Chapitre 8 : The Winner Takes it All

Les marins doivent aimer leur second. Le capitaine peut les mépriser, les terroriser, il peut s'en faire haïr à ses risques et ses périls, mais le second doit être l'un d'entre eux. Il doit les comprendre, parler leur langage, il doit s'en faire obéir tout en pouvant rire avec eux, il doit pouvoir les cogner et leur payer un verre. Celui que l'on nomme second parmi les marins doit être, parmi ceux en qui l'on a confiance, celui qui beugle le plus fort.

Hunter Cram n'était rien de tout cela. Il était plus beau, plus riche, mieux vêtu que ses hommes, pire encore, il les méprisait. Pour les faire obéir, il leur donnait de la cravache comme à de vulgaires esclaves. Et pour arranger le tout, Cram était anglais, en mission, faisant de mes fidèles pirates des toutous au service de Sa Majesté. Mais je ne pouvais rien dire ; pour éventer le bluff, pour qu'Hunter continue à se croire maître de la situation, il fallait qu'il soit maître de mes hommes – et de mon corps. J'espérais que les hommes tiendraient jusqu'à ce que nous touchions les côtes de Floride et que je puisse nous débarrasser du Français. Mais l'éviction de Sparrow et de Gibbs, que mes pirates avaient toujours aimé, n'aidait pas. La situation allait m'échapper, non par la faute de mes ennemis, mais du fait même de mon équipage, et de l'orgueil qui m'avait retenue de le mettre au courant de mes ruses.

Nous tînmes à flot une semaine. On ne fait pas naviguer une bande de pirates sous pavillon anglais, et j'aurais dû le savoir. Mes matelots, mes bandits, maudits de toutes les couronnes, bannis de toutes les terres colonisées, mes petits bâtards du Nouveau Monde aux traits aussi bariolés que les passeports marqués à l'encre sur leurs peaux tannées, aux côtés des cicatrices laissées par les années en mer et les mauvaises rencontres, mes canailles n'étaient pas des soldats. Je regrette d'avoir voulu les aliéner, même en apparence, au nom de mon avidité, au nom de mon désir de retrouver les années volées – alors que je leur ai volé jusqu'à la connaissance même de ce qui leur est arrivé, là-bas, au large du Horn. Alors que Jack et moi les avons tous drogués, parce que sortir du soixante-septième parallèle exigeait une dette de temps : environ sept années de vie de chacun d'entre nous, dérobées pendant notre sommeil, alors que, jusqu'au dernier instant, avant de tomber endormis, Sparrow et moi manœuvrions le Pearl à travers la lagune hérissée de ces roches noires que je sais, maintenant, être des éclats du néant qui nous attend à la fin des temps. Si je leur avais dit, ils auraient compris l'angoisse qui me chassait des terres, qui me précipitait sur l'océan, hors de l'histoire et de l'empire des hommes, à la recherche d'un peu plus de temps. Ou peut-être n'auraient-ils pas compris ; peut-être m'auraient-ils crue folle et abandonnée. Je ne le saurai plus ; ce qu'ils croient maintenant est pire que tout : ils se croient trahis par leur capitaine.

Je sentais depuis des jours déjà les rumeurs de colère gonfler le ventre du Pearl, se propager depuis l'entrepont, se répandre sur la dunette, venir me taquiner dans ma cabine et monter dans le gréement jusqu'au nid-de-pie. Hunter ne remarqua qu'une tension parmi les hommes et quelques insolences qu'il réprima à coups de cravache. Mais moi, tapie au fond de mes quartiers, je sentais lever la mutinerie.

Ils attaquèrent, évidemment, alors que le second n'était pas de quart et se reposait dans ses quartiers. La tâche était aisée : à part Cram, ils avaient tous les officiers pour eux. Ils défoncèrent la porte de ma cabine avec fracas et, ne m'y trouvant pas, répandirent une fureur féroce dans tout le navire en déchargeant leurs pistolets dans tous les sens, jusqu'à m'acculer contre la proue, tenant sous mon sabre la gorge du mousse, un petit bâtard créole que, comme le reste de l'équipage, j'adorais.

