Quand l'hydre refait surface

"We'll meet again
Don't know where
Don't know when
But I know we'll meet again
Some sunny day
"

Ils s'enfonçaient. Se noyaient. Se laissaient engloutir. Lentement. Sans réagir.

"Keep smiling through
Just like you always do
Till the blue skies drive the dark clouds
Far away"

Elle s'enlisait, inéluctablement, au cœur de l'épouvante la plus crue. Et lui ne pouvait rien faire d'autre que l'accompagner de ses regards. Impuissant.

Ils ne pouvaient y croire.

Ils refusaient d'y croire.

Kate avait la sensation d'une chute sans fin dans les profondeurs insondables d'un esprit pervers et joueur... Ou plutôt, elle ne sentait plus rien qu'un vide, dépouillée de tout ce qui faisait son intimité, ses secrets, au fur et à mesure que jouait la musique. Cette chanson d'espoir se teintait ce soir d'une vérité sombre : la promesse d'une ultime rencontre, au milieu du bonheur.

« Castle... »

Le nom de son fiancé mourut avant d'avoir passé la barrière de ses lèvres. Impossible de bouger. De parler. De hurler. Elle était pétrifiée. Vivante et momifiée à la fois, sans moyen de stopper le flots des paroles de Vera Lynn, de faire cesser cet infernal tourbillon dans lequel se mêlaient les images et les sensations de son passé et de son futur.

Elle revivait avec horreur ce trajet de retour en voiture, aux côtés de son père.

Elle se revoyait entre les bras de Castle, la veille de son départ à DC.

Elle redoutait maintenant les mois à venir. Elle redoutait les beaux jours. Le printemps. Et cette date qu'ils n'avaient pas encore choisie... Une voix étouffée au plus profond d'elle-même lui cria de n'en rien faire. De ne pas la fixer. Jamais. Un horrible pressentiment ne la quitterait plus s'ils se décidaient enfin.

Parce qu'il était là. Peu importe son identité : il, elle... Kate n'était plus sûre de rien. Il était là. Il l'avait été, et le serait de nouveau. Il tenait toujours ses promesses. Et elle était certaine d'une chose : il choisirait soigneusement la date du rendez-vous. Ce serait un jour significatif pour eux.

Elle aurait tant aimé figer le temps... ne plus avancer... ne plus bouger... rester ici, avec lui, son amour, pour l'éternité...

Il savait. Il savait tout.

Il savait pour eux. Pour cette chanson.

Il était là cinq mois auparavant.

Dans son appartement. Pas le loft, non. Son appartement. A elle.

Il avait été là.

Lorsque Castle avait préparé un dernier dîner en amoureux avant son départ pour Washington. Elle voulait se coucher tôt, alors ils n'étaient pas sortis. Il avait allumé des bougies, cuisiné ce qu'elle aimait, et choisi un fond musical cosy et romantique. Sauf qu'il n'avait pas prévu que cette chanson revienne comme un boomerang. Parce qu'il ne savait pas. Et elle aurait préféré qu'il ne sache jamais.

Elle se souvint avec acuité du regard perdu de son fiancé lorsque, assise sur son canapé, riant aux projets enthousiastes de l'homme de sa vie, elle avait lâché son verre de vin qui avait explosé sur le parquet. Elle avait porté une main à son cœur, senti un cri qui n'avait jamais pu sortir de sa poitrine. Incapable de réprimer un tremblement de tout son corps, elle avait à peine pris conscience de Castle qui s'était levé précipitamment, qui la prenait par les épaules en lui demandant ce qui n'allait pas.

Alors, elle lui avait dit.

Elle avait raconté cette soirée. De nouveau. Ce retour à la maison. Elle aurait tant aimé oublier. Mais le destin semblait toujours en décider autrement.

Elle lui avait relaté la tension de son père. La faim qui la tiraillait, puisqu'ils n'avaient finalement rien mangé. La pluie froide et noire qui giflait le pare-brise. Et cette chanson qui emplissait l'habitacle. Sa mélancolie et son optimisme qui résumaient exactement ce qu'elle ressentait alors. Même des années plus tard, les moindres détails de cette soirée restaient gravés en elle. Dans sa chair.

