Il est un lieu à l'est d'Eel où coule un fleuve que nul n'approche jamais. Les animaux eux-mêmes l'évitent ; ils mourront de soif sur ses rives plutôt que de boire à son eau.
Seule une peuplade isolée vient encore, les nuits de nouvelles lunes, y jeter en offrande des cadavres si nombreux qu'on croirait voir une colline s'effondrer dans la mer. Tous les morts accumulés lors des vingt-huit ans du cycle lunaire finissent là, à voguer dans ce tombeau à ciel ouvert. C'est une tradition qui remonte à l'Exil et que nul n'oserait remettre en question : après la mort, le fleuve. Ainsi sont les choses depuis les millénaires. On laisse les cadavres crever la surface avec un bruit mouillé, puis la tribu les suit des yeux jusqu'à ce qu'ils disparaissent. Les femmes réunissent leurs enfants, les hommes surveillent les alentours, et tous repartent craintivement vers leurs terres avant que le soleil se lève.
Nevra y a vécu. C'était il y a longtemps, quand les Elfes des Bois n'avaient pas tous les cheveux bruns et les yeux verts. C'était un temps où les sorcières se promenaient dans les villes et où la dryade qui deviendrait Oracle n'avait même pas vu le jour.
Il vivait là-bas, plus seul qu'il ne l'avait jamais été ; et il pensait.
Marchant sur l'eau tel un de ces prophètes dont la Planète Originelle raffole, il regardait le courant emporter son lot de chair putréfiée jusqu'à la cascade. L'eau si claire devenait alors un voile rouge, un linceul flottant derrière son macabre cortège. Soudain, la crainte superstitieuse que les peuples des plaines nourrissaient envers le Fleuve Pourpre prenait tout son sens.
Nevra vivait là, plus seul qu'il ne le serait jamais. Parfois, il lui arrivait même d'accompagner la dernière promenade des morts. Il prenait alors place au milieu de la troupe, ses pieds nus évitant agilement les faces décomposées ; et il pensait…
Le grondement de la cascade se faisait entendre dans le lointain. Tout s'accélérait : le courant, le sifflement du vent, le ballet des cadavres comme autant de bouées pour enfants mort-nés. C'était un souffle de vie avant la mort, une dernière parade avant la chute – c'était la fierté du condamné qui monte à l'échafaud la tête haute – et Nevra courait parmi les corps ballottés par les eaux, lui l'immortel qui ne connaîtrait jamais de fin – et il pensait !...
Puis la cascade ouvrait sa gueule avide. Un par un, les cadavres s'y jetaient. Nevra cessait alors sa course effrénée. L'eau quittait ses rougeurs de jouvencelle pour redevenir pâle et froide ; il venait se placer au bord, tout au bord du vide, si près que la gravité lui tirait la jambe avec une insistance joueuse.
Et il pensait…
Qu'est-ce que la mort ?
Un humain a dit : c'est la lampe qui s'éteint quand le jour se lève.
Mortels ignorants ! La lampe qui s'éteint quand le jour se lève ? Mais quel jour est-ce là ? Une fin ! Une destruction ! Une annihilation si complète qu'il ne reste plus rien d'un être qui aimait, pensait, vivait !
Quand Nevra a quitté la Terre, l'Exil n'avait pas encore eu lieu. Fées et humains se mélangeaient sur l'Originelle. Tous étaient mortels, et tous, dans un même élan, croyaient : avec une dévotion aveugle, ils affirmaient que la mort n'était pas une fin. Au contraire ! répétaient-ils à l'envi. Dès qu'ils rendraient leur dernier souffle, leurs dieux les accueilleraient dans des paradis inconnus ici-bas.
Et Skotoma riait. Naïfs mortels ! Si les dieux voulaient offrir aux êtres un paradis, pourquoi les précipiter d'abord en ce monde ?
Les dieux doivent juger qui de nous est digne d'accéder à la prochaine vie, lui répondaient les prêtres.
Mortels arrogants ! Les dieux ne sont-ils pas créateurs de tout ce qui existe ? Ne peuvent-ils voir le cœur de chacun ? Pourquoi auraient-ils besoin d'un univers pour leur révéler ce qu'ils savent déjà ?
Non, non ! Cette vie est la seule ; cet univers est unique ! Les mortels sont une flamme qu'éteint le souffle du Temps. Telle est la vérité ! Telle est l'insupportable réalité des choses !
Debout sur le Fleuve Pourpre où coulaient les cadavres, Nevra hurlait.
Mortels imbéciles ! Ne voyez-vous donc pas l'horreur qui vous attend ?
Mortels obtus ! Ne voulez-vous donc pas vivre ?
La main qui se referme sur son épaule n'évoque rien tant que la serre d'un oiseau de proie.
Nevra transforme de justesse son rictus victorieux en un sourire poli. Quand il se retourne, son rival est là. Le dos droit, la narine frémissante, Ezarel contient à grand-peine sa fureur.
- Il faut qu'on parle, articule-t-il à travers ses dents serrées.
