Il devait être dans les alentours de deux, peut-être trois heures du matin, et la nuit était impénétrable. Seule la Lune l'éclairait. Rentrer avec Levi s'était avéré moins difficile qu'il se l'était imaginé, mais puisqu'aucun d'eux ne parlait, il y avait ce malaise indéniable qui flottait dans l'air, et Eren savait qu'il ne le supporterait plus très longtemps. Quand finalement, il trouva quelque chose à dire – de stupide, comme d'habitude –, il espéra que ce serait assez pour se changer les idées. Il n'avait pas envie que le silence lui ramène les flashs imprécis de ce qui s'était passé ce soir – l'alcool, les rires étouffées, et pire encore, les lèvres de Levi collées aux siennes, avides de tout – ni même ce qui s'était passé précédemment. Il n'avait toujours pas trouvé comment approcher Petra et comment dire à Armin tout ce qui s'était passé sans en avoir honte, ou ne serait-ce que de la honte de ne pas le lui avoir dit plus tôt. Chaque jour qui passait était un gouffre en lui et le reste du monde, et dans l'instant, il lui sembla que la personne la plus apte à la comprendre portait le nom de Levi.

Stupide.

"Qu'est-ce qui est arrivé à ton père ?" demanda-t-il finalement, mais alors qu'il se disait qu'il allait enfin recevoir une réponse, Eren réalisa combien la question était brute. Levi parlait peu de lui, en fait, il n'en parlait jamais – il ne savait même pas son âge ni son nom de famille. Pourquoi parlerait-il de son père et si, qui plus est, celui-là avait quelque problème ? Il se souvint de son air absent quand il avait parlé de lui, la veille, dans la garage des Bossard. Eren voulait en apprendre plus, non seulement sur son père, mais sur Levi. Il s'attendit à recevoir une réplique amère, et ce fut le cas.

"Oi, gamin, on ne t'a jamais appris à te mêler de ce qui te regarde ?" Eren déglutit. En vérité, sa mère lui avait appris le contraire – elle lui avait dit que tant qu'on avait la possibilité d'apaiser les gens, de les aider, on se devait d'essayer. Quel qu'en soit le moyen. Peut-être qu'inconsciemment, Eren voulait aider Levi à se sentir apaisé en se libérant de ce qu'il ne disait pas. Mais Eren ne répondit rien ; il était hors de question de lui parler de sa mère. Enfin, il songea que s'il pensait ainsi, Levi n'avait aucune raison de lui parler de son père non plus. Pourtant, à sa grande surprise, il reprit. "Mon père est mort. Il est mort et je n'étais même pas là pour le voir." C'était dit maladroitement, mais Eren savait ce qu'il voulait dire. En réalité, il était plus à même de le comprendre que n'importe qui d'autre. Il baissa la tête et regarder des Vans tandis qu'il marchait, fasciné par le geste machinal de ses jambes et de la route qui disparaissait sous ses pieds. Levi avait fait une pause, et il devina qu'il n'allait pas aller plus loin dans ses dires.

Alors Eren réfléchit. Que lui dire ? Devait-il lui confier sa propre histoire à son tour ? Sa rancune s'effaçait de plus en plus, comme si plus le temps s'écoulait entre les choses froides que Levi lui disait, ou la sensation chaude de sa bouche contre la sienne, et maintenant, plus il était apte à se montrer normal. Désormais, il n'avait plus peur du silence. Il l'appréciait à sa juste valeur. Le silence était la preuve qu'il n'avait pas encore brisé la règle qu'il s'était donnée.

Et qu'il brisa finalement. "Je vois." C'était court, bref, dit presque trop bas pour que Levi ne l'entende, mais c'était suffisant. Suffisant pour attirer son attention, suffisant pour attirer son regard, suffisant pour que Levi se tourne légèrement vers lui et que ses yeux froids s'adoucissent légèrement sous l'effet d'une curiosité presque malsaine. Lui qui montrait peu d'intérêt au quotidien, venait de prouver qu'Eren l'intriguait. C'était peut-être la première fois, et peut-être aussi la dernière, et ça n'allait durer que quelques secondes avant que Levi ne se convainc que ce n'était pas si digne d'intérêt, mais c'était déjà ça.

