Neuvième partie
Cinq heures après avoir connu l'extase dans les bras de William, Élisabeth ouvre les yeux. Un mince filet de lumière filtrant à travers les vieux rideaux lui fait prendre conscience de l'heure et du lieu où elle se trouve encore. Se redressant en faisant bien attention pour ne pas réveiller celui qu'elle peut appeler son époux, Élisabeth sort du lit et commence à s'habiller. Surveillant fréquemment William du coin de l'œil de crainte qu'il ne se réveille, Élisabeth fait le moins de bruit possible. Lorsqu'elle est satisfaite de sa préparation, Élisabeth ramasse l'enveloppe que William avait laissée sur la table de chevet à son intention et la met sous le manteau qu'elle porte par-dessus sa robe de paysanne. S'asseyant sur le fauteuil pour écrire un court message adressé à William tandis que ses yeux se chargent de larmes qu'elle ne se permet pas de laisser couler, Élisabeth signe le billet et pose le feuillet sur son oreiller. Après avoir posé ses lèvres délicatement sur la joue du jeune homme, Élisabeth quitte la chambre sur la pointe des pieds. Elle ouvre la porte le plus silencieusement possible et avance dans le corridor en direction des escaliers. Descendue au rez-de-chaussée, elle s'engage dans le hall et passe la porte avec détermination.
Il n'y a presque personne dans la rue. Seules quelques mouettes volent au-dessus des traces laissées par les cabriolets qui passent à toute vitesse durant le jour. Retrouvant facilement son chemin, Élisabeth pousse un gros soupir, essuie vivement les larmes qui coulent sur ses joues à cause de la fraicheur et avance dans la ruelle où elle aurait préféré ne jamais devoir retourner. Le bonheur de la veille emmagasiné dans le recueil de ses meilleurs souvenirs, Élisabeth pousse la porte et entre dans le repère des révolutionnaires sachant que ce qu'elle va faire, devrait permettre à sa sœur d'être à jamais tranquille.
Ouvrant les yeux quelques vingt minutes plus tard après un rêve très agréable, William allonge le bras pour envelopper le corps de sa femme d'une manière qu'il souhaitait très possessive. Ne rencontrant que le vide, il ouvre les yeux et regarde l'espace ouvert qui est à côté de lui. Se redressant, il pousse son inspection plus loin dans la chambre. Élisabeth n'est pas plus visible. Se levant, il quitte la chambre pour se rendre vers la seule salle de bain et frappe doucement sur la porte.
-Érica? Il utilise son faux nom pour plus de sécurité. Tu es là?
Pas de réponse. Tournant la poignée, il constate qu'il n'y a personne à l'intérieur. Faussement rassuré par l'idée qu'elle était peut-être simplement partie chercher à manger, il revient vers le lit et aperçoit la feuille de papier qu'elle a laissé à son intention. Il tourne la tête de côté et constate avec consternation que la lettre de Ralf qu'il lui avait remise n'est plus là elle non plus. Désormais certain qu'elle est partie sans lui dire adieu, William ramasse la feuille qui le nargue toujours dans le lit et prend connaissance du message qu'elle a laissé à son intention.
Cher William,
Ne va pas croire que j'agis par lâcheté. Ça en aura toutes les apparences, je sais, mais ma seule préoccupation est de vous savoir tous en sécurité. Ne me cherche pas je t'en prie. Merci pour ce que nous avons partagés. Je t'aimerai toujours, mais oublie-moi vite.
Élisabeth.
Devinant qu'elle est allée rejoindre leurs alliés, William ne peut s'empêcher de lui en vouloir. Il aurait préféré avoir l'occasion de la serrer contre lui une dernière fois. Comment pouvait-on se remettre d'avoir connu la félicité et l'avoir perdue après une seule et même nuit. S'habillant rapidement, il quitte la chambre et descend au rez-de-chaussée espérant presque l'apercevoir quelque part dans la rue. Dès que la propriétaire lui confirme que la jeune femme est partie aux petites heures du matin, William la salue et monte dans une voiture de location. Le trajet jusque chez lui est beaucoup trop long au goût de William. Arrivé chez lui, il demande à voir Ralf immédiatement espérant qu'il serait encore là. Se sont plutôt Charles et Jane qui l'accueillent en lui apprenant que Ralf est reparti rejoindre leurs alliés en ville. Son intention étant justement de prendre des nouvelles de la jeune femme.