« Vous avez oublié qui je suis, » grondai-je. « Vous m'avez suivie jusqu'au bout du monde ! »

« Vous avez oublié qui nous sommes, » rétorqua un des mutins, et dans sa voix couvait l'orage. « Et nous ne naviguerons pas sous pavillon anglais. Nous reprenons notre destin en main. Relâchez le gosse, maintenant, et rendez-vous. »

J'étais un vrai capitaine. Je savais aussi bien que lui que cette sommation était purement formelle et que jamais je ne lâcherais les armes volontairement.

« J'irai boire à la Fontaine de Jouvence avec ou sans vous, messieurs, » terminai-je entre mes dents serrées et sur ce, je tranchai la gorge du mousse.

C'était juste une égratignure, en vérité, il vivrait, mais le sang gicla et déchaîna les foudres. Refusant de blesser mes hommes, je jetai mon sabre et les attaquai à poings nus, fendant les lèvres, cassant les nez. On me brisa l'arcade sourcilière ; mon épaule craqua et se déboita sous une clef de bras qui m'immobilisa ; je sentis un souffle et la morsure glaciale de l'acier, tout près de mon oreille : un coup de taille m'avait tranché le lobe. Le sang coula à gros bouillons dans mon cou tandis qu'une douleur atroce me foudroyait jusque en bas de la colonne vertébrale. Mes jambes faiblirent, la tête me tourna je me sentis à peine glisser sur la surface dure du pont baigné de mon sang et de celui du mousse, jusqu'à ce qu'un des hommes m'attachant les mains dans le dos me fit hurler de douleur en malmenant mon épaule démise. Ils me trainèrent, au bord de l'évanouissement, jusqu'au pied de la misaine où m'attendait Cram, ligoté, tabassé mais l'œil encore alerte. Le mien était vitreux lorsque je le portai sur le capitaine que l'équipage avait visiblement élu, le Macaque, celui qui voltigeait dans les vergues avec son corps élastique de métisse poussé comme de la mauvaise herbe. C'était un bon choix.

« Macaque… » sifflai-je.

Il me décocha un coup de pied en pleine tête. Un filet de salive et de sang ruissela de ma bouche et de mon nez. Cram protesta dans son bâillon. Des larmes incontrôlables brouillèrent ma vue mais je parvins à me redresser encore :

« Macaque, à tribord… »

Il se retourna pour me briser les dents mais ses yeux noirs et écartés de Créole se figèrent en croisant les miens et mus par une intuition, de celles qu'il partageait encore avec son capitaine, il jeta un coup d'œil à tribord. Il y vit les voiles du Fou du Roi qui se rapprochait à toute vitesse, les coups de feu ayant probablement alerté le Français. J'aurais voulu le prévenir que Sparrow était à bord… mais au moment même ou je l'interpelai encore, parce qu'il jugea sans doute qu'il n'avait plus ni ordres ni conseils à recevoir de moi et que je prenais un peu trop la confiance, il se retourna et me défonça la cage thoracique à coups de talons. Mon cri de douleur resta coincé dans ma poitrine, étouffé entre les côtes brisées. Satisfait de m'avoir enfin réduite au silence, le Macaque tourna les talons. Je m'étalai lentement sur le côté gauche pour ménager mon épaule déboitée, le visage crispé dans une grimace de souffrance sous un masque de larmes et de sang, chaque respiration sifflant dans ma poitrine meurtrie.

« Il bat pavillon français, capitaine ! » hurla la vigie.

Je ne le voyais plus, mais je devinai, sur le visage du Macaque, le sourire cruel qui se dessina.

« Leurs alliés… » Il releva la tête, capta les regards de ses hommes et n'eut pas besoin d'élever la voix lorsqu'il ordonna : « Pilonnez-les. »

Les pas de course des artilleurs jusqu'aux canons martelèrent le pont. Hunter hurlait dans son bâillon, les yeux écarquillés d'horreur. Je voyais, à travers mes paupières closes, les voiles noires du Pearl se gonfler alors qu'il virait et prenait le vent, les bouches béantes de ses canons tourner leurs ténèbres vers le Fou du Roi, les cris d'alarmes des hommes là-bas contemplant soudain leur mort, le branle-bas, l'urgence, le Macaque, noir comme ses voiles, ses yeux fous se délectant de l'apocalypse dont il était le sombre messager… Lorsque ses canons crachèrent le feu et la mort, lorsque le Fou du Roi démâta, que le bois et les os craquèrent, le Black Pearl renoua avec sa légende de vaisseau de l'Enfer. Le navire français fut pulvérisé. Seul le crépitement des flammes et le rire fou du Macaque accompagna la noyade des derniers rescapés cramponnés aux débris de feu leur frégate, parmi eux peut-être Raphaël Le Guirrec, peut-être Jack Sparrow…

