Le feu de l'absinthe

Les irradiations de chaleur étaient telles que Bobby était encore dans le couloir lorsqu'il se rendit compte que John était déjà dans leur chambre. Le blond s'arrêta devant la porte, surpris. C'était une odeur d'alcool, ça ?

Prudemment, Bobby poussa la porte et entra.

John était là, bien sûr. Il ne l'attendait pas, mais il ne semblait pas dérangé de sa présence, une bouteille de cognac à moitié vidée à la main, un pétard à la bouche, les yeux d'un éclat rouge vif ensorcelant.

Bobby fronça les sourcils tandis que John lui adressait un petit sourire ironique.

« Hey, l'ami, » fit mine de le saluer le brun, expansif de son sarcasme.

« Bordel, John, ça va pas dans ta tête ? »

« Je vais très bien, Popsicle, merci de demander. »

John pouvait lire dans les yeux du blond qu'il ne plaisantait pas.

Et alors ? L'Icebob' manquait sérieusement d'humour, voilà tout. John, lui, n'était pas d'humeur à retenir ses mots. Le glaçon l'avait cherché, alors il l'aurait, tout entier prêt à déconner.

Le regard de Bobby passa du visage de son meilleur ami à sa bouteille.

« T'as piqué ça à Gambit, hein... »

« Ça te pose un problème ? »

Avec un claquement de langue agacé, Bobby se saisit du joint que John faisait mine de lui tendre et le balança par la fenêtre.

« T'es complètement défoncé, mec. Évidemment que ça me pose un problème ! »

« Et encore, si tu savais... »

Le ricanement brûlant du brun troubla au plus haut point son colocataire. John avait l'allure sympathique, mais tout en lui respirait l'hostilité et le mépris.

Il porta la bouteille à ses lèvres sans détourner son regard de son meilleur ami.

« Tu t'es bien amusé ? » reprit alors John, amusé et venimeux.

Bobby tiqua, déstabilisé. Pyro jouait avec le feu avec une aisance qu'il ne possédait pas. La tournure de la discussion lui échappait totalement et le danger se faisait palpable.

« De quoi tu parles ? »

Le brun s'interrompit dans sa gorgée de cognac pour affronter, mortellement sérieux, le regard de Bobby. Sa haine égalait bien la méfiance de l'Iceman.

« De ta blonde, » cracha John. « Je t'accorde qu'elle sait faire des choses avec sa langue, mais elle a la désagréable habitude de mordiller ma lèvre. Aucun doute qu'elle tient ça de toi, mon cher. »

« Oh, et ça t'excite, hein ? »

« Tu n'imagines même pas, » susurra le brun sans une once de pitié.

Sardonique, il tira sur son col pour laisser apercevoir le voyant suçon qui ornait son cou.

Il y eut un déclic dans la tête de Bobby.

Amara et lui n'avaient apparemment pas la même conception du « rien. »

« Alors, Drake ? » ricana John. « J'ai touché ta pute, qu'est-ce que t'attends ? Tue-moi. »

Le blond plissa les yeux, touché en plein coeur.

Le sourire de John s'accentua. Bobby avait la haine. Enfin.

Satisfait, il reprit une gorgée en le regardant s'approcher dangereusement de lui. Les yeux de Pyro brillaient d'amusement, ceux de l'Iceman étaient assombris de colère. John était impatient de découvrir la violence de leur combat et s'en pourlécha les lèvres quand son colocataire ne fut plus qu'à quelques millimètres de lui.

« T'es vraiment chiant, » grogna Bobby, les yeux rivés sur la bouche du brun.

Une ombre passa dans ses grands yeux bleus. Seule l'odeur d'alcool lui rappelait que son meilleur ami était complètement inhibé. Ses yeux pourpres étaient toujours hypnotiques, son allure toujours fascinante, ses expressions toujours provocantes. Mais un John soûl était dangereux, et surtout, animal. Il était moqueur et ouvert, inconsciemment suggestif, et n'avait aucune idée de l'effet qu'il avait réellement sur les autres.

Il y avait des choses auxquelles on ne s'habituait jamais. Bobby, avec des années d'expérience, n'aurait jamais trop de self-control face à son meilleur ami. Ainsi, quand ce dernier lui adressa un clin d'oeil taquin, le blond dût bien être déconnecté de la réalité pendant quelques secondes.

John tanguait légèrement sur ses pieds, sans se rendre compte que leurs lèvres s'effleuraient à chacune de leurs respirations. D'ailleurs, tel un démon, lorsque les paupières du blond se plissèrent, John brisa le silence sans se formaliser de sentir le frôlement de lèvres de Bobby contre les siennes à chacun de ses mots.

« Qu'est-ce que tu attends ? »

Sa bouche glissa de ses lèvres jusqu'à sa joue, la parcourant avec une lenteur impitoyable et une tendresse diabolique.