-J'ai peur qu'elle n'y soit pas allée!
-Comment ça?
-Elle m'a laissé un mot! Tenez Jane, vous qui la connaissez bien, dites moi ce que vous pensez de son message!
Une fois que Jane a terminé de lire son mot, elle regarde William en se tordant les lèvres.
-Vous avez raison William! Ralf et les alliés attendent pour rien, elle n'ira pas les voir. Elle a une autre idée, mais je ne sais pas laquelle!
-Je peux? Demande Charles en attendant que Jane lui passe le mot d'Élisabeth.
Jane lui remet la feuille. Pendant que le jeune homme en fait la lecture, William se met à faire les cents pas.
-Se pourrait-il qu'elle aille se rendre aux révolutionnaires? Demande finalement Charles.
-Peut être, mais si elle y va ce n'est que parce qu'elle veut leur faire une proposition!
-Comme quoi?
-Je crois qu'elle va renoncer au trône!
-Ça changerait quoi? Demande Charles.
-Ça veut dire qu'ils vont s'en prendre à la prochaine personne qui pourrait prendre le pouvoir après elle, après vous aussi puisque vous êtes considérée comme morte.
-Mais ils ont déjà tué presque tous les aspirants au trône!
-Votre cousin Ralf figure-t-il sur cette liste? Demande aussitôt Charles à la jeune femme.
-Je retourne en ville, il faut que j'aille le trouver Ralf pour lui expliquer la situation!
-Sais-tu où se cachent les alliés? Lui demande Charles.
-NON! Répond William en s'arrêtant devant la porte.
-Moi, oui! Répond sa sœur Georgie qui était restée silencieuse depuis le début.
-Comment ça?
-C'est que, lorsque Ralf m'a ramenée à la maison, il s'est arrêté quelques instants devant une taverne, il m'a regardé gravement, m'a aidé à me redresser afin que je puisse regarder par la petite fenêtre et m'a dit: si jamais vous avez des ennuis, rendez-vous dans cet établissement et demandez un certain Paolo. Le code que vous devrez utiliser alors est : j'ai un mousquet de collection à lui montrer!
-Merci Georgie! Je vais m'y rendre sur le champ. Réalisant qu'il porte toujours son déguisement, il ajoute : Et je vais rester comme ça. J'aurai moins de chance de me faire remarquer.
Trente minutes plus tard, il arrive devant la taverne mentionnée par Georgie. Lorsqu'il mentionne la phrase codée au barman, celui-ci le dévisage avec attention probablement déjà alarmé par le fait qu'il n'avait jamais vu cet homme auparavant. Bougonnant et soupçonneux, il demande à William de l'attendre. Il déverrouille une porte située vers l'arrière du bar et quitte la pièce. Deux minutes plus tard, un visage connu revient avec le barman. Lorsque Ralf reconnaît William, il donne une tape dans le dos du barman afin de le rassurer.
-Ne t'en fais pas… c'est un ami. Viens William passe de l'autre côté. Paolo voudrait voir ce mousquet si performant que tu veux lui proposer.
-Merci!
Dès que la porte est refermée, William s'adresse à Ralf sur un ton pressé.
-Avez-vous vu la princesse?
-Élisabeth? Non! Je la croyais encore avec vous! Elle n'est pas encore venue! Je me suis même rendu à l'hôtel du «Cerf affamé» tôt ce matin, mais la propriétaire m'a dit qu'elle était partie aux petites heures. J'étais convaincu qu'elle était encore avec vous!
-Et moi j'espérais qu'elle soit déjà ici avec vous!
-Lui avez-vous remis ma lettre?