J'avais la nausée. Ma tête reposait sur les genoux d'Hunter et déjà mes multiples hémorragies commençaient à m'anesthésier. Je voulais me laisser sombrer dans l'inconscience et mourir lentement, sans douleur. Un appel m'en empêcha :

« Voiles à bâbord ! »

Il m'avait été destiné pendant si longtemps, ce cri d'alarme tombé du nid-de-pie, il avait si souvent été mon serrement de cœur, mon bond d'excitation dans les entrailles, que je rouvris les yeux. Le Macaque tirait sa longue-vue.

« Des Espagnols…, » bégaya-t-il.

« Des Espagnols ! »

Le cri de la vigie retentit sur tout l'océan et fut repris par chacun des marins. Le Macaque se cramponnait si fort au bastingage qu'il aurait pu y laisser les empreintes de ses grandes mains noires. Nous étions contre le vent. Impossible de remonter vers eux et de les attaquer. Si nous choisissions de virer de bord et de prendre le vent pour fuir, le temps nécessaire à la manœuvre permettrait au Espagnols de nous rattraper et ils nous pilonneraient par l'arrière. Nous les avions vus trop tard. Nous étions faits comme des rats.

Macaque se tourna vers moi. Son visage était crispé par la frustration et la colère contre le sort ingrat qui avait amené les Espagnols dans notre dos, sans que personne, ni pirates, ni Anglais, ni Français ne les voyions venir, trop occupés à nous entre-tuer. Il n'avait remporté la victoire que pour se la voir ravir aussitôt.

« Leurs canons ont une portée plus longue que la nôtre, » sifflai-je pour répondre à sa question muette.

Il acquiesça, le visage fermé. S'il ne faisait pas hisser le drapeau blanc pour négocier notre reddition, les Espagnols ne se donneraient même pas la peine de nous aborder: ils resteraient, hors de portée de notre feu, et nous pilonneraient sans pitié. Nous n'avions qu'à rester là, mettre en panne et regarder notre fin approcher.

« Mettez en panne, » ordonna-t-il à contrecœur. « Hissez le drapeau blanc. »

Les Espagnols nous pilonnèrent quand même. Froidement, méticuleusement, sans état d'âme. J'aurais fait pareil. Nous étions des pirates. Alors ils déchirèrent les flancs du Pearl, firent voler les écoutilles en éclats jusqu'à ce que les gueules béantes et désormais vaines de nos canons crient merci, que leurs gouffres noirs ne lâchent plus que la supplique épuisée de nous achever, ou de mettre fin au massacre. Hunter avait fermé les yeux depuis longtemps ; je me forçais à regarder, jusqu'à la fin, notre exécution. Ce n'est que lorsqu'ils furent bien sûrs que nous étions à présent inoffensifs qu'ils se rapprochèrent enfin et vinrent nous arraisonner. Mes hommes résistèrent à peine ; ils étaient fatigués. Je me laissai choir contre Hunter alors que les Espagnols couraient autour de nous et que le sang giclait, encore… Mon oreille me faisait un mal de chien, chaque souffle était une torture entre mes côtes brisées, chaque mouvement foudroyait tous les nerfs de mon épaule déboîtée. Lorsqu'un officier vint me shooter dans la tête, je ne pus me retenir de lui vomir sur les pieds. On se saisit de nous et je sentis que l'on nous traînait sur l'autre navire ; entre mes paupières mi-closes, je voyais mes hommes se faire enchaîner à leur poste de manœuvre et des officiers Espagnols prendre le contrôle de mon navire.

C'est ainsi que nous laissâmes prendre le Pearl.

Je repris connaissance dans la soirée – du moins j'en jugeai à la lumière basse et rougeoyante qui filtrait par l'écoutille -, brutalement réveillée par une douche d'eau glacée. A mes côtés Hunter se levait déjà, rassemblant toute sa dignité anglaise malgré le sang qui souillait son visage. Je suivis son regard furieux : il semblait qu'un officier nous rendait visite, au vu de la silhouette au maintien arrogant qui se tenait derrière les barreaux de notre cage.

