15 Juillet 2016, Bretagne, Kerstin, 14h09
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Depuis que Bob avait été accueilli sous le toit de Léa, une semaine plus tôt, les températures estivales n'avaient cessé de croître. Ce jour-là, le thermomètre avoisinait les trente degrés à l'ombre c'était le début d'été le plus chaud qu'ils aient connu depuis plusieurs années. Tous en souffraient, et même les chats restaient étonnamment calmes, assommés par la chaleur. Le seul qui ne s'en plaignait guère était Bob, tout à fait dans son élément. Le pyromage n'hésitait même pas à aller câliner les boules de poils qui se chauffaient paresseusement au soleil.
Après manger, Léa avait tenté de s'éclipser dans sa chambre. Mais suite à un commentaire dépité de sa mère Lucille, qui trouvait qu'elles ne se voyaient que peu ces derniers temps, la jeune femme avait accepté à contrecœur de descendre son ordinateur portable au rez-de-chaussée. Elle s'installa sur la table du salon, en face de sa mère, occupée à faire les comptes sur son propre ordinateur. Marina était sortie dehors, partie jardiner à l'ombre en compagnie de son grand-père Michel. Joël faisait la sieste à l'étage et Louise était installée dans un fauteuil du salon en train de lire un livre tiré de sa bibliothèque. La baie vitrée était grande ouverte et un agréable courant d'air, quoique tiède, parcourait la pièce.
L'air de rien, Léa s'assit devant son écran en bougeant la chaise à côté d'elle. Sa mère ne remarqua rien, et Bob put s'y asseoir en paix après en avoir chassé Nosda, l'un des chats de la maison. Le félin avait miaulé en gagnant le sol, puis s'était finalement contenté de la fraîcheur du carrelage tout en se frottant aux jambes du pyromage. Celui-ci n'avait pas pu résister et s'était penché pour lui gratter la tête.
Depuis leur discussion deux jours plus tôt, la relation entre Léa et Bob avait évolué. Loin d'éviter le demi-diable comme elle l'avait fait jusqu'alors, la jeune femme avait au contraire passé tout son temps en sa compagnie, cherchant des moyens de découvrir la localisation de ses trois amis ou de tenter de les contacter. L'un et l'autre débordaient d'idées, malheureusement irréalisables pour la plupart. Bob se rembrunissait et devenait silencieux durant de longues minutes lorsque l'un de ses plans comprenait de la magie et que Léa lui rappelait qu'il n'était plus capable de la manier. Cela arrivait souvent.
Sans ses pouvoirs, il se sentait inutile.
« Ou alors, je laisse le contrôle à mon démon intérieur et… » avait-il commencé une fois.
« Non mais ça va pas la tête ?! » l'avait immédiatement coupé Léa.
« D'accord, d'accord. » avait-il abdiqué, surpris par le ton catégorique – mais aussi presque… inquiet – de la jeune femme.
Ils avaient fini par se tutoyer. Souvent, leurs discussions dérivaient, les amenaient plus loin, et ils faisaient peu à peu connaissance, s'apprivoisant mutuellement. Parfois difficilement – le côté un peu égocentrique de Bob avait toujours tendance à agacer Léa, et elle-même avait souvent du mal à se confier. La jeune femme finit par comprendre que Bob ne partageait avec Nova que son blabla incessant et son apparence physique. Pour le reste, le pyromage et son meilleur ami de papier étaient bien différents. Cela ne l'empêchait pas d'apprécier finalement le demi-diable.
D'abord gênée par la présence de sa mère face à elle qui l'empêchait de parler directement à Bob, Léa trouva rapidement la parade à ce problème. Ouvrant un document texte sur son ordinateur, elle tapait au clavier ce qu'elle voulait dire au pyromage. Celui-ci ne se gênait pas pour lui répondre à voix haute – après tout, Lucille était incapable de l'entendre. Quant à Louise, elle avait bien compris, depuis deux jours, que sa petite-fille et le demi-diable avaient enfin enterré la hache de guerre et coopéraient à présent pour que ce dernier parvienne à retrouver ses amis.