-Oui! Je lui ai donné vos instructions, les vêtements…
-Et puis…
-Et puis… quand je me suis réveillé ce matin, elle n'était plus avec moi… et m'avait laissé cette note!
Ralf parcours le dernier message laissé par Élisabeth en quelques secondes.
-Vous permettez? Demande Ralf à William en montrant les hommes qui sont toujours occupés derrière lui.
Comprenant que Ralf lui demande la permission de montrer la feuille à leurs alliés, William acquiesce en silence.
-Elle est allée se rendre! C'est certain! Annonce Paolo aussitôt qu'il a lu le message.
-C'est ce que je crains aussi. Ajoute Ralf, jetant un œil en direction de William.
-Ce qui veut dire, que le prochain en danger c'est vous Ralf! S'exclame Paolo en pointant sur un document qu'il venait de sortir dans la poche intérieure de son veston.
-Ou Jane! Répond Ralf.
-Non monsieur le Duc, ils ne la cherchent plus! Ils la croient morte. Selon le document que j'ai sous la main et dont nos ennemis ont nécessairement obtenu une copie, vous êtes le prochain souverain de notre pays. Si les révolutionnaires ont effectivement tués tous ceux qu'ils affirment avoir exécutés, vous êtes en danger et devez vous cacher.
-Monsieur le duc, c'est vous qui irez vous cacher à la campagne alors. Nous partons cet après midi. Je vous suggère de ne rien apporter. Ajoute un autre homme.
-Qu'allez-vous faire pour Élisabeth?
-La princesse a fait son choix! Elle savait ce qu'elle risquait. Vous avez lu sa lettre, elle s'était résignée à mourir. Ajoute Paolo froidement sans même lever les yeux sur William.
-Ralf? Plaide William vers le Duc.
-Je suis maintenant au service de mon pays! Je ne puis plus agir uniquement en mon nom personnel.
Tournant le dos au Duc et à ses amis, William rebrousse chemin ramassant au passage le mot rédigé par Élisabeth à son intention et que Paolo avait négligemment posé sur la table.
-J'agirai seul alors!
Pendant ce temps dans le repère des révolutionnaires, George et Hunter savouraient leur victoire. Au terme d'une longue discussion avec leur prisonnière, ils avaient obtenu de celle-ci qu'elle renonce au trône. Toutefois, elle n'avait accepté de signer l'acte de renonciation uniquement après que les deux hommes lui aient fourni l'assurance que personne de leur groupe ne la toucherait. La mort ne lui faisait pas peur, mais il n'était pas question que ces hommes abusent d'elle. Maintenant qu'elle n'était plus en leur présence puisqu'elle avait été conduite dans une pièce cellule située à l'arrière du bâtiment, les deux hommes discutaient de ce qu'il convenait de faire avec elle.
-Elle devrait être exécutée ici! Propose leur chef.
-En temps normal George ce serait une bonne idée, mais puisque nous devons faire traverser ce document en Angleterre pour le faire authentifier, je crains qu'il n'y ait plus beaucoup de gens capables de confirmer qu'il s'agit bien de la signature de la princesse Élisabeth. Tu sembles oublier qu'elle a été déclarée morte là-bas elle aussi.
-Tu as raison Hunter, on pourrait nous soupçonner d'avoir imité sa signature! Ajoute le meneur pour conclure.
-Je crois qu'il faut faire la grande traversée avec elle! Elle sera notre preuve George.
-Très bien! Voici ce que nous allons faire Hunter. Je prendrai le départ vers la fin de la semaine comme prévu et ramènerai la princesse en Angleterre avec moi. Une fois avec les nôtres, je prendrai la direction des opérations pendant qu'ici vous rechercherez la prochaine personne sur la liste. Avec un peu de chance, toute cette opération aboutira d'ici peu.
