Chapitre 8

Elle s'avança de quelques pas avant de se figer à nouveau. Je la suivie directement. Le laquais referma la porte derrière nous après une autre révérence. Le Comte de Saint-Germain était accompagné de Lord Brompton, un homme que l'on pourrait qualifier de bien en chair pour rester poli, et d'un homme plus jeune sans perruque. Sûrement le célèbre Léopard Noir. Il devait avoir une trentaine d'année, des yeux noirs de jais qui ressortaient sur un visage pâle et anguleux. Son regard sombre, sûrement conséquence d'un excès de consommation de belladone, mettait assez mal à l'aise et je me promis de ne pas laisser Gwendolyn seule avec lui.

Je m'inclinai face à eux. Ils me rendirent la salutation mais Gwendolyn ne bougea pas. Bien évidemment, elle ne connaissait rien aux règles de bienséance. Fort heureusement, aucun d'entre eux ne sembla s'en offusquer.

- Je ne pensais pas vous revoir si vite, mon jeune ami, dit le Comte en souriant. Lord Brompton puis-je vous présenter l'arrière-arrière-petit-fils de mon arrière-arrière-petit-fils ? Gideon de Villiers.

- Lord Brompton, saluai-je en m'inclinant à nouveau.

- Je trouve que mon lignage s'est magnifiquement développé, du moins optiquement parlant, continua le Comte. Il semble que j'ai eu tout de même la main heureuse dans le choix de ma dame de cœur. Son nez outrageusement crochu a complètement disparu avec le temps.

Il était vrai que je ne connaissais aucun de Villiers avec le nez crochu. Nous avions tous un physique relativement avantageux.

- Ah, mon cher Comte ! Voilà que vous essayez encore de m'impressionner avec vos histoires incroyables, dit lord Brompton tout en se laissant retomber sur une chaise que je cru voir s'affaisser sous son poids. Mais je n'ai rien contre. On ne s'ennuie jamais avec vous. Vous n'êtes pas avare de surprises.

Le Comte rit et se tourna vers son acolyte.

- Lord Brompton est un incorrigible incrédule, mon cher Miro ! Nous allons devoir réfléchir un peu plus pour le persuader de notre affaire.

Ledit Miro répondit en roumain mais je ne compris pas exactement ce qu'il dit. Ce devait être drôle car le Comte éclata une nouvelle fois de rire.

- Lui, mon cher arrière-petit-fils, c'est mon grand ami, mon ami de cœur Miro Rakoczy, plus connu dans les Annales sous le nom de Léopard noir.

Je ne m'étais donc pas trompé sur son identité. Nous nous saluâmes une nouvelle fois.

- Enchanté.

Le Comte s'intéressa ensuite de plus près à Gwendolyn. Bizarrement je me senti presqu'aussi mal à l'aise qu'elle devait l'être quand il la détailla.

- Et toi, jolie fille, tu es donc notre Rubis. Une descendante de cette bonne dame Jeanne d'Urfé. On m'avait dit que tu avais les cheveux roux, dit le Comte en français.

Gwendolyn ne répondit rien. Elle semblait affreusement concentrée pour une fois et je pouvais presque voir les rouages de son cerveau mouliner dans le vide. Je me souvins alors qu'elle n'était pas une élève des plus studieuses d'après Charlotte.

- Elle ne comprend pas le français, expliquai-je en français également. Et elle n'est pas la jeune fille que vous attendiez.

- Comment cela se peut-il ? dit le comte en secouant la tête. Tout cela est vraiment inacceptable.

- Malheureusement, c'est la fausse jeune fille qui a été préparée au cours de ses dernières années. Il s'agit d'une erreur regrettable.

- Une erreur ? De toute façon, tout cela ne me paraît être qu'une erreur.

- C'est Gwendolyn Shepherd, une cousine de ladite Charlotte Montrose dont je vous ai entretenu hier. Elle est née prématurément le jour prévu.

- Donc aussi une petite-fille de Lord Montrose, le dernier maître de ma loge, si je me souviens bien. Tout comme l'était la maudite Saphir !

Le Comte semblait énervé, mais il aurait été incroyable qu'il en soit autrement. Il s'agissait tout de même de l'œuvre de sa vie.

- Le fait que deux descendantes de la même branche soient nées le même jour, et que ce soit la prématurée qui ait hérité du gène est ce que j'ai du mal à comprendre, continua le Comte.

