Hell (Les Enfers)

« Une planète qui s'appelle Paradis, ça ne te tente pas ? s'enthousiasme le Docteur. L'endroit le plus sûr de l'univers. Tout y est splendide, et il n'y a strictement rien qui puisse représenter un danger là-bas.

– Une bonne description de l'Enfer, pour moi, grommelle le Maître. Et puis, combien de fois devrais-je te dire que je n'aime pas faire du tourisme ?

– Oh allons ! Ça te sortira un peu de ton train-train, vieux grognon pantouflard ! Je te jure que nous n'y resterons pas plus d'une journée. Si vraiment ça te déplaît, on rentre avant. D'accord ?

– Tu es insupportablement… convaincante ! soupire-t-il. Allons-y pour une journée au Paradis. »

L'endroit est magnifique. Partout où ils se posent, les plus superbes paysages les attendent. Les cieux sont bleus ou violines, ponctués de nuages crème ou roses. Au milieu de vallonnements doux ou de pics impressionnants, la terre brune, rouge ou jaune se marie harmonieusement à la végétation pourpre ou verte. Les océans enchaînent les vagues houleuses aux transparences de pierres précieuses.

Seulement, le Maître sent l'ennui s'abattre sur lui au bout des deux premières heures.

Ils sont en train de contempler un coucher de soleil d'une beauté à couper le souffle, debout sur un promontoire, les pieds nus dans une herbe si douce qu'on a l'impression de marcher sur un tapis de haute laine. Il ouvre la bouche pour dire « j'en ai assez, rentrons », quand le Docteur pousse un petit cri :

« Aïe ! »

Elle lève la jambe, retrousse le bout de tissu défraîchi qu'elle appelle un pantalon, et montre sur sa cheville deux petits trous qui saignent un peu.

« Je croyais que rien ne pouvait blesser ici ? interroge le Maître.

– Moi aussi. J'y suis déjà venue, et cette planète a été classée par le H2G2 comme la plus sûre de l'univers. Normalement, il n'y a même pas un insecte qui pique. »

Le Docteur s'assoit dans l'herbe et elle examine les petites blessures. Les deux points ont cessé de saigner, mais un léger gonflement se produit. Elle veut se relever, et commence à pester :

« Leurs renseignements ne sont pas à… jour… je vais leur… »

Le Maître la voit porter la main à sa gorge. Elle avale difficilement sa salive.

« Je vais leur… » reprend-elle.

Légèrement inquiet, le Maître se penche vers elle, lorsqu'il aperçoit une silhouette sombre, encapuchonnée de noir. Elle flotte à quelques centimètres au dessus de la prairie. Son aspect lui semble familier, sans qu'il arrive à se rappeler exactement qui elle est.

« BONJOUR, leur déclare l'inconnu. OU PLUTÔT – il jette un coup d'œil au soleil qui finit de disparaître à l'horizon – BONSOIR. LE DOCTEUR, SI JE NE M'ABUSE », ajoute-t-il en regardant à ses pieds.

Le Maître baisse les yeux vers sa compagne à nouveau, et il constate avec une douloureuse surprise qu'elle est allongée et ne donne plus signe de vie. C'est arrivé en quelques secondes, juste le temps qu'il détaille le nouvel arrivant. Il n'a pas vu l'instant se produire.

« Non, murmure-t-il.

– JE CRAINS QUE SI, constate l'autre personne. ELLE ÉTAIT À SA DERNIÈRE VIE, N'EST-CE PAS ? VOUS AUTRES, TIME LORDS, ME COMPLIQUEZ LA TÂCHE. VOS SABLIERS À PLUSIEURS NIVEAUX M'ONT OBLIGÉ À PRENDRE DES DISPOSITIONS PARTICULIÈRES SUR MES ÉTAGÈRES.

– La Mort ! » souffle le Maître.

Il reconnaît maintenant le vêtement à capuche, sous laquelle il peut distinguer le crâne aux orbites sombres, où tournoient deux éclats bleutés, et l'étrange instrument que tient l'être légendaire de sa main osseuse.

« AH, JE VOIS QUE VOUS ME REMETTEZ ENFIN ! UN PEU LONG SUR CE COUP. VOUS AVEZ L'ESPRIT PLUS VIF D'HABITUDE.

– Qu'allez-vous faire d'elle ?

– TOUT D'ABORD CECI », répond la Mort.

D'un geste élégant, avec sa faux, il coupe l'air juste au dessus du corps et celui-ci s'affaisse complètement. Ce n'est plus qu'une enveloppe vide désormais.

« ET ENSUITE, JE L'EMMÈNE. JE L'ACCOMPAGNE VERS LE LIEU OÙ ELLE DOIT ALLER.

– Où ? Où est ce lieu ? Dites-moi ?

– QUELLE IMPORTANCE ! ELLE VA LÀ OÙ VOUS NE POURREZ PLUS L'ATTEINDRE.

– Dites-moi où, je vous en prie », supplie le Maître.

La Mort le regarde. S'il pouvait exprimer quelque chose, ce serait la surprise.

« VOUS VOUS ACHARNEZ DEPUIS DES CENTAINES D'ANNÉES À ESSAYER DE LE, PUIS DE LA TUER. MAINTENANT C'EST ARRIVÉ ET VOUS SEMBLEZ MÉCONTENT ?

– Je ne permettrais à personne de faire ça à ma place. Qu'est-ce que c'était ? Ce qui lui a causé cette blessure mortelle ?

– UNE VIPÈRE. C'EST UN ANIMAL QU'ON NE TROUVE QUE SUR TERRE. IL EST FORT POSSIBLE QUE CE SOIT VOUS QUI L'AYEZ AMENÉ ICI. SANS LE VOULOIR BIEN ENTENDU.

– La Terre ! » grince le Maître, les yeux flamboyants de colère.

La Mort commence à s'éloigner en agitant une main squelettique en guise d'au revoir.

« VOUS M'EXCUSEREZ, lance-t-il. CETTE CONVERSATION EST PASSIONNANTE, MAIS PLEIN DE CHOSES À FAIRE, VOUS SAVEZ.

– Où l'emmenez-vous ? » lui crie le Maître.

