de compassion. »
En voyant le chat-garou, la colère de Keira s'envola. Enfin un visage familier, quelqu'un qui ne lui infligerait aucune question dérangeante.
« Solembum. »
« Comment te sens-tu ? »
« Dix dragons en folie auraient très bien pu me piétiner, je serais en meilleur état. »
« Cela va passer. Angela a beau se montrer trop curieuse, et si peu courtoise, c'est une guérisseuse hors paire. »
« Je te crois volontiers. Je devrais probablement être morte à l'heure qui l'est. »
Le chat-garou garda le silence. Il s'assit non loin d'Angela, fixant toujours la jeune femme avec intensité.
« Comment va Fenrir ? »
« Il est anxieux et inquiet, mais il y survivra. »
« Eragon ? Saphira ? »
« Ils sont en vie. Grâce à toi. Ils se remettent doucement de leurs blessures. »
« Je ne sais pas si je dois m'en réjouir. »
« Tu as agi de façon très stupide, certes, mais ton erreur est déjà oubliée. Tu peux te réjouir allégrement que tous les quatre, vous soyez en vie. Nous nous en réjouissons tous. »
« Est-ce vrai ? Je suis une étrangère venue de nulle part. Personne ne me connaît, ni moi, ni mes intentions. »
« Tu es une dragonnière. Tu as Fenrir, et le soutien d'un chat-garou. Tu sauves la vie du seul dragonnier suivant la cause des Vardens. Et ils ne savent pas encore tout de toi. »
« Mes origines ? Savent-ils que je suis une sang-mêlé ? »
« Non. Et ils n'ont pas besoin de le savoir pour l'instant. Pour ce qui est du reste, ne t'inquiète pas. Tu es sous la protection de la reine des Vardens, Nasuada, et du roi du Surda, Orrin. Leurs intérêts ne sont pas de te rejeter mais de te faire rallier leur cause, tout comme ils ont réussi à le faire avec Eragon. Fenrir et toi êtes en sécurité. Mais maintenant, tu dois dormir. »
Ce n'était pas une suggestion, ni même une requête, mais bel et bien, un ordre. Keira se sentait de toute manière beaucoup trop lasse pour continuer leur discussion. Elle referma les yeux, et laissa son esprit vagabonder.
« Keira ? Keira ? »
La jeune femme esquissa un sourire à la voix si familière qui envahissait son esprit.
« Tu m'as manqué. »
Le dragon soupira de soulagement. L'esprit de Keira fut submergé par une joie intense. Elle eut envie de pleurer.
« Comment te sens-tu ? »
« Je vais bien. Ne t'inquiète plus. »
« Je m'inquièterais toujours. »
« Tu ne devrais pas. »
Le silence s'installa. Fenrir était en train de revivre les derniers événements qui les avaient conduit ici. Une once de culpabilité résistait dans son esprit. C'était lui qui avait poussé Keira à agir. Comment ne pouvait-il pas s'inquiéter ?
« Où es-tu ? »
« Quelque part dans les forêts qui bordent le château. »
« T'ont-ils chassé ? »
« Non. Non. C'est juste que… je ne supporte pas trop la foule. Et puis, je n'étais pas de très bonne compagnie ces derniers jours. J'ai préféré m'éloigner. »
« Tu devais être l'objet de toutes les attentions. Je suis désolée. Nous avons vécu seuls depuis ta naissance, et voilà que je te conduis au beau milieu de deux peuples qui désirent plus que tout t'avoir à leurs côtés. T'ont-ils harcelé de questions ? »
« Non. »
« Ils ne t'ont pas adressé la parole ? »
« Pas vraiment. »
« J'ai dû mal à te suivre. »
« Ils se sont approchés de moi avec des yeux ébahis. C'était gênant. »
« Combien étaient-ils ? »
« Cinq. Peut-être six… »
« Et tu appelles ça une foule ! »
« Ce n'est pas drôle, Keira. »
« Je suis désolée. »
« Tu n'en as pas l'air ! »
Elle essayait de retrouver son calme, mais s'imaginer la scène ne l'aidait pas à s'arrêter.