Cinq ans plus tard
Après être allée nourrir les poules comme chaque matin depuis bientôt trois ans, Anna lissa son long tablier défraîchi afin de faire descendre les brins de pailles souillés. Tenant d'une main ferme le panier qui contenait les grains de blé qu'elle venait de ramasser à la sueur de son front, la jeune paysanne se dirige d'un pas pressé vers l'enclos des cochons. La main sur la clôture, Anna entend la carriole de son employeur arriver à toute vitesse. L'homme maigre qui en descend la regarde d'un air sombre avant de se précipiter vers l'entrée de sa chaumière. Des éclats de voix suivent son entrée dans la maisonnée ce qui amène un sourire sur la bouche de la principale intéressée. Humilié, oui, elle avait réellement humilié l'homme en question lorsqu'il avait tenté de la suivre dans la grange pensant pouvoir s'amuser avec elle. Anna ne savait pas où elle avait appris à se défendre puisque pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas, elle avait perdu la mémoire depuis bientôt trois longues années.
Tout ce qu'elle savait d'elle-même présentement, elle le tenait de l'infirmière qui c'était occupée d'elle après son accident. Lorsque l'équipe médicale avait réalisé qu'elle était amnésique, ils avaient tenté en vain de trouver sa famille, mais puisque personne n'était venu la réclamer, ils s'étaient résignés et avaient décidé d'offrir ses services en tant que domestique. Voilà comment elle s'était retrouvée servant attitrée d'un jeune couple, marié depuis deux ans et qui tentait désespérément de fonder une famille. Anna prenait non seulement soins de la ferme, des animaux, des récoltes, mais elle était également responsable des repas et d'entretenir la maison. De plus, elle prenait soin de l'épouse qui était de santé fragile et devait garder le lit presque tout le temps.
Duncan Fraser, son patron avait été plus que surpris, lorsqu'il s'était retrouvé sur le derrière après avoir reçu le pied de son employée sur le menton. Anna avait alors profité de son avantage pour obtenir de lui l'assurance qu'il ne tenterait plus jamais de la toucher. Duncan avait accepté sachant pertinemment qu'il ne trouverait jamais une personne aussi vaillante qu'elle. Depuis que la jeune Anna s'occupait de la ferme, il pouvait enfin aller passer ses journées en ville où il retrouvait ses amis et allait prendre un coup.
Sa tâche terminée, les cochons nourris, Anna marche vers la chaumière afin de terminer la préparation du repas du soir qui était déjà en train de cuire sur le feu. Le souper était sans conteste son moment le plus agréable de la journée. Le seul d'ailleurs où Anna pouvait presque se reposer. Comme Duncan insistait pour qu'elle reste présente dans la salle à manger avec eux, Anna écoutait donc avec amusement les potins que son maître ramenait de la ville.
-Anna, Sophie, c'est dans deux jours que le mariage aura lieu!
-Quel mariage? Lui demande son épouse d'une voix faible.
-Celui de notre nouveau roi, le Duc Ralf FitzGibbons avec une américaine qui se nomme Georgie Darcy.
-Elle est arrivée par bateau je crois, hum? Demande Sophie à son époux.
-Oui, avec son frère et quelques amis… tous américains!
Anna aimait par-dessus tout écouter leurs commentaires sur la royauté. Sans connaître tous les détails, elle avait fini par comprendre en écoutant leur conversation, qu'une révolution avait éclatée il y a environ cinq ans, au cours de laquelle près de quatre-vingt dix pourcent des membres de la royauté avaient été exécutés, dont le roi qui régnait à l'époque, sa femme et leurs deux filles. Un an plus tard, les révolutionnaires avaient perdu le trôle à nouveau au détriment d'un groupe de Loyalistes qui s'étaient organisés et avaient maintenu le pouvoir en attendant que le Duc Ralf FitzGibbons, dernier successeur du trône ne revienne au pays. Une fois couronné à son tour, le nouveau roi avait lancé une réforme qui s'est avérée très salutaire puisqu'elle permettait au peuple d'être représenté par des ministres élus qui pouvaient voter des lois et influencer le roi.
-Et c'est pendant l'un de ses nombreux voyages aux États-Unis que le Duc aurait fait la rencontre de cette jeune américaine dont il serait tombé amoureux.
-C'est tellement romantique! S'exclame Sophie d'une voix essoufflée.