- Nos scientifiques disent qu'il est parfaitement possible qu'un double génétique soit…

Le Comte leva la main pour m'interrompre.

- Je sais, je sais ! D'après les lois de la science, ce serait possible. Mais je ne sens tout de même pas ça très bien. Il en allait exactement de même pour moi. Donc, pas de français ? demanda-t-il à Gwendolyn en allemand.

Elle n'était pas plus apte à lui répondre qu'en français et le Comte s'en aperçut très vite.

- Pourquoi est-elle si mal préparée ? demanda-t-il énervé.

- Elle n'est pas préparée du tout, Comte. Elle ne parle aucune langue étrangère, répondis-je en allemand également. Et elle est totalement ignorante sur tous les plans. Charlotte et Gwendolyn sont nées le même jour. On a fait l'erreur de penser que Gwendolyn était née un jour après, répétai-je doutant soudain de mon français que je savais pourtant impeccable.

- Mais comment a-t-on pu ne pas s'en apercevoir ? exulta le Comte en repassant à l'anglais. Pourquoi ne puis-je me départir du sentiment que les Veilleurs de ton époque ne prennent pas leur travail au sérieux ?

- Je pense que la réponse se trouve dans cette lettre, annonçai-je en sortant l'enveloppe cachetée qu'oncle Falk m'avait chargé de transmettre.

Le Comte s'en empara sans quitter Gwendolyn des yeux. Trop mal à l'aise et honteuse sûrement, elle détournait le regard pour observer ce qui l'entourait. Après avoir décacheté la lettre et commencé sa lecture, le Comte se mit à soupirer, levant de temps en temps les yeux sur Gwendolyn qui faisait semblant de rien. Pour une fois, j'étais plutôt ravi de son silence, au moins ne s'enfonçait-elle pas dans sa bêtise. J'espérai que mon oncle avait été suffisamment explicite dans sa missive pour que toutes les explications ne reposent pas sur moi.

Lord Brompton et le Léopard s'étaient rapprochés, sûrement curieux du contenu de la lettre. Si le Lord tentait de lire au-dessus de l'épaule du Comte, dans une tentative désastreuse d'étirer son énorme cou, Rakoczy se contentait d'observer ses réactions.

L'homme de main dégageait réellement une impression étrange. Mon corps se raidissait par réflexe à son approche alors que je savais qu'il était une légende et un homme de confiance de St Germain. A l'expression de Gwendolyn, je sentais qu'elle n'était pas plus à l'aise que moi et avait envie de rentrer chez elle. C'était plutôt une bonne nouvelle pour moi. Elle insisterait peut-être pour être mise à l'écart de toute l'histoire et me laisserai gérer les choses comme je l'entendais. Mais, bizarrement, j'appréhendais l'idée qu'elle me laisse à nouveau seul dans mes voyages dans le temps.

- Mon enfant, ta mère semble faire preuve d'une remarquable obstination, n'est-ce pas ? dit le Comte en repliant la lettre et en me sortant de mes pensées. On peut s'interroger sur ses motivations.

Il se rapprocha de Gwendolyn et posa sur elle un regard perçant. Je vis la peur se dessiner sur le visage de ma compagne. Il était vrai que l'homme avait quelque chose d'impressionnant et elle était persuadée qu'il pouvait lire dans ses pensées. D'un autre côté je voyais mal ce qu'elle pouvait craindre qu'il ne découvre, j'étais persuadé qu'elle ne savait rien. Elle dû s'en rendre compte également car la frayeur disparue peu à peu de ses traits. Constatant qu'elle restait tout de même mal à l'aise, et voulant couper court aux mauvaises suppositions du Comte, j'intervins.

- Gwendolyn n'est pas plus informée sur les motivations de sa mère que sur les évènements qui ont induits cette situation. Elle est d'une ignorance totale.

- Etrange, très étrange, murmura le Comte en tournant autour de Gwendolyn encore plus suspicieux. Nous ne nous sommes réellement jamais rencontrés. Mais tu ne serais pas ici si tu n'étais pas le Rubis.

Pour prouver mes dires, le visage de Gwendolyn se décomposa. Elle était complètement perdue. Comme le Comte pouvait-il penser qu'elle puisse être d'une aide quelconque ?