Eren échappa à son regard. Levi continuait de l'examiner, tenant sa veste d'une main, toujours projetée sur son épaule, et l'autre se balançant d'avant en arrière au rythme de ses pas. Lui avait plongé ses mains dans les poches de son jean, et sa chemise ouverte sur son t-shirt flottait légèrement au vent créé par son allure soutenue. Ils marchaient déjà depuis cinq, voire dix bonnes minutes, et Eren commençait à fatiguer. Ses pieds lui faisaient un peu mal, comme s'il était engourdi, sa tête bourdonnait et il se sentait diminué. "Pourquoi…" commença Eren avant de se rendre compte qu'il ne savait pas ce qu'il voulait dire. Il reprit, sourcils froncés, regard toujours planté sur ses pieds alors qu'il continuait d'avancer. "Pourquoi est-ce qu'on est partis si tôt ?" Eren songea qu'il essayerait peut-être de lui faire croire quelque chose, comme par exemple qu'il se sentait suffisamment mal à l'aise pour que Levi les extirpe de là, et Eren savait que c'était faux – Levi n'avait aucun intérêt à se soucier du malaise d'Eren. Mais Levi ne se donna pas la peine d'inventer une excuse.

Après quelques secondes, comme s'il avait hésité à répondre, Levi haussa les épaules tout en marchant. "Je voulais t'accaparer." Eren pensa d'abord qu'il se fichait de lui, mais l'air sérieux qu'il avait, regard droit devant lui comme s'il s'adressait à l'horizon, et son léger haussement d'épaules, lui fit finalement penser qu'il était tout à fait sincère. Eren sentit son coeur s'emballer, et ses joues chauffer. Jouait-il encore avec lui ? Levi ne se donna néanmoins pas la peine de guetter sa réaction ; ça lui était sûrement égal, qu'il réagisse bien ou non. De toute manière le mal était fait et ils étaient presque chez eux.

Il ne s'en rendit pas compte tout de suite, mais Levi s'était arrêté, et un sourire amusé étirait ses lèvres alors qu'il avait les yeux bloqués sur une zone particulière : le cou d'Eren. Celui-là sentit un frisson le parcourir, appréhendant légèrement ce qui allait suivre, mais Levi ricana. "Impensable." Un pause, un autre rire. "Le petit a été marqué." Marqué ? De quoi voulait-il parler ? Eren s'était arrêté lui aussi, et tentant désespérément d'accorcher le regard de Levi, qui ne voulait pas quitter le cou d'Eren.

"Q-quoi ?" Eren réussit à articulier, pris de court.

Levi pointa de sa main gauche la bordure de son t-shirt. Là où le col de sa chemise et le col de son t-shirt s'arrêtaient, une marque violette était née sur sa peau. Eren ne pouvait pas la voir, mais porta instinctivement ses doigts à elle, et esquissa une grimace de douleur quand il appuya par mégarde sur celle-là. Levi souriait légèrement.

"Un suçon. Tu as un suçon." Eren ouvrit de grands yeux et Levi reprit sa marche tout en parlant, peu préoccupé par le fait qu'Eren le suive ou non. "Cette fille, elle a l'air de croire que tu lui appartiens. Tu sors avec un vampire ?" Eren frissonna. Cette question lui rappela vaguement ce que Connie disait, l'autre fois, et ce qu'avait ajouté Armin. Et l'étrange pensée qui lui avait soufflé que Levi pourrait sans problème être un vampire. Une fois Petra remplacée par le véritable vampire, la question avait un effet tout à fait différent, et Eren rougit. Il gratta l'arrière de son crâne et baissa la tête en reprenant une allure normale.

Evidemment, Levi n'attendit aucune réponse. Mais plus tard, à la surprise du jeune, ce fut lui qui recommença à parler. "Tu l'aimes bien ?"

"Qui ?" répondit Eren, sourcils froncés.

"Ta copine." Dit ainsi, il pouvait s'agir de plein de filles. Mais Eren avait le sentiment qu'il parlait d'une fille particulière – Petra. Il déglutit. En parler de nouveau signifiait prendre le risque d'être moqué une nouvelle fois, et il préférait recevoir toutes les moqueries du monde que d'en recevoir une seule de la part de Levi.