Cette histoire de mariage semblait réjouir Duncan et sa femme plus que tout le reste. Duncan ne cessait de décrire la future reine à sa femme qui buvait ses paroles et espérait être assez en forme le moment venu pour aller en ville assister au mariage avec son mari.
-Tu promets de m'emmener si je vais mieux?
-Ce sera sans Anna alors!
-Pourquoi? Tu sais que j'ai besoin d'elle à tout instant!
-Sophie, tu sais bien qu'il y a toujours quelqu'un qui finit par la confondre avec la princesse Élisabeth.
-Oh! Voyons Duncan, la dernière qui a cru ça était une vieille dame qui avait déjà travaillé au château! Elle a reconnu elle-même un peu plus tard qu'elle s'était trompée.
-Tant pis! Je préfère qu'elle reste ici Sophie!
-Et si elle restait à l'arrière, sans se montrer? Insiste sa femme.
-Non! Elle ne vient pas un point c'est tout!
-Tu me condamnes donc à rester moi aussi?
-Ne peux-tu rien faire sans Anna?
-Sachant que tu vas aller prendre un verre avec tes amis, tu sais bien que j'ai besoin qu'une personne me tienne compagnie pendant ce temps là.
-Bon d'accord! Mais elle restera à l'arrière et ne nous suivra pas lorsque nous entrerons quelque part.
-Merci mon chéri!
-Nous verrons bien comment tu te sentiras dans deux jours! Ajoute Duncan se doutant bien que son épouse ne serait pas en mesure de faire le déplacement.
Priant pour que sa maîtresse aille mieux le surlendemain, Anna se promet de prendre soins d'elle correctement le lendemain soir, de la laver et la mettre au lit de bonne heure afin d'accroître ses chances qu'elle se porte assez bien pour entreprendre le voyage. Une fois la journée bien avancée, une fois la vaisselle du repas du soir terminée, Anna fait chauffer une grosse bassine d'eau pour le bain de sa maîtresse. Elle l'aide à se dévêtir, la supporte pendant qu'elle entre dans l'eau et la frotte de la tête aux pieds. L'eau étant légèrement plus chaude que d'habitude Sophie est déjà somnolente lorsqu'Anna la soulève pour l'essuyer. Contente de la voir prête à aller se coucher, Anna la guide pour la conduire à sa chambre où elle l'installe confortablement.
-Anna, tu veux bien me faire la lecture?
-Bien maîtresse!
Anna ne s'expliquait pas comment il pouvait être possible qu'elle sache lire alors qu'elle ne gardait aucun souvenir de l'avoir appris et qu'elle croyait avoir été une domestique tout sa vie. S'asseyant sur le petit banc habituel qu'elle installe tout à côté du lit de Sophie, Anna commence à lire l'unique roman que Duncan possédait et qu'elle n'avait jamais pu terminer encore à cause du peu de résistance de sa maîtresse. Anna savait que celle-ci allait tomber de sommeil dans à peine quelques minutes. Quelques minutes plus tard, elle éteint la chandelle et referme le rideau pour le laisser pendre devant le lit. Arrivée dans la cuisine, Anna prépare les choses pour le repas du matin et se dirige vers la sortie. Ouvrant la porte pour se rendre dans la grange où elle avait élu domicile depuis bientôt deux ans, elle croise Duncan qui revient de l'extérieur.
-Sophie est déjà couchée? Lui demande celui-ci.
-Oui monsieur!
-Il fait froid dans la grange ce soir! Vous pourriez dormir à l'étage, dans le grenier! Lui propose Duncan gentiment.
-Non merci monsieur. Je suis bien là où je suis.
-Comme vous voulez.
