Re-Née: Chapître 9
« Pardonnez-moi, mon père, parce que j'ai péché ! »
La jeune fille s'était rapidement engouffrée dans l'étroit confessionnal, se jetant littéralement sur le prie-Dieu, claquant le battant derrière elle. C'était le même endroit qui, il y avait un peu plus d'un an, avait accueilli sa dernière confession…
Mais elle ne parvenait pas à parler. Sa voix n'était que sanglots intermittents, entrecoupés d'inspirations saccadées, suivis d'encore plus de pleurs. Inconsciemment, elle se frottait frénétiquement la main droite sur son pourpoint, voulant à tout prix se laver du sang de sa victime.
Épuisée, affamée, Aramis était affalée sur l'agenouilloir, se passant nerveusement la main gauche dans les cheveux, les tirant parfois, ignorant toutefois la douleur qu'elle s'infligeait. Ce n'était pas la honte d'avoir presque été violée qui lui faisait mal : c'était tout le reste. Les mensonges pour avoir caché son identité, la réalisation de son ingratitude, son égoïsme, son travestissement, son inconséquence, sa colère, et finalement la goutte qui avait fait déborder le vase, ce meurtre…. Elle réalisait enfin qu'elle avait fait fi tant des lois des hommes que de celles de Dieu.
« Ma fille, que vous arrive-t-il ? »
Derrière le muret de bois finement sculpté, qui lui avait toujours fait penser à un voile de dentelle, le prêtre avait une voix douce et mélodieuse. Avait-elle oublié la paix et la douceur qui régnaient dans les églises ? La voix de l'homme était si réconfortante, l'odeur de l'encens la grisait et les petites flammes des lampions multicolores, disposés par dizaines autour des statues du Christ, de Saint Antoine ou de la Vierge Marie, étaient si jolies, égayant la noirceur qui s'était installée. Comment avait-elle pu ne pas fréquenter une église pendant une année entière, elle qui, autrefois, y allait assidûment tous les dimanches ?
« Voulez-vous vous confesser ? » continua l'ecclésiastique.
Elle voulu répondre affirmativement, mais une nouvelle salve de sanglots l'en empêcha.
Compatissant, le prêtre prit en mains son rosaire, sa kyrielle de billes de bois cliquetant les unes contre les autres. « Gardez courage, le Seigneur est bon. Rappelez-vous les paroles de Saint Jean : Notre cœur aurait beau nous accuser, mais Dieu est plus grand que notre cœur…Allons, prenez votre chapelet, nous débuterons par une prière… »
D'un geste automate puisé tout droit de son adolescence, elle chercha à son poignet sa bourse de velours pour y trouver son rosaire. Elle se rendit vite compte qu'elle n'en avait pas et que, pour subvenir à ses besoins, le chapelet de perles rosées qu'elle avait reçu des mains de sa mère mourante, elle…
« Je l'ai vendu ! » pleura-t-elle de plus belle, traumatisée. Comment avait-elle pu vendre un objet saint qui, de plus, avait appartenu à sa mère ? A son propre insu, quel genre d'hérétique était-elle donc devenue ?
L'homme eut un petit geste nerveux : manifestement, il n'approuvait pas la vente d'artéfacts religieux non plus. « Bon, je vous écoute. »
Allons, calme-toi…si on te voyait brailler comme une Madeleine…quelle honte ! Elle prit une profonde inspiration…Et puis, tant qu'à être condamnée tant par Dieu que par les hommes, mieux vaut espérer que le Seigneur, lui, se montre aussi miséricordieux qu'on le dit !… Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d'amour…Elle fut surprise de constater qu'elle n'avait pas oublié certains des psaumes qu'elle chantait dans cette même chapelle, avec ses cousins…
« Je suis en état de péché mortel, mon père, » avoua-t-elle tranquillement de but en blanc, le personnage d'Aramis qu'elle s'était forgé refaisant surface.
Derrière le panneau, l'homme s'étouffa presque, mais ne dit mot.