- Bien sûr. Viens dans ma chambre ; nous y serons plus tranquilles.
Nevra a acquis un savoir encyclopédique au cours de ses siècles d'existence. Il sait, par exemple, qu'une digue bien construite peut résister à une pression de plusieurs centaines de tonnes. Mais qu'on y perce un trou – qu'on laisse à l'eau un unique interstice par où se faufiler – et soudain le gigantesque mur de pierre s'effondre dans un grondement d'orage.
Le vampire a toujours trouvé cela fascinant. Qu'il envoie une simple pensée lézarder la roche, et le fleuve se jette dans la brèche comme une divinité vengeresse.
Quelle pique, parmi la vaste collection qui s'offre à lui, sera celle qui brisera la digue retenant la rage d'Ezarel ?
- Allons-y, gronde l'elfe en s'éloignant sans l'attendre.
Nevra le suit. Enfin, songe-t-il, enfin un plan qui porte ses fruits ! Comme prévu, l'humaine est devenue un point faible pour son rival. C'est triste quand on y pense : un elfe altier, l'une des plus puissantes créatures d'Eldarya, s'amourachant de cette enveloppe de chair dénuée de toute magie !
Ah, l'aveuglement des mortels… Voilà bien quelque chose dont il ne se lassera jamais.
Nevra ferme la porte derrière lui. Sur les murs de sa chambre, le réseau de runes prend vie. Silence, silence,silence, répètent-elles, un unique mot dans une dizaine de langues oubliées des fées, des traits d'encre qui s'entrelacent et enveloppent la pièce dans un cocon insonorisé. Personne ne pourra surprendre leur conversation, à présent.
Ezarel le sait. Sitôt les runes absorbées par le mur, il abandonne toute prétention au calme.
- Quel est ton problème avec ma subordonnée ? s'exclame-t-il.
Nevra apprécie sa fougue avec l'œil du connaisseur. Plusieurs mèches bleues sont sorties de sa queue-de-cheval ; elles s'envolent au rythme de ses imprécations, comme un tambour battant la cadence d'une colère qui s'enflamme. Durant une fraction de seconde, Ezarel ressemble plus à un Obsidien qu'à un Absynthe. Nevra se demande si, en passant ses lèvres sur le front de l'autre chef de garde, il y goûterait la saveur musquée de sa fureur.
Ezarel n'est pas l'un des Sept, non, mais Nevra ouvre volontiers ses draps à quiconque l'intéresse.
Hélas, l'elfe est allé s'acoquiner avec une misérable humaine ; sa magie s'est souillée au contact de cette triste créature. Nul fils des dieux ne voudra plus de lui, à présent. Nevra doute même de pouvoir supporter son contact. Jusqu'où vont ses affections pour l'humaine ?
L'image de deux corps joints s'impose à lui – la pâleur de leurs peaux sous les yeux indulgents des lunes, leurs souffles qui valsent et s'entremêlent, des mots chuchotés dans l'obscurité…
Une grimace déforme ses traits. Son copieux déjeuner menace de refaire une apparition. Ezarel, l'un de ses jouets préférés, et cette fille, unis par la chair ?
Heureusement, la colère de son rival l'arrache à cette répugnante hypothèse.
- Eh bien, réponds ! s'agace l'elfe.
- Pourquoi t'inquiètes-tu tant pour cette humaine ?
Mine de rien, cela l'intrigue. Nevra se targue d'être assez lucide pour reconnaître ses fautes, et il doit bien admettre qu'il ne peut s'arroger la responsabilité du couple qui s'est formé. Ezarel et Régine se sont trouvés sans son intervention. L'elfe et la fille ont gravité l'un autour de l'autre comme des étoiles binaires dansant au milieu du vide.
Pourquoi ? Les Fées vivent de magie ; comment l'une d'elles pourrait-elle s'amouracher d'un être qui n'en possède pas ?
Si convoluté soit le chemin, songe-t-il, on en revient toujours au même point : le Sang des Dieux.
- Ne change pas le sujet ! Tu as une dent contre elle depuis son premier jour ici. Ce que je veux savoir, c'est pourquoi.
- Tu t'inquiètes trop, Eza. Je n'ai rien fait à ta précieuse humaine. Est-ce ma faute si elle se fourre toujours dans les ennuis ?
- Te moques-tu de moi ? Je t'ai observé durant la réunion, tu avais l'air beaucoup trop satisfait qu'elle soit envoyée en mission ! Admets-le, c'est toi qui as donné cette idée à Miiko !
Nevra fronce les sourcils. Comment Ezarel a-t-il deviné ? D'ordinaire, il apprécie la perspicacité de l'autre chef de garde ; pas aujourd'hui.
- Bien sûr que non, réplique-t-il, comme si son agacement ne venait que d'être faussement accusé. Quel intérêt aurais-je à l'envoyer chez les kappas ?
- Tu n'aurais plus à la voir. Après tout, sa simple vue t'insupporte, n'est-ce pas ? Tu me l'as dit toi-même. Uneincapable pareille, beaucoup trop laide pour entrer dans ta garde, tu te souviens ? Tu te montres parfaitement injuste envers elle, Nevra, admets-le.
