[MANHATTAN, NEW YORK, ÉTÉ 1982]
Dean s'était réveillé avec le soleil. Il ouvrit les yeux et se releva en grimaçant. Sa tête était lourde et ses côtes le faisaient souffrir. Il tourna la tête, et son regard se fixa sur le corps de Castiel, assit devant lui sur le fauteuil, la tête penchée. Il semblait dormir, car lorsque Dean voulut se lever il ouvrit brusquement les yeux et ordonna froidement à Dean de se rasseoir, qui obéit. Castiel se dirigea vers la cuisine et posa brutalement un verre d'eau sur la table face à Dean avant de se rasseoir. Dean prit le verre entre ses mains et fixa l'eau.
« - Bois-le, lui ordonna Castiel. »
Dean obéit, sentant qu'il n'avait pas la force de débattre.
« - J'ai appelé ton garage, reprit Castiel tout aussi froidement, je me suis fait passer pour ton cousin et j'ai prévenu que tu étais malade et que tu ne reviendrais que jeudi. Ça te laisse trois jours à partir d'aujourd'hui pour te remettre. »
Dean ne savait pas quoi dire. Il avait rejeté Castiel comme un moins que rien et ce dernier l'avait quand même aidé, ramené chez lui et soigné. Il n'osait pas le regarder, et garda le verre vide entre les mains.
« - Tu peux aller à la salle de bain. Troisième porte, lui dit Castiel. Il y a une serviette de sortie. »
Dean hocha la tête, posa le verre sur la table et se dirigea vers la salle de bain. Il s'y enferma et s'appuya sur le lavabo pour se regarder dans le miroir. Sa lèvre inférieure était ouverte et enflée, une large entaille reliait son arcade droite au sommet de son crâne. Des bleus recouvraient le sommet de sa mâchoire. Il enleva son haut et découvrit les mêmes ecchymoses sur ses côtes. Il soupira, se déshabilla complètement et entra dans la baignoire. Il fit couler de l'eau glacée sur sur ses jambes, et laissa l'eau couler sur sa peau qui frissonnait. Il prit une douche rapide et froide et grimaça quand il passa la serviette sur ses épaules pour s'essuyer. Il se rhabilla et sortit de la salle d'eau. Castiel était toujours assis sur le fauteuil, dos à lui.
« - Si tu veux manger il doit rester quelque chose dans le réfrigérateur, lui annonça calmement Castiel. »
Dean retourna s'asseoir sur le sofa, remerciant Castiel mais lui informant qu'il n'avait pas faim. Il évitait de croiser le regard froid et platonique que Castiel avait posé sur lui. Il prit une longue inspiration et avant même qu'il n'ouvre la bouche Castiel prit l'initiative :
« - Quoi que tu dises Dean, sache que ça ne pourra pas excuser ton comportement.
- Je m'en doute, reprit Dean, mais je voulais que tu saches que je suis désolé et que j'aurais dû faire preuve de plus de tact ou alors ne rien te dire.
- Crois-moi, ne rien dire aurait été pire, répondit froidement Castiel.
- J'ai paniqué à cause d'un gars au garage, et…
- Vraiment ? Après mon bouquin, ça ? Dean, tu traites peut-être toutes les filles avec qui tu as couché comme ça et peut-être que ça leur va, elles sont libres de leurs choix après tout, mais tu ne crois pas en avoir assez fait ? Tu me rejettes constamment et tu reviens la queue entre les jambes, à l'hôpital, mardi dernier et hier. »
Dean baissa la tête et le rouge lui monta aux joues. Il avait honte d'avoir douté de lui et de Castiel. Il avait pris peur et n'avait pensé qu'à lui. Il ne savait quoi dire ni quoi faire, et un sentiment d'impuissance s'empara de lui, un sentiment qu'il n'avait pas ressentit depuis qu'il était enfant. Castiel le toisa de haut en bas, et Dean baissa un peu plus la tête. Ce n'était pas son genre d'être celui qui baissait la tête, justement, mais le regard inquisiteur de Castiel était trop fort pour lui.
« - Tu peux rester ici cette nuit, reprit Castiel, je serais absent mais Anna passera dans la soirée pour voir si tout va bien. On ne voudrait pas être responsable de ta mort. »
À ces derniers mots, Castiel eut un sourire sarcastique. Dean releva la tête vers lui et lui demanda, pour engager la conversation, comme pour chasser le silence pesant qui était à présent tombé entre eux :
« - Tu sors ?
- Tu veux tous les détails ?, lui répondit Castiel en riant sans joie. »
Dean haussa les épaules.
« - OK, OK !, reprit Castiel, tu veux tout savoir ? Eh bien j'ai rendez-vous avec Mike.
- Ça ne m'avance à rien, soupira Dean, conscient qu'il avait l'air pathétique.
- Tu l'as déjà croisé, c'est le blond, on a jeté ses cartons de la fenêtre.
- Attends, tu renoues avec ton ex ?, demanda Dean en ouvrant de grands yeux. »
Ce fut au tour de Castiel de hausser les épaules et Dean devait avoir un air ahuri sur le visage car Castiel partit d'un grand rire.
« - Castiel, on ne renoue pas avec son ex !
- Tu l'as compris après hier soir ?, lui répondit-il en relevant un sourcil.
- Ça n'a rien à voir, on ne sortait pas ensemble, se défendit Dean.