- Rubis rouge, doué de la magie du corbeau, ferme en sol majeur le cercle que douze ont formé, récita-t-il avant de se planter devant elle. Quelle est ta magie, jeune fille ?

- Je ne sais pas, sir.

- Qu'as-tu de particulier ? Dis-le moi, insista-t-il.

J'avais soudain une énorme envie de me frapper la tête contre un mur. Pourquoi personne ne voulait-il comprendre que cette idiote ne savait rien de rien et qu'elle ne nous aiderait pas. Elle ne pouvait même pas mettre un pied dans le Passé sans baby-sitter sans risquer un anachronisme qui mettrait en danger le monde que nous connaissons.

- Je crois que je n'ai rien de particulier, sir.

Le Comte fit claquer sa langue.

- C'est bien possible. Il ne s'agit finalement que d'un poème, de vers d'origine douteuse.

Je résistais au désir de hurler mon soulagement. Bien, on comprenait pourquoi le Comte était toujours le dirigeant de la loge. Il était le seul, à présent, à avoir compris qu'elle ne représentait aucun intérêt pour la mission.

Il se tourna vers moi.

- Mon cher fils, je lis avec grande admiration tes prouesses. Tu as retrouvé les traces de Lancelot de Villiers en Belgique ! Les cas de William de Villiers, Cecilia Woodville – la ravissante Aigue-marine – et les jumeaux, que je n'ai jamais rencontrés, sont également réglés. Et représentez-vous donc, lord Brompton, ce jeune garçon a même rendu visite à Paris à Mme Jeanne d'Urfé, née Pontcarré, et il a réussi à l'amener à donner un peu de son sang.

Une vague de fierté m'envahit. Il était bien le seul à reconnaitre mes efforts et mes succès. Tout le monde considérait que ce que je faisais était simple et banal. Mais aucun d'entre eux n'avait rencontré l'insupportable d'Urfé, toute enrubannée de son succès à la Cour du Roi de France.

- Vous voulez parler de Mme d'Urfé, à qui mon père doit son amitié avec la Pompadour et, en définitive, également avec vous ? s'étonna Lord Brompton

- Je n'en connais pas d'autre, répondit le Comte.

- Mais cette Mme d'Urfé est morte depuis dix ans.

- Sept, pour être précis. Je séjournais à l'époque à la Cour du Margrave Karl Aleander de Ansbach. Ah, je me sens très lié à l'Allemagne. Là-bas, on porte un intérêt réjouissant à la Franc-maçonnerie et à l'alchimie. Comme on m'en a déjà informé, il y a pas mal d'années, c'est aussi en Allemagne que je mourrai.

- Ne nous égarons pas, intervint Lord Brompton. Comment ce garçon peut-il avoir rencontré Mme d'Urfé à Paris ? Il y a sept ans, il n'était encore qu'un enfant.

- Mais vous pensez toujours de la mauvaise manière, cher Lord. Demandez donc à Gideon quand il a eu le plaisir de saigner Mme d'Urfé, se moqua le Comte.

Au regard interrogateur du Lord, je répondis.

- En mai 1759.

L'intéressé poussa un cri aigu encore plus ridicule au vu que son énorme corpulence.

- Mais c'est impossible. Vous avez à peine vingt ans.

Le Comte éclata de rire, passant outre la réflexion du Lord.

- 1759. Ah, cette vieille cachottière, elle ne m'en a jamais parlé !

- A cette époque, vous séjourniez bien à Paris, mais j'avais l'ordre strict de ne pas croiser votre chemin, expliquais-je.

- A cause du continuum, je sais, soupira le Comte. Parfois, je me rebelle aussi contre mes propres règles. Mais revenons à Jeanne. As-tu dû employer la force ? On ne peut pas dire qu'elle se soit vraiment montrée coopérative avec moi.

Le Comte n'avait pas utilisé la bonne méthode et je me plaisais à croire que mon charme irrésistible avait eu raison de cette chère Mme d'Urfé.

- Elle m'a raconté ça, dis-je. Et aussi comment vous lui avez subtilisé le chronographe en la baratinant.

- En la baratinant ! Tu parles ! Elle ne savait même pas quel joyau elle avait hérité là de sa grand-mère. Ce pauvre appareil esquinté traînait dans un grenier, abandonné et méconnu, dans une caisse poussiéreuse. Il serait tôt ou tard tombé dans l'oubli. Je l'ai sauvé et ramené à sa destination première. Et grâce aux génies qui entreront à l'avenir dans ma loge, il est de nouveau fonctionnel. C'est à la limite du miracle.