Alors, Castle avait fait la seule chose qu'il lui semblait possible à ce moment : il l'avait prise simplement dans ses bras, en silence, l'avait bercée, en embrassant ses cheveux, l'avait serrée contre lui comme une demande de pardon, comme pour lui dire qu'il était désolé, mais qu'il souffrait avec elle.

Il avait fini par lui suggérer que cette chanson serait leur secret à tous deux. Qu'elle serait leur chanson. Qu'elle incarnerait toujours pour eux la tristesse de ce 9 janvier 1999, la tendre promesse de leur futur commun, et l'espoir de se revoir à chacun de ses retours sur New-York.

Elle avait fini par acquiescer en cachant les larmes qui refusaient de se laisser dompter.

Et cette histoire, Jerry Tyson, ou Kelly Nieman, la connaissait.

Un nouveau hoquet la prit à la gorge lorsqu'elle réalisa qu'il avait dû être présent, ce soir-là. Tapi, quelque part.

Il n'avait jamais cessé de les épier. Comme il avait épié Castle avant de le piéger un an auparavant.

Son corps se mit à trembler.

Alors, comme il l'avait fait six mois plus tôt, il ouvrit les bras. Un réflexe de protection l'y précipita.

Mais la chanson continuait de fredonner son insidieuse mélodie.

Elle serra fort les paupières, dans l'espoir fou de repousser ce cauchemar.

ooOoo

Ils s'étaient tu depuis un long moment déjà. L'appartement aurait pu être silencieux et noir, comme Esposito, en loup solitaire, en avait l'habitude à ces heures, mais Lanie avait insisté pour allumer les lampes. Toutes les lampes. Comme si les ombres avaient pu receler un fragment de l'esprit détraqué qui s'était joué d'eux depuis quelques heures.

Ils étaient assis en long sur le canapé, Lanie adossée au torse réconfortant de son homme. Elle sentait son parfum, sa chaleur irradier son corps, son souffle effleurer sa nuque, ses bras puissants entourer son buste. Mais elle ne le voyait pas. Et c'était mieux ainsi. Croiser son regard, contempler ses traits, était un déchirement constant : non seulement elle ne pouvait s'empêcher d'y voir Santos, de se dire que Javier pouvait ne pas être tout à fait celui qu'elle connaissait mais elle ne parvenait pas à chasser de son esprit l'idée qu'Espo lui-même aurait pu être à la place de la victime. Elle ne le regardait pas parce qu'elle craignait de croiser les yeux d'un mort.

L'autopsie de Daniel Santos avait été tellement plus rude que celle de son propre double... Depuis ce moment, elle savait que ses cauchemars nocturnes ne disparaîtraient pas de si tôt. Et ce soir, malgré ses efforts pour se raisonner, pour se convaincre que son imagination était trop fertile, elle redoutait déjà la pénombre de la nuit.

« Je n'aurai jamais cru que ce serait si effrayant...

– Quoi donc ?

– Le fait d'être le jouet d'un tueur fou... Deux innocents y sont passé, à cause de nous...

– Hey... Je t'interdis de parler comme ça, répondit doucement mais fermement l'hispanique. Tu n'es responsable de rien. Tu ne peux pas donner raison à ce fils de pute.

– Et s'il finissait par s'en prendre directement à quelqu'un ? Comme il a failli le faire pour Castle l'année dernière ? Hein ? Tu ne crois pas qu'on finirait par se sentir un peu responsable de tout ça ? De ne pas l'avoir arrêté à temps ? J'ai peur, Javi, ce type me fait peur !

– Shhhhh... »

Il la berça un instant, resserrant tendrement son étreinte autour de ses épaules, avant de reprendre :

« Il ne s'en est jamais pris physiquement à l'un d'entre nous. Il ne le fera pas. Un tueur aussi tordu que lui est trop méticuleux, trop attaché à ses habitudes pour en déroger.

