Le brouillard est épais, je ne distingue rien d'autre que des masses informes. Je fends l'air dans l'espoir de dissiper la brume opaque qui m'entoure. Un picotement désagréable remonte le long de mon bras. Je retire promptement la main avant de la secouer. Elle est parcourue de fourmillements.
Où suis-je ? Impossible de déterminer le nord ni le sud, je ne peux même pas différencier l'avancée du jour de celle de la nuit. J'ai froid, très froid, puis affreusement chaud et l'instant d'après, le froid glacial m'engourdit de nouveau. J'avance au hasard, ne sachant quelle direction emprunter ni même ce vers quoi je peux bien me diriger.
Tout ce que je sais, c'est que je ne dois pas rester immobile.
J'erre sans repères dans la substance brumeuse. Un râle menaçant s'élève tout à coup non loin de moi et, les sens en alerte, je m'échappe à travers la brume. Mes mouvements sont lents, désordonnés, gauches et lourds. Je crois que mon corps ne m'appartient plus et ne m'obéit qu'à contrecœur.
Je continue ma course au ralenti. Dans mon dos, la menace grandit de plus en plus. Elle est rampante, intrusive, terriblement inquiétante. Je redouble d'efforts pour m'enfuir. Mais où ? Éperdue, je tourne la tête dans tous les sens à la recherche d'une issue salvatrice: du brouillard à perte de vue.
Et ce silence assourdissant.
Aucune résonance malgré ma course. Sur quelle surface suis-je donc en train de me démener ? De la brume, il semble bien. Je n'ose pas appeler à l'aide, la menace risque de m'entendre elle aussi. Je ne suis même pas certaine de parvenir à produire un son dans ce silence oppressant. Et derrière moi, la menace progresse toujours plus... Je la sens tout près de moi. J'entends ses griffes frotter les unes contre les autres...
J'ai peur. Je sais que j'ai toutes les raisons d'avoir peur. Je ne suis pas folle. Je ne suis pas folle parce qu'il y a quelque chose avec moi dans la brume. Quelque chose qui me veut du mal. Je sens l'angoisse perler, partout, je respire encore mais mal. Elle est là. Je voudrais hurler, je voudrais être muette, je voudrais me calmer.
Je vais mourir.
Je ferme les yeux, à la fois pour me réveiller et pour me concentrer sur ma survie. Je m'apaise comme je peux, mais cela n'empêche pas mes prunelles de s'embraser aussitôt. La créature damnée en moi l'a senti: je cours un grave danger.
Je dois survivre.
Je m'élance dans le brouillard. J'arrive mieux à me mouvoir désormais. Plus rapide, plus agile, je gagne du terrain. Bientôt, j'aperçois les contours d'une bâtisse qui se découpe tant bien que mal à travers la brume opaque. J'augmente ma vitesse de course. Au moment où je m'apprête à atteindre le seuil de la bâtisse, je réalise que je n'y suis pas. Pas encore.
Qu'importe, je cours toujours. Mais je m'épuise. L'air commence à me manquer à force de courir sans m'arrêter. Je persiste. Je sais que, dans cet endroit sordide où je me trouve, mon seul salut réside au sein de la bâtisse.
Mais je ne l'atteins jamais.
L'esprit embué, je m'éveillai à la vue du plafond d'ivoire de la chambre. Rien n'avait changé depuis mon dernier réveil. J'étais toujours captive, enfermée dans ce corps qui ne pouvait plus fonctionner à ma guise. Et la lame d'argent restait en place. Je ne la distinguais que trop bien, plantée comme un parasite entre les deux seins nus que personne n'avait eu l'obligeance de recouvrir.
Mais je ne me plaignais pas. Conformément aux souhaits de Sebastian, j'avais été récurée de la tête aux pieds. Fort heureusement, cette humiliante séance avait eu lieu durant l'une de mes phases d'inconscience. C'était la version que mon esprit avait choisi de conserver, au mépris total des souvenirs pourtant consistants des mains de Shaw me frottant vigoureusement et sans douceur à l'aide d'une serviette humide.
Non. Je ne me souvenais de rien.