Il n'avait pas tort. S'il n'avait pas subtilisé le chronographe à Mme d'Urfé, Gwendolyn et moi serions contraints à subir des sauts dans le temps incontrôlés après que Lucy et Paul aient volé le premier.

- Madame m'a dit aussi que vous avez failli l'étrangler, pour la seule raison qu'elle ne connaissait pas la date de naissance et le nom de jeune fille de son arrière-grand-mère.

- Oui, c'est exact. Ce manque de connaissances m'a coûté un temps précieux, que j'ai dû employer à compulser les vieux registres paroissiaux au lieu de me consacrer à des choses plus importantes. Jeanne est franchement rancunière. Il est d'autant plus admirable que vous ayez réussi à l'amener à coopérer.

Je souris face au compliment. Le Comte, comme tout génie, je suppose, était quelqu'un de plutôt impatient.

- Ce ne fut pas facile, expliquais-je humblement. Mais j'ai gagné sa confiance. D'autre part, j'ai dansé la gavotte avec elle. Et je l'ai patiemment écoutée se plaindre de vous.

- Comme c'est injuste. Je lui ai fourni l'occasion d'une aventure excitante avec Casanova, et même si celui-ci n'en voulait qu'à son argent, elle a été enviée par beaucoup de femmes. Et j'ai fraternellement partagé le chronographe avec elle. Si elle ne m'avait pas eu…

Il se retourna vers Gwendolyn un sourire aux lèvres. J'étais heureux que notre petite discussion ait pu le détendre et lui faire oublier cette malheureuse histoire de mauvais Rubis.

- Une femme ingrate, ton aïeule. Malheureusement sans grande intelligence. Je crois qu'elle n'a jamais vraiment compris quel rôle elle jouait dans tout ça, cette pauvre vieille. Avec ça, elle était vexée de n'être que la Citrine dans le Cercle des Douze. « Pourquoi avez-vous le droit d'être une émeraude et moi seulement une misérable citrine ? » disait-elle, « quand on s'accorde un tant soit peu d'importance, on ne porte pas de citrine de nos jours ».

Il était plus qu'heureux que je ne lui ai jamais révélé être le Diamant. Je doute qu'elle m'eut seulement écouté si elle l'avait su. Le Comte ne put s'empêcher de rire avant de poursuivre.

- Elle était vraiment d'une stupidité sans pareille. J'aimerais bien savoir combien de fois elle a encore sauté dans le temps, pendant ses vieux jours. Peut-être plus du tout. De toute façon, elle n'a jamais été une grande sauteuse. Il se passait parfois un mois entre deux disparitions. Je dirais que le sang féminin est nettement plus indolent que le nôtre. Tout comme l'esprit féminin est inférieur à l'homme, question rapidité. Me donnerais-tu raison sur ce point, jeune fille ?

Je n'étais pas particulièrement d'accord avec le Comte. Charlotte avait un esprit plus vif que la plupart des garçons qui partageaient ses cours. Et à sa manière particulière, Gwendolyn, bien que complètement ignorante, avait parfois des illuminations. Parmi elles, je souhaitais qu'elle n'oublie pas que le Comte venait d'un siècle où les femmes n'étaient considérées que pour leur capacité à enfanter. Et qu'elle ne dirait rien qui pourrait déclencher à nouveau sa fureur. Mais pour une fois, elle ne me déçue pas.

- Elle n'est pas particulièrement causante, on dirait ? me demanda-t-il.

- Elle est simplement timide, répliquai-je espérant tourner court à la conversation.

- Les femmes ne sont pas timides, me contredit le Comte. En faisant semblant de baisser les yeux par timidité, elles ne font que cacher leur stupidité.

- Vous ne semblez pas tenir les femmes en grande estime, intervint Lord Brompton.

- Détrompez-vous ! répondit le Comte. J'aime les femmes. Vraiment ! Seulement je ne les crois pas dotées du genre d'intelligence qui fait avancer l'humanité. C'est pourquoi les femmes n'ont rien à faire dans ma loge.

Puis avec un sourire rayonnant à l'adresse du Lord, il ajouta.

- Du reste, pour beaucoup d'hommes, c'est souvent l'argument décisif qui les amène à solliciter leur adhésion.