Deux jours s'étaient écoulés. Angela surveillait toujours Keira. Les décoctions qu'elle lui faisait prendre la rendait groggy, lui empêchant tous mouvements. Cet emprisonnement rendait folle la dragonnière. Elle n'avait pas vu le ciel depuis maintenant cinq jours, et la pénombre de la chambre lui minait le moral. Il fallait qu'elle sorte. Pour cela, elle attendit que l'heure de sa prochaine potion arrive. Angela était réglée comme une horloge. Elle ne changerait pas ses habitudes et c'était le point faible de sa gardienne. Les effets des médicaments que Keira avait absorbés commençaient à se dissiper. Son esprit était plus clairvoyant, son corps plus réceptif.
« Fenrir ? »
Le dragon lui répondit aussitôt. Il guettait chacune des pensées de sa compagne. Il souffrait lui aussi de cette solitude forcée.
« Peux-tu venir me chercher ? »
« Tu as le droit de sortir ? »
« Non. Mais si je reste une seconde de plus ici, je ne réponds plus de moi. Fais de l'esbroufe, pour tromper la vigilance d'Angela et fais en sorte d'être au-dessus de ma fenêtre. »
Elle n'eut aucune réponse, mais bientôt les cris de stupeur qu'elle entendit, lui donnèrent le signal. Angela se précipita vers la porte de la chambre, cherchant un garde pour lui expliquer ce raffut. Keira, elle, se jeta sur la robe qu'on lui avait donnée, l'enfila rapidement, et posait déjà un pied sur la balustrade.
Elle ne regarda même pas si Fenrir était en bas pour la réceptionner. Elle sauta, entendant à peine, les injures que prononçait la sorcière. Riant aux éclats, elle retrouva le dos de son compagnon, et ils s'envolèrent loin du château.
Fenrir survola le Surda sous les yeux ébahis et craintifs de ces habitants. Puis ils disparurent de leurs champs de vision, s'enfonçant un peu plus dans les forêts du Sud. Le dragon savait parfaitement où aller, il n'avait nul besoin de guide, si bien qu'en à peine quelques minutes, il trouva une petite clairière abritée par des arbres centenaires.
Keira dut payer son évasion et les efforts beaucoup trop grands qu'elle avait fournis. A peine eut-elle mis un pied à terre, qu'elle s'écroula sous son poids. Fenrir l'aida à se caler contre son flan et lui fit promettre de ne plus bouger. Ils restèrent donc allongés dans l'herbe, échangeant à peine quelques mots. Ils avaient seulement besoin de sentir la présence de l'autre. Il n'était pas nécessaire de parler. Ils retrouvèrent la paix d'esprit qui leur avait manqué durant ces cinq jours. Ils auraient pu rester ainsi encore plusieurs heures durant, mais un bruissement familier les alerta. Et soudain, alors qu'une ombre gigantesque passait au-dessus d'eux, quelqu'un tomba à leurs pieds.
---Eragon !
Keira se précipita vers lui, de peur que la chute ne l'ait blessé. Elle n'eut pas le temps de l'approcher. Le jeune homme s'appuya sur ses coudes, et grommela contre la dragonne qui l'avait désarçonné. Il paraissait en pleine forme, peut-être un peu secoué par la chute, mais rien de grave.
---Que s'est-il passé ? l'interrogea Keira, en lui prêtant tout de même un bras sur lequel s'appuyer.
---Je ne sais pas. Elle s'est mise à faire des acrobaties. Et étant donné qu'elle ne m'a pas prévenu, je n'ai pas eu le temps de me cramponner à quelque chose.
« Un lézard est coincé sous sa scelle. Il la mord pour essayer de s'en sortir. »
---Souffre-t-elle ?
---Non, elle rit à gorge déployer, marmonna Eragon.
« Le lézard la chatouille à des points assez sensibles. »
Fenrir et Keira essayaient de garder leur calme, mais il était difficile de ne pas rire face à la situation. La dragonne repassa au-dessus d'eux. La jeune femme en profita. Murmurant quelques mots en ancien langage, elle desserra les liens qui retenaient sa scelle et fit tomber l'amas de cuir. Il retomba près d'eux, laissant entrevoir un petit reptile paniqué et secoué par la chute. Il ne demanda pas son reste, courant aussi vite qu'il le put loin de sa prison de cuir.
Délivrée de son supplice, Saphira rejoignit son dragonnier.
---Ce n'est pas vraiment la première impression la plus glorieuse que tu es donnée de toi.
La dragonne ne se soucia pas de la mauvaise humeur du jeune homme.
« Keira m'a déjà vu dans une position beaucoup plus illustre. Ce petit incident ne changera pas son opinion de moi. Pour ce qui est de toi, petit homme, je n'en dirais pas de même. »
---Oui, il est vrai qu'avoir reçu un coup d'épée mortel n'est pas très glorieux !