– Regarde les choses en face, Javier ! A chaque fois, il se rapproche ! C'est la première fois que sa menace est aussi explicite... C'est comme s'il avait voulu me tuer ! Te tuer ! Et qui sera le prochain sur la liste, hein ?

– … Beckett, lâcha-t-il du bout des lèvres après un silence qui prenait la mesure du nom qu'il allait prononcer.

– Quoi ?

– Ce sera Beckett. Il s'en est pris à chacun d'entre nous... sauf elle. C'est son arme ultime. C'est en s'attaquant à elle qu'il fera le plus de mal à Castle.

– Oh mon Dieu... »

Elle avait à peine murmuré ces derniers mots. La perversion de Jerry Tyson prenait toute son ampleur devant cette simple mais cruelle vérité. Il gardait son meilleur atout pour la fin.

« Qu'est-ce qu'on va faire ? osa-t-elle demander, sachant bien que sa question ne trouverait pas de réponse.

– On va rester vigilants, et on va l'attendre de pied ferme.

– Il a toujours une longueur d'avance, il adore nous surprendre, tu le sais bien... Et si la prochaine fois on réagissait trop tard ?

– Il nous laissera le temps de savoir que c'est lui, c'est là son plus grand plaisir. Et il finira bien par faire un faux pas. Et ce jour-là, je t'assure, on ne le loupera pas. »

Esposito avait parlé sèchement, les mâchoires serrées. Il savourait par avance le moment où l'équipe lui mettrait la main dessus, et où peut-être il aurait la satisfaction de lui coller son poing dans la figure. Maigre réconfort après tout ce qu'il leur aura fait subir.

Dans un élan de protection incontrôlée, il se pencha derrière Lanie, et joue contre joue, lui murmura un « je te le promets » qui lui sembla dépasser les limites de l'enquête. La légiste crut y percevoir un engagement bien plus vaste, plus total, plus intime aussi. La promesse d'être là. Et de leur laisser le temps pour digérer ces événements.

Il déposa un baiser long, langoureux, sur sa pommette. Et ne lui demanda pas, même tacitement, de se retourner.

Elle en fut soulagée. Car elle ne pouvait pas l'embrasser. Pas maintenant. Pas après ce qu'ils avaient vus.

Reconstruire une relation, qui plus est déjà instable, leur demanderait de la patience. Et une confiance qu'ils avaient toujours eu du mal à se prouver jusque là.

Cette enquête les rapprochait aujourd'hui. Mais qu'en serait-il demain ? Elle pourrait les lier plus étroitement encore, ou les meurtrir à jamais.

Alors, Lanie renversa la tête en arrière pour l'appuyer contre l'épaule de celui qu'elle désirait secrètement voir devenir plus qu'un compagnon occasionnel. C'est encore là, près de lui, qu'elle se sentait la moins menacée. La plus en sécurité. La plus apaisée.

Elle ferma les yeux, dans l'espoir fou d'oublier les traits de Daniel et de se concentrer sur le flux vital qu'elle sentait irradier de leurs deux corps mêlés.

ooOoo

Lentement, pas à pas, il l'avait menée jusqu'au canapé. Sans relâcher son étreinte, il s'était assis avec elle. Et il avait attendu. Que la musique s'arrête, parce qu'il n'avait même pas eu la présence d'esprit de se précipiter sur son portable tant l'engourdissement du moment les avait paralysés. Il avait attendu aussi que le corps de sa bien-aimée cesse ses tremblements nerveux. Et que son propre cœur calme ses battements frénétiques.

Ils étaient restés là, en silence, un long moment. N'osant bouger. N'osant faire de nouveau, en reprenant vie, s'écouler les secondes, les minutes, les heures qui les rapprocheraient inéluctablement d'un jour sombre.

Il finit par percevoir la voix altérée de Kate, prononcée dans un souffle.

« Qui est-il, Castle ? »

Tyson lui paraissait désormais comme une pieuvre insaisissable, une hydre à plusieurs têtes qui repoussaient, plus nombreuses encore, lorsqu'on en coupait une.

« De qui doit-on se méfier ? Tyson ? Nieman ? Combien sont-ils ?