Il haussa les épaules. Il ne savait pas trop. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il la trouvait jolie et gentille, et que tout ce temps, il avait été curieux de savoir ce qu'elle répondrait s'il osait lui demander de sortir un jour. Maintenant qu'il avait sa réponse, il ne savait plus trop ce qu'il devait en penser. Petra n'avait pas l'air amoureuse, et lui ne l'était pas non plus, et la curiosité – et un peu de fierté – étaient tout ce qui le rattachait encore à elle. Cependant, maintenant, il n'était pas sûr de pouvoir un jour la regarder dans les yeux. La trace de la peur était toujours là, immuable, et il savait qu'il avait déjà épuisé sa carte. Tout à coup, il réalisa qu'il n'avait plus tellement l'intention de réitérer l'aventure. C'était au moins ça de trouvé.

Levi souffla. "Tu comptes rattraper le coup ?" Levi était sérieux. Toutes ces blagues sur lui à propos d'être homosexuel n'étaient donc que des blagues, puisqu'il était parfaitement au courant qu'Eren aimait les filles. Cela dit, c'était étrange d'en parler avec lui. Quelque chose naquit dans l'esprit d'Eren et il retint sa question pour plus tard. Pour l'instant, il se contenta de lui donner une réponse nonchalante.

"En fait, je n'en suis plus si sûr."

Levi acquiesça. C'était compréhensible. "C'est dommage," fit-il, et Eren pensa d'abord qu'il parlait de sa relation avec Petra, jusqu'à ce qu'il continue, "j'aurais bien aimé être ton premier baiser." Et sur ce, il éclata de rire pour lui-même. Eren rougit de plus belle, et sentit au fond de lui que c'était l'effet escompté. Levi pouvait se montrer sympathique et de bonne compagnie – si l'on enlevait ses remarques gênantes et le "gamin" qu'il ajoutait à chaque phrase en s'adressant à Eren –, mais il aimait définitivement embêter les gens. Eren se rappela la soirée avec Hanji, Gunter et Hannes, et même le bref échange qu'il avait eu avec Erd. Levi ne semblait être comme ça qu'avec lui. D'un côté, c'était injuste, mais d'un autre, Eren se sentait presque spécial. Ça pourrait être pire.

Eren songea que la fenêtre s'était ouverte et qu'il était temps de poser la question qu'il retenait. En fait, ce n'était pas tellement une question. Juste une manière d'amener le sujet, et maladroitement, puisqu'Eren était la personne la moins à l'aise avec ce genre de choses. "Alors…" commença-t-il, et Levi sut qu'il ne relèverait pas sa remarque provocatrice. "Tu aimes les mecs ?" Eren plissa le nez et Levi se surprit à trouver ça mignon. C'est vrai, sa maladresse et sa fougue adolescente faisaient de lui quelqu'un de plutôt surprenant, dans l'ensemble, même s'il ne différait pas tellement du modèle type de l'adolescent rebelle. Difficile à dompter. Levi avait la sensation que lui non plus, ne pourrait le dompter. C'était peut-être pour ça qu'il se montrait plus rebelle qu'Eren. C'était la seule manière de le garder là. Une fois dompté, Eren s'en irait sans doute. Se lasserait. Levi chassa cette pensée de sa tête en réalisant qu'il finissait par apprécier la compagnie de l'adolescent, et soupira.

"Si on veut." Il leva les yeux au ciel – mais pas en signe d'agacement, simplement pour regarder les étoiles. Ils continuèrent de marcher et finalement, reprit. "Tu sais, l'homme dont Hanji a parlé," commença Levi. Eren l'observa du coin de l'oeil pour lui montrer qu'il l'écoutait, et Levi poursuivit. "C'est un crétin." Il haussa les épaules, comme s'il ne savait pas lui-même où il voulait en venir. "Je voulais que tu le saches." Non, en réalité, il ne savait définitivement pas où il voulait en venir. Il fronça les sourcils, perdu dans ses propres pensées, et jeta un bref regard à Eren. Leurs yeux se croisèrent, s'accrochèrent quelques secondes et Eren détourna timidement les yeux. Levi l'intimidait tellement…

Eren devait poser la question. "Pourquoi ?"

