Amitié / Hurt / Comfort

Evie & Carlos


Evie avait le sommeil profond. C'était une caractéristique rare sur l'île de l'Oubli, où les enfants étaient habitués depuis leur plus jeune âge à rester constamment sur leurs gardes, y compris quand ils dormaient.

Cette particularité était une conséquence – et l'un des seuls avantages – de l'isolation qu'elle et sa mère avaient subie pendant des années, obligées de vivre recluses dans un château où elles ne recevaient jamais la visite de personne et où, par conséquent, aucun danger particulier n'avait jamais menacé le sommeil de la jeune fille.

Encouragée par les nombreux discours de sa mère sur l'importance de bien dormir pour être belle, et par les récits de princes qui venaient réveiller leur princesse d'un simple baiser, Evie dormait donc chaque nuit d'un sommeil profond et paisible.

C'est pour cette raison que, lorsque quelqu'un s'introduit par sa fenêtre pour la première fois, elle n'entendit rien et resta endormie, inconsciente de la présence d'un intrus dans sa chambre.

A sa décharge, son invité nocturne était particulièrement agile et discret, et se déplaça dans la pièce sans un bruit jusqu'à atteindre son lit. Sans même l'effleurer, il posa les yeux sur Evie, l'observant en silence alors qu'elle continuait de dormir.

Au bout d'un long moment, il décida de s'asseoir par terre, et, sans cesser de la fixer, il calqua sa respiration sur celle d'Evie, calme et régulière, avant de fermer les yeux à son tour.

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Lorsqu'elle se réveilla le lendemain matin, Evie eut la surprise de découvrir Carlos adossé au mur qui se trouvait près de son lit, endormi.

— Carlos ? appela-t-elle à voix basse, confuse.

Le garçon se réveilla d'un bond, vif et alerte, prêt à se protéger de n'importe quelle menace potentielle. Le cœur d'Evie se serra en réalisant que même lorsqu'il dormait, Carlos était toujours sur ses gardes, mais elle ne laissa rien paraître et opta plutôt pour un sourire accueillant.

— Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle d'une voix douce.

Carlos regarda autour de lui, légèrement déboussolé, puis posa les yeux sur elle, écarquillant les yeux de stupeur en réalisant où il était.

— Evie je suis désolé ! s'écria-t-il aussitôt en commençant à s'agiter. Je ne voulais pas m'endormir, je pensais être reparti bien avant que tu ne te réveilles, je ne voulais pas t'effrayer, je suis vraiment désolé ! Je ne sais même pas comment j'ai pu m'endormir parce que j'étais juste venu pour quelques minutes et, oh Evie, je suis tellement désolé de te m'être introduit dans ta chambre comme ça et...

Son agitation s'intensifiait avec son débit de paroles et très vite, il ressembla à un petit animal pris dans un piège dont il ne savait pas comment se sortir. Réalisant que sa panique n'allait rien faire d'autre que s'accroître, Evie repoussa ses couvertures et sauta hors de son lit pour se précipiter vers lui. Avec précaution mais fermeté, elle attrapa ses mains et les serra dans les siennes avant de le regarder droit dans les yeux.

— Hey, tout va bien, souffla-t-elle d'une voix calme. Tout va bien, alors calme-toi et respire.

Carlos ferma la bouche, ravalant le reste de son flot de paroles incohérentes, et posa sur elle ses grands yeux sombres remplis de culpabilité.

— Tu ne m'as pas fait peur, d'accord ? lui dit Evie avec une douceur infinie. Et je ne t'en veux pas, tu as le droit de venir dans ma chambre quand tu en as envie, je te l'ai déjà dit.

Elle vit clairement le soulagement s'installer sur son visage alors qu'il se mordillait les lèvres. L'envie de le serrer dans ses bras monta en elle, mais elle savait que cela ne fera que mettre Carlos mal à l'aise et raviver sa panique, alors elle se contenta de le tirer doucement en direction de son lit pour qu'ils s'y assoient tous les deux.

— Tu n'es pas fâchée ? murmura-t-il d'une voix incertaine alors qu'elle lui adressa un sourire rassurant, tenant toujours l'une de ses mains.

— Non. Je suis juste...déconcertée ? Pourquoi es-tu venu dans ma chambre en pleine nuit ?

Carlos cligna des yeux et la regarda presque avec surprise, comme s'il ne comprenait pas la question. C'était pourtant évident non ? La douceur avec laquelle elle parlait, la tendresse dans son regard, la gentillesse et l'attention dans chacun de ses gestes… Le comportement d'Evie à son égard le déconcertait souvent parce qu'il ne le comprenait pas, mais faisait aussi naître cette étrange impression de chaleur à l'intérieur de lui. Lorsqu'elle était près de lui, il se sentait en sécurité.