- Tu divagues, mon ami.
Il devrait en rester là, il le sait. Ezarel ne peut rien prouver ; et puis qui, à Eel, se fierait à une étrangère plutôt qu'au chef de l'Ombre ?
Il devrait, devrait, devrait…
Jusqu'à ce que son dégoût, trop longtemps réprimé, entre en éruption pour cracher jusqu'aux cieux une lave de haine. Une colère brutale le prend. Il se sent soudain trembler de fureur. On l'accuse d'injustice, lui, Nevra, fils des dieux et être de magie pure ! Les bords de sa vision se colorent de pourpre. Il ne peut accepter pareille indignité ! Quelle imposture est-ce là ? Comment ose-t-on violer ainsi l'ordre des choses ? Ilest un enfant des dieux ; c'est son parti que chacun devrait prendre ! Que cette vermine usurpe la place qui lui revient de droit… Non – cela ne sera pas !
- Ce n'est pas moi qui suis injuste, gronde-t-il, pris d'une rage qui le dépasse. C'est vous qui vous agenouillez devant elle sans la moindre dignité !
Et il sait, lui le vampire aux instincts infaillibles, qu'une ligne vient d'être franchie. Au moment même où les mots quittent ses lèvres, le souffle d'un vent venu d'ailleurs l'effleure, comme si un dieu lui murmurait à l'oreille…
Quoi ?
Quelles sont ces paroles qu'il devine à peine ?
Un filon d'or a affleuré au milieu du granite ; pendant une seconde, sa véritable nature a fendu son masque de mortalité.
Ezarel le fixe, une main posée sur sa hanche – là où il dissimule sa dague empoisonnée. Derrière lui, les lourdes tentures de velours avalent la lumière du jour. Seuls quelques rayons audacieux se frayent un chemin jusqu'aux deux hommes qui s'observent en chiens de faïence.
- Tu n'agis pas comme d'habitude, finit par murmurer l'Absynthe. Qu'est-ce qui a changé ?
Rien. Tout ! Des images dansent dans la mémoire du vampire : le ballet des mortels se dirigeant jour après jour vers le néant ; la Fiole-Monde qu'il aurait pu observer jusqu'au Vertige. Rien n'a changé et tout est différent !
Les mortels avançant vers la mort. La fiole au liquide chatoyant qui a failli l'emporter dans l'éternité.
Rien n'a changé. Les humains de son souvenir, deux mille ans plus tôt, et l'étincelle de magie qui brûlait en eux…
Et pourtant, tout, oui, tout est différent ! Les souvenirs lui passent devant les yeux comme des volutes de fumée qui s'envolent aussitôt. Tout est différent. Cette Terrienne au prénom royal qui se pavane dans le QG sans avoir la moindre goutte de magie en elle…
Rien. Tout. Nevra ne sait plus. Pour la première fois, il considère une hypothèse terrifiante : et si Régine n'était pas une anomalie ? Si la vermine qu'il méprise tant n'était pas qu'un simple accroc dans la toile de l'univers ?
Et si tous les humains avaient perdu leur magie ?
Mais pourquoi ? Depuis quand ? Comment ? Un peuple peut-il seulement vivre sans la bénédiction des dieux ?
Il fixe Ezarel sans le voir. Ses pensées sont parties au galop vers des contrées sinistres. Là-bas, les branches se tordent comme des griffes, et l'air s'agrippe à vous comme s'il cherchait à vous étrangler.
Lentement, Nevra s'embourbe dans le marécage de ses craintes.
Si les humains n'ont plus de magie…
- Qu'est-ce qui t'arrive, Nev ? Qu'est-ce que tu ne nous dis pas ?
Le ton d'Ezarel est impérieux. Nevra ne répond pas.
Sans la bénédiction des dieux, cette fille…
- Mais enfin, qu'est-ce qui se passe ? s'énerve l'elfe.
Et puis Nevra s'ébroue. Où était-il ? Son esprit vagabondait dans un enfer lointain.
Mais maintenant, il sait. Ce qui se passe ? L'humaine. C'est encore elle. C'est de sa faute si une Fée le soupçonne d'être plus que ce qu'il prétend. Dans la voix d'Ezarel, il n'y a ni la dévotion d'Oëlia, ni le respect que Miiko lui accorde presque à contrecœur. On n'y entend plus qu'incompréhension et méfiance.
C'est de sa faute à elle, misérable petite chose, pathétique humaine, et Nevra est déterminé : il la fera partir.
Soudain, l'évidence le frappe. Oui, c'est la mission qu'il s'est fixée, c'est la tâche primordiale qu'il laissera le détourner de la Question : il poussera l'humaine hors d'Eldarya. Il ne la laissera pas corrompre le peuple des Fées.
Oëlia lève les yeux vers lui. Elle est adossée contre un chêne dont l'écorce se confond avec sa chevelure. Une feuille se détache pour virevolter autour d'eux ; Nevra l'attrape au vol et s'en sert pour effleurer la joue de la jeune elfe, dans une parodie de tendresse qui n'amuse que lui.