J'entendis le bruit désormais familier du passe magnétique qui s'insérait dans l'ouverture prévue à cet effet. La porte se déverrouilla dans un bruit de claquement sec, puis se ferma presque aussitôt. À son pas, je devinai d'emblée l'identité de la personne qui venait de pénétrer dans ma prison de velours. Je perçus le tintement de clefs déposées hâtivement sur le comptoir du mini-bar, suivi du froissement caractéristique d'un sac en papier. Je ne perçus rien d'autre durant les quelques minutes qui suivirent.
Je supposai bêtement que mon bourreau était en train de consulter son téléphone portable. Ou le mien. J'entendis alors des bruits de pas. Elle s'orientait vers l'entrée de la chambre... L'espace d'un instant, je crus qu'elle allait s'en aller et je priai fortement pour que ce fut le cas, mais je reconnus à la place le bruit étouffé d'une veste lancée nonchalamment sur le fauteuil en velours.
Ses pas retentirent à nouveau sur la moquette, mais ils s'orientaient vers la salle de bains cette fois-ci. Je n'entendis pas la porte s'ouvrir. Normal. Elle ne l'avait pas refermée depuis la veille. Lorsque l'eau du robinet se mit à couler, je compris qu'elle avait dû enlever ses chaussures en pénétrant dans la chambre: je ne distinguais pas le claquement habituel de ses semelles sur le carrelage.
L'eau se coupa. Elle se rapprocha du lit où je demeurais depuis des jours. Son pas était plus lourd, comme si elle avait les mains pleines. Je savais que c'était le cas. Je n'osais pas tourner la tête vers le récipient qu'elle venait de poser sur la table de chevet. Je savais ce qu'il contenait et ce à quoi il servait. De plus, je n'avais aucune envie de croiser son regard. J'avais bien le temps de savourer les précieuses secondes de répit dont je disposais encore.
Secondes écoulées.
La brûlure était insidieuse. Elle commençait par de petites décharges spasmodiques qui se manifestaient à l'endroit le plus exposé. À ce moment-là, c'était le bas du poignet. Désagréable, mais supportable. C'est ce qui se produisait lorsqu'elle ouvrait légèrement les persiennes de la chambre, juste assez pour que la lumière du soleil entame son érosion sur ma peau. J'en déduisis que le soir n'était pas encore tombé. C'était mon premier repère temporel de la journée.
Pour les créatures de la nuit, l'expérience de la lumière du soleil est — et c'est un euphémisme — peu agréable. La douleur commence sur un point bien précis. Elle s'étend peu à peu, de manière circonvolutoire, jusqu'à ce que toute la zone exposée se mette à chauffer. Ensuite, il y a les picotements. Légers d'abord, piquants ensuite, puis franchement douloureux.
C'est une image un peu réductrice, mais il faudrait pouvoir imaginer qu'un millier de minuscules aiguilles tentent de percer l'épiderme de manière répétée et progressive. Et puis la peau commence à céder, elle se distend sous l'action mystique du soleil qu'elle n'est plus en mesure de supporter. Elle se met à fondre, elle s'enflamme et ne s'arrête que lorsque toutes les parcelles contre-nature qui nous constituent ont été calcinées. Jusqu'à ce que nous soyons réduits à néant.
Mais Shaw n'allait jamais jusque-là.
Lorsque la fumée commençait à s'élever, et qu'elle estimait m'avoir suffisamment marquée, elle bloquait le passage du soleil, seulement pour recommencer quelques secondes après. Si possible, au même endroit. Elle ne donnait jamais aux flammes le temps de naître. Après tout, Sebastian lui avait bien précisé que je ne devais pas mourir. Maigre consolation au vu de ce qu'elle me faisait endurer.
Je serrai mentalement les dents tandis que la brûlure chronique commençait son petit effet sur ma peau malmenée. Je fermai les yeux, attendant que les minutes passent et priant intérieurement pour que le temps ne ralentisse pas trop longtemps durant les pics de douleur. L'un d'eux se manifesta de manière plus aigüe que les autres. Je me crispai violemment, ignorant la douleur supplémentaire dans mes membres affaiblis.
Je n'allais pas crier. J'avais cessé de lui octroyer ce plaisir quotidien lorsque j'avais réalisé que mes cris encourageaient son sadisme plus qu'autre chose. Et elle savait être inventive... quelque part, probablement là où la folie et le besoin vital de survivre se rejoignent, j'admirais sa persévérance. J'étais douée, moi aussi, pour infliger de la douleur à autrui dans le but de faire parler. Les techniques interrogatoires faisaient partie de mon travail au sein des Véniels. À ce niveau, nous pouvions au moins nous reconnaître mutuellement.