C'était précisément ça qu'il était venu chercher.

Rougissant en réalisant à quel point c'était déplacé et ridicule, il détourna le regard.

— Carlos, insista-t-elle doucement.

— Ce n'était pas…malsain ou quoique ce soit, se justifia-t-il maladroitement alors que les doigts de sa main libre s'entortillaient autour d'un morceau du drap défait. Je n'avais vraiment pas l'intention de rester…

— Je sais.

Cette réponse le surprit, et il leva les yeux vers Evie qui le contemplait avec ce regard si doux et bienveillant qu'absolument personne d'autre ne possédait sur l'île de l'Oubli, et Carlos sentit à nouveau cette étrange impression de bien-être se répandre en lui. Il savait qu'il pouvait se confier à elle. Et plus encore, il avait envie de se confier.

— J'avais besoin de compagnie, murmura-t-il en baissant à nouveau les yeux, incapable de la regarder en face. Je n'arrivais pas à dormir et je…je me suis dis que je pouvais juste passer te voir quelques minutes.

Quelque chose fondit dans le cœur d'Evie alors que lui adressait un sourire penaud.

— Je suis désolé, c'est stupide.

— Ça ne l'est pas, le contredit-elle en serrant doucement sa main. Tu es libre de venir ici à chaque fois que tu en as envie, ou besoin. De jour comme de nuit.

Carlos ne répondit rien. Mais le sourire toujours sur ses lèvres et la légère pression qu'Evie sentit en retour contre sa main était un merci plus que suffisant.

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Carlos revint, évidemment. Une fois, puis deux, puis trois, et puis cela devint une habitude.

Au bout de quelques visites, Evie exprima sa contrariété de constamment le retrouver recroquevillé sur le sol froid et inconfortable, et laissa un oreiller et une couverture à son intention. Evidemment, Carlos ne comprit pas le message, et elle le sermonna gentiment lorsqu'elle découvrit qu'il n'avait pas osé les utiliser, lui assurant que c'était pour lui et que non, ce n'était pas grave s'il les salissait ou les abîmait.

Ses visites n'étaient pas régulières. Il lui arrivait de venir deux ou trois fois de suite, et puis plus du tout pendant plusieurs jours. Evie ne savait jamais à l'avance, et lui non plus à vrai dire.

Et puis il y cette nuit. Une nuit habitée par de la peur et de la confusion tellement intenses que lorsqu'il se glissa dans la chambre de son amie, il ne put les retenir plus longtemps et se mit à pleurer pour évacuer sa détresse.

Ce furent ses sanglots étouffés qui réveillèrent Evie, et pour la première fois elle découvrit à quel point Carlos était perdu et terrifié lorsqu'il s'introduisait ainsi dans sa chambre.

Sans un mot, elle l'obligea à s'asseoir dans son lit et l'attira contre elle tout en lui murmurant des paroles rassurantes. Elle mit plusieurs minutes à le calmer, mais ses pleurs finirent par s'apaiser et il s'endormit dans ses bras.

Ce fut la première nuit que Carlos passa dans son lit, blotti contre elle comme un enfant terrifié en quête de réconfort.

Très vite, le garçon délaissa son emplacement par terre pour prendre l'habitude de se glisser auprès de son amie à chacune de ses visites nocturnes, quémandant câlins et consolation. La plupart du temps, Evie ne se réveillait même pas, se contentant de se déplacer dans son sommeil pour lui laisser de la place et l'étreindre par réflexe.

Ouvrir les yeux face à un visage constellé de tâches de rousseur ou le nez dans des boucles noires et blanches était devenu sa manière préférée de se réveiller.

oOoOoOo

Ces nuits passées tous les deux étaient leur secret. Un secret qu'ils dissimulaient soigneusement à leurs parents, mais aussi à leurs amis. Non pas parce qu'ils en avaient honte, mais simplement parce qu'ils aimaient que ces moments n'appartiennent qu'à eux, et que rien ni personne ne puisse les abîmer.

Mais lorsqu'ils partirent vivre à Auradon, tout changea.

Désormais, Carlos partageait sa chambre avec Jay – et plus tard, avec Camarade – et il n'avait plus de raison de se sentir seul ou effrayé la nuit. Et même si c'était le cas, il avait la présence de l'autre garçon pour le rassurer. Mais aussi, Mal partageait celle d'Evie, et il n'avait plus la possibilité de s'y glisser la nuit sans prendre le risque que leur secret n'en soit plus un.

Ce fut avec ces arguments que chacun se justifia la brusque fin de leur complicité nocturne, sans jamais en parler à l'autre et sans jamais découvrir que cette impression de vide et de tristesse chaque matin où ils se réveillaient sans la compagnie de l'autre était partagée.