« Fricoter avec des pirates… et des Français… la marine anglaise est tombée bien bas, » ricana l'homme en regardant Hunter.

Je reconnus immédiatement sa voix, son accent traînant, suintant d'une arrogance proprement catholique. Je n'eus même pas besoin du rayon de soleil qui éclaira fugitivement son épaisse chevelure noire gominée et son visage sculpté dans l'ébène.

« Vous me pardonnerez si je ne me lève pas, capitaine Marquez, » lâchai-je ironiquement. « J'ai eu une rude journée. »

Il tourna les yeux vers moi et il lui fallut un instant pour s'accoutumer à la pénombre dans laquelle j'étais à demi-allongée.

« McGregor ?, » interrogea-t-il. « Je m'attendais plutôt à trouver le fameux Jack Sparrow à la barre du Black Pearl. »

« Désolée de contrarier vos plans, » sifflai-je, « mais j'ai bien peur que vous n'ayez réglé le compte de Sparrow en même temps que celui du Fou du Roi. »

Il haussa un sourcil et regarda alternativement Hunter et moi.

« Peu m'importe ce que vous vous faites les uns aux autres, » trancha-t-il finalement. « Anglais, Français, pirates… vous moisirez tous dans les geôles de Carthagène. »

Une lueur d'épouvante mêlée de fatalisme alluma nos regards ; cela fit rire Fernando Marquez, de ce rire cruel que Charles Quint a bien appris à ses sujets. Il m'accorda une dernière œillade méprisante :

« Je vous envoie mon médecin ? »

Une bouffée de haine m'électrifia. Je lui aurais pissé à la gueule, j'aurais voulu piétiner son sourire méprisant, j'aurais voulu lui faire bouffer ses couilles – je ne pus que cracher vers lui un mélange de sang et de bile amère.

« Je vous pisse à la raie, capitan, » vomis-je.

Son visage s'empourpra de fureur et j'eus au moins cette satisfaction, alors qu'il quittait les cales à grands pas et que je me renfonçais dans le brouillard de souffrance et de puanteur. Ce n'est qu'à mon réveil que je remarquerais, gisant à côté de nous, le corps sans vie du Macaque, mort pendant la nuit, avant même d'échouer ici peut-être, d'une hémorragie au crâne.


D'autres hommes nous rejoignirent rapidement – je ne saurais dire si ce fut la nuit même, le lendemain… Le temps fuyait, dégorgeait, suintait par tous nos pores, volé encore. Les geôles se remplissaient à une vitesse démesurée. Marquez était-il en train de vider les océans de nos pairs ? Voulut-il simplement régler mon compte de la manière la plus sale qui soit, et en s'en lavant les mains par-dessus le marché ? Toujours est-il qu'une dizaine d'hommes, visiblement du même équipage, furent jetés dans notre cellule – et je sus immédiatement que j'étais en danger. Avec la crasse et ma salive, je fis en sorte que ma tignasse retombât drue devant mon visage ; discrètement, je me barbouillais le visage de sang et dessinai avec de la boue une ombre sur mes joues. Allongée contre les barreaux, je respirais par râles aigus entre mes côtes broyées, mon bras déboité pendant mollement à mon côté. Je passai au moins une nuit, j'en suis sûre.

Hunter me tira d'un sommeil comateux lorsqu'il remit d'un seul coup mon épaule déboitée. Il fit taire mon cri de souffrance en versant un peu d'eau tiède et croupie entre mes lèvres gercées. Je m'étranglais et fus prise d'une violente quinte de toux, recrachant l'eau mêlée de sang clair. Si j'avais pu voir, en cet instant, mon visage bleui par le manque d'oxygène, le rictus de souffrance qui tordait ma bouche, si j'avais su que peut-être étais-je en train de faire un œdème pulmonaire, que peut-être une côté brisée avait-elle perforée le poumon, je crois que j'aurais fait comme Hunter : j'aurais entrouvert les pans de ma chemise pour regarder. Il n'empêche que lorsqu'il le fit cela précipita la catastrophe. L'homme qui se trouvait derrière lui aperçut mes seins pendant que Cram palpait mes côtés meurtris et répandis parmi ses camarades, comme une traînée de poudre, la nouvelle qu'il y avait une femme dans la cellule.