Levi se tourna vers lui. "Pourquoi je tenais à te le dire ?" Il réfléchit, silencieux. "Parce qu'Erwin Smith était une erreur et qu'il le sera toujours. C'était peut-être le meilleur coup que j'aie jamais eu –" à cette remarque Eren détourna les yeux, profondément gêné, "mais il n'en est pas moins le plus gros salaud des environs." Eren s'imaginait Levi avec un homme, et c'était presque étrange. D'après ce que disait Levi, il imaginait Erwin comme étant quelqu'un de dur à cuir, tout comme lui, mais ce n'était pas tout à fait la vérité. Levi continua. "À ton âge, j'étais tout aussi perdu que toi, peut-être même plus. Je n'avais pas ta maturité." C'était ce qu'il fallait à Eren pour capturer son regard une nouvelle fois. Eren réagissait aux mots de Levi avec une vivacité qui l'étonnait toujours. "J'étais un délinquant, je suppose. Je fuguais beaucoup. Je volais des trucs, je me révoltais par-ci par-là, j'étais un vrai calvaire pour mes parents." Il soupira. "Je n'ai jamais vraiment fait d'excuses à ma mère. Pour tout ce que j'ai fait."

Eren n'en attendait pas autant. Il n'aurait jamais songé qu'un jour Levi s'ouvrirait à ce point. C'était peut-être implicite, mais c'était suffisant pour lui prouver que Levi avait assez confiance en lui pour lui confier toutes ces choses. C'était tout ce dont il avait besoin pour pardonner Levi toutes les choses amères qui lui restaient en travers de la gorge.

D'ailleurs, en y pensant, ce baiser n'était pas si désagréable. Eren rougit et chassa cette pensée de son esprit. Il ne fallait pas…

Levi nota son changement d'attitude mais ne dit rien. Il avait compris qu'il ne s'agissait pas de ses confidences, mais quelque chose qui était né en lui comme par réflexe. Il respectait son silence et avec étonnamment, se mit à chercher quelque chose d'autre à dire. Depuis quand Levi s'occupait-il de maintenir une conversation ? Le monde tournait à l'envers. Mais peut-être que Levi aimait ça. "Erwin m'a sorti de ce monde alors que j'étais à peine conscient de la réalité. Il m'a offert sa protection et la promesse d'un lendemain, il était là pour m'écouter, il réagissait. À ce moment-là, je pensais avoir découvert quelque chose en moi. Erwin m'a appris à l'aimer et j'ai compris que je n'aimais pas les filles, et j'ai fini par me convaincre que j'en étais amoureux." Il fit une pause, comme s'il ne se souvenait plus de la suite, mais Eren savait qu'il avait besoin qu'on l'encourage pour poursuivre. Et il avait réellement envie d'en entendre plus – même si le fait même d'entendre parler de cet Erwin suffisait à faire battre son coeur un peu plus vite. Il le détestait déjà. Pourquoi ? Il ne savait pas trop. Mais il le détestait.

"Et tu en étais amoureux ?" demanda Eren après une hésitation.

Levi le regarda. Eren avait des yeux d'enfants, mais il était beau, comme si son visage était torturé par la curiosité, et trop d'autres émotions pour pouvoir les discerner. Il y avait autre chose, aussi. Mais Levi ne mit pas le doigt dessus. "Je crois." Silence. Il regarda la route. Levi n'était plus certain de ce qu'il avançait.

Tout devenait étrangement flou, comme si le fait de les énoncer à voix haute les remettait subitement en question.

Il continua. "Et puis, j'ai grandi et j'ai ouvert les yeux sur beaucoup de choses." Pause. "L'atrocité du monde, tous ces gens ennuyeux, la vie qui ne fait pas de cadeau." Il haussa les épaules pour lui-même. "Je couchais à droite, à gauche, je suis même tombé dans la drogue alors que j'avais arrêté quand Erwin m'a sorti de cet enfer. Je recommençais à être un véritable casse-cul et ma mère pleurait souvent. Parfois, je ne rentrais même pas la nuit." Silence, encore. "Personne ne savait où j'étais." Eren voulut lui poser une question mais il sentit que Levi n'avait pas encore terminé. "J'étais là où je ne risquais pas de vomir mon dégoût de ce monde."

"Tu es misanthrope ?" demanda Eren, et utiliser ce mot lui fit un drôle d'effet, surtout dans ces circonstances.