Mais j'étais seule. Seule dans ma connaissance de notre lien qui se distordait sans relâche et sans qu'elle n'en prenne jamais conscience.
La brûlure s'arrêta soudainement. Elle s'était levée et la lumière mortelle, bloquée par son corps, ne m'atteignait plus. «Tu as envie de parler aujourd'hui ?», demanda-t-elle avec autant d'intérêt qu'une question portant sur nos goûts vestimentaires respectifs. Elle savait bien que je ne parlerais pas. Et pour cause: j'ignorais totalement la réponse. Je le lui avais dit, bien sûr. Dès les premières séances solaires qu'elle avait rapidement commencé à m'infliger. Mais rien n'y faisait: elle restait persuadée que je lui dissimulais quelque chose. Quelque chose d'important au sujet de son peuple et du mien.
Face à ce qu'elle prenait probablement pour un silence obstiné, elle plongea la main dans la bassine qui attendait sur la table de chevet pour en tirer un chiffon détrempé. Instinctivement, je bandai ma volonté. Dans mon esprit, le souvenir confus d'un jeu sensiblement différent mais surtout consenti se débrouilla pour émerger, petit jeu auquel nous pouvions nous prêter durant nos ébats, mais je le refoulai promptement: Shaw n'était plus la même et il fallait que je l'admette.
— Toujours pas ? s'enquit-elle sur le ton de la discussion tout en approchant le chiffon de mon visage.
Elle n'attendit pas ma réponse. Le tissu gorgé d'eau m'emplit soudainement la bouche, le nez, le visage entier. Je me débattis faiblement. Le manque de sang, l'état précaire dans lequel on me maintenait m'empêchaient de résister fermement. Mais surtout, je connaissais déjà l'issue de ce qui allait suivre. L'eau, terriblement glacée, coula sans discontinuer sur mon visage.
La sensation était atroce.
Je savais que c'était inutile, mais je tentai tout de même d'aspirer de l'air, ne serait-ce que par réflexe. J'avalai de l'eau malgré moi, eau qui me brûla lorsqu'elle passa par le conduit nasal. Je cessai de me débattre. Je ne pouvais rien y faire. Une personne normalement constituée aurait "juste perdu connaissance". Mais je n'étais pas disposée comme il le fallait pour éviter que l'eau ne s'engouffre dans mes poumons et, surtout, je n'étais pas normale.
J'étais une créature qui ne pouvait mourir que sous certaines conditions, et l'asphyxie par l'eau n'en faisait pas partie. L'eau qu'elle me déversait sur la tête était tout simplement en train de me noyer. C'était le but recherché. Il ne lui fallut que quelques minutes. Comme à mon réveil le matin même et comme au jour d'avant, je finis par suffoquer sous les gerbes d'eau glacée et la froideur de la nuit éternelle m'emporta.
La pulsion de semi-vie gonfla mon cœur mort quelques instants plus tard. Je m'éveillai tel un nourrisson à la recherche de son premier souffle. Je toussotai, chassant l'eau diffuse dans mes poumons, jusqu'à ce que l'air circule à nouveau normalement. Je sentis presque immédiatement la brûlure familière sur ma peau.
Agréable réveil.
D'un geste vif, Shaw allongea le bras pour refermer les persiennes et l'obscurité nous recouvrit soudainement. Je lui en fus reconnaissante, non seulement pour l'arrêt immédiat de la brûlure, mais aussi parce que la pénombre avait pour avantage de me permettre de reprendre un tant soit peu mes esprits, à l'abri de son absence d'empathie.
Elle s'approcha du lit pour s'y assoir, juste à côté de moi, et ne manifesta aucun signe de compassion lorsqu'elle heurta mon corps meurtri par les séances de torture successives. Elle appuya brusquement sur l'interrupteur de la lampe de chevet. La lumière blanche qu'elle propagea m'aveugla temporairement; je détournai la tête, elle m'agressait et la migraine qui s'annonçait n'arrangea rien.
— Alors, on a les idées plus claires maintenant ? Dis-moi où il est.
Je ne répondis pas.
La réponse à cette question qu'elle me posait sans arrêt depuis le début de ma captivité, je ne la connaissais pas. Elle posa sa main sur la mienne; elle était chaude et je frémis à son contact tandis qu'elle remontait le long de mon bras. Presque tendrement. Cette alternance de douceur et de violence était probablement volontaire, un moyen parmi tant d'autres de déboussoler la personne que l'on interroge. Lui faire perdre ses repères au point de la rendre dépendante du bon vouloir de l'autre.
Mais je la connaissais. Je connaissais chacune de ses affections, ses tendances, et ses faiblesses. Pire encore: je les aimais. Elle s'arrêta au creux de mon bras, là où elle m'avait torturée la veille pour une heure de supplice que je n'oublierai jamais et sur laquelle je ne m'étendrai pas. Mon corps n'en portait plus la marque, aidée que j'étais de ma nature vampirique mais mon esprit, lui, ne s'en souvenait que trop bien. Je déglutis lorsqu'elle s'y attarda, un malin sourire aux lèvres, mais contre toute attente, elle reprit sa terrible caresse.
Mon répit ne fut que de courte durée cependant, puisqu'elle quitta soudainement mon bras pour ce qui l'intéressait réellement depuis le début. Et je me mis à trembler malgré moi. Sa main se perdait volontairement entre mes seins à présent, en autant de petits cercles tracés tout autour de la lame d'argent. Lorsqu'elle s'en approchait, la douleur s'intensifiait dans ma poitrine. Par anticipation, mais pas uniquement. Car lorsqu'elle touchait la lame... Le souvenir de l'engourdissement atroce, glacial, brûlant, qui m'avait terrassée remonta brutalement.
— Aucun souvenir en mémoire ? me demanda-t-elle avec une gentillesse feinte.
Je lui lançai un sourire involontaire. Quelle ironie. «Aucun qui t'intéresse.», répondis-je dans un souffle. Je me préparais déjà psychologiquement. Elle s'interrompit, le sourcil arqué. «Sûre ?», insista-t-elle en s'approchant dangereusement du centre de mes maux. Je fermai de nouveau les yeux. «Je ne suis plus sûre de rien ces temps-ci.», finis-je par lâcher au bout de quelques secondes.
Elle l'avait d'abord effleurée du bout des doigts. Ce ne fut que lorsque sa main empoigna la garde de la dague pour appuyer brutalement dessus que je m'autorisai à hurler. Un interminable cri de souffrance qui persista longtemps après qu'elle eût relâché sa prise. «Merde...», parvins-je à articuler au bout de longues minutes.
Seuls les murs de la pièce me firent écho.
Elle me fixa, impassible: «On reprend comme ce matin ? Comme hier soir, plutôt ? Ou tu préfères me dire ce que je veux entendre ?
— Je... ne sais... Je ne sais pas... avouai-je, au bord de l'évanouissement.
— Si. Tu le sais. Et tu vas me le dire...», commença-t-elle en s'approchant brusquement de mon visage.
J'expirai brutalement malgré moi. La douleur occasionnée par le mouvement circulaire qu'elle effectuait avec la dague me transperçait la chair de part en part.
— ... ou tu préfères que je continue ? acheva-t-elle, implacable. «Je peux faire ça toute la...»
Je n'entendis rien de plus. J'avais de nouveau perdu connaissance.
Je n'étais pas en capacité de déterminer le moment précis où j'avais repris conscience. J'étais en sueur, j'avais froid, j'avais chaud. Et j'avais faim. Sans surprise, Shaw était là, assise à quelques pas de moi sur le fauteuil en velours qu'elle avait avancé près du lit.
Je savais ce que ça signifiait.
J'inclinai la tête sur le côté. Elle était tranquillement accoudée, les jambes croisées. Vêtue de la même manière. Je n'étais pas restée inconsciente très longtemps visiblement. Son regard n'exprimait rien, si ce n'est l'ennui, mais il me fixait intensément.
— Ça fait mal ?
Détachée. Ce n'était pas de l'intérêt pour mon état, mais une simple question factuelle. Je clignai des yeux, trop fatiguée pour me défendre d'une quelconque manière. «J'ai connu mieux.», me bornai-je à répondre tandis qu'elle se levait déjà. Sans rien dire, elle s'approcha du lit, puis s'installa à côté de moi. Lentement cette fois.
Oui, je savais bien ce que signifiait ce changement de posture.
Toujours en silence, elle replaça la mèche de cheveux qui gênait en partie ma vision. La sensation de ses doigts tout en douceur sur ma peau me rendit encore plus fébrile que je ne l'étais déjà. Il était là. Le moment le plus pénible, celui auquel je ne résistais que faiblement lorsqu'elle m'y confrontait. «Tu sais, quelques centimètres de plus et c'est ton cœur que j'atteignais.», observa-t-elle en se penchant légèrement au-dessus de moi. Je les refoulai au plus profond de moi-même, les larmes qui menaçaient déjà de monter et qui témoignaient à elles seules de toute la frustration et l'humiliation qu'elle me faisait vivre à son insu.
Comment lui dire qu'elle l'avait déjà fait, de toutes les manières possibles et imaginables ?
Voyant que je n'allais rien répondre, elle approcha son poignet de mon visage. Sans rien dire, elle le colla contre ma bouche et, assoiffée, je le lui mordis aussitôt. Le sang, son sang, coula chaudement entre mes lèvres. Il me réchauffa presque immédiatement. Les sons, étouffés jusqu'à présent, redevinrent plus clairs. Je percevais mieux la chambre où je me trouvais, je sentais distinctement le goût de sa peau, un peu salée, sur mes lèvres asséchées.
«Mieux, non ?», murmura-t-elle en se pressant contre mes lèvres. J'ignorai son commentaire, tout comme la caresse qui allait avec. Je ne voyais plus rien d'autre que la liqueur rouge qui me ravivait. C'était mon obsession. Je ne pouvais pas vivre sans. J'en avais désespérément envie. Maladivement besoin. Je me mis à sucer plus fort. Je ne me souciais plus ni de ma position ni de ma situation. À ce stade d'affamement, la vue et l'odeur du sang pouvaient me faire totalement perdre la tête. Quant au goût...
«Attention...», me prévint-elle doucement tandis que ma succion gagnait en vigueur. Mes prunelles s'illuminaient progressivement de la lueur écarlate, revigorées par le sang salvateur qu'elle me concédait. Les siennes se teintèrent d'azur et elle détacha lentement son poignet de mes canines assoiffées. «... tu sais ce qu'il faut faire si tu en veux encore.», me rappela-t-elle en m'arrachant définitivement à mon précieux sésame.
Je restai suspendue à son bon vouloir. Si je me comportais bien, obtiendrais-je une nouvelle rasade de sang ? Mieux encore, finirait-elle par me libérer ? Je ravalai ma salive et le peu de sang qu'elle contenait. Si bon... Je n'en avais pas eu assez. Pas assez du tout... «Je ne sais pas ce que tu veux...», avouai-je tout bas.
Elle ne me nourrirait pas davantage aujourd'hui.
Shaw recula, puis rajusta la manche de son pull sur son poignet. Le tissu absorba presque aussitôt le sang qui s'accumulait juste en dessous. Je l'imaginai chaud, épais, gorgé au possible de la liqueur sacrée dont j'avais si désespérément besoin. Mais je connaissais la règle. Je n'obtiendrais rien de plus que ce qu'elle venait de me consacrer.
Elle ne m'offrait que le minimum. Juste assez pour que la régénération vampirique opère au point de pouvoir me permettre d'entendre ses questions et d'y répondre. Assez pour empêcher mon corps de se déssécher totalement. Pour m'empêcher de mourir pour de bon. Mais pas suffisamment pour me permettre de lui résister physiquement. Ou de m'enfuir.
Si j'avais été avisée, j'aurais refusé de boire. De fait, j'avais bien essayé, la première fois où Shaw m'avait présenté son poignet ensanglanté. J'avais encore suffisamment de force pour me permettre de résister à la tentation du sang, mais pas assez pour lui résister tout court. Elle m'avait maintenue la tête contre l'oreiller, et j'avais fini par boire, fatiguée de lutter en vain. Pressée que ça s'arrête.
La seconde fois — et elle avait réellement tardé à le faire, en représailles pour avoir osé refuser la fois d'avant — je n'avais pas fait de manière. Et pour cause, j'étais déjà assez affaiblie pour me tendre malgré moi à la seule vue de son sang. Je ne me rappelle que trop bien du moment où, par pure volonté de me saper mentalement, elle m'avait laissée ramper tant que bien que mal sur le lit jusqu'à l'objet de mon désir. Et je l'avais fait.
Du coude, Shaw s'appuya négligemment sur mon ventre. Son mouvement opéra une tension désagréable qui m'étira la peau, réveillant de nouveau la douleur dans ma poitrine. Je retins le cri étouffé qui ne demandait qu'à sortir. Je commençais à m'habituer à la douleur. Et ce n'était pas bon signe. «Tu sais que tu vas mourir si tu continues à t'entêter comme ça ?», finit-elle par me dire au bout de plusieurs minutes. Je plantai mon regard dénué de force dans le sien: «Tu vas me tuer quoi qu'il arrive.
— C'est vrai.», admit-elle platement.
Je crus qu'elle en resterait là, mais elle ajouta précipitamment: «Je te tuerai plus vite et sans douleur si tu parles, par contre.
— Mais je te l'ai déjà dit... je ne sais pas.», répondis-je d'une voix éteinte.
Notre dialogue de sourds recommençait. Nous tournions en rond ainsi depuis le début de ma détention. Elle et Sebastian étaient persuadés que je détenais l'information capitale pour eux. Ce n'était évidemment pas le cas, mais l'avouer de cette manière reviendrait à signer mon arrêt de mort. Réelle cette fois.
— Où est Gabriel ?
Je fermai les yeux, lasse tant de corps que d'esprit. La même question. La même question qu'elle me posait en boucle depuis des jours, question à laquelle j'étais foncièrement incapable de répondre. Ce n'était pourtant pas faute de lui avoir répété que je le recherchais tout autant qu'elle sinon plus. Mais elle avait refusé de me croire. Elle refusait obstinément d'accepter que je n'appartienne pas au même camp que lui, arguant qu'à ses yeux, nous étions "tous les mêmes".
Et soudain, j'en eus assez. De la douleur, des mensonges, de l'injustice, de la situation cruelle dans laquelle nous étions. «Je n'en sais rien.», répondis-je aussi brutalement que mon état pouvait me le permettre avant de fermer les yeux.
— Dans ce cas... autant te tuer tout de suite.
La voix de Shaw avait répondu à mes interrogations sans le savoir. Qu'avais-je à perdre, après tout ? Je supportais une souffrance abominable depuis des jours sans même savoir pourquoi, je n'étais pas en mesure de lui apporter les réponses qu'elle semblait chercher, et personne parmi les Véniels ne risquait de me regretter.
Le souvenir de Samuelle se concrétisa dans mon esprit, et je l'en chassai immédiatement. Je ne l'entraînerais pas dans ma chute. J'y mettais un point d'honneur. Le seul qui te reste... constatai-je amèrement. Mais tout au fond de moi, je savais bien que l'honneur n'était pas l'unique motivation. Je savais bien qu'une part bien moins noble de mon être tenait Samuelle pour responsable du changement de Shaw.
Je me raccrochai à l'unique vérité que je connaissais de nous, protégée par mon seul souvenir. La pensée s'intensifia dans mon esprit et je l'enveloppai de toute la force dont je me sentais encore capable. Un sentiment proche de l'apaisement m'entoura, et je sus que j'étais prête à lâcher prise. J'ouvris les yeux, son regard croisa le mien et l'espace d'une milliseconde, je l'aperçus. Infîme, à peine perceptible, elle avait jailli comme un écho du passé entre nous.
Une toute petite étincelle.
— ...c'était quoi, ça ? demanda Shaw en se redressant subitement.
Je clignai des yeux, incertaine de ce que j'avais cru percevoir et trop affaiblie pour pouvoir m'en assurer. «C'était quoi ?», insista-t-elle en se rapprochant brusquement. Comme une enfant réprimandée, je me rembrunis. Il était impossible qu'elle l'ait perçu. Le lien avait été altéré, Shaw ne pouvait plus me percevoir depuis longtemps. Exténuée, je soupirai: «Tu ne peux pas co...
— Réponds-moi ! m'intima la femme aux yeux d'azur.
— Tu ne t'en souviens pas !», hurlai-je à mon tour soudainement, les prunelles embrasées par la colère et la frustration accumulées durant mes jours de détention.
Sans me laisser de temps d'ajouter quoi que ce soit, elle bondit sur le lit et se plaça juste au-dessus de moi. Je frémis à l'idée qu'elle ne s'empare à nouveau de la dague, mais elle n'en fit rien. «Je hais ta race ! Je hais ce qu'elle a fait subir à la mienne, et j'ai bien l'intention de vous éradiquer tous, jusqu'au dernier !», siffla-t-elle dans un aveu aussi violent que sincère.
Désemparée, je la contemplai sans rien dire. Je n'essayai pas de retenir mes larmes cette fois. «Pourquoi tu...», commença-t-elle avant de se raviser, déstabilisée par ma réaction. Elle se reprit aussitôt. Ses yeux fulminaient de ce bleu d'azur qui me glaçait davantage que tout le reste. «Pour la dernière fois... dis-moi où est Gabriel. Tu le sais, et je dois...
— Shaw... commençai-je, la gorge prise par tout ce qu'elle ne voulait pas entendre.
— ... et je dois...», continua-t-elle en me fixant de plus en plus intensément.
Une part insensée de moi-même nous imagina seules à l'abri dans son appartement de Bower Street. Comme si rien n'était arrivé. Comme s'il s'agissait d'un horrible rêve sur le point de s'achever. Comme si nous nous aimions toujours. Comme avant. Elle m'empoigna le menton sans douceur, son autre main prête à saisir la dague d'argent. «Je dois le retrouver. Tu sais quelque chose, je le sens. Je le sais. Dis-le moi. Dis-moi ce que tu sais !», m'ordonna-t-elle sans me quitter des yeux. «Parle-moi ou je te tue !», cria-t-elle d'un ton qui devenait de plus en plus menaçant.
Je n'avais plus la force de rien. M'évertuer à lui dire que je ne savais pas plus qu'elle ce qu'il était advenu de Gabriel, que mon désir d'en finir avec lui était au moins aussi fort que le sien ne servait à rien: elle ne m'entendait pas. Elle ne m'entendait plus depuis bien longtemps et plus rien n'avait de sens. Ni Gabriel, ni les Véniels. Ni le lien tordu qui ne nous reliait plus.
Nous n'avions plus aucun sens désormais.
— Root... prévint-elle sur un ton qui ne laissait plus aucun équivoque.
Et tout fut clair. C'était la première fois que je l'entendais. La première fois depuis mon emprisonnement, depuis notre séparation brutale au Paladium. C'était la première fois qu'elle le prononçait depuis des mois. Ce n'était pas grand chose, c'était si peu de chose, mais le simple fait que mon nom traverse ses lèvres me confirma qu'elle était bien mon ancrage au monde surréaliste dans lequel nous vivions. Un monde que j'étais prête à quitter désormais.
— Alors, fais-le.
Les mots s'étaient échappés tout seuls. Ils s'étaient libérés d'eux-mêmes, sans me demander mon avis ni le sien. Toute la culpabilité, la colère et la frustration s'étaient envolées avec eux. Je ne flottais plus que dans l'absolue certitude d'avoir fait tout ce qu'il fallait. J'étais libre de partir.
L'angoisse de la mort ou la sérénité qu'elle peut apporter confère au corps et à l'esprit d'étranges aptitudes parfois. Je n'avais plus conscience de la fébrilité de mon état. Ma main s'était portée sur la sienne et, aussi doucement que sûrement, l'avait poussée contre la dague d'argent.
— Tue-moi, Shaw... implorai-je doucement à travers l'azur qui me fixait.
Je raffermis ma prise sur sa main, comme pour l'encourager davantage, et je le perçus clairement cette fois. Elle tressaillit, tout comme l'air me manqua brusquement tandis que l'univers tout entier s'éteignait autour de nous. Le lien s'était soudainement tendu entre elle et moi. Aussi fort, aussi ardent et imprévisible qu'à notre première fois. À son expression, je sus qu'elle l'avait senti elle aussi.
L'étincelle d'espoir n'avait plus rien d'illusoire.
Ending theme: The Pretender (Cherri Bomb)