Oëlia ne rougit pas. Elle le fixe toujours, de ses grands yeux aussi verts que la feuille contre sa peau, pleine de la dévotion paisible des fidèles qui ont remis leur libre-arbitre entre les mains des dieux. Elle ne questionne pas, ne proteste pas, n'exige pas de réponses : elle obéit, c'est tout.
Derrière son masque d'assurance, Nevra s'enivre, gorgée après gorgée, du pouvoir qu'il a sur elle. Comme elle est belle, cette frêle adolescente aux lèvres entrouvertes ! Il voudrait se pencher et, d'une morsure rapide, croquer le fruit de son adoration. Oui, comme elle est belle, cette Bois-Elfe que les apparences ne leurrent pas ! Oh, comme il est doux d'être un dieu !
- Je dois suivre Chrome et Régine chez les kappas, répète-t-elle docilement.
- C'est ça. Fais attention : il ne faut surtout pas que tu sois vue.
- Vraiment ? Mais… Alors Chrome n'est pas…
- Non.
Elle se mord la lèvre puis détourne les yeux, inquiète de cette nouvelle difficulté dans une tâche déjà délicate. Nevra ne s'en préoccupe pas. Ce ne sera pas la première mission impossible qu'elle réussira, portée par la force de sa foi plus que par un réel talent.
- Je dois trouver un moyen de suivre Chrome et Régine chez les kappas, reprend-elle. Je dois attendre qu'ils soient partis négocier, puis je dois rompre leurs protections, saborder leur bateau et dissimuler mes traces. Ensuite, je dois aller dans la Vallée aux Nids et récupérer l'éclat de Cristal dissimulé sous la septième pierre à gauche de la Roche aux sowiges.
- C'est bien, ronronne Nevra en lâchant la feuille qui retombe lentement jusqu'au sol. Tu as tout retenu. Quand ce sera fait, reviens à Eel et va immédiatement remettre le Cristal à Miiko. Si quelqu'un t'interroge, dis que tu étais en mission pour récupérer ce morceau de Cristal, et que l'ordre venait de moi. Est-ce clair ?
- Oui, chef !
- Alors vas-y.
Oëlia file comme un vent d'automne. Le bruit de ses pas résonne longtemps aux oreilles du vampire, de petits tap tap tap que n'amortit pas l'herbe trop sèche, jusqu'à ce qu'enfin, la distance en avale les derniers décibels. Nevra reste seul à la lisière des bois, en tête-à-tête avec les cigales qui chantent la fin de l'été.
C'est ici même, un mois plus tôt, qu'il est venu admirer la Nuit Obscure. L'endroit est idéal quand on ne désire pas être vu : une colline stratégiquement placée le dissimule aux indiscrets qui, depuis les hauts remparts d'Eel, auraient la fantaisie de scruter le lointain. Hélas, ce brillant coin de solitude s'est trouvé gâché par la présence ô combien indésirable de la plus basse des vermines – l'ignominieuse humaine, venue briser la noirceur d'une nuit sacrée ! Nevra grince encore des dents à ce souvenir.
Depuis, il s'est trouvé une charmante clairière où conclure ses transactions les plus délicates, à deux pas d'une dryade prête à lui offrir la forêt toute entière, pour peu qu'il assouvisse sa soif dévorante de magie pure. Une goutte de son sang – du Sang des Dieux – à chaque cycle lunaire lui assure la loyauté sans faille de la femme-arbre. Et si, droguée par une magie trop puissante, elle verse lentement vers la folie… Eh bien, ce n'est pas si grave. La dryade est mortelle, de toute façon : qu'elle périsse dans deux ans ou dans mille, quelle importance ?
Seule une forme de poésie a ramené Nevra ici : comploter contre l'humaine dans le lieu même qu'elle a souillé, l'ironie le séduit.
Nevra sort une nectarine de sa poche et y enfonce les crocs. Le suc lui dégouline sur les doigts, sur le menton, trace des sillons parfumés jusque dans son cou. Il ne fait pas un geste pour l'en empêcher. En ces temps de disette où la nourriture terrestre se vend plus cher que l'or, gaspiller le jus donne au fruit un délicieux goût de débauche. C'est un luxe que Nevra s'offre là, un petit luxe à emporter, un luxe de poche qu'on engloutit en cinq bouchées.
Je le mérite, songe-t-il. N'a-t-il pas accompli sa bonne action de l'année ? Il vient d'éloigner la fille du QG pour les deux semaines à venir – voire plus, si la chance est de son côté. Privés de son influence néfaste, peut-être les gardiens vont-ils enfin revenir à la raison. Nevra en doute, mais enfin, le ciel est bleu, les cigales chantent, et il mange un fruit mûr à point : c'est un temps propice aux espoirs un peu fous.
Miiko s'est montrée réticente, au début.
- As-tu perdu la tête ? Il est hors de question d'envoyer une terrienne dans une ambassade ! Elle ne connaît rien à nos coutumes, c'est une bombe diplomatique !
