Époque 1 : Rose et le docteur
Aÿ avait été un homme comblé. De son second mariage plusieurs enfants étaient nés, mais aucuns n'égalaient en beauté et en intelligence Nefertiti, l'unique fille que sa première femme lui avait donnée avant de mourir de complication après l'accouchement. La fillette était aussi belle que sa mère et aussi intelligente que son père. D'ailleurs, ses attributs et ses talents avaient déjà attiré l'attention du Pharaon Amenhotep 3 qui voulait lier sa destiné à nulle autre qu'à son fils héritier Amenhotep 4. Elle ne serait pas qu'une de ses épouses, elle serait la première épouse, la reine d'Égypte. Son statut et sa parenté avec la reine Tiyi lui ouvriraient toute grande les portes du trône. Le Père Divin n'en doutait point.
Pour parvenir à ce but, la jeune fille passait une partie de sa journée à étudier les usages de la court, à apprendre les langues étrangères, la religion, l'écriture, les arts et bien d'autres choses qui devaient la propulser au premier rang. Cependant, à tous les jours, elle avait un moment libre où elle sortait jouer avec ses sœurs.
Parfois, elles se contentaient de jouer dans le jardin, d'autres fois, elles partaient à l'aventure dans la section désertique dominée par des rocks qui s'étendaient derrière la villa. Un jour, les fillettes revinrent sans leur aînée. Aÿ envoya ses esclaves à sa recherche. Le soleil se coucha et la jeune fille n'était toujours pas de retour. Il partit lui-même dans les collines abruptes, mais ne la trouva pas.
Elle revint au milieu de la nuit; une drôle de flamme luisait dans ses yeux. Le Divin Père était partagé entre le soulagement et la colère. Il voulait à la fois la prendre dans ses bras et la punir sévèrement.
- Père, dit-elle, d'une petite voix. J'ai vu aujourd'hui la déesse Isis, dans toute sa splendeur.
La colère prit le dessus.
- Ne dit pas des idioties, Nefertiti. C'est une bien piètre excuse pour tous les soucis que tu nous as causés.
- C'est vrai, insista-t-elle! Elle était magnifique avec une robe de lumière et des yeux pleins d'étoiles. C'est elle qui m'a retenue si longtemps. Aurais-je dû désobéir à une déesse?
- Cela suffi, jeune fille. Tu es confiné dans la maison jusqu'à la prochaine lune. Cesse d'inventer des stupidités. Tu ne t'en sortiras pas comme ça.
- Mais c'est vrai, insista l'adolescente, les larmes aux yeux!
Mais Aÿ refusa de l'écouter. Pourtant, même si l'histoire paraissait trop incroyable pour être vrai, une petite voix lui disait que quelque chose d'étrange lui était arrivée. Nefertiti n'était pas du genre à inventer de telles histoires, ni à désobéir.
Elle resta sagement à la maison durant un mois, mais dès que la punission fut levée, elle usa de tout son temps libre à prendre de longues marches plutôt que de jouer avec ses sœurs. Elle revenait toujours avant le couché du soleil et s'évita ainsi de nouvelles punitions, mais Aÿ s'inquiétait. Voyait-elle quelqu'un? Mettait-elle en danger son mariage avec le prince héritier par un amour interdit?
La jeune fille devenait une femme, et son mariage serait pour bientôt. Le Divin Père devait sévir avant que ça aille trop loin. D'ailleurs, la jeune fille s'étiolait de jour en jour, son teint pâlissait et la flamme dans son regard s'éteignait. Il fallait que ça cesse. Il lui interdit donc les marches dans le désert, mais découvrit rapidement qu'elle sortait en cachette pendant la nuit. Il assigna un esclave à la surveillance de sa chambre, mais étrangement, il retrouvait cet esclave endormi le matin et sa fille encore sortie.
Tous les esclaves y passèrent sans pouvoir rester éveillés et ensuite, le Divin Père, lui-même, prit le quart de nuit, mais ne put résister au sommeil étrange qui le gagna au milieu de la nuit.
Résigné à la laisser y aller, il la fit suivre par des esclaves pendant son escapade nocturne. Ils rapportèrent que la jeune fille allait au Mastaba ancien, derrière la colline. Ce Mastaba, un édifice rectangulaire servant de tombeau, était si ancien, qu'on ignorait même qui y était inhumé. Cependant, on se gardait d'y entrer, il ne fallait pas troubler les repos des ancêtres. Les seuls qui s'y risquaient étaient les pilleurs de tombe, au risque de leur vie et leur salut éternel. Les esclaves ne l'avaient donc pas suivit à l'intérieur.
La nuit suivante, Aÿ devança sa fille et se rendit au Mastaba avant le coucher du soleil. Il se cacha et l'attendit.
Après quelques heures, il vit la forme fantomatique de sa fille venir vers le Mastaba, éclairée par un rayon de lune. Quand elle entra dans le bâtiment, il la suivit sans faire de bruit et demandant intérieurement au divin Aton de lui pardonner cette intrusion.