Sans s'arrêter, ni même se retourner, l'être lui répond :

« LES ENFERS. »

À peine a-t-il fini de prononcer le mot qu'il disparaît. Le Maître croit entendre le galop d'un cheval, puis plus rien.

Il ne reste que lui et ce corps inerte qui n'est plus le Docteur, mais un assemblage de chair sans intérêt. Sans même lui accorder un dernier regard, il se hâte vers le TARDIS qui l'attend à quelques mètres.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Les Enfers », murmure-t-il quelques minutes plus tard, en consultant la base de données de la machine spatio-temporelle.

Il ne trouve rien de précis sur ce lieu dans l'ordinateur du TARDIS. Juste quelques légendes.

La Matrice, pense-t-il alors. S'il y a un endroit où je peux dénicher un renseignement, c'est bien là.

Se poser sur Gallifrey en passant inaperçu est difficile. La vieillerie du Docteur ne possède pas les aménagements sophistiqués qu'il avait mis en place sur le sien. Ils lui permettaient de passer le bouclier de sa planète et de se matérialiser, sans être repéré, directement à l'intérieur de la Matrice.

Mais le TARDIS du Docteur possède un avantage que n'avait pas le sien : elle a une âme et elle a développé un lien très particulier avec son propriétaire.

Il me suffit de lui demander, songe le Maître.

« Tu dois bien être capable de faire ça ? prononce-t-il à voix haute. Pour elle. »

Il tape alors les coordonnées et l'engin démarre, le secouant fortement.

La matérialisation est encore plus chaotique. La Matrice est un lieu dangereux. Cependant, il a peu de chance d'accéder au savoir le plus secret s'il ne prend pas de risques.

Il sort prudemment et inspecte les alentours. Le lieu où l'a déposé la machine spatio-temporelle ressemble aux salles blanches stériles et, totalement dénuées de poussières où l'on assemble les plus délicats composants des nouveaux TARDIS. Au bout de quelques pas, de minuscules billes, venant de partout, volettent vers lui. Il sait ce que c'est. Elles sont chargées de faire disparaître tout ce qui pourrait polluer cet endroit. Aussi propre et soigneux soit-il, il est considéré comme un tas d'immondices par ces agents nettoyants.

Il faut faire vite avant qu'elles soient assez nombreuses pour s'agglutiner à lui et le dissoudre grâce au produit très corrosif qui nappe leur surface. La sueur au front, il se dirige vers un terminal immaculé et tape à toute vitesse sa demande de renseignements. La réponse devrait venir en quelques secondes.

PAS DE DONNÉES apparaît sur l'écran.

Les boules ont commencé à se coller sur son corps. Il peut sentir le picotement, puis la brûlure du produit aux endroits où elles touchent sa peau. Il réfléchit vite.

Ça doit avoir un autre nom sur Gallifrey, pense-t-il.

À toute vitesse, il tape tous les termes qui lui viennent à l'esprit concernant le royaume des Morts dans toutes les civilisations qu'il connaît.

Cette fois-ci, il obtient quelque chose, mais rien de précis. Selon les mots, les informations sont même contradictoires. Il mémorise le maximum de renseignements, avant de regagner le TARDIS en courant. Il est maintenant entièrement recouvert de ces minuscules boules qui font implacablement leur travail de nettoyage.

Elles se détachent toutes de lui, dès qu'il franchit la porte de la machine. Il gagne d'abord une salle de bain et se débarrasse de ce qu'il reste de son costume.

Mon préféré, songe-t-il avec amertume, en jetant le chiffon troué qu'il est devenu.

Son corps est couvert de brûlures plus ou moins profondes, plus ou moins étendues. Avec un soupir, il se rend à l'infirmerie et étale sur sa peau un onguent qui va réparer ces dégâts.

À nouveau vêtu, il retourne dans la salle de commandes.

Il entre dans l'ordinateur les diverses données qu'il a mémorisé. Et il crée un petit programme pour les comparer entre elles. Le résultat sort sous forme de graphique. Les lignes partent dans tous les sens, mais chacune d'entre elles passe par le même point. Il sourit. Il a enfin les coordonnées précises de l'entrée des Enfers. Elle se situe à peu de distance de Gallifrey, dans un lieu que l'on dit être le centre de l'univers, l'emplacement du fameux Big Bang.

À cet endroit, se trouve un système solaire d'une simplicité biblique. Une seule toute petite planète tourne autour d'un soleil mourant. Ce n'est qu'un rocher stérile où s'agrippe une végétation chétive et une atmosphère ténue. Il s'arrête devant une faille étroite qui s'enfonce profondément dans une falaise rocailleuse.

« Est-ce donc ici que l'on vient ? » murmure-t-il, frissonnant.

Il comprend sa propre répugnance pour la mort et son désir de survivre à tout prix.

La faille est beaucoup plus grande qu'il ne l'avait vu de prime abord. À son entrée, elle est large de plusieurs centaines de mètres. Cependant, plus il avance, plus elle rétrécit. Bientôt, le ciel disparaît au dessus de sa tête et la pauvre lumière extérieure fait place à des ombres de plus en plus noires. Il suit une des parois de la main, et sort une lampe pour éclairer sa route.

La lueur s'étouffe au bout de quelques mètres, comme si les ténèbres étaient solides et ne se laissaient pas pénétrer. La température descend. Une odeur douceâtre flotte dans l'air immobile. Il sent des présences autour de lui, mais ne voit rien.

« Les âmes des morts qui se dirigent vers leur ultime demeure », souffle-t-il.

Même sa voix ne porte pas dans cet environnement statique. Le parfum suave et écœurant se transforme et devient de plus en plus fort. C'est maintenant une odeur de bête qu'il renifle. Les parois s'étrécissent encore, le laissant juste passer. L'étroit couloir se poursuit durant des kilomètres. Et toujours ces présences qui passent au travers de son corps et y laissent une sensation de froid… mortel.

Une peur panique commence à monter en lui. Une envie insupportable de tourner les talons et de fuir à toutes jambes. Il est pourtant toujours décidé à aller jusqu'au bout. Il comprend que ce sentiment lui est imposé. C'est le premier obstacle qui empêche les vivants d'accéder à cet endroit où ils n'ont rien à faire. Il résiste, déterminé à ne pas céder à la frayeur.