Levi fit une moue indescriptible, en guise de réponse, l'équivalent d'un haussement d'épaules. "Je suppose. Peut-être." Oui, peut-être. "S'il n'y a pas de critères particulier alors, oui, j'en suis sûrement." La conversation était plutôt grave, et elle mettait en avant des questions que Levi ne s'était plus posé depuis longtemps – mais étrangement, la présence d'Eren avait l'effet d'un médicament, et les mots finirent par sortir d'eux-mêmes. "J'ai appris à aimer la douleur, à cette époque. D'ailleurs, si tu veux mon avis, il faut être sacrément masochiste pour aimer s'en prendre une dans le cul." Eren eut envie de rire, même si ses joues devenaient légèrement roses, comme à chaque fois que Levi était un peu trop grossier. "J'étais un déchet. J'étais vraiment un déchet." Il fit une pause, longue, très longue, durant laquelle Eren ne dit rien. Il regardait son voisin d'un air intrigué, comme s'il essayait de comprendre. Il n'y avait rien à comprendre. Et Eren tentait de retenir toutes les images qui naissaient en lui. Il s'imaginait un Levi plus jeune, plus fragile, et plus sauvage encore. Quelqu'un qui ne connaissait encore rien du monde et qui pourtant détestait déjà tout. Quelqu'un qu'un certain Erwin avait pris sous son aile et qui, du haut de ses seize, dix-sept, peut-être dix-huit ans, avait connu l'amour. Il en était presque jaloux. Jaloux de qui, de quoi ? Aucune réponse. Jaloux, tout simplement. Il s'imaginait un Levi fougueux, à la langue bien pendue, qui se déliait uniquement pour dire des grossièretés, tout comme maintenant – mais quelqu'un qui n'avait pas peur de parler, ni de vivre. Quelqu'un qui avait conscience que la vie était courte et qu'il fallait agir tout de suite.

Eren souriait légèrement. Levi avait dû souffrir par le passé, et sa vie toute entière semblait être plus complexe qu'il n'aurait imaginé possible de l'être. À côté, ses problèmes d'argent, de famille, d'adolescent insatisfait qui luttait pour impressionner le voisin d'en face, semblaient bien maigres.

"Mais toi," fit une voix en brisant le silence qui, étonnamment, était devenu apaisant. "Toi, tu es comme le début du printemps. Ou ces minutes qui suivent la tempête. Tout renaît sous mes yeux et c'est comme si je réalisais qu'il y avait encore un soleil, quelque part dans le ciel." Eren sentit son coeur s'accélérer, et accrocha le regard de Levi. Celui-là, à sa grande surprise, l'observait déjà depuis un moment, et il rencontra deux pierres grises qui pétillaient dans l'obscurité. Le visage de Levi était presque éclairé, et c'était la première fois qu'il le sentait si optimiste. Rêvait-il ? Et que venait-il d'entendre ? Son coeur allait à une allure folle, incontrôlable, et il était impossible de détourner les yeux de ceux de Levi.

Quelque chose naquit dans son estomac, péniblement délicieux. C'était une sensation particulière, il ne savait pas trop quoi, mais il aurait aimé la provoquer encore et encore. Levi ne disait rien, il se contenait de marcher tout en posant sur lui ce regard indescriptible, et Eren lui rendait un regard similaire. Quand Levi détourna le regard, Eren s'accorda un mince sourire, et espéra que Levi ne l'avait pas remarqué.

Si. "Gamin, tu es de loin le plus grand mystère qui m'ait été donné de découvrir." C'était comme une énigme et Eren ne comprenait pas le sens de sa phrase, mais il n'eut pas l'occasion de lui demander davantage de choses, car déjà Levi s'était arrêté, tourné vers lui, et l'observait avec un air évident.

Eren regarda autour de lui. Ils étaient arrivés. Son coeur se serra douloureusement et il reconnut la même sensation dans son estomac qu'une minute plus tôt. Qu'était-ce ? Il reconnut la voiture de Mikasa devant la maison et la réalité le frappa – il allait devoir quitter Levi. Il se sentit mal, comme s'il risquait de ne plus le voir du tout, jamais plus, et ce qui se rapprochait délicieusement de la panique s'épanouit en lui comme une armée de papillons, prenant le contrôle de son corps.

Levi lui jeta un regard mi-amusé, mi-intrigué. "Je t'aurais bien invité à l'intérieur, mais il me semble que tu es plus branché nanas." Eren écarquilla les yeux. Quoi ? "De plus, je m'en voudrais de profiter de toi. Tu as pas mal bu." Il laissa ses lèvres s'écarter et découvrit ses canines pointues comme celles d'un vampire.

Eren sentit son esprit s'exciter à cette vue. Décidément, Levi était vraiment un vampire. Mais il n'avait pas le temps de digérer ni même de comprendre ce que venait de lui dire Levi que ce dernier se dirigeait déjà vers sa propre maison.