J'eus à peine le temps d'avertir Hunter que le cercle se resserrait derrière lui : ils l'envoyèrent valser plus loin d'un bon coup de coude. L'un m'attrapa les pieds et me tira vers eux. Plus que du viol, j'avais peur que leur violence n'aggrave mortellement mes blessures, mais me débattre était tout aussi risqué… Les yeux agrandis de fureur, bouillant d'impuissance, je regardai le premier sourire pervers se faufiler entre mes jambes. Je pensais à Raphaël le Guirrec, à Fernando Marquez, à tous ces hommes qui m'auraient regardée crever derrière leurs airs hautains, et je hurlai, non de peur, mais de la rage de la vengeance, lorsque l'homme baissa mon pantalon. J'attendis de ressentir la première déchirure… Mais il n'y eut rien. Un grognement. Hunter s'était relevé et venait de tuer un des types d'un coup sur le plexus. Debout, les yeux seuls brillant dans nos bas-fonds obscurs, il transpirait le sang et la haine. Dix hommes se retournèrent comme un seul vers lui ; un voulut terminer son affaire avec moi, je le castrai d'un coup de talon qui nous arracha à tous deux un cri de douleur. Ce fut le signal de la débandade. Je me trainai hors du champ de bataille alors qu'ils engageaient le combat à mains nues, à coups de poings et de pieds, déchirant les joues, cognant les couilles, l'estomac, la gorge… l'odeur du sang pris le pas sur celle de la crasse et de la sueur, entêtante, gerbante. Autour de moi ça grognait, ça gémissait, ça se vautrait dans la semi-pénombre, parfois pour ne pas s'en relever. Ce qui les sépara, finalement, ce ne fut pas la mort ou l'épuisement, mais le passage d'un garde qui abattit d'une balle dans la tête un des combattants encore debout. Tous reculèrent alors, levant les mains par réflexe, avant de vaciller et de couler silencieusement contre un mur. Hunter tangua jusqu'à moi et tomba à genoux, me recouvrant à moitié comme pour cacher mon corps. Un de ses yeux, crevé, pleurait un flot de sang et de pus clair en me fixant d'un regard fantôme qui m'épouvanta. L'orbite creuse me hurlait sa souffrance en silence ; je déchirai un peu de sa chemise et cachait l'horreur derrière. Le corps d'Hunter me servit de couverture alors que tous dans la cellule nous sombrions dans une torpeur glaciale, de celles qui nous absorbent alors que l'on vide de son sang au goutte à goutte.

Il n'y eut pas d'autre incident. Hunter avait mortellement blessé beaucoup d'hommes. Lui-même était mal en point, gagné par la fièvre. Dans les plaies ouvertes purulentes, les infections germaient à toute allure et allaient se répandre dans les cales comme une traînée de poudre. Cela sentait déjà, l'infecté, le pourri, le cadavre frais. Je ne touchais plus mon lobe tranché, ultrasensible, de peur d'y sentir grouiller les vers. Les larbins de Marquez avaient arrêté de descendre, de peur d'être contaminés sans doute. Ils auraient dû nous balancer par-dessus bord : nous étions des nids à épidémies, des morts ambulants. Nous survivions, bien sages, sans eau, sans nourriture, bouffant de la paille et des moisissures, léchant les murs à la recherche d'une traînée d'humidité. Tout était devenu abstrait, sinon l'obsession, absurde, de survivre. Je n'en savais pas l'origine ; j'en savais seulement la force.

C'est une chaînée de squelettes verdâtres que Marquez débarqua à Carthagène des Indes, deux semaines après notre prise au large de la Floride. Les bracelets de fer glissaient autour de nos poignets osseux alors que nous avancions en file indienne. Pourtant, à la sortie des cales, la morsure du soleil sur ma peau blafarde me revigora ; je tentais de saisir, au milieu de la puanteur qui montait du fort, l'odeur âpre des embruns, le bruit du ressac parmi les gémissements. Je me promis de survivre, à Carthagène, pour revoir l'océan.

A suivre.