Le deuxième obstacle se présente. L'étroit couloir débouche sur une immense caverne qu'une lueur froide permet de visualiser dans son ensemble. Sur la paroi opposée, s'ouvre un autre passage qui permet de continuer sa route. Mais entre lui et ce trou, se tient une créature immonde, attachée au mur par de solides chaînes. Elle est suffisamment grande pour lui barrer le chemin. C'est d'elle que provient la senteur fauve, l'odeur presque insoutenable de putréfaction. Aux yeux des Humains, elle aurait vaguement la forme d'un chien.

Le corps massif, très épais au niveau du torse, s'affine vers l'arrière-train, lequel est plus bas que les épaules. Les pattes sont comme des troncs, noueuses de muscles et de tendons qui saillent à chaque mouvement. Le cou, très large, supporte trois têtes aux yeux de feu. Chaque gueule est pourvue de crocs aussi longs et coupants qu'une bonne dague. Une bave mousseuse en dégouline, formant une flaque dans laquelle l'animal piétine.

Il aperçoit le Maître et fait entendre un rugissement à décoller les tympans. Il tente de se jeter sur lui, mais la longueur des chaînes a été calculée pour qu'il ne puisse atteindre ceux qui se tiennent sur le seuil de la pièce. Son mufle central s'arrête à quelques centimètres du visage du Maître. Celui-ci recule tout de même d'un pas. L'animal tourne le cou pour voir si ses deux autres gueules n'auraient pas plus de chance d'attraper cette proie.

Il étudie la bête et la disposition du lieu. Mais les créateurs de cette brute ont tout prévu et il n'y a aucune possibilité d'éviter de se faire dévorer.

L'hypnotiser ? songe-t-il.

Ce serait la seule solution. Il fouille ses poches à la recherche de sa montre gousset… et en sort le TCE.

« Évidemment, s'exclame-t-il, pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ? Je perds du temps en balivernes, alors que la solution est si simple ! »

L'arme, braquée vers le monstre, projette son rayon mortel. Or, au lieu de se réduire à la taille d'un chiot et de périr, la créature grandit encore. Elle touche désormais le plafond avec le sommet de ses crânes. Elle arrive à briser une partie de ses chaînes.

Le Maître fait un bond en arrière. La patte de l'animal est maintenant capable de pénétrer dans le tunnel et elle griffe le sol à quelques centimètres de ses pieds. La situation est pire qu'avant.

Il décide de tenter quand même l'hypnose.

Il profite de ce que l'animal renonce momentanément à essayer de l'attraper pour faire tourner sa montre devant les yeux de la tête qui se trouve face à lui. Cela semble marcher. La gueule se ferme, le crâne se balance doucement, les yeux sont fixes.

« Tu me laisses passer, maintenant », intime-t-il avec autorité.

Il avance d'un pas, puis un autre, s'apprêtant à contourner l'animal.

Seule la rapidité de ses réflexes lui évite d'être saisi par les crocs de la mâchoire de droite. Il s'est à nouveau réfugié à l'entrée du couloir. Il lui faut hypnotiser les trois têtes, une seule ne suffit pas.

Seulement, il comprend rapidement que c'est impossible. Le temps qu'il met à endormir chacune, au moins une des deux autres se réveille.

Découragé, il s'assoit un instant pour réfléchir.

Je n'ai pas couru les dangers de la Matrice et fait tout ce chemin pour abandonner maintenant, songe-t-il.

Une étrange idée lui vient à laquelle il n'aurait jamais pensé quelques années auparavant : qu'aurait fait le Docteur à ma place ?

Il réalise qu'il s'est lancé immédiatement dans la lutte, sans plan mûrement réfléchi, pour éviter de penser à elle. Ne pas l'évoquer et laisser les souvenirs l'envahir. Toute une vie. Des centaines d'années à être obsédé par la même personne. À la haïr. À… l'aimer ?

« Je ne l'aime pas, non ! grogne-t-il les dents serrées, soulevé par une bouffée de colère. Et je n'ai rien à faire ici ! »

Il se lève et tourne le dos à la bête des Enfers, remontant en sens inverse l'étroit couloir. Il se sent libéré. Son pas se fait plus léger, au fur et à mesure qu'il s'éloigne. Il laisse son esprit vagabonder. Des bouts de conversation avec le Docteur lui reviennent. Elle a – "avait", utiliser le passé ne lui est pas encore familier pour parler d'elle – pour désagréable habitude de lui raconter des anecdotes qu'elle trouve – "trouvait" – amusantes, des histoires qui lui étaient arrivées au cours de ses nombreuses pérégrinations.

Brusquement il s'arrête.

« Mais oui, c'est ça ! s'écrie-t-il. Ça devrait marcher ! Ça doit pouvoir marcher ! »

Il fait à nouveau demi-tour et fonce dans le boyau glacé, parcouru par les ombres des morts. Le gros chien des Enfers, qui s'était couché et lui montrait son flanc, se relève et se lance à nouveau vers lui, tout juste retenu par ses entraves.

Après s'être légèrement raclé la gorge pour l'éclaircir, le Maître commence d'une voix d'abord peu assurée :

Klokleda partha menin klatch,

Haroon, haroon, haroon,

Klokleda sheenah tierra natch,

Haroon, haroon, haroon,

Haroon, haroon, haroon…

Il se sent grotesque de chanter une berceuse à cette monstruosité. Mais ça a marché avec le Docteur et Aggedor, pourquoi cela ne marcherait-il pas avec lui et cette horreur ?

Heureusement que personne n'est là pour me voir faire quelque chose d'aussi stupide, pense-t-il.

La bête continue à tirer sur sa chaîne en grognant. La berceuse vénusienne ne semble avoir aucun effet sur elle.

Elle – enfin "il" à l'époque – utilisait aussi un objet scintillant qu'elle – je veux dire "il" – faisait tourner devant ses yeux, si je me souviens bien.

Il ressort la montre et l'utilise, tout en continuant à chanter. Peu à peu sa voix se raffermit.