- Voyons, tu la sous-estimes. Ezarel n'arrête pas de dire qu'elle apprend vite.
- Ezarel critique le moindre de ses actes quand il est face à elle, et chante ses louanges dès qu'elle a le dos tourné. C'est le moins objectif des juges. Maintenant, si tu n'as rien d'autre à me dire, va enquêter sur la nourriture volée.
- Oh, je n'ai pas terminé. Tu sais, je pense vraiment que ce serait bon pour elle. Elle a passé des mois à Eel, il est temps qu'elle découvre notre monde, tu ne crois pas ?
Dans sa Lanterne, le Feu de Glace s'est agité comme un chien qui sent la colère de son maître.
- Cesse de me prendre pour une imbécile, a sifflé sa renarde favorite. Le bien de la Garde surpasse celui des gardiens, tu es pourtant le premier à le savoir ! Maintenant, dis-moi pourquoi tu tiens tant à l'envoyer là-bas.
- Mais je suis sérieux ! Elle a été élue par l'Oracle, tu as oublié ? Je pense sincèrement qu'il est dans notre intérêt de la préparer pour… ce qu'elle devra faire, quoi que ce soit.
Nevra doit l'admettre : il a mal calculé. Il était convaincu que cette excuse fonctionnerait. Miiko s'est détendue au fil des mois, mais il n'a pas oublié combien elle a dorloté l'humaine, au début de son séjour. Le doigt de l'Oracle, en touchant par mégarde cette abomination, lui a offert une valeur imméritée. En protégeant la fille, Miiko a cru satisfaire la demi-déesse qu'Eldarya révère.
Mais la femme-renarde, loin de tomber dans son piège, a plissé les yeux et a dardé sur lui un regard méfiant.
- Fais attention, Nevra. C'est moi qui t'ai fait chef de garde, et je te déferai tout aussi vite si tu persistes à me mentir. Je veux la vérité.
Nevra a contenu son agacement. D'où vient cette soudaine perspicacité ? Cela lui déplaît. Il en a imputé la faute à l'humaine : il ne sait pas trop pourquoi, mais il est sûr que, d'une façon ou d'une autre, c'est d'elle que vient cet énième incident. Des mortels ne suivant pas docilement les plans qu'il a tissés ? Et puis quoi encore ? Des oiseaux volant sous l'eau ? Des faéliens reniant la magie ? Non, non, ce doit être elle. Ce doivent être ses paroles blasphématoires qui poussent les fées à douter de lui.
Et par sa faute à elle, caillou dans les rouages de son éternité, il a dû se résoudre à construire hâtivement un argumentaire bancal.
- Je ne vois pas de quoi tu parles, a-t-il commencé.
Pendant une seconde, l'éclat glacé du feu bleu a éclipsé celui du Cristal. Nevra a levé les deux mains devant lui, comme s'il concédait la victoire à sa supérieure.
- Très bien, pas la peine de t'énerver ! Je me disais que peut-être, tu pourrais dire à l'humaine que c'est grâce à moi qu'elle a obtenu cette mission. Ça la mettrait dans des dispositions plus favorables à mon égard. Elle serait plus… réceptive.
Il s'est léché les lèvres de l'air le plus suggestif qu'il puisse invoquer. Pense à Alajéa à la langue vive, à Hélène aux yeux pâles, à Skri au corps puissant, s'est-il enjoint, en repoussant au fond de son esprit le visage hideux de l'humaine.
- Pourquoi voudrais-tu que Régine soit réceptive ? Tu ne t'intéresses pas à elle, a contré Miiko.
Nevra a fait la moue.
- Ezarel l'aime bien, a-t-il déclaré comme si cet unique fait expliquait tout.
Et il a observé, alors qu'un goût de bile lui envahissait la bouche, la femme-renarde avaler tout rond son excuse.
- Tu veux la séduire juste parce qu'Ezarel l'apprécie ? Serais-tu jaloux ?
- Absolument pas !
Nevra a fait honneur aux millénaires passés à perfectionner son jeu d'acteur. Dans cette unique exclamation, il a mis juste assez de force, d'indignation et de courroux pour que Miiko lise un oui dans son non ! Une duperie au second degré, une spontanéité aussi authentique que les babioles d'un purreko : Aristophane serait fier de son élève.
La tactique l'a dégoûté. Faire semblant d'avoir envie de cette chose ? Mimer une attirance pour cette anomalie ? Quelle horreur !
Mais son plan a fonctionné. Miiko a contenu un sourire moqueur.
- Très bien, a-t-elle finalement déclaré. Je veux bien envoyer Régine sur cette mission. De toute façon, tu ne réussiras pas à la mettre dans ton lit. En échange, je veux que tu détaches Chrome avec elle.
Malgré le soulagement qui l'a envahi, Nevra a fait semblant de réfléchir. Chrome l'enfant-soldat, un de ses meilleurs éléments – un des plus dangereux, aussi. Chrome, l'Ombre si talentueuse que personne, en-dehors de lui-même, Miiko, Leiftan, et probablement Nox, ne sait ce dont il est capable.