La plupart des nuits, ce n'était que ça. De la tristesse, du manque, de l'envie, des doutes, et surtout l'absence.

Mais certaines nuits, il y avait les cauchemars. Ceux à cause desquels Carlos se réveillait en sursaut, terrorisé. Ceux qui ressassaient ses souvenirs, et qui lui pesaient sur la conscience et sur le cœur. Ceux qui le maintenaient éveillé pour le restant de la nuit, et le hantaient pour la journée. Ceux dont il aurait désespérément voulu parler à Evie.

Carlos apprit à gérer les cauchemars en enfouissant son visage dans le pelage de Camarade, ou en calquant sa respiration sur celle, ronflante, de Jay. Ce n'était pas l'idéal, mais il s'en sortait assez bien.

Jusqu'à cette nuit. Jusqu'à ce rêve, bien plus sombre et terrifiant que les autres. Ce rêve qui alla réveiller la peur et la panique jusque dans ses os, les faisant vibrer d'horreur et d'angoisse à chaque battement de son cœur. Ce rêve qui le dévora de l'intérieur, faisant disparaître chacune des protections mentales qu'il avait bâti pour ne faire de lui qu'un petit garçon tremblant et terrorisé.

Il réagit par instinct de survie. A cet instant précis, il n'avait envie et besoin que d'une chose. Ou plutôt, une personne. Evie.

Il bondit hors de son lit et se glissa hors de la chambre en silence, réussissant l'exploit de ne pas réveiller Jay et à pas de loup, prit la direction de la chambre des filles.

Les couloirs de l'école étaient déserts et sombres à cette heure de la nuit, mais même s'il savait qu'il était à Auradon et que rien ne pouvait lui arriver, cela ne suffit pas à le calmer. Les images et la voix de sa mère s'entrechoquaient dans sa tête, mélangeant les éléments du rêve et les souvenirs réels. Il avait l'impression de suffoquer et c'est le visage trempé de larmes qu'il atteignit finalement la porte d'Evie.

Sauf qu'une fois à l'intérieur, il se figea net, réalisant que si c'était la chambre d'Evie, ce n'était pas la chambre dans laquelle il avait l'habitude de la rejoindre et que rien n'était pareil.

Il n'y avait pas d'oreiller ou de couverture qui l'attendait dans un coin. Le règlement de l'école interdisait sa présence ici. Et surtout, il ne savait pas si Evie était toujours d'accord.

Tout était différent, à Auradon. Tout était supposé y être mieux. Ils étaient en sécurité. Il n'avait plus aucune raison d'avoir peur. Il n'avait plus aucune raison de venir chercher du réconfort et de la tendresse auprès d'elle.

Tremblant et pleurant en silence, il resta paralysé à l'entrée de la pièce, incapable de prendre une décision, incapable de bouger, incapable d'avoir ne serait qu'une pensée cohérente.

Les minutes s'écoulèrent, et Carlos aurait pu rester ainsi, immobile et en panique, jusqu'à ce que son amie se réveille.

Sauf que si Evie avait le sommeil profond et dormait paisiblement sans avoir conscience de la présence du garçon à quelques mètres d'elle, ce n'était pas le cas de Mal. A l'instant où Carlos avait posé la main sur la poignée de la porte, elle avait ouvert les yeux, parfaitement alerte et consciente du moindre mouvement dans la pièce. Reconnaissant la silhouette de son ami, elle n'avait pas bougé de son lit, se contentant de l'observer pénétrer dans la chambre et de patiemment attendre qu'il fasse ce qu'il était venu faire.

Sauf qu'il ne bougeait pas, et que la patience de Mal était très limitée.

— Qu'est-ce que tu fous ? grogna-t-elle depuis son oreiller. Rejoins-la ou dégage d'ici, mais décide-toi !

Cela suffit à sortir Carlos de sa torpeur. Clignant des yeux en direction de la voix, il songea un instant à lui demander comment elle savait, mais changea rapidement d'avis. Plutôt que d'attiser la mauvaise humeur d'une Mal endormie, il épongea son visage humide avec sa manche et, chassant ses dernières hésitations, s'approcha du lit d'Evie.

Ce fut comme s'il n'y avait jamais eu d'interruption dans leurs habitudes. Il lui toucha doucement l'épaule, prononçant son prénom et demandant l'autorisation de la rejoindre. Elle n'ouvrit même pas les yeux, mais se décala pour lui faire de la place. Il s'allongea aussitôt à ses côtés, heureux de retrouver sa présence et sa chaleur.

Avec un sourire sur les lèvres, Evie passa ses bras autour de lui et le serra contre elle, enfouissant son visage dans ses boucles. De son côté, Carlos se blottit aussi fort qu'il put contre elle et ferma les yeux, prêt à se rendormir loin des cauchemars.