Il se produit alors un étrange phénomène. Le Docteur elle-même chante à sa place cette berceuse qu'elle avait fredonnée, lorsqu'elle lui avait conté l'histoire de Peladon et d'Aggedor. Il a dans l'oreille les intonations exactes qu'elle avait prises, et sa voix se met à les imiter parfaitement.

Les grognements furieux de l'animal diminuent d'intensité. Il salive de plus en plus et la flaque s'étend, formant une véritable petite mare.

Le Maître avance à l'orée du tunnel. Il chante toujours avec la voix du Docteur. Les trois têtes du chien des Enfers se balancent en rythme. Pour l'instant cependant, son regard le fixe toujours.

Il enchaîne les couplets et le refrain pendant des heures. Son bras est tétanisé de faire tourner l'objet brillant devant les yeux des trois têtes.

Le râle de la bête s'affaiblit doucement et se transforme. C'est un ronflement, maintenant. Il devient si sonore qu'il fait vibrer l'air stagnant de la grotte. Les pattes s'affaissent lentement et le monstre s'étale sur le sol remplissant entièrement l'espace. Le Maître va devoir l'escalader pour parvenir de l'autre côté.

Il commence par piétiner dans la bave glissante. Il chute dans la flaque et se retrouve à ramper dans le mucus puant. Enfin, il arrive à accrocher les poils de l'animal qui s'agite en grondant.

Klokleda partha menin klatch, haroon, haroon, haroon… recommence à chanter le Maître. La créature pousse un soupir et ronfle de plus belle. Péniblement, le Maître grimpe sur le dos en s'aidant des saillies que forment les coudes, puis les côtes. La fourrure est lisse, ses pieds englués de salive. Il doit s'agripper fortement pour ne pas retomber à terre. Il rampe sur le dos bosselé de muscles. Lorsqu'il arrive près de la paroi opposée, il s'aperçoit que la bête bouche presque complètement le couloir qui lui permettrait de pénétrer plus avant dans les Enfers.

Il continue à hurler sa berceuse au milieu du bruit produit par trois fosses nasales en pleine activité, pour maintenir le sommeil de la créature.

Le dos collé au mur, il essaye de se glisser entre lui et le flanc velu qui exhale une odeur épouvantable. À chaque expiration du chien, il arrive à progresser un peu, à chaque inspiration il est écrasé entre l'animal et le rocher. Bientôt son corps tout entier réussit à passer l'obstacle. Il ne reste plus qu'à faire suivre sa tête. La dernière respiration du monstre appuie sur son cou, l'étranglant à demi. Enfin, il est libéré et se laisse tomber le long du flanc, ralentissant à peine sa chute en s'accrochant aux poils.

Il roule dans le nouveau tunnel, puis avance rapidement à quatre pattes, pour se mettre le plus vite possible hors de portée des griffes meurtrières.

Il ne fait pas totalement noir, ici. Une lueur grise, sale, permet de se diriger. Le couloir lui-même a tout juste la taille d'un homme. Le Maître débouche assez vite dans un autre corridor perpendiculaire. Une galerie plutôt, extrêmement large et haute. Au milieu, coule un fleuve aux eaux noires, qui ne produisent pas un seul clapotement.

La même lumière crépusculaire y règne. Le Maître aperçoit des ombres mouvantes qui passent autour de lui. Toujours les âmes, mais maintenant il peut les voir. Elles se détachent en plus clair dans l'air sombre et se dirigent toutes vers le même point. Accroché à la rive, une embarcation attend son chargement, puis s'éloigne pour rejoindre l'autre côté.

L'esquif a un nautonier, un être que l'on ne distingue presque pas des fantômes qu'il transporte. C'est une silhouette à demi transparente couverte d'un manteau qui la cache totalement, à part la tête. De celle-ci, on voit surtout les yeux caves qu'un éclat froid éclaire à peine.

À chaque voyage, une partie des âmes bascule dans le flot et le Maître perçoit leurs hurlements de désespoir. Ce son ne frappe pas son oreille, mais retentit directement dans son corps, lui donnant envie de fuir.

Résistant à cette impulsion, il s'approche à son tour. La créature qui conduit le bateau se tourne vers lui :

« Vivant ! lui lance-t-elle. Quelle hardiesse d'être parvenu jusqu'ici ! As-tu de quoi me payer pour ton voyage ? Sais-tu que c'est une route à sens unique et que celui qui traverse ne revient jamais ?

– Je traverserai à nouveau dans l'autre sens, affirme le Maître.

– Tu es bien présomptueux !

– Que veux-tu pour m'emmener sur ta barque ? le coupe le Maître.

– Quelque chose de valeur. D'une très grande valeur. Que peux-tu me donner qui t'est le plus cher ? »

La première réponse qui vient spontanément à l'esprit du Maître est que ce qu'il a de plus cher, lui a déjà été pris. Mais il repousse cette idée, d'abord parce qu'elle l'effraie, et ensuite parce qu'il ne peut donner ce qu'il n'a plus.

Il sort son TCE.

« Cette arme que j'ai moi-même fabriqué, répond-il.

– Balivernes ! Ce n'est qu'un gadget sans importance, répond l'être infernal. Tu pourras t'en refaire dix, si tu le veux. Il me faut quelque chose de plus important pour toi. Un objet que ne pourras plus jamais avoir, si tu t'en sépares.

– Je n'ai rien de tel sur moi… commence le Maître.

Sur toi non, mais en toi oui. Je vois ce que j'aimerais posséder.

– Quoi donc ? questionne le Maître, inquiet.

– Là ! s'exclame le batelier, désignant son torse d'un doigt immatériel. Je vois deux choses qui palpitent. Deux gemmes rouge sang. Deux rubis vivants. Il m'en faut un !

– Mais, balbutie le Maître, mais… j'en ai besoin !

– Justement, c'est ce qui les rend si précieux. Je ne te les prendrais pas tous les deux, un seul me suffira.

– Un corps de Time Lord nécessite deux cœurs », argumente le Maître.

La créature lui tourne le dos et reprend son travail de passeur.