---Il n'était pas mortel, intervint Keira aussi doucement qu'elle le put, essayant d'apaiser les deux compagnons.
Le dragonnier se rembrunit. Il regretta ses mots, d'autant plus qu'il se trouvait devant celle qui lui avait sauvé la vie, au détriment de sa propre existence et de celle de son dragon.
---Je suis désolé. Je n'aurais pas dû.
Keira lui sourit. Elle comprenait qu'on puisse facilement prononcer des paroles dont on ne pensait pas un mot. Surtout dans la langue des humains. Saphira s'approcha d'elle et tendit son museau, frôlant la joue de la jeune femme. Elles se fixèrent sans rien dire, discutant dans un langage silencieux. Keira étreignit la dragonne, ramenant à elle la gueule de Saphira. Elles restèrent ainsi de longues minutes.
« Je suis désolée, moi aussi. »
Une nouvelle fois, Keira sourit. Quand la querelle ne fut plus qu'un mauvais souvenir, ils s'installèrent tous les quatre pour discuter.
---Nous aurions aimé te rendre visite plus tôt, mais nous avons dû faire un contre-rendu détaillé aux souverains et à leurs conseils.
---Ce n'est pas grave. Je comprends que vous ayez tous les deux des obligations. Nous devons, de plus, être un problème supplémentaire pour vous. L'arrivée d'un nouveau dragon et de sa dragonnière n'a pas dû être facile à expliquer.
---Tu m'as sauvé la vie, et par la même occasion celle de Saphira. Tu n'es en aucun cas un problème. Vous avez suffisamment fait vos preuves pour être considérés comme nos alliés. A moins que…. ?
---Nous sommes vos alliés, le rassura Keira.
Le soulagement se peignit sur le visage d'Eragon. Keira ne cessait de le scruter. Elle n'avait pas eu le temps de le remarquer sur le champ de bataille, mais il avait changé. Il ressemblait de plus en plus à un elfe. Les changements étaient assez troublants, cependant, il devait en être ainsi. C'était son destin.
---Je devrais cependant répondre à certaines questions, n'est-ce pas ?
---Oui, j'en ai bien peur. Nasuada a très bien compris votre fuite, mais pour Orrin et les conseils, votre attitude ajoute plus de questions.
---Angela me rendait folle, tout comme de rester enfermée dans cette chambre.
Le garçon sourit, content de voir que son impétuosité et sa jeunesse étaient des traits communs avec la jeune femme.
---Qui est Arya ?
La question avait échappé à la jeune femme.
---Une amie.
---C'est une Varden ?
---Non, c'est une elfe. Elle est l'ambassadrice de son peuple chez les Vardens.
Une colère sourde gronda dans le cœur de Keira. Fenrir la ressentit aussi bien qu'elle, mais le dragon était plus inquiet de savoir qu'une elfe se tenait au Surda. Elle allait poser beaucoup de questions à Keira, sur ces origines notamment, et cela n'augurait rien de bon.
---Tu lui ressembles beaucoup, souffla le jeune homme.
Son regard s'était perdu dans le lointain en se remémorant l'elfe.
« Non. Keira ne ressemble pas à Arya, intervint Saphira. C'est Arya qui ressemble à Keira. »
Trois paires d'yeux se posèrent sur elle.
« Techniquement parlant, nous connaissons Keira depuis plus longtemps qu'Arya. Donc si l'une des deux ressemble à l'autre c'est Arya. »
Les explications de Saphira ne conquirent pas l'assemblée.
« Eragon, rappelle-toi. Nous avons rencontré Keira en rêve. Il est vrai que tes souvenirs de ces rencontres se sont atténués, mais je suis sûre que si tu te concentres, tu te rappelleras. »
Eragon se concentra. Ses traits se plissèrent légèrement, redonnant pendant quelques instant un air plus humain à son visage.
---Brom avait donc raison. On ne peut voir en projection une personne que l'on a jamais rencontrée. J'ai superposé l'image de Keira et celle d'Arya. Mais… pour Keira, comment ai-je pu ?
---Nous nous sommes croisés à Carvahall, devant la forge de Horst. Ça n'a duré que quelques secondes.
---La jeune femme encapuchonnée. Ta jument était couleur isabelle.
---Tu as une bonne mémoire en fin de compte.