« Tue-moi, » murmura-t-il à son oreille. « Tue-moi, Drake, je n'attends que ça. »

La douce chaleur dans laquelle baignait la pièce disparut brusquement au profit d'un froid polaire. Bobby poussa un soupir las et ferma les yeux pendant que son meilleur ami continuait sa savoureuse torture.

« Non, » répondit-il, catégorique.

John recula d'un pas et ses paupières mi-closes laissèrent entrapercevoir deux iris ardents.

« Non ? »

« Non, John, » confirma le blond. « Je ne te ferai pas ce plaisir. »

« Je n'en vaux pas la peine, c'est ça ? »

« Tu ne le mérites même pas. »

« Je me fous de tes égards, Drake ! »

La voix du brun claqua, violente et haineuse.

« Tu as dit que tu me tuerais, alors fais-le. Finis ce que tu as commencé l'autre jour et tue-moi. »

« Non. »

« Mais fais-le, Drake, puisque je te l'ordonne. Tue-moi qu'on en finisse ! »

« John, arrête, je ne peux pas. »

« Si, tu peux, Drake. »

Le regard hostile de John parut insoutenable à Bobby qui détourna des yeux.

« Mais dis-moi, Drake, t'avais pourtant aucun mal à m'achever de tes mots, la dernière fois. »

« Tu ne sais pas ce que tu dis. Tu n'es pas lucide. »

« Au contraire, c'est toi qui ne comprends pas. Tu finiras par me tuer tôt ou tard. Parce que tu m'as déjà préféré Amara. Tu l'as même déjà amenée dans notre chambre. Chacun de tes actes, tout en toi consent déjà à mon départ. Alors, levons les paris, Drake, combien de temps avant que tu me préfères mort que vivant ? »

« Tu craques complètement. »

« Tu crois ? Tu crois que tu ne m'aurais pas tué si je m'étais barré de ce foutu bahut ? Mais ouvre les yeux, Popsicle, tu l'as déjà fait ! »

Sa tirade foudroya le blond sur place. Dans le monde alternatif, n'avait-il pas été près de le tuer ? Si, mais il ne l'avait pas fait.

Non, il avait fait pire encore. Il l'avait abandonné sur place, en Enfer, entre les mains de cette foutue Guerre des Gènes. Comme s'il avait mieux à faire. Comme si c'était un bon choix. Comme si c'était un risque à prendre.

« Ah, c'est vraiment trop drôle. Tu m'as tellement complètement eu, mec. Tu sais, j'ai vraiment cru que je comptais à tes yeux. Y'a même eu une malheureuse seconde où j'ai cru que tu t'intéressais à moi. Save the Aussie, Save the world. Tu parles. Que des conneries. »

Une colère froide battait aux oreilles de Bobby.

« Je ne m'intéresse pas à toi ? » répéta-t-il, hors de lui.

« La seule chose qui ait jamais été digne de ton intérêt, c'est de m'empêcher de me tirer de là. »

« T'empêcher de te faire descendre ! »

« M'empêcher de mourir en te laissant de foutus remords. Ça te ferait tellement chier, hein, d'avoir eu à me supporter tout ce temps et de n'avoir toujours pas la conscience tranquille ? C'est pourtant très simple. Tue-moi, et tout ça c'est fini. Plus de Pyro à surveiller, plus de coloc' à supporter. Ta blonde pourra même prendre la chambre si el... »

« Tu dis vraiment n'importe quoi ! »

Le poing de Bobby parti tout seul, rapide et puissant, droit dans l'épaule de John.

Un horrifiant bruit de déchirure résonna à leurs oreilles, et lorsque le brun se palpa la poitrine, sa chemise était imbibée d'une tâche rouge sang.

Bobby devint livide.

John gémit légèrement et repoussa son meilleur ami qui voulait examiner sa blessure de ses yeux. Sa chemise se teintait d'un rouge toujours plus éclatant. Son sang, aussi écarlate que ses yeux, plissés par la douleur mais plus caustiques que jamais.

« Ah ouais ? » se moqua le brun grimaçant. « Après ça, ne vas pas me dire que je suis ton meilleur ami, Drake. »

Il reprit en main la bouteille de cognac et en vida le fond, toutefois pas contre sa blessure comme on aurait pu s'y attendre.

Bobby le regarda faire sans esquisser un geste. Il ne comprenait pas encore pourquoi son meilleur ami aspergeait son propre lit d'un cognac sans doute très cher.

La dernière goutte disparue, John envoya la bouteille rejoindre son contenu, et se dirigea vers la porte, avec un dernier bref regard acerbe à son colocataire, lui jetant ses derniers mots comme une bombe atomique.

« T'aurais dû me tuer, mec. Je vais faire de ta vie un enfer, tu n'imagines même pas. »

D'un claquement de doigts, un immense brasier incendia tout son lit.