Le Maître recule, s'appuie à la rocaille, à quelques pas de l'ouverture vers l'extérieur. Il a foncé sans réfléchir dans cette aventure absurde. Lui, le roi des plans bien organisés, où rien n'est laissé au hasard et où chaque possibilité d'échec a été prévue, ainsi que le moyen de la contourner. Comment s'est-il lancé dans ce stupide sauvetage sans le plus petit bout d'idée ?

Je suis devenu bien trop "Docteur", en la fréquentant de près, pense-t-il. Il serait peut-être temps que je passe à autre chose. C'est une chance, cette disparition. Il faut que je la saisisse. Je ne suis pas à l'origine de sa mort certes, mais n'est-ce pas le résultat qui compte ?

Alors, pourquoi reste-t-il immobile, incapable d'avancer ou de repartir ? La crainte de devoir affronter à nouveau le chien à trois têtes ? Non, il l'a fait. Il peut le refaire. Alors quoi ?

« Décide-toi, mortel, l'interpelle le nautonier à son voyage suivant. L'air n'est pas fait pour les vivants, ici. Déjà, il t'empoisonne lentement. Dans peu de temps, il sera trop tard, et tu traverseras ce fleuve comme les autres : sous forme d'ectoplasme. »

Le Maître qui s'était assis, se relève d'un bond. Il avale sa salive et pose la main sur sa poitrine, où il sent le double battement.

« Comment allez-vous vous y prendre ? demande-t-il.

– C'est oui alors, affirme son interlocuteur.

– Non, je n'ai pas dit ça ! Je veux juste savoir, se défend le Maître.

– Tu l'as déjà décidé. Mais tu dois le dire toi-même, sinon je ne peux rien faire.

– Je n'ai rien décidé… s'insurge le Maître.

– J'entends ton esprit comme si tu me parlais, réplique l'être des Enfers. Mais ne vaut comme contrat que ce qui est prononcé à voix haute.

– Je… balbutie enfin le Maître. Je vous donne… un de mes deux cœurs pour pouvoir traverser ce fleuve en toute sécurité.

– Attention, l'avertit le passeur. Je ne garantie pas ta sûreté. Tu es seul responsable de ce qui t'arrivera avant d'atteindre l'autre rive. »

Il lance la main en avant. Ses doigts traversent le torse comme si la chair et les os n'existaient pas. Le Maître sent les serres se refermer sur un de ses organes. Un froid mortel le parcourt et une douleur atroce le déchire. Cependant, il est incapable de crier, de bouger même. Ce n'est que lorsque le batelier ressort l'objet palpitant, qu'il tombe à genoux et hurle… ou croit hurler car aucun son ne franchit sa gorge.

Il se redresse, titubant. Il n'y a pas de sang. Ses vêtements, sa peau, tout est intact. La douleur a disparue aussi vite qu'elle l'avait envahi. Il n'y a plus qu'un seul battement dans sa poitrine.

J'ai l'habitude, songe-t-il. Après tout, j'ai occupé un corps humain avec son unique cœur pendant un long moment.

Il sait pourtant que c'est très différent. Un corps de Time Lord a besoin de deux cœurs pour fonctionner correctement, mais c'est fait, maintenant. Impossible de revenir en arrière. Inutile de s'attarder là-dessus.

« Qu'attendons-nous ? » grogne-t-il, impatient.

Il enjambe le rebord du bateau, et la créature manie son bâton pour les pousser vers le milieu du flot. Ce n'est qu'une fois dans l'esquif qu'il se rend compte à quel point il est fragile. C'est à peine un tronc d'arbre évidé dont les bords sont si fins et si abîmés qu'on se demande comment il peut flotter. Il tangue sur les eaux épaisses et semble toujours à deux doigts de se renverser. Le Maître se blottit au centre. Comment doit-il agir pour ne pas basculer dans le fleuve, comme il a vu des âmes le faire ?

N'en ayant aucune idée, il essaye d'oublier son état présent et se projette vers l'avenir immédiat. Cela le ramène au… Docteur bien sûr. C'est pour elle qu'il est en train de faire tout ça.

Pour elle que j'ai chanté cette berceuse ridicule, songe-t-il avec amertume. Pour elle que j'ai piétiné dans la bave puante du monstre. Pour elle que j'ai manqué être écrasé entre sa fourrure et le mur. Et pour elle que je viens de donner un de mes deux cœurs. Pour elle enfin que je risque cette traversée périlleuse.

La barque tourbillonne brusquement, et manque verser son passager dans la rivière souterraine. Accroché au rebord, c'est à nouveau vers le Docteur que ses pensées se tournent, mais de façon différente. D'étranges souvenirs surgissent. Les drôles de rêves qu'il faisait à une époque. Des rêves si réalistes qu'il avait du mal à les distinguer de la vraie vie. Des rêves où il était une enfant, une fillette à peine adolescente, et où le Docteur était sa mère.

« Te voilà à bon port. »

La voix désincarnée du batelier le tire de ses songes. Il secoue les derniers lambeaux de cette sensation étrange d'avoir eu un corps de gamine dégingandée… et d'avoir appelé le Docteur "maman".

Cette rive-là s'enfonce dans une brume qui ne permet pas de voir à plus d'un pas ou deux devant soi. Il se retourne pour demander au passeur vers où il doit se diriger, mais le même brouillard l'entoure de tous côtés. Tout a disparu : la galerie, la rivière, le batelier et sa barque. Il ne perçoit même plus les morts. Il est complètement seul dans ce monde flou. Il se met à marcher avec prudence, un pied après l'autre, tâtonnant le sol. Il appelle, mais sa voix ne porte pas. La brume s'épaissit à tel point qu'il ne voit pas sa main tendue au bout de son bras. Il comprend ce que voulait dire le nautonier par ces mots "celui qui traverse ne revient jamais". Comment pourrait-il revenir s'il ne sait plus où il se trouve ?

Il lui faut continuer, il n'y a pas d'autre solution. Il commence une longue errance dans cette vapeur mouvante que des formes fugitives traversent par moments.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Je n'avais pas vu de vivant arriver jusqu'ici depuis… depuis fort longtemps. Mais qu'est-ce que le temps ? Que signifie-t-il exactement lorsqu'on est éternel ou qu'on peut s'y déplacer à sa guise ? Rien. N'est-ce pas Time Lord ? »

Du lieu vague et embrumé où il cheminait, le Maître est passé sans transition… ici. Combien de temps est-il resté à arpenter cette terre sans ombre et sans horizon, il n'en sait rien. Cela a pu durer quelques secondes ou plusieurs années. Comme vient de le dire son interlocuteur, le temps est une notion relative.