---Je suis désolé. Je n'aurais pas dû t'oublier comme ça.
« Tu n'étais encore qu'un humain lorsque vous vous êtes rencontrés. Il est normal que tu n'en gardes qu'un bref souvenir. »
Eragon passa son index sur l'arrête de son nez. Un geste typiquement humain. Il était gêné. Les joues de Keira rosirent légèrement.
Les jours s'écoulèrent répondant à une monotonie qui agaçait Keira. Une fois la rumeur de son rétablissement s'étant répandue, la jeune femme fut l'objet de toutes les attentions et de toutes les questions. Elle esquivait autant qu'elle pouvait, restant assez vague sur ses origines, la façon dont elle avait été tenue au courant des derniers événements, sa présence aux plaines brûlantes. Son amnésie était une excuse des plus parfaites. Même si elle entraînait d'autres questions. Mais Keira n'était pas dupe. Son petit jeu ne durerait pas indéfiniment. Elle trouvait son salut dans le fait qu'aucun n'elfe ne participait à ces réunions. Elle ne rencontrait que les deux souverains et leurs conseils. Solembum la suivait à chaque fois, caché dans l'ombre, Fenrir ne pouvant pas s'aventurer dans les couloirs étroits des salles du château.
---Il faut que vous compreniez que nous ne pouvons nous permettre une autre trahison. Nous avons perdu un dragonnier et son dragon, un allié contre Galbatorix. Murthag a des capacités et des connaissances qui nous dépassent tous. Votre arrivée représente un nouvel espoir pour tous nos peuples.
Keira n'aimait pas Orrin. Elle trouvait le roi du Surda imbu de lui-même, se reposant sur les hommes et les femmes qui composaient son conseil, sans avoir son propre avis sur les questions les plus importantes concernant son peuple.
---Je ne prêterais allégeance à aucun de vos deux peuples.
La jeune femme n'avait pas consulté Solembum ni Fenrir, mais elle entendit les deux créatures ronronner dans son esprit. Ils appréciaient la manière dont elle avait défié l'autorité d'Orrin. Nasuada esquissa un sourire qu'elle dissimula aussitôt. Les deux jeunes femmes se comprenaient. Elles avaient la même façon de penser, la même impétuosité. La reine des Vardens approuva ce choix, quoique annoncé assez brutalement. Orrin s'agita sur son siège.
---Bien sûr, je comprends. Vous êtes une elfe, après tout.
---La reine des elfes n'a aucune ascendance sur moi. Si j'ai choisi de me joindre à vous, ce n'est pas pour perdre ma liberté et celle de Fenrir. Nous avons un but commun et nous souhaitons vous venir en aide pour renverser Galbatorix. Je peux vous accorder mon amitié, mon soutien, ma force, mais cela s'arrêtera là. Il en est de même pour Fenrir.
Les conseils lui lançaient des regards menaçants, Orrin ne savait toujours pas comment s'installer sur son fauteuil et Nasuada essayait tant bien que mal de garder son calme. Elle avait placé sa main devant ses lèvres, dissimulant son sourire amusé. Voyant cependant que la dragonnière ne répondait pas aux espérances des hauts dignitaires, elle écourta la réunion. Une nouvelle fois.
---Merci Keira. Nous sommes heureux de te compter dans nos rangs et sommes fiers de la confiance que tu nous accordes. Si les conseils et le roi Orrin n'ont plus rien à ajouter, je ne vois pas d'autres raisons de continuer cette réunion. Notre nouvelle dragonnière à besoin de repos, et de se retrouver avec son compagnon.
Sans leur laisser le temps de répondre, Nasuada se leva. S'arrêtant devant Keira, elle lui présenta son bras que la dragonnière saisit avec plaisir. Elles s'éloignèrent des esprits contrariés sans se retourner.
---Tu joues un jeu dangereux, Keira.
Son ton n'était pas méprisant ou empli d'une colère sourde. Elle trouvait la situation des plus amusantes, et s'était pris d'amitié avec la jeune dragonnière.
---Je déteste tourner autour du pot. Tu as déjà un dragonnier sous ton aile et Orrin souhaitait avoir le même pouvoir sur moi. Il me prend pour un chien que l'on peut aisément dresser. Si j'en avais la possibilité, je lui dirais mes quatre vérités.
Nasuada pouffa de rire, s'appuyant un peu plus sur le bras de Keira. Cette dernière ne put s'empêcher de sourire.