Chrome, le subordonné si fanatiquement dévoué à Miiko que Nevra, tout fils des dieux qu'il soit, doute de pouvoir gagner sa loyauté un jour.
Peut-être Miiko ne s'est-elle pas complètement laissé berner par son masque de Don Juan.
Bah ! Nevra ne s'en est pas soucié. Que Chrome rapporte à la chef suprême les faits et gestes de Régine ! Pendant que son attention sera concentrée au-delà des mers, sur le Deuxième Continent, lui aura toute la marge de manœuvre qu'il désire au sein même du QG.
Pourquoi le Cristal s'est-il brisé ?
Nul ne le sait. Il y a bientôt dix ans, à l'aube d'un beau jour d'été, une fissure a couru le long du joyau sacré. Dans la cour intérieure du Premier Palais, la panique s'est répandue comme un essaim de spadels. On a sonné les trompettes, on a appelé la reine, on a sacrifié à la hâte douze des plus belles bêtes du troupeau royal : en vain. Le Cristal a explosé comme une étoile en fin de vie, aveuglant en une fraction de secondes les fous qui osèrent poser les yeux sur lui. Le ciel s'est coloré de rose, de bleu, de lilas – des voiles de magie pure ont dansé entre les nuages.
Nevra sommeillait dans un arbre-lit quand un pressentiment l'a réveillé. Il s'en souvient comme si c'était hier…
Sur le Deuxième Continent, la nuit étendait son manteau d'ombre. Tout autour de lui, les elfes dormaient encore. Il avait passé la soirée à mener une joute musicale contre le barde préféré du seigneur local, un certain Daeron dont la renommée grandissante avait rejailli sur le Sire Thingol. Toutes choses considérées, ç'avait été une excellente soirée. Le barde n'avait pas failli à sa réputation. Quand Nevra s'était finalement incliné, un sourire aux lèvres, Daeron avait improvisé un morceau puissant et sublime, une ode à la victoire que ses quelques maladresses rendaient plus belle encore.
Le Sire s'était tourné vers son consort : Ah, mon ami ! On parlera de cette ode pendant des siècles !
Il se serait mordu la langue s'il avait su qu'au lieu de siècles, le souvenir de l'ode ne passerait pas la nuit. Quand le ciel dégorgea ses couleurs comme un habit mal teint, les frivolités artistiques sortirent de tous les esprits. Les elfes se réveillèrent en sursaut, arrachés au sommeil par la vague de magie qui déferla sur eux.
- Le Cristal ! hurlèrent-ils. C'est le Cristal ! Le Cristal est brisé ! La magie est rompue ! Nainala maranwë, aica apamë !
Confortablement installé dans le creux d'une branche, Nevra leva une main devant lui et écarta les doigts. Le ciel louvoyait comme un banc de poissons-lune ; les étoiles s'éteignaient, avalées par la lumière surnaturelle du Cristal.
Dans la cour du Sire Thingol, on n'entendait plus que des pleurs.
- Le Cristal est brisé ! Le fleuve de magie se tarit ! geignit Daeron. Pauvres de nous, comment allons-nous survivre ? Qualmë tul ! Oui, la mort approche !
Ainsi donc, le Cristal était brisé. Nevra étira chacun de ses membres engourdis. Peu de choses parvenaient à le surprendre, et c'était toujours un délice que d'en découvrir une nouvelle. Le Cristal d'Eldarya détruit, son essence disséminée aux quatre coins de la planète ! Qui l'aurait imaginé ? Et sans le moindre signe avant-coureur ! Pas une seule visite de l'Oracle venue prévenir les enfants des dieux de son affaiblissement imminent, pas le plus petit augure leur soufflant à l'oreille la mélopée des tragédies.
D'une pensée, il éloigna le flot de magie pure qui cherchait à se déverser dans ses veines. Il n'était pas une fée, lui. Il n'avait nul besoin d'absorber la magie d'autrui. Que l'énergie orpheline du grand Cristal aille donc nourrir les faéliens au désespoir.
Tout de même, songea-t-il en goûtant dans l'air nocturne la saveur si particulière du Cristal, quelle charmante espèce que les elfes ! Même leurs sanglots d'angoisse avaient le rythme d'un aria.
Nevra sourit. Il lui faudrait trouver l'Oracle : la demi-déesse pourrait sans doute expliquer ce capharnaüm. Avait-elle volontairement entaillé son joli caillou de lumière ? Ou bien l'attaque venait-elle d'un de ses nombreux ennemis ? Au fond de lui, le vampire pria pour que sa deuxième hypothèse soit bonne. Cela serait si intéressant ! Quelle espèce, sur Eldarya, pouvait réunir un pouvoir assez grand pour surpasser celui de l'Oracle ?
Daeron se lança dans un chant endeuillé ; en tournant la tête, Nevra aperçut le Sire Thingol, ses mains tenant celle de son compagnon, le visage plus pâle que les perles jumelles qui brillaient à leurs poignets.