Il se trouve dans une bibliothèque qu'on a aménagée de façon douillette. Les murs sont couverts de rayonnages supportant des livres aux couvertures de cuir. Il y en a de toute taille, couleur et ancienneté. Dans la salle on a déposé des fauteuils, des tables basses chargées de bouteilles de boissons et de verres immaculés.

Derrière son bureau, dans un siège confortable, un homme d'allure banale. Il a une tête ronde, un peu poupine, le crâne dégarni, les paupières tombantes. Il est habillé dans le style du vingtième siècle terrien, avec une chemise bleu clair, un gilet gris à chevrons beiges et une cravate bordeaux. Il se tient bien calé dans son fauteuil, les coudes sur les accoudoirs, les mains aux doigts joints en arche devant lui.

« Qui êtes-vous ? demande le Maître.

– Je te croyais intelligent, réplique son vis-à-vis.

– Je sais qui vous êtes, répond le Maître, vexé. Le maître de ces lieux, je suppose, mais je ne connais pas votre nom.

– Bah, est-ce qu'un nom est important ? On m'en a donné tellement que je ne sais lequel choisir. Est-ce que Hadès te convient ?

– Ça ira », lui accorde le Maître.

Le chef du royaume des morts rit doucement. C'est un rire bon enfant. Celui que l'on aurait en voyant un bambin tenter d'imiter les grandes personnes.

« Quel orgueil ! s'exclame-t-il. Il forme autour de toi une aura dix fois plus importante que ta personne. Tu te vois beaucoup plus grand que ce que tu es, petit Time Lord. Ça t'a déjà joué de nombreux tours et ça t'en jouera encore.

– Mais c'est ce qui m'a permis d'arriver ici, rétorque le Maître.

– C'est exact », admet Hadès.

Il se lève.

« Je suis un hôte bien négligent ! » s'excuse-t-il.

Il désigne un canapé.

« Veux-tu bien t'asseoir ? Nous pourrons discuter de façon plus décontractée. Choisis parmi ces boissons celle qui te convient le mieux. »

Le Maître s'installe dans le fauteuil, et il examine les bouteilles.

"Oubli", lit-il sur l'une d'elle. "Regrets" sur une autre. "Remords", "Chagrin", "Colère", "Haine", "Vengeance", "Trahison", "Ingratitude", "Égoïsme".

« Que des sentiments ou des attitudes négatives, remarque-t-il.

– Je pensais que c'était ce qui te conviendrait. Mais on peut changer, si tu veux. »

Il fait un vague geste de la main au dessus des bouteilles. Leurs couleurs changent. Les liquides étaient de teintes vives, presque fluorescentes. Maintenant, ils sont sombres et ternes.

« "Joie" », murmure le Maître à haute voix.

Il continue :

« "Amour", "Patience", "Don de soi", "Confiance", "Béatitude", "Sympathie", "Gentillesse", "Enthousiasme", "Douceur", "Gratitude", "Fidélité" »

Il hésite. Aucune ne l'attire. Il va pour dire "non, finalement, je ne veux rien", mais finit par saisir la bouteille de "Don de soi". Ce qui coule dans son verre est verdâtre, légèrement visqueux, pas appétissant du tout. Néanmoins, il avale une gorgée. Non pas parce qu'il en a envie, mais parce qu'Hadès le dévisage, et qu'il comprend que c'est une nouvelle épreuve.

« C'est amer ! » grimace-t-il.

Cependant, après l'amertume, le liquide laisse une sensation de fraîcheur dans la bouche. Il boit un deuxième trait. C'est moins désagréable. La troisième fois, c'est même bon.

Il repose son verre brutalement. Il craint soudain de trop prendre goût au contenu de cette bouteille. Il regarde son hôte et grogne :

« Je ne suis pas venu pour tester des boissons. Où est le Docteur ? »

Jusqu'à présent, il n'avait pas fait attention aux yeux de son interlocuteur, mais celui-ci le fixe de façon si intense qu'il ne peut les éviter. Avec un gémissement, il se plaque au dos de son siège. Les pupilles d'Hadès ont un aspect qui le renvoie à une sensation trop familière et très douloureuse : celle de se trouver devant le vortex du temps. À cet instant qui a tant marqué sa mémoire, que chaque détail y est encore gravé au fer rouge.

« Où est le Docteur ? » répète-t-il, haletant.

Il déteste le tremblement dans sa voix et l'atroce peur qu'on y décèle.

« Dans un lieu où elle se plaît : les Champs Élyséens. En as-tu entendu parler ?

– Non, balbutie le Maître, en s'efforçant de détourner les yeux sans y parvenir.

– Aucune importance, déclare Hadès. Ce n'est pas là où tu iras de toute façon.

– Que voulez-vous dire ?

– Crois-tu que le chemin de ta vie te mènera où vont les héros et les hommes de bien ? »

Le Maître ne répond pas directement. Il demande à nouveau :

« Où est le Docteur ? Je veux la voir.

– Tu m'amuses, petit Time Lord, siffle soudain le Dieu des morts. Pour l'instant… » ajoute-t-il.

Il se lève de son fauteuil et lorsque le Maître en fait autant, la pièce disparaît. Ils sont au bord d'un immense trou. Il n'en voit pas la rive opposée, mais les côtés s'incurvent doucement avant de s'effacer dans le lointain.

« Tu veux voir ta bien-aimée, alors ? questionne Hadès.

– Ce n'est pas ma… commence le Maître.

– Le lieu n'est pas propice au mensonge, le coupe le maître des Enfers, même ceux que tu te fais à toi-même. Mais soit, vas la rejoindre et essaye de la convaincre de partir. Si tu y parviens, je la relâche. Mais je doute que tu réussisses. »

Il donne une poussée dans le dos du Maître et celui-ci chute dans le gouffre. Il se retrouve immédiatement… sur la planète Paradis à l'endroit exact où c'est arrivé. Le promontoire, l'herbe douce comme un tapis de haute laine, même le superbe coucher de soleil, tout y est. Il n'y manque qu'une chose : le TARDIS.