« Je l'aime bien, lui souffla Fenrir. »
« Oui, moi aussi. Je comprends pourquoi Eragon a choisi de la servir. C'est une reine exceptionnelle. J'aurais aimé connaître son père. »
---Te sens-tu mieux ?
La jeune reine lança un regard inquiet à Keira. Elle connaissait Eragon, et supposait que Keira lui ressemblait. Ils étaient tous les deux capables de cacher leur douleur.
---Je vais très bien. Angela se montre beaucoup trop protectrice envers moi. J'ai l'impression d'être une bête curieuse dont elle veut découvrir tous les secrets.
---Cette sorcière est hors de tout contrôle. Mais elle nous a aidés à de nombreuses reprises. Je lui demanderais de ne plus s'occuper de toi, et tu auras une nouvelle chambre. Tu pourras être plus proche de Fenrir. Je suis désolée mais le Surda n'offre pas les mêmes facilités pour les dragonniers que Tronjheim.
---Nous ferrons avec, ne t'inquiète pas.
---Je ne supporte pas cette chaleur.
Elles venaient d'atteindre la cour principale. Le soleil dardait, imposant à tout le monde une atmosphère suffocante. Keira s'en accommodait très bien, même si elle regrettait la fraîcheur des forêts.
---Je rêve sans cesse des grottes humides et froides de Tronjheim. Cela en devient même une obsession.
Keira n'écoutait plus. Son corps entier s'était figé lorsque ses yeux s'étaient posé sur trois silhouettes se tenant debout à l'autre extrémité de la cour.
---Qui est-elle ?
Le ton de Keira était devenu dur et froid. Nasuada la scruta un instant, consciente du changement qui s'était opéré chez son amie.
---C'est Arya. L'émissaire des elfes chez nos deux peuples.
Une colère non-dissimulée étreignit Keira. Fenrir sentit le grondement terrible qui secouait la jeune femme. Alerté, il décolla derechef. Keira était sur le point de foncer vers Arya et Eragon. Elle n'était pas certaine de ses actes. Que leur dirait-elle ? Que ferait-elle ? Elle fit un pas. Fenrir s'interposa aussitôt.
« Monte ! lui ordonna-t-il. »
Keira fut désarçonnée par sa demande, comme si elle sortait d'un rêve étrange. Elle ne chercha pas à comprendre et s'exécuta.
---Keira !
Le cri de Nasuada n'eut aucune incidence. Seuls les regards d'Arya, Eragon et Saphira se levèrent vers les deux compagnons, alertés par l'exclamation de la jeune reine. Fenrir s'éloigna aussi vite qu'il le put.
« Que cherchais-tu à faire ? »
« Je ne sais pas. »
« Ce n'est pas une réponse que j'accepte. »
« Que veux-tu que je te réponde ? »
« Explique-moi pourquoi la simple évocation de cette elfe te fait sortir de tes gonds. Tu étais prête à lui sauter à la gorge, sans aucune raison. »
« Je ne sais pas. »
« Keira ! »
Ils étaient tous les deux au bord de l'explosion. Leur discussion n'allait aboutir à rien de bon, et chacun d'eux le savait.
« Elle m'irrite. Je n'en connais pas la raison, mais je n'arrive pas à me défaire de cette colère. J'en frissonne rien qu'à entendre son nom. »
« Tu es jalouse d'elle parce qu'elle est proche d'Eragon. »
La réflexion de Fenrir fit piquer un fard à Keira.
« Qu'insinues-tu ? Que je ne suis qu'une petite écervelée incapable de discerner nos intérêts ? »
« Oui. Tu te comportes de la sorte. Irriter les elfes ne nous mènera à rien. Elle est la fille de la reine. L'insulter revient à insulter tout son peuple. Et crois-tu pouvoir la vaincre si tu la défis ? Pense à ce que tu ferrais perdre aux peuples libres de l'Alagaësia. »
« Les elfes oublieront. Ils sont soupe au lait. Leur caractère est changeant et ils ne respectent pas les races qui leur sont inférieurs ! »
Le corps de Fenrir fut secouait par un tremblement de colère.
« Tu es l'une d'entre eux ! »
Cette dernière réprimande fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Keira ne se soucia même pas de l'altitude. Son pied droit passa au-dessus du cou de Fenrir et elle sauta. Murmurant des mots anciens, elle réussit à rejoindre la terre ferme sans le moindre soucis.