Les elfes comptaient parmi les plus puissants des peuples féeriques. Sans source de magie à laquelle s'abreuver, ils dépériraient vite. Leur panique était compréhensible, quand on la voyait sous cet angle.
Nevra soupira. De toute évidence, même son espèce favorite pouvait faire preuve d'une idiotie intolérable. Quand l'un des Oreilles-Pointues allait-il remarquer l'évidence ?
- Quildë ! s'écria soudain quelqu'un. Silence, vous tous ! J'ai conscience que l'alcool a embrumé des esprits déjà peu gâtés par les dieux, mais vos geignements me fatiguent.
- Ezarel ! rugit le Sire. Notre pire crainte s'est réalisée ! Comment oses-tu te moquer ainsi du nuruhuinë qui plane sur nous ?
- Allons, doux sire, rétorqua Ezarel – car c'était lui, l'elfe aux cheveux bleus et à l'arrogance déjà légendaire –, apaisez vos craintes. Vous n'êtes pas un savant, nous n'en avons eu que trop de preuves, mais même vous devriez savoir que la magie ne disparaît jamais.
Ah, se dit Nevra. L'insolence dont faisait preuve cet alchimiste surdoué n'était donc pas une coquille vide : il y avait bien une miette d'intelligence sous les longues mèches bleues qu'il voyait flotter dans la brise.
Un vent d'espoir souffla sur les elfes.
- Il est possible, poursuivit Ezarel d'un ton léger, je dirais même plus : il est probable que nombre d'entre vous ne survivent pas à la crise qui s'annonce. Mais la magie du Cristal n'a pas disparu. Elle s'est juste…
Il désigna l'immense clairière d'un geste du bras.
- … Dispersée. D'ailleurs, ne la sentez-vous pas ? Ne vous pique-t-elle pas la peau comme si elle cherchait à s'introduire en vous ? Accueillez-la avec gratitude : bientôt, vous serez reconnaissant de toutes les réserves que vous vous serez constituées.
- Findëluin a raison.
Tous les regards se tournèrent immédiatement vers le compagnon du Sire Thingol. Même Nevra se haussa sur un coude pour mieux voir la couche seigneuriale. Le frêle elfe ne parlait jamais ; il se contentait d'ordinaire d'un sourire et d'un geste de ses mains si fines pour se faire comprendre. Quel besoin avait-il d'employer un moyen de communication aussi vulgaire que les mots, quand son melindo, son cher Thingol, se chargeait de parler pour deux ?
Au-dessus de leurs têtes, les voiles de lumière avaient dévoré la nuit. L'aube usurpée apparaissait à l'ouest.
Dans la cour sylvestre, un silence de catacombe s'était écrasé sur les elfes.
- Huorë. Ne perdons pas espoir, ajouta doucement le consort. Le celwëcuil sera reconstitué.
- Melian, tendre ami, comment pouvez-vous savoir cela ?
Au milieu des arbres, chacun retint son souffle. Seul Nevra laissa un rictus moqueur courir sur ses lèvres. Serait-il possible que le Sire Thingol ignorequi, exactement, il avait pris pour conjoint ?
- Je le sais, affirma tranquillement Melian. Je le sais comme je sais que les lunes se lèveront ce soir, que la pluie tombera et que les bourgeons écloront. Tana selma en Ainu.
Tana selma en Ainu. Telle est la volonté des dieux, traduisit Nevra.
Ce fut plus fort que lui : un hoquet lui échappa, puis un second, et soudain, un rire le prit qui le secoua tout entier. Au milieu de la clairière silencieuse, le son résonna avec la force d'un blasphème. Les elfes se tournèrent vers lui, colère et désapprobation dans leurs yeux en amande. Nevra n'y prêta pas attention.
La volonté des dieux, oui ! Ah, Melian, quel phrasé ! Quel intéressant choix de mots !
Des larmes d'hilarité perlèrent au coin de ses yeux. Tana selma en Ainu ! Charmant, Melian, charmant !
Et son rire monta, monta, monta jusqu'à la cime des arbres-lits qui parsemaient la clairière, monta jusqu'aux cieux dansants, monta jusqu'aux étoiles qu'on ne distinguait plus…
- Si notre invité a fini de se ridiculiser, j'aimerais finir.
Nevra cessa de rire. Lentement, ses yeux d'argent se tournèrent vers l'arrogant qui osait l'insulter ainsi.
- Qu'as-tu dit, petit elfe ?
Ezarel soutint son regard.
- J'ai dit que j'aimerais finir. Cela vous pose-t-il un problème, rimbë Nevra ? Ou tenez-vous tant à interrompre si grossièrement les assemblées d'autres peuples ?
- Qualifiez-vous souvent de grossiers les hôtes que vous insultez, nessa Ezarel ?
- Seulement quand…
- Assez, les interrompit le Sire. Ezarel, tiens ta langue. Quant à vous, rimbë Nevra, comprenez qu'un grand malheur vient de s'abattre sur nous.