- Qui a dit que Mike et moi on sortait ensemble ?
- Euh, les cartons, son côté possessif, et... »
Dean s'abstint de ré-évoquer ce qu'il avait vu la semaine précédente dans la poubelle. Il était presque sûr que ce préservatif usagé qui avait été vainement caché était issus d'une relation forcée, et Castiel avait suffisamment pris sur lui en l'aidant sans que Dean ne lui parle de ses pensées. Il n'en prit pas compte, au grand soulagement de Dean :
« - Son côté possessif ? »
Dean se mordit la lèvre. Il n'avait pas parlé à Castiel de l'épisode du garage, et devant l'insistance du regard du jeune homme assit devant lui, Dean lâcha :
« - Il est venu me voir pour me dire de ne plus t'approcher.
- Et il avait raison, rebondit Castiel. »
Dean ne prit pas la peine de démentir ces dires. Il avait eu raison, c'est vrai. Le reste de la journée se passa en silence. Castiel sortit deux trois fois faire quelques courses, et Dean, sur l'autorisation de son hôte, prit un des nombreux romans qui étaient soigneusement rangés sur des étagères. C'était la traduction anglaise d'un livre français, d'un certain Voltaire¹. L'histoire affreuse de ce jeune homme nommé Candide² dégoûta Dean un peu plus de la littérature et il reposa le livre à sa place après avoir lu les sept premiers chapitre, ce qui amusa beaucoup Castiel. Ce dernier partit vers six heures, et Dean se sentait coupable de rester ici, et songea à repartir chez lui. De toute façon, il n'y avait aucune bière digne de ce nom chez Castiel. Il se leva et se dirigea vers la porte qui s'ouvrit d'un coup sur un jeune femme brune, plutôt grande, aux yeux bruns.
« - Qu'est-ce que tu fais ?, lui demanda-t-elle sèchement.
- Euh, je, bafouilla Dean, j'allais rentrer chez moi. »
La jeune femme leva les yeux au ciel, poussa Dean à l'intérieur de l'appartement et claqua violemment la porte d'entrée. Elle jeta sa veste qu'elle tenait à la main sur le fauteuil qui faisait face au sofa et fusilla Dean du regard :
« - Toi tu ne manques pas d'air, tu joues avec Castiel comme un enfant avec un jouet, puis dès qu'une difficulté se présente tu le rejettes, il est assez gentil pour te récupérer alors que tu es en train de crever dans une ruelle et toi tu te barres ! »
Le ton de sa voix augmentait au fur et à mesure qu'elle parlait, et elle prononça les derniers mots en hurlant. Dean se tut. Il devina que cette femme était Anna, et qu'elle devait être assez proche de Castiel, à en juger par son comportement.
« - Je vois que tout va bien pour toi, dit-elle froidement. Si tu pars maintenant, évite de revenir dans la vie de Castiel. Tu vas le tuer à petit feu. »
Elle reprit sa veste et repartit aussi vite qu'elle était arrivée. Dean resta figé sur place un moment, méditant chaque parole de cette jeune femme. Il soupira et appela son frère par le téléphone de Castiel. Il décrocha dès la première sonnerie :
« - Oui ?
- C'est moi Sammy.
- Dean ! Ça faisait deux semaines qu'on avait pas de nouvelles.
- Oui je sais, le coupa Dean, écoute je ne sais pas quoi faire. »
En quelques mots, Dean se confia à son frère, il vida entièrement son sac pour la première fois, et son frère mit plusieurs minutes à lui répondre :
« - Tu sais que je ne te jugerais pas, Dean, mais il faut que tu sois sûr de toi.
- Sammy, je ne suis pas gay !, explosa Dean.
- Dean, de tout ce que tu me dis, soit tu aimes profondément ce Castiel, soit tu aimes juste le faire beaucoup souffrir. Et te connaissant, j'opterais plutôt pour la première solution.
- Je ne suis pas gay, soupira Dean.
- Ce n'est pas quelque chose que tu choisis, Dean. Si tu en es persuadé et que tu es prêt à ne plus jamais revoir cet homme de ta vie, et bien fais. Je ne peux pas décider pour toi. »
Dean savait que son frère avait raison, et qu'il ne pouvait pas se permettre de ne plus jamais revoir Castiel de sa vie. Il raccrocha et repartit s'asseoir sur le sofa. Il s'y allongea et passa la plus grande partie de la soirée à réfléchir. Il finit par s'endormir, fixant le plafond où les reflets des lumières extérieures se mouvaient.
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¹ Voltaire est un écrivain phare de la littérature française du XVIIIᵉ siècle (je m'excuse auprès de ceux à qui je fais penser au bac alors que ce sont les vacances...)
² L'interprétation qu'en fait ici Dean est un reflet de ma propre interprétation.
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Je sais que les chapitres sont de plus en plus espacés, j'ai juste beaucoup de mal à me concentrer pendant les vacances (et puis il faut aussi avouer que je passe le plus clair de mon temps à tourner, cf Du thé au café), mais je vais essayer de poster au moins chaque semaine. J'ai quelques chapitres d'avance, et plus j'écris et moins j'ai envie de continuer (vous comprendrez bientôt pourquoi). En tout cas, merci pour vos retours !
(Pour ceux qui m'avaient demandé, oui, les noms des chapitres sont bien des titres de chansons…:)) )