Refermant la porte sur lui. Anna marche d'un pas rapide en direction de la grange. Elle ouvre la porte de celle-ci, ramasse le chat gris qu'elle a adopté depuis longtemps et regagne son petit lit tout en caressant la fourrure grise de son animal de compagnie. Le sommeil est long à venir. Chaque soir, avant de s'endormir, Anna fait une prière. Bien qu'elle ne se souvienne plus de son enfance, elle est certaine que la prière faisait partie de sa routine de préparation au sommeil. Les mots lui viennent tous seuls, comme les gestes d'ailleurs. Que n'aurait-elle donné pour que ses souvenirs reviennent aussi facilement? D'où arrivait-elle lorsqu'elle avait été renversée par une carriole? Pour quelle raison était-elle aussi déshydraté et sous alimentée à ce moment-là également? Mais le plus grand mystère restait de savoir pourquoi personne n'était venu la réclamer! Un peu comme si elle n'avait jamais existée pour personne. La peine qu'elle ressentait habituellement à cette idée, bien que présente comme d'habitude, était remplacée par l'excitation qu'elle ressentait à l'idée d'aller en ville le lendemain. Elle aimait passionnément le château. La silhouette sombre et immense lui donnait des frissons dès qu'elle l'apercevait.
Lorsque l'aube se pointe, Anna est déjà réveillée depuis longtemps. Ouvrant la porte de la grande, elle constate que le temps semble clément et se rend dans le poulailler pour nourrir les volailles. Une fois les autres animaux nourris aussi, Anna ramasse le panier déjà remplis d'œufs frais et se dirige vers la maison. Une fois dans la cuisine, elle se lance dans la préparation du petit déjeuner avec un peu plus de motivation que d'habitude. Duncan est le premier à se lever, il réclame son café et avale trois œufs. Préparant le repas très léger que prend son épouse, Anna va la trouver dans la chambre à coucher pour vérifier si celle-ci est encore endormie. Sophia a les yeux fermés, mais les ouvre quand Anna lève le rideau. Anna pose le plateau qu'elle vient de préparer à côté du lit et aide Anna à s'installer confortablement pour manger.
-Comment vous sentez-vous ce matin?
-Pas très bien! J'ai encore mal au cœur!
Cachant péniblement sa déception, Anna ajoute : Mangez un peu madame, vous irez sans doute mieux après!
-Désolé Anna, mais pour l'instant que je peux rien avaler.
Souriant à sa jeune maîtresse même si elle aurait davantage le goût de pleurer, Anna reprend le plateau et retourne à la cuisine.
-Et puis? Lui demande Duncan entre deux bouchées.
-Elle ne va pas bien ce matin!
-Bon! Il fallait s'y attendre non! J'irai donc en ville seul!
-Ne pouvez-vous m'emmener avec vous quand même? Ose demander Anna.
-Ma femme aura trop besoin de vous ici!
-Votre voisine pourrait peut être la garder?
-Mais, non! Elle va en ville elle aussi! Tout le monde y va.
«Sauf moi» Ajoute Anna dans sa tête ne pouvant faire autrement que d'être terriblement déçue.
Trente minutes plus tard, le maître de maison était déjà en route pour la ville tandis que Sophia avait vomi deux fois. Anna prépare une boisson qui a le mérite de calmer les maux de cœur, mais qui va également endormir la malade. Au fond d'elle, insidieusement, une pensée se taille une place dans son esprit, la poussant à calculer la durée du sommeil de sa maîtresse et de comparer celui-ci au temps minimum qu'elle mettrait à se rendre en ville à pied et à en revenir. Bien que l'horaire soit assez serré, la chose et toutefois faisable. Tout ce qui lui restait à faire pour gagner du temps, c'était de retarder le plus longtemps possible le moment où elle donnerait le mélange d'herbes à Sophie. Ensuite, pour être bien certaine de réussir à rentrer rapidement et passer un maximum de temps en ville, Anna se dit qu'elle n'aurait qu'à emprunter la veille jument de Duncan.