C'est vraiment con de ne pas pouvoir lancer des avis de recherche un peu partout, écrivit Léa sur son ordinateur.
« Ouais. » approuva Bob en soupirant. « Ça pourrait marcher, pourtant. »
Je te l'ai dit : personne ne voudra prendre au sérieux la description de tes amis.
Ça fait plus jeu de rôle grandeur nature qu'autre chose… ajouta-t-elle mentalement sans communiquer sa pensée à Bob.
« Comme toi envers moi au début ? »
Si elle l'avait pu, Léa aurait volontiers glissé un coup de coude dans les côtes de l'homme installé près d'elle. Mais le regard de sa mère, qui avait relevé la tête dans sa direction à cet instant, l'en empêcha. Elle pesta silencieusement, tout en admettant d'un seul mot :
Mouais.
En face, Lucille paraissait en proie à un choc subit, les yeux écarquillés. Léa crut pendant quelques secondes qu'elle avait fait une bourde quelconque avec Bob, mais les yeux de sa mère étaient fixés sur son écran d'ordinateur, et la paranoïa de la jeune femme s'en trouva légèrement diminué. Au hoquet de stupeur qui s'échappa des lèvres de sa génitrice, elle s'inquiéta néanmoins :
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Je… Je préfèrerais que nous reportions… pour notre balade à la pointe du Raz. »
« Ah. »
Léa haussa les épaules. Brocéliande, ok, mais la pointe du Raz, son vent incessant et ses falaises escarpées ne l'intéressaient pas vraiment, même si c'était l'un des lieux touristiques phares de la Bretagne, qu'on considérait un peu comme le bout du monde.
« Genre à quelques jours ? »
« Quelques mois seraient mieux. » grimaça Lucille. « Tant que cette affaire n'aura pas été résolue… »
« Hein ? Quelle affaire ? »
Il y eut un petit bruit sec : le claquement léger d'un livre qu'on referme, signe que, depuis son fauteuil, Louise tendait l'oreille, elle aussi. Face à l'attention de sa mère et de sa fille, subitement focalisées sur elle, Lucille avala sa salive en tentant de reprendre ses esprits, puis débuta la lecture du bref article qu'elle venait de parcourir. Ce n'en était qu'un parmi tant d'autres… Mais occupée à profiter du début des vacances, elle n'avait plus fait attention aux actualités.
« Depuis quelques jours, des corps sans vie sont régulièrement retrouvés à la pointe du Raz. Tout d'abord isolés le long des falaises, les cadavres sont maintenant découverts aux abords des sentiers parcourus chaque jour par des centaines de visiteurs. Les victimes ont toutes été tuées à l'arme blanche et présentent une unique plaie profonde, parfois additionnée à des traces de lutte : ecchymoses, nez cassé, côtes brisées. Quelques lettres ont été tracées près du premier cadavre avec le sang de celui-ci. Avec chacune des victimes suivantes, on trouve désormais immanquablement un morceau de papier quelconque – ticket, feuillet vierge, carte du site – sur lequel est écrit : Comment voulez-vous mourir ? »
« THÉO ! » s'écria Bob à ces mots, faisant violemment sursauter Léa, qui se cogna le genou contre la table.
Si Louise fut toute autant surprise d'entendre le pyromage crier le nom de son ami, son sursaut fut plus discret que celui de sa petite-fille. Lucille ne le remarqua donc pas. La femme cessa de lire son article et fronça les sourcils en voyant sa fille se masser la jambe avec une grimace de douleur, tout en échangeant un regard avec…
… La chaise qui se trouvait à côté d'elle ?
« Ma chérie, ça va ? »
« Oui, oui… Nosda m'a foutu un coup de griffes, ça m'a surpris. » prétexta-t-elle, s'excusant mentalement à l'intention du chat.
Déjà lassée d'entendre Bob répéter à tout bout de champ d'un ton surexcité : « C'est Théo ! Du Théo tout craché ! Ah, le con ! C'est lui, c'est Théo ! » juste à côté de son oreille, elle s'empressa d'ajouter le plus naturellement possible :
« Merde, c'est bizarre cette histoire