Le divin père arrêta son récit quelques instants. Le docteur comprenait au regard triste de l'Égyptien que ce qui allait suivre l'avait profondément marqué. Il devait néanmoins le laisser tout raconter s'il voulait savoir à qui il avait affaire.
- Je suis entré dans le Mastaba, poursuivit Aÿ. Ma fille se tenait debout au côté d'un sarcophage. Sa main était posée sur le sarcophage. À côté de Nefertiti se tenait une femme toute blanche, lumineuse, mais elle était transparente, comme de la vapeur. Elle se tenait derrière Nefertiti et l'observait attentivement. Je suis certain qu'il ne s'agissait pas de la déesse Isis, ni d'une déesse d'ailleurs. Si ça avait été le cas, elle n'aurait pas eut besoin de ma fille pour réaliser ses projets.
- Quels projets, se demanda le Galiférien?
Une larme perla à l'œil du divin père, il reprit d'une voix chevrotante.
- Ma fille paraissait de plus en plus épuisée. Elle s'effondra par terre. Alors, la femme de lumière s'évapora.
L'instant suivant, le sarcophage s'ouvrit tout seul. Une femme portant une robe étrange en sortit. Elle avait le visage de ma fille. Mais ça ne pouvait être elle! L'abominable créature prit ma fille dans ses bras et la plaça dans le sarcophage. Puis, elle referma le couvercle et se dirigea vers la sortie.
- Pourquoi ne l'avez-vous ne l'avez pas arrêtée quand elle sortait, l'interrompit Séthi?
- Elle avait le visage de ma fille! Je ne pouvais me résoudre à lui faire du mal. Peut-être n'avais-je été victime que d'une illusion. Avant de tenter quoi que ce soit, je devais en avoir le cœur net. Alors, je me suis caché et j'ai attendu qu'elle s'en aille avait d'aller ouvrir le sarcophage. Ma Néfertiti… ma petite fille… Elle était couchée dans le sarcophage, pâle comme une morte, sur elle couraient des boyaux qui lui entraient dans les narines et dans la peau. Elle respirait… Je l'ai secouée, j'ai crié, je l'ai pincée, je l'ai même giflée. Elle ne s'est jamais réveillée.
- Avez-vous rattrapée l'imposteur, insista Séthi. Les yeux de Aÿ pétillaient de rage.
- Le matin se levait, j'avais la ferme intention de la capturer, d'exiger qu'elle me rende ma fille.
Mais quand j'arrivai chez moi, on m'apprit que Nefertiti, la fausse, venait de partir avec mon épouse vers le palais où elle voulait s'entretenir avec la reine Tilly. Mon épouse revint seule. Cette créature immonde avait demandé à ce que soit devancé le mariage et Tilly avait accepté. Le silence tomba sur le groupe. Le docteur semblait réfléchir à toute vitesse.
- Je vous remercie de m'avoir confié votre histoire, Aÿ. Mais j'aimerais savoir une dernière chose. Qu'est-ce que Akhenaton a à voir dans cette histoire?
Ce fut Paatonemheb qui lui répondit.
- Quand Amenhotep 3 est parti dans son voyage vers le royaume des morts, son fils Amenhotep 4 est devenu Pharaon et celle qui a prit le visage et la place de Nefertiti est devenue reine d'Égypte.
- Amenhotep 4 était déjà féru du culte d'Aton quand je le lui enseignais, ajouta Aÿ, mais craignait aussi les autres dieux. Cette fausse Nefertiti l'a influencé d'une quelconque façon. Il a changé. Il a décrété qu'il était interdit de vénérer toutes les divinités sauf Aton et a changé son nom pour Akhénaton, le serviteur d'Aton. C'est elle la responsable. J'en suis certain. Elle lui a fait cadeau d'un pouvoir qu'il a faussement nommé le don d'Aton. Il n'est qu'un homme, mais il a les pouvoirs d'un dieu. Comprenez-vous? Il se prend pour Aton! Il a perdu la raison, et elle a quelque chose à y voir.
Le Seigneur du temps resta songeur pendant un instant.
- Ce Mastaba est-il bien loin d'ici, demanda-t-il au bout d'un moment?
- Par le Nil, il faudrait une demi journée.
Le docteur pensa un instant à son Tardis stationné dans le désert. Il pourrait s'y rendre en un instant, mais comment faire, sans que ça paraisse divin. La colonne de Thot s'évanouissant dans l'air ne ferait que confirmer une méprise qui durait depuis des siècles. D'un autre côté, il était plus urgent de libérer Rose.
- J'ai mes accès au palais royal, dit Paatonemheb comme s'il avait lu dans ses pensées, je peux m'occuper de faire sortir votre amie et de la ramener ici, en sécurité.
- Très bien, allez-y. Moi, j'irai au Mastaba ancien. Je dois l'examiner pour comprendre de quel genre de… magie il est question.
- Je vous accompagne, docteur, ajouta Pa-Ramessou. Le bateau de mon père vous y emmènera.
Avec son accent égyptien, «docteur» sonnait plutôt comme «Toth-Er». Ce dernier comprit comment de docteur, il était devenu Toth dans le passé, mais espérait que les autres ne feraient pas ce lien.