Une heure après que Sophie ait bu son mélange, elle s'endort enfin. Anna s'empresse de nettoyer la bassine dans laquelle elle vient d'être malade pour la quatrième fois de la matinée avant de sortir de la maison pour se rendre à l'écurie. Elle caresse son chat gris avant d'entrer dans l'enclos de la vielle jument grise. Avançant lentement dans le vent et en plein soleil en direction de la ville, Anna remarque que les paysans se sont tous mis en route pour avoir la chance d'apercevoir la future reine. Surveillant les environs, camouflée sous son immense capuchon, Anna craint tout même de croiser le cabriolet de son maître. Suivant les paysans, Anna arrive sur la place publique où doit avoir lieu la présentation officielle de la fiancée du roi. Arrivée devant l'entrée principale du château, Anna descend de son cheval et suit les indications des soldats afin de conduire sa monture dans un enclos réservé pour les bêtes des visiteurs. Ne voulant pas être reconnue par son maître si par malheur elle tombait dessus, Anna maintient son capuchon sur sa tête et pénètre dans le long tunnel qui mène au cœur de la place principale. Une foule immense est déjà en place et attend avec impatience qu'apparaissent le roi et sa fiancée. Si ce que Duncan lui avait raconté était vrai, le couple avait du attendre deux longues années que les choses se stabilisent avant de pouvoir se fiancer. Croyant avoir trouvé un emplacement d'où elle pourrait bien voir le couple royal, Anna s'immobilise. Elle écoute alors les commentaires que font les paysans qui sont autour d'elle. Lorsque ceux-ci relèvent la tête tous ensembles ou presque, un silence respectueux précède le moment où le Duc s'avance sur le balcon. Il s'adresse à la foule d'une voix forte et rassurante.
-Chers citoyens et citoyennes et chers amis, je suis heureux de vous voir très nombreux pour accueillir ma future femme, Georgie Darcy qui vient tout juste d'effectuer la grande traversée pour venir jusqu'à vous! Nous nous sommes rencontrés dans des circonstances très difficiles, mais l'amour a été plus fort que tout. Laissez-moi vous la présenter. Mademoiselle Georgie Darcy!
La jeune femme qui s'avance est d'une beauté simple et naturelle. La foule se met à crier son nom en signe d'encouragement. Les yeux fixés sur la jeune Georgie, Anna a pour la première fois depuis son accident, l'impression d'avoir déjà vu quelqu'un. Et c'est justement la jeune femme qui se tient debout à la gauche du roi et qui envoie la main à tous ses futurs sujets.
-Chers citoyens et citoyennes, je suis très honorée de l'accueil que vous me faites! Je tâcherai d'être digne de l'amitié que vous m'offrez si généreusement.
Frissonnante et soudain fiévreuse, Anna ne comprend pas ce qui lui arrive. La voix de la nouvelle venue est également inscrite quelque part dans sa mémoire, mais où? Un pincement derrière son crâne la force à poser sa main sur son front. Le Duc reprend la parole et explique aux villageois comment ils pourront assister à son mariage qui aura lieu le lendemain sur la grande place et non pas à la fin de cette journée comme prévu. Bien que sa douleur à la tête se soit maintenant transformée en une migraine assez forte, Anna espère pouvoir venir le lendemain, curieuse de découvrir si une autre partie de sa mémoire pourrait se réveiller. Se pourrait-il qu'elle ait déjà effectué la grande traversée? Où mieux encore, qu'elle soit née sur l'autre rive? Des soldats circulent maintenant sur la place publique poussant les paysans afin que ceux-ci s'installent de manière à laisser un passage au couple royal qui va bientôt circuler dans l'enceinte du château. Les soldats formant une ligne assez serrée le long du parcours. Anna se recule volontairement afin de ne pas être trop près de ceux-ci. Comme sa capuche lui cache une partie de la vue, elle sursaute lorsqu'une voix colérique lui fait réaliser qu'elle a bousculé quelqu'un par accident.
-Je m'excuse! Répond-elle aussitôt.
-Regarde où tu vas, Idiote!