- Votre hilarité fut des plus malvenues, valeureux rival, déclara le barde Daeron.
- Peu digne de notre hospitalité ! ajouta une grande elfe rousse.
Nevra ignora les commentaires des Oreilles-Pointues. Ses yeux trouvèrent ceux de Melian, les accrochèrent ; un éclair de compréhension passa entre les deux êtres.
- Veuillez m'excuser ! s'exclama Nevra en s'extirpant de la branche-lit. Anin apsene, ce n'était qu'un rire nerveux. Cette tragédie nous touche tous, quelle que soit notre race. Continuez ! Je jure de me tenir coi.
- Agréable promesse, commenta Ezarel. Mes sœurs, mes frères, comme je vous le disais : la magie ne disparaît pas. Le Cristal ne peut pas être annihilé. N'est-il pas évident que, tout comme il a été brisé, il peut être reconstruit ? La tâche qui nous échoit est la suivante…
Nevra laissa la voix de l'elfe altier le bercer. Intéressant personnage, cet Ezarel. Il faudrait garder un œil sur lui.
Alajéa fait la moue. C'est un exercice qu'elle maîtrise à la perfection. Les coins de sa bouche bleue s'affaissent ; ses jolis yeux roses se fixent sur une rune luisante ; ses oreilles pointent vers l'arrière. A chaque fois, Nevra s'en émerveille. Comment se fait-il, songe-t-il, que lui qui d'ordinaire s'ennuie si vite ne puisse se lasser de cet air boudeur ? Le charme enfantin de la jolie sirène est plus fiable qu'une horloge. S'il le lui demande, acceptera-t-elle de mourir avec cette jolie moue imprimée sur ses traits ? Il l'enfermera dans la glace et passera des années à la contempler, jusqu'à ce qu'enfin, au détour d'une seconde, il comprenne le secret de cette expression.
- Je ne sais pas trop, dit-elle finalement, inconsciente des désirs morbides que son amant entretient. Régine ne se mêle pas au reste de la garde. Nevra, est-ce que…
- Une seconde. Comment peut-elle ne pas se mêler aux autres Absynthes ? Elle passe son temps dans vos laboratoires !
Alajéa ne lui tient pas rigueur de l'avoir interrompue. Quoi qu'il fasse, elle ne lui en veut jamais. Sait-elle qu'à chaque offense qu'elle supporte, Nevra n'a que plus envie de voir jusqu'où il pourra la pousser ?
- Les labos de sucre ne sont pas assez bien pour elle, renifle la sirène en calant sa tête sur l'épaule nue du vampire. C'est pour ça qu'on ne la croise pas. Même mes amis des labos de mélasse disent qu'elle ne vient jamais les voir ! C'est une snob, conclut-elle fermement.
Nevra visualise rapidement la hiérarchie de l'Absynthe. Tout en bas, les novices qu'on envoie faire des commissions sur le marché ; au-dessus, les labos de sucre ; encore plus haut, les labos de mélasse, et enfin, les labos de sirop. Au sommet de la pyramide trône le mythique laboratoire d'Ezarel, le labo de miel, objet des fantasmes inavoués de la plupart des savants d'Eel.
- Mais elle n'est là que depuis un an, songe-t-il à voix haute. Comment pourrait-elle avoir déjà accès aux labos de sirop ?
Alajéa se presse contre lui dans un bruit de draps froissés, le bras de Nevra enserrant sa taille.
- Tu sais, on raconte qu'elle ne va même pas aux labos de sirop. C'est Olga qui m'a dit ça – elle a entendu Miranyë et Guy en parler dans un couloir. Il paraît…
La sirène marque une pause.
- En fait, lâche-t-elle, je me demande si je vais te le répéter. Qu'est-ce que tu me donnes en échange ?
Nevra fronce les sourcils. Le fleuve de sa patience, découvre-t-il, a atteint un embranchement. Un ruisselet s'en est détaché pour courir à travers les plaines : c'est là toute la bonne volonté qu'il est prêt à consacrer à l'humaine.
Sa main remonte jusqu'au sein nu d'Alajéa. La sirène gémit doucement, puis pousse un cri de douleur : Nevra a pincé son téton sombre jusqu'à y laisser une trace d'ongle.
- Ne joue pas avec moi, la prévient-il d'une voix grave. Que t'a dit Olga ?
- Que Régine travaille dans le labo de miel ! geint Alajéa. S'il te plaît, tu me fais mal !
Nevra la lâche.
- C'est bien, la félicite-t-il en flattant son sein meurtri. Continue à voir ce que tu peux apprendre sur elle, veux-tu ?
- Oui, oui, c'est promis. Je ne l'aime pas du tout.
- Moi non plus, l'assure Nevra.
Le labo de miel – le laboratoire personnel d'Ezarel et de ses capitaines, où sont menées les expériences les plus délicates. Seule la salle du Cristal est mieux protégée que cette vaste pièce sombre.
A quoi peut bien travailler l'humaine, dans le secret du plus privé des laboratoires ?
Nevra ferme l'œil. Un frisson le parcourt.