« Et le Docteur, murmure-t-il. Où est-elle ? »

Des voix se rapprochent. Un groupe d'hommes et de femmes se promènent tout en devisant gaiement. Ils sont vêtus de longues robes aux couleurs pastel. Une des femmes renverse la tête et fait entendre un rire cristallin. Un des hommes l'aperçoit et lui fait un signe de la main. Un signe de bienvenue.

Il se dirige vers eux.

« Que voulez-vous, ami ? » l'interroge l'inconnu.

Son doux visage est nimbé d'un sourire engageant.

« Un vivant ! chuchote un autre avec un air de surprise attendrie.

– Je cherche le Docteur », répond le Maître.

Ces gens le mettent mal à l'aise. Toute cette beauté, cette perfection est tellement insupportable ! Et surtout, il commence à douter. À se demander si elle voudra bien rentrer avec lui. Après tout, elle appréciait cet endroit. Quel bonheur ce doit être pour elle de s'y trouver éternellement.

« Elle doit être à la fontaine, intervient une des femmes. Elle aime beaucoup ses eaux claires. »

– Merci ! » souffle le Maître, avant de l'éloigner à toute vitesse.

Il n'a pas demandé où était la fontaine, mais un son le guide. Peu après avoir contourné un relief, il débouche sur un cirque bordé d'une falaise d'où jaillit une cascade. Elle tombe dans un bassin peu profond. Une femme marche dans cette eau. Il ne voit que son dos, mais il la reconnaît aussitôt. Personne ne peut avoir une silhouette aussi parfaite, même sous l'informe robe pastel, ni des cheveux aussi dorés.

Un élan le pousse en avant, qu'il réfrène aussitôt. Il s'aperçoit que n'avoir qu'un seul cœur quand il se met à battre très fort, est douloureux. La femme s'éloigne. Il veut l'appeler, mais le souffle lui manque. Elle arrive sur l'autre rive, y grimpe et continue sa route.

« Docteur », parvient-il à exhaler.

Sa voix a été si faible qu'elle ne peut l'avoir entendu, au milieu du bruit de la cascade et de celui des oiseaux qui pépient dans les feuillages.

Cependant, elle se retourne.

« Maître ! »

Elle accourt, retraverse l'étang et se jette dans ses bras.

« Emmène-moi ! lui chuchote-t-elle à l'oreille. Je m'ennuie à mourir ici ! »

Puis elle éclate de rire.

« Ah, non ! Je ne peux pas ! Je suis déjà morte !

– Tu avais pourtant l'air de t'y plaire, remarque le Maître, circonspect. Et j'ai vu là-bas des gens qui avaient l'air profondément heureux.

– Au début, j'ai trouvé ça reposant, explique-t-elle. Enfin, je n'avais plus à courir pour échapper à la mort, à me battre pour sauver des gens, à réfléchir au prochain piège que tu étais en train de me tendre. Mais il ne se passe rien, ici ! Strictement rien. Je te le dis nettement : le Paradis… c'est l'Enfer ! Sors-moi de là !

– Hé, Hadès ! crie le Maître. Tu as entendu ?

– À qui parles-tu ? demande le Docteur.

– Au Dieu des morts. Il m'a mis au défi de te convaincre. Je n'ai même pas eu à le faire.

– Un Dieu ? C'est une Déesse ! Et elle s'appelle Hel.

– C'est un Dieu. Il m'a dit lui-même s'appeler Hadès.

– Je sais reconnaître un homme d'une femme, tout de même, s'insurge le Docteur. D'autant plus que j'ai été les deux, ce qui n'est pas ton cas. Elle avait deux fortes mamelles, et elle m'a dit s'appeler Hel.

– Oh ! s'exclame le Maître, rouge de colère. Tu… tu… tu veux toujours avoir raison ! Je me demande bien pourquoi j'ai subi tout ça pour… »

Il se tait.

« Tu as subi quoi ? murmure le Docteur.

– Rien !

– Qu'as-tu donc eu à faire pour arriver jusqu'ici ?

– Rien d'important. »

Il ajoute d'une voix plus forte :

« Alors, Hadès, Hel, ou qui que tu sois, tiens ta promesse. Maintenant ! »

La planète Paradis s'estompe lentement et fait place à une grande salle en marbre aux veines bleutées.

À la différence de la pièce où le Maître s'était trouvé auparavant, celle-ci n'a rien de chaleureux, ni de confortable. Elle est immense, très haute de plafond et très longue. Ils sont à une des extrémités. À l'autre, ils aperçoivent un grand siège fait du même marbre, une sorte de trône. Quelqu'un y est assis.

« Approchez ! » leur lance-t-il d'une voix qui roule comme le tonnerre.

Le Maître et le Docteur se regardent. Ils se sentent minuscules dans ce lieu gigantesque. Comme deux enfants qui essayent de se rassurer, leurs mains se cherchent et ils avancent en s'accrochant l'un à l'autre.

Après une marche interminable, ils arrivent au pied du trône. L'être qui y est assis ne ressemble ni à l'Hadès qu'avait vu le Maître, ni à Hel qu'avait rencontré le Docteur. Il n'est même pas possible de distinguer s'il est mâle ou femelle. Il fait plusieurs mètres de haut et sa peau est bleue. Il a deux trous vides à la place des orbites. Mais ces trous les observent.

« J'ai réussi ! clame le Maître. Vous devez nous laisser partir !

– Ai-je promis que je vous relâcherai tous les deux ? susurre la créature. Ta mémoire est infaillible, je le sais. M'as-tu entendu dire cela ? »

Les mots exacts frémissent dans l'esprit du Maître : "vas la rejoindre et essaye de la convaincre de partir. Si tu y parviens, je la relâche". "Je la relâche" et non "je vous relâche".