Une autre douleur lui fait plisser les yeux et pencher la tête vers l'avant. Le visage de son interlocuteur lui donne la frousse. D'un seul mouvement, Anna recule rapidement et se camouffle davantage sous sa capuche. L'homme qui s'est adressé à elle est mauvais. Anna en a la certitude même si elle est bien incapable de dire pourquoi. Derrière le voile de ses souvenirs, Anna devinait qu'elle avait déjà eu affaire à lui et elle avait la chair de poule simplement parce que ses yeux s'étaient posés sur lui. Levant les yeux vers l'homme une seconde fois, mais de plus loin derrière, une autre certitude provoque le tremblement de tous ses membres : il va tenter de s'en prendre au couple royal. Déjà en mouvement pour s'installer directement sur la première ligne derrière les soldats, l'homme s'arrête et tâte le devant de sa longue tunique. Devinant qu'il porte une arme ou une arbalète sous sa robe de paysan, Anna se demande quoi faire pour l'empêcher de passer à l'action sans attirer l'attention sur elle. C'est alors qu'elle constate que l'individu a des complices. En effet, sur un signe de lui, trois hommes viennent se mettre à ses côtés en poussant légèrement ceux et celles qui étaient placés autour. Regardant un peu plus loin derrière, Anna repère deux soldats qui discutent accotés tout contre la muraille de gauche. Se dirigeant vers eux, Anna s'adresse à celui qui semble le plus âgé.
-Messieurs, j'ai cru voir une arme dissimulée sous une tunique! Il y a un homme là-bas, près du bord, qui me semble louche!
-Y a bien des hommes ici qui peuvent paraître louches! Surtout lorsqu'ils regardent une belle paysanne comme vous! Répond le soldat détaillant la silhouette de la jeune femme.
-Mais c'est que j'ai vu la forme d'une arme sous sa tunique! Cet homme en veut à la vie du Duc et de sa fiancée! Je suis convaincue…
-On devrait aller le voir! Il suffirait de le fouiller. Dit alors le second soldat.
-Imaginez la récompense si je dis vrai? Ajoute Élisabeth pour les motiver à agir.
-Quel est ton nom? Lui demande alors celui à qui elle avait parlé en tout premier lieu.
-Anna! Je suis employée de ferme!
-Chez qui? Quelle ferme?
-Occupez-vous plutôt de l'homme! Qui je suis n'a aucune importance! Vous n'avez pas besoin de parler de moi! La récompense est pour vous si vous arrivez à temps! Réplique Élisabeth beaucoup plus fermement.
Suivant la jeune femme pas à pas, les deux hommes attendent qu'elle leur pointe l'homme en question. Lorsqu'enfin elle s'arrête et leur montre l'individu, les soldats la saluent d'un signe de tête discret. Dès que ceux-ci s'avancent vers les hommes qu'elle a repérés, Anna recule pour aller se placer plus loin afin d'être capable de voir ce qui se passe sans que les soldats soient capables de la retrouver. Une escarmouche se déclenche entre les soldats et les individus. Les armes que cachait le chef des rebelles étaient assez puissantes pour tuer le Duc et la future reine. Les deux soldats arrivent à peine à maintenir le chef captif. Les trois autres rebelles qui l'accompagnaient réussissent donc à fuir rapidement en bousculant plusieurs personnes chemin faisant. Anna, qui s'était détournée pour regarder le couple royal débuter sa promenade bien installé dans un cabriolet ouvert, ne vit pas venir les fuyards et fut renversée. Le choc lui coupa le souffle. Allongée assez longtemps par terre à cause de la douleur qu'elle ressentait surtout à la tête, Anna se relève péniblement sans savoir que sa capuche est relevée et qu'elle montre donc son visage.
-C'est la princesse Élisabeth! S'écrie une vieille femme en la dévisageant.
-Oh, mon Dieu! La princesse Élisabeth est revenue! Lâche son voisin immédiat.
Se relevant péniblement, Anna répond à ceux-ci : Je ne suis pas la princesse! Je m'appelle Anna, je suis une paysanne…
-C'est la princesse! Je suis certaine que c'est la princesse! Renchérit la vieille dame.
Tout se passant en même temps, Anna ne savait plus à qui attribuer les cris qu'elle entendait de partout. La douleur alla s'intensifiant au point ou elle perdit connaissance et tomba par terre pour la seconde fois.
Des commentaires? Des questions? Miriamme.