« Pendant une année, j'ai menti à tout le monde. J'ai fait croire à ma famille que j'étais morte, ou disparue, alors qu'en fait, j'avais seulement changé d'identité. J'ai les ai déshonoré et leur ai désobéi. J'ai menti à mes nouveaux camarades à mon sujet. J'ai vendu mon chapelet et mon dizainier pour m'acheter une arme. – à ce moment, elle rit un peu de l'ironie de la chose- J'ai ruminé de colère pendant tout ce temps. Je m'accuse d'avoir négligé mon devoir de chrétienne. Je ne me suis pas confessée, je n'ai ni même communié depuis plus d'un an. Et ce n'est pas la honte de pénétrer dans un lieu saint qui m'en a empêché : en vérité, je n'y ai même pas pensé. J'ai été égoïste, ingrate et inconséquente envers mes nouveaux bienfaiteurs. A l'extrême, on pourrait m'accuser de lèse-majesté et de sorcellerie. Je me considère moi-même comme une hérétique. Et enfin, je viens tout juste de tuer un homme... Voilà. » Malgré toute la gravité de ses actes, elle avait parlé d'une voix posée et étrangement calme, comme si enfin cet endroit lui avait transmit son aura paisible… Paisible ? Qui pouvait faire de telles révélations avec impassibilité ? Avait-elle au moins quelques remords d'avoir ainsi bafoué la quasi-totalité des commandements de Dieu et des péchés capitaux? Une hérétique…oui, c'est ce que je suis.
C'est avec une voix tremblante que le prêtre murmura enfin.
« Mademoiselle…d'Herblay ? »
Ce fut maintenant elle qui retint un petit cri. On l'avait reconnue ? Dans un mouvement de panique, elle allait sortir et quitter l'endroit en courant, mais il la retint.
« Non, restez ! » la supplia-t-il dans un chuchotement du côté de sa cabine. Voyant qu'elle obéissait et rasseyait lentement, il se précipita pour parler, collant son nez contre le muret qui les séparait. « Me reconnaissez-vous ? »
Dans la pénombre, elle plissa les yeux et eu une exclamation. Stupéfaite, elle reconnu le jeune novice qui, dans cette même chapelle, lui avait suggéré de quitter Noisy !
« Vous ! »
« Chuuut, pas si fort ! Écoutez…écoutez-moi bien. Quelqu'un vous a vu entrer ici ? …Partez vite d'ici, et ne revenez pas. »
« Quoi ?... » Elle approcha son visage du sien autant qu'elle le put. « Mais je viens tout juste d'arriver de…»
« Ne me le dites pas ! » l'arrêta-t-il. « Ne me dites pas d'où vous venez, ni où vous irez. Retournez d'où vous venez, c'était une bonne cachette. Je vous donnerai une aube…prétendez être un moine, profitez de l'obscurité pour vous en aller. »
« Je ne comprends pas pourquoi…»
« Attendez-moi ici, » l'interrompit-il. « Surtout, ne sortez pas. »
Il sortit du confessionnal, se dirigea à petits pas pressés vers la sacristie et revint tout aussi rapidement, un vêtement de bure brune plié sous son bras. Regardant autour de lui pour s'assurer de la relative solitude de l'église, il ouvrit le battant du cubicule où était assise Aramis et, sans regarder, y jeta prestement l'habit. Il retourna dans son isoloir. « Enfilez ceci. Et couvrez bien votre visage. »
Elle s'exécuta prestement.
« Je serai bref : votre famille a tenté de vous retrouver, mais a rapidement abandonné les recherches quand votre fiancé, Robert, leur a dit qu'il s'en chargerait lui-même. Il a des méthodes…radicales. » Il fit une pause et frissonna avant de poursuivre. « Par contre, votre oncle le baron est très mécontent de votre disparition. Aussi crois-je qu'il n'est pas du tout avisé de revenir chercher sa protection… » Il secoua la tête. « Pardonnez-moi, c'est pourtant moi qui vous ai suggéré de quitter le village…par contre, croyez-moi, il vaut mieux pour vous de partir et de ne plus jamais revenir. Ne posez pas de question : le moins vous en savez, le mieux vous vous porterez. Maintenant, sortez, sans empressement, et disparaissez pour de bon. Ayez confiance en moi….Et, euh, pour ce qui est de vos péchés…pourquoi avez-vous tué cet homme ? »
« Il…il voulait me violenter… » répondit-elle, un peu gênée d'aborder un tel sujet avec un moine, et encore sous le choc d'entendre, de source plus que sûre, ces informations au sujet de sa famille. « Je-je n'ai pas réfléchi, j'ai pris s-son arme et je l'ai fra-frappé mortellement. » Ses mains se remirent à trembler au souvenir du meurtre qu'elle venait de commettre.