« Ce service aussi se paye, continue le Dieu. Elle peut partir, mais tu restes. Et ton séjour ne ressemblera en rien au sien. »

L'image du Dieu se trouble. À sa place, apparaît une lande désolée, creusée de mares rouge sang. Elles sont occupées par toutes sortes de gens, certains humanoïdes ou même humains, d'autres non. Le liquide bouillonne et ceux qui y sont plongés essayent d'en sortir pour échapper à la douleur. Mais des centaures parcourent le site et tirent des flèches sur eux, les rejetant dans les flaques.

Le roi des morts réapparaît et conclue :

« C'est le châtiment réservé aux meurtriers, à ceux qui se sont rendus coupables de violence envers autrui. »

La main du Docteur serre plus fort celle du Maître.

« Alors je reste aussi, dit-elle. Dans cet endroit que vous nous avez montré.

– C'est impossible, déclare le Dieu. Il t'est arrivé de devoir tuer au cours de ta vie, mais c'était pour sauver un plus grand nombre. Ta place n'est pas là-bas.

– Où il va, je vais », insiste-t-elle.

La créature se lève et gronde comme un animal en colère.

« J'en ai assez ! hurle-t-il. Disparaissez de devant ma face avant que je change d'avis ! »

La salle de marbre bleue s'évanouit, et ils se retrouvent dans le couloir qui conduit vers l'extérieur. La voix du Dieu retentit encore à leurs oreilles :

« Toi Maître, tu marcheras devant. Le Docteur te suivra derrière. Avance sans te retourner, jusqu'à ce que vous soyez tous les deux complètement sortis de la faille. Si tu cherches à la voir ou à lui parler avant cet instant, je la reprends. Définitivement, cette fois-ci. Allez ! »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Il chemine dans l'étroit boyau. Il entend le bruit de ses propres pas, étouffé par l'immobilité de l'air, mais pas ceux du Docteur.

Il m'a trompé, pense-t-il. Elle n'est pas là.

La tentation est forte de se retourner ou de l'appeler pour vérifier. Cependant, s'il y cède, il risque de la perdre pour toujours.

Chaque épreuve qu'il a traversée était plus difficile que la précédente.

La panique lorsqu'il marchait dans ce tunnel à l'aller, la bête qu'il avait dû endormir, le passeur qui lui avait demandé de donner un de ses précieux cœurs, l'errance sans fin sur la lande brumeuse.

Le choix de la bouteille aussi, car il s'en rend compte, maintenant : c'était aussi un examen. Il n'a pas eu à convaincre le Docteur, mais que ce serait-il passé si elle n'avait pas souhaité le suivre dans son châtiment ?

Cependant, ceci est infiniment plus ardu. Ne pas se retourner, ne pas vérifier qu'elle est là.

Le besoin de savoir devient si fort, que ses épaules semblent ne plus lui obéir et vouloir pivoter vers l'arrière. Il peine à les garder droites, dirigées vers l'avant.

« Tu triches », murmure-t-il à l'adresse du Dieu.

Un ricanement lui répond.

Puis une voix glacée chuchote à son oreille :

« C'est moi que tu accuses de tricher ? Toi, le roi du baratin ? Le maître filou ? Le mystificateur en chef ? Celui qui ne peut rien entreprendre sans piper tous les dés ? »

À nouveau le rire, qui s'éloigne et s'éteint.

La lumière de l'extérieur ! Cette lueur sale, vénéneuse, du soleil mourant, lui paraît plus belle que celle du Paradis, parce qu'elle représente la fin du calvaire.

"Jusqu'à ce que vous soyez tous les deux complètement sortis de la faille" a précisé Hadès. Mais comment peut-il savoir quand le Docteur va dépasser l'entrée de la brèche à son tour ? Il n'a aucune idée de la distance à laquelle elle se trouve de lui. Ni même si elle est là, d'ailleurs.

Continuer jusqu'au TARDIS, songe-t-il.

C'est la seule solution.

Le cœur, son unique cœur battant dans les tempes, il avance vers la boîte bleue. Il doit se mordre les lèvres jusqu'au sang pour ne pas risquer un « es-tu là ? » qui détruirait tout son travail.

Il ouvre la porte, les mains un peu tremblantes. Il attend, toujours le dos tourné, qu'elle le rejoigne. Un long moment s'écoule. Aucun signe d'elle. Pas un bruit de pas, pas un souffle. Au moment où il va donner libre cours à sa colère contre Hadès, deux mains se posent sur ses yeux et une voix familière lui chuchote à l'oreille :

« Devine qui c'est ? »

Soulagé, il ouvre la bouche pour répondre, mais se fige aussitôt. Et si c'était encore une ruse ? Alors il ne répond pas. Il ne bouge pas non plus. Au bout de quelques secondes, les mains s'évanouissent et un râle de déception éclate dans son dos :

« Tu es trop malin, Time Lord ! Mais c'est égal. Tu ne pourras pas échapper indéfiniment à la Mort, même si je dois admettre que tu es doué pour ça. Et ce jour-là, je t'attendrai ! »

Quelques minutes plus tard, il entend une démarche un peu traînante, des chaussures que l'on malmène sur la rocaille.

« Qu'est-ce que tu fais en plein milieu ? grogne le Docteur. Pousse-toi, tu m'empêches d'entrer. »

Il sourit. Cette fois-ci, c'est bien elle.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Ils ont fait l'amour avec une passion désespérée.

Après l'instant, elle pose la tête sur sa poitrine en un geste curieusement affectueux, loin de ses habitudes.

Sous les côtes ne retentit pas le Toc ! Toc ! Toc ! Toc ! familier des battements de cœur d'un Time Lord. Il n'y a plus qu'un Toc ! Toc ! solitaire.

Elle se redresse.

« Qu'est-ce que c'est ? » demande-t-elle.

Elle désigne une marque qui griffe le torse du Maître un peu à droite du sternum.

« Oh, rien, répond-il. J'ai dû m'écorcher. »

Le Docteur regarde le Maître dans les yeux. Il ne les détourne pas, semblant la défier.

« Tu ne le diras jamais, n'est-ce pas ? interroge-t-elle alors.

– Dire quoi ? réplique-t-il d'un ton froid.

– Rien », murmure-t-elle.

Elle caresse la très fine ligne rouge, un peu à droite du sternum.