– Je ne sais pas. Je ne sais pas, Kate. »

Il ne pouvait stopper son mouvement de balancier, qui le rassurait lui-même autant qu'il apaisait sa fiancée.

« Comment sait-il tout ça, Rick ? »

Elle murmurait. Comme si avoir cette discussion à voix haute avait donné trop de relief, de réalité, de vérité à l'événement et à 3XK. Il fallait qu'elle maintienne à tout prix la distance avec ce gouffre duquel Castle venait de la tirer. Toujours blottie entre ses bras souverains, elle laissait ses yeux parcourir la pièce, inquiète malgré elle, méfiante, effrayée d'y trouver un quelconque indice de sa présence.

« Il n'a pas pu être là... Il... »

Elle se redressa vivement, se dégageant brutalement du giron de Castle.

« Papa... !

– Quoi ? Qu'y a-t-il ? »

Elle s'était levée après avoir saisi à la volée son portable qu'elle avait déposé sur la table basse. Il l'avait rarement vue aussi nerveuse, le souffle précipité, la gorge nouée, les doigts raides, échappant presque l'appareil.

Elle ne répondait pas. Elle était enfermée dans sa brusque panique. Alors qu'elle attendait que Jim décroche, une main sur la bouche, il perçut même des larmes s'accumuler dans ses yeux tremblants.

« Allez... Allez... Décroche, bon sang ! »

Il se leva, prêt à réagir si l'inattendu survenait.

« Papa ?! »

Son exclamation transpirait le soulagement. Il avait décroché. Il était vivant.

Castle parvenait à deviner la conversation qui se jouait à travers le combiné.

« Où es-tu ?... Tout va bien ?... Non, rien. Désolée, je ne voulais pas t'affoler... Non, c'est juste que...j'avais envie de t'entendre, c'est tout !... Oui, t'en fais pas. On a eu une enquête éprouvante, alors... j'ai voulu t'appeler... Non, ça va. Ça va mieux... Ok. On se rappelle demain. Je t'embrasse... Et... papa... je t'aime. »

Elle raccrocha, et contempla longuement l'écran de son portable, que sa main agrippait sans parvenir à calmer ses tremblements.

« Tout va bien ? s'enquit doucement son compagnon.

– Oui. Je crois. C'est juste que...

– Que quoi ? l'invita-t-il à poursuivre devant son hésitation.

– Que Tyson avait pu s'en prendre à lui... Qu'il avait pu connaître l'origine, et l'importance de cette chanson en... le soutirant à mon père...

– Oh non... »

Castle était effaré, démuni. C'était elle, désormais, qui imaginait les scénarii les plus invraisemblables pour torturer sa raison. Et sa rage contre Tyson redoublait rien qu'à ce constat. Car au fond, elle n'avait pas tout à fait tort : 3XK, ou qui que ce soit d'autre, était bien capable d'user d'une telle stratégie pour les faire souffrir, peu importe le degré d'innocence de la victime.

Mais Jerry Tyson ne devait pas gagner si facilement. Il n'était même pas encore apparu sous leurs yeux qu'il fragilisait déjà Beckett. Technique insidieuse que de provoquer une angoisse telle qu'elle la rongeait à petit feu. Non. Jamais il ne le laisserait la détruire.

Il s'approcha, et prit dans les siennes ses mains glacées par la peur.

« Kate... Regarde-moi. C'est exactement ce qu'il veut. Que l'on doute. Que l'on ait peur de lui, de ce qu'il pourrait faire. Du fait que chacun de nous peut devenir une arme pour détruire l'autre. On ne doit pas le laisser prendre l'ascendant. La seule défense qu'on peut lui opposer, c'est d'être fort. Plus que jamais. Tous les deux. Tous ensemble. De faire front, et de lui montrer que chacun de ses coups nous renforce. Entendu ? »

Son regard perdu dans le sien, à la recherche d'un ancrage, elle acquiesça, d'un mouvement sec et timide. A cet instant, elle aurait voulu croire que Tyson serait incapable d'atteindre l'amour patient et tenace qu'ils se vouaient l'un à l'autre.