« Ah… » Le jeune homme sembla réfléchir. « C'était près d'ici ?»
« Sur la colline….juste en haut… »
Un petit claquement de langue nerveux s'échappa des lèvres du prêtre alors qu'il se tortilla d'inconfort.
« On vous a vue ? »
« J'en doute, je…. »
« Quelqu'un vous a vu entrer ici ? » demanda-t-il une seconde fois, paniqué, l'interrompant de nouveau.
« Je ne sais…. »
« Il est peut-être déjà trop tard…partez vite. Je vous pardonne vos péchés, in nomine patris et filii et spiritus sancti. Amen. Et évitez de tuer, la prochaine fois. »
Elle se signa, confuse de cette absolution trop rapide, et sortit du confessionnal sans un mot, tel qu'il le lui avait demandé : doucement, sans empressement. Le dos vouté, tel un vieux moine, elle quitta l'église après l'avoir embrassée d'un bref regard.
Qu'est-ce que cela signifie ?
Hors de la chapelle, ses yeux se portèrent naturellement sur le cimetière : silencieux, inerte, sombre… Tant qu'à être dans le coin…
Elle se sentait si seule et rejetée…les mousquetaires, sa famille, et même le jeune prêtre refusaient sa présence. Retournez d'où vous venez…Les mots du jeune moine résonnaient péniblement à ses oreilles, mais pourtant, malgré tout le rejet qu'ils pouvaient inspirer, une voix intérieure, un sixième sens, lui disait de suivre ce conseil.
Personne ne veut de toi ici…tu es la honte de ta famille. Même les mots de l'agresseur anonyme l'enjoignaient à partir.
Partir…Le mot lui avait semblé si étrange, autrefois…Mais aujourd'hui, sale et flétrie par une année d'imposture et de mensonges, pouvait-elle penser à reprendre sa vie d'autrefois? Où se cachait la réponse à ses questions ?
Elle s'approcha de la tombe de François et lui sourit tristement.
Il n'y avait que toi qui voulais de moi…
Tirant de sa ceinture la dague encore ensanglantée de son assaillant. Elle avait voulu s'en départir…mais sa nouvelle expérience lui avait inconsciemment recommandé de garder une arme avec elle. Aramis la retourna entre ses doigts, la regardant avec absence. Il serait tellement facile de tout arrêter, ici, maintenant…laisser Dieu exécuter lui-même sa justice envers un assassin qui s'était évaporé, rejoindre François… Elle approcha l'arme de son cou…
Dans un faible bruissement, ses cheveux furent coupés. Un épais amas de mèches blondes pendait dans sa main gauche ; Elle les noua et les déposa devant la pierre tombale. Puis, étendant solennellement sa main sur la croix comme si elle l'eut posée sur l'épaule de François, elle fit son serment.
La mort n'est pas mon option. Tu seras vengé, mon amour. Attends-moi, je reviendrai te voir lorsque ma mission sera terminée.
Après que le prêtre eu prié intensivement pendant plusieurs minutes, il émergea enfin du confessionnal. Il essuya la sueur de son front, malgré ce froid de novembre qui glaçait son maigre corps. Sortant de l'église déserte, il vit, au loin, une silhouette de moine qui s'éloignait lentement. Il soupira.
Ils auront beau revenir et me torturer, je ne pourrai rien dire. Partez, et ne revenez plus jamais.
Aramis se demanda comment, malgré l'heure très tardive, elle n'avait pas été importunée par des malfaiteurs durant son retour vers Paris. Elle se demandait d'ailleurs pourquoi ses pieds la ramenaient vers la capitale…
Sa demeure était noire et calme, mais combien accueillante ! Elle en fit le tour, touchant les murs et les meubles avec tendresse. Dans sa chambre, elle prit plusieurs minutes pour regarder les objets familiers qui meublaient sa vie quotidienne.
C'est chez moi, ici. Personne ne pourra m'enlever cela.
A suivre.