"Bonne nuit, gamin." Fut tout ce qu'il entendit et la nuit se ferma sur lui. Le silence revint. Et le coeur d'Eren n'avait jamais battu aussi fort.

/

C'est avec le sourire qu'il passa le seuil de la porte. Il était tard et tout le quartier dormait, mais il avait la sensation que sa soeur était debout. Peu importait. Ce qui avait mal commencé s'était terminé en beauté, et la voix douce de Levi résonnait dans sa tête. Bonne nuit, gamin. Il aurait payé pour qu'on lui murmure ça à l'oreille, rien qu'une fois de plus.

Eren trouva son chemin jusqu'à la cuisine, et ne put retenir son sourire de s'élargir quand il croisa le regard surpris de sa soeur.

"Tu as vu un ange ?" demanda-t-elle, sceptique.

Eren voulut rire mais rien ne vint. C'était peut-être le cas. Mais il trouva plus drôle d'ajouter, plus pour lui-même que pour créer la confusion chez sa soeur, "un vampire, plutôt."

Mikasa secoua la tête, renonçant à tenter de comprendre son frère, et tandis qu'Eren fondait sur la chaise d'en face de la sienne, se redressa.

"Alors, cette fête ?" Elle souriait légèrement, comme une mère après le premier jour d'école de son fils. Son coeur se réchauffa. Mikasa avait toujours cette attitude un peu maternelle, légèrement étrange sur elle puisqu'elle avait l'air d'être tout sauf une mère. Pourtant, elle était bien trop protective avec son frère, et se souciait énormément de son bien être. Même si les frère et soeur avaient cette tendance à s'envoyer des méchancetés à la figure, à faire comme si de rien n'était et se désobéir entre eux juste pour la rébellion, eux avaient la plupart du temps un air complice dans le regard, comme si toutes ces choses les rapprochaient l'un de l'autre.

Mais encore une fois, c'était un contact psychologique qui les liait. Si Mikasa était maternelle, elle n'allait certainement pas embrasser son frère pour lui dire bonne nuit. C'était équilibré. "Surprenante." Eren n'alla pas plus loin, il ne voulait pas lui raconter quelque chose qui viendrait le tromper – après tout, Mikasa pensait qu'il était allé à une fête avec Connie. En s'en rappelant, cependant, Eren crut bon d'ajouter. "Jean n'a pas trop joué les cons." Et il se mit à sourire. Sincèrement. Eren était impatient de monter dans sa chambre et de trouver le sommeil, des images plein la tête. Il était certain qu'il allait bien dormir.

Mikasa hocha la tête. "Bien, bien." Elle but une gorgée du verre d'eau qu'elle avait devant elle et le reposa silencieusement. "Papa est parti, il a laissé plus d'argent que prévu." Mikasa avait dit ça comme si elle supposait que ce geste était sa manière de se racheter d'avoir volé leurs économies pour consommer de l'alcool. Mais cela ne pardonnait rien. Tout de même, c'était déjà ça. Eren hocha la tête à son tour et s'éclaircit la gorge pour refouler un sourire. Il se sentait tellement euphorique, maintenant. "Tu as bu ?" demanda sa soeur en voyant l'expression étrange qui était née sur son visage.

"Un peu, oui," répondit Eren, et en réalité, il ne mentait pas – il ne savait pas combien de verres il avait bu. Ni quoi, d'ailleurs. Ce n'était pas mentir que de dire qu'il avait bu, et supposé que la quantité était raisonnable, puisqu'il avait visiblement réussi à revenir à pieds sans tomber la tête la première ni s'évanouir.

Mikasa se leva, contourna la table et avant de disparaître dans le salon, elle se tourna vers lui, regardant Eren par-dessus son épaule. "Je ne savais pas ce que vous avez fait, vous deux, mais ça a l'air de te réussir. Je ne t'avais pas vu aussi content depuis un moment." Elle lui adressa un sourire sincère et s'éloigna.

Eren laissa son visage s'éclairer de plus belle, et ne put s'empêcher de se demander ce que faisait Levi, chez lui, à cet instant précis. Pensait-il lui aussi à ce qui s'était passé ? Tout ce qui s'était passé ? Il secoua la tête et les paroles de sa soeur rebondirent dans son esprit. Il était prêt à parier qu'elle avait parlé de lui et de Levi.