- Et pourtant, les femmes vous aiment ! Mon père n'arrêtait pas de me vanter vos succès auprès de ces dames. Aussi bien à Londres qu'à Paris, il parait que vous les aviez à vos pieds à toutes les époques.

- Ce n'est pas difficile de séduire les femmes et de les soumettre à votre volonté, mon cher Lord. Elles sont toutes pareilles. Si je n'étais pas appelé à une cause plus noble, il y a bien longtemps que j'aurais rédigé un manuel de conseils pratiques sur la bonne façon de procéder avec les femmes.

Cela fonctionnait peut-être bien à ses époques mais je restais persuadé que, bien que la base soit la même, la séduction demandait un peu plus de subtilité aujourd'hui. Une habilité que je pensais bien posséder et qui me permettait même de réussir là où le Comte avait échoué.

- Tout cela est fort divertissant, dit Lord Brompton en faisant danser la graisse de ses doubles mentons. Vous et vos compagnons auriez pu faire de bons comédiens, sans nul doute. Mon père le disait bien : vous êtes capable de raconter des histoires surprenantes, mon cher Comte de Saint-Germain. Mais malheureusement, vous êtes incapables d'en prouver une seule. Jusqu'ici, vous ne m'avez pas encore montré le moindre prodige.

- Prodige ! s'exclama le Comte. Oh, mon cher Lord, vous êtes trop sceptique. Il y a beau temps que j'aurais perdu patience avec vous, si je ne me sentais pas d'obligation envers votre père…que Dieu ait son âme. Et si l'intérêt que je porte à votre argent et à votre influence n'était pas aussi grand.

Je misais bien plus sur l'argent et l'influence que l'obligation envers Lord senior, mais il n'était certainement pas approprié d'en faire part aux concernés. Cependant Lord Brompton devait s'en douter car il émit un rire légèrement embarrassé.

- Au moins, vous êtes franc.

- L'alchimie ne peut se passer de mécène, dit le Comte.

Il se tourna ensuite brusquement vers Rakoczy :

- Nous allons sans doute devoir présenter quelques-uns de nos prodiges, Miro. Le Lord est de ceux qui ne croient que ce qu'ils voient. Mais d'abord, je dois parler seul à seul avec mon arrière-petit-fils et rédiger une lettre au futur grand maître de ma loge.

- Passez donc dans le cabinet d'écriture à côté, proposa le Lord en montrant une porte derrière lui. Et je suis impatient de voir ce que vous allez me présenter.

- Viens, mon fils, déclara le Comte en me prenant par le bras. J'ai encore quelques petites choses à te demander. Et d'autres, qu'il faudrait que tu saches.

- Nous n'avons plus qu'une demi-heure devant nous, précisais-je en jetant un coup d'œil à la montre à gousset que je portais sur ma veste.

- Ça suffira, répondit-il. Je vais écrire vite et je peux parler en même temps.

Je riais nerveusement à sa réponse. Je ne doutais en aucun cas qu'il en soit capable mais j'avais quelques appréhensions à laisser Gwendolyn toute seule. Je n'étais pas rassuré quant à ses facultés à ne pas modifier le passé. Mais pire encore, je n'avais absolument pas confiance en Rakoczy. Tout bras droit du Comte, il me laissait une impression étrange et malsaine.

J'entendis un raclement de gorge de ma chère contemporaine et me retournai vers elle, curieux d'avoir son avis sur la question. Son visage effrayé ne m'apaisa en rien.

- Elle ne ferait que déranger, renchérit le Comte en raffermissant sa prise sur mon bras.

Ce n'était malheureusement pas mon souci premier. J'aurai préféré qu'elle dérange plutôt que de la laisser seule mais j'étais aux ordres du Comte.

- Attends-moi ici, lui dis-je en essayant de la rassurer mais je n'étais pas certain que cela soit réussi.

- Le Lord et Miro vont lui tenir compagnie, assura le Comte. Vous n'avez qu'à la questionner sur le futur !

Le Comte n'avait pas idée à quel point ces simples affirmations avaient suffi à m'arracher un frisson.

- C'est là une occasion unique. Elle vient du XXIème siècle, interrogez-la sur les trains automatiques qui vont filer sous le sol londonien. Ou sur les engins volants argentés, qui s'élèvent dans les airs dans un rugissement de mille lions et peuvent traverser la mer à une altitude de plusieurs kilomètres.

Le Lord fut pris d'un fou rire faisant trembler le fauteuil dans lequel il était assis. S'il ne riait pas aussi fort, j'étais persuadé qu'on aurait entendu les grincements et craquements de la chaise. Où les claquements de ses bourrelets entre eux.

Je croisai le regard implorant de Gwendolyn. J'étais persuadé que ce spectacle désolant la ferait rire également mais elle avait plus de cervelle qu'il n'y paraissait aux premiers abords. Elle semblait me supplier de rester avec elle et cela fit monter en moi une vague de culpabilité inattendue. Je lui adressais un sourire désolé.

- Je reviens tout de suite, promis-je

Nous passâmes dans la pièce d'à côté et le Comte s'installa directement de l'autre côté du bureau. Il y avait bien d'autres fauteuils dans la pièce mais je ne pris pas la peine de m'y asseoir. J'étais particulièrement pressé d'en finir et il aurait été malpoli de ne pas rester face à mon hôte.

- Toute cette histoire est affreusement contrariante, dit le Comte sans relever la plume du papier. Mais nous allons en contenter. Tu vas devoir t'assurer de l'entière coopération du Rubis.

- Son entière coopération ? m'étouffais-je. Gwendolyn n'est qu'une lycéenne ordinaire. Elle ne possède aucune sorte de magie ou de talent particulier. Je dirai plutôt que c'est une fille dans la moyenne, comme on en trouve beaucoup, tentai-je de lui faire comprendre.

J'étais pourtant persuader qu'il était d'accord avec moi sur le fait que Gwendolyn n'était qu'un fardeau. Pourtant, il me parlait de coopération. Nous avions déjà collecté son sang dans le chronographe, qu'elle aide pourrait-elle nous apporter ?

- Je suis d'accord, elle risque d'être un poids en plus qu'il te faudra supporter. Cependant, que ce soit des métaphores ou autres licences poétiques, les prophéties déclarent toutes l'importance du Rubis. Il est donc indispensable qu'elle soit à nos côtés et entièrement soumise à la cause.

La manière dont il prononça ses derniers mots m'arrachèrent un frisson. Je trouvai soudainement un ton malsain à sa voix. Il se râcla la gorge.

- Je sais que toi, mon cher descendant, tu acquitteras parfaitement de cette tâche, reprit-il d'une voix parfaitement normale.

Je devais commencer à fatiguer. J'avais imaginé cette intonation. Et mon frisson était certainement dû à un courant d'air.

- Je ferai de mon mieux. Elle ne comprend pas toutes les intentions du Cercle et sa mère fait tout ce qu'elle peut pour lui pervertir l'esprit, déclarai-je.

- C'est bien ce que j'ai cru comprendre. C'est pour cela que nous devons mettre toutes les chances de notre côté. Tu as réussi à convaincre cette vieille chouette d'Urfé, je ne doute pas que tu pourras faire de même avec cette jeune ingénue.

Il me fallut quelques secondes pour comprendre ses insinuations.

- Sous-entendez-vous que je la charme pour m'assurer de sa collaboration ? interrogeai-je en me sentant stupide rien qu'en prononçant cette phrase.

- Je n'insinue rien.

Je retins un soupir de soulagement.

- Tu sauras, mon jeune ami, qu'une femme amoureuse est bien plus malléable. Tu as bien dû t'en rendre compte avec notre précédemment Rubis. Votre Grand Maître m'avait fait part de ses sentiments à ton égard.

J'ai du mal à avaler ma salive. Charlotte avait eu un coup de cœur pour moi. Forcément, j'étais le seul garçon un minimum intéressant de son entourage. Et il avait toujours été dans sa nature d'être docile. Sa dévotion pour le Cercle n'avait rien à voir avec son attachement pour moi, qui plus est.

- Ne te fais pas de soucis. Il ne te faudra pas beaucoup d'efforts, elle ne demande que ça.

Qui ? Charlotte ? Il venait de chambouler complétement l'ordre de mes pensées.

- Bien, j'ai terminé. Je ne vous retiendrais pas plus longtemps, conclut-il en glissant son pli dans une enveloppe avant d'y apposer son sceau.

Il me tendit la lettre qui vint rejoindre la même place que la précédente. Il se dirigea ensuite vers la porte du cabinet. J'agissais comme un automate, plus vraiment certain de ce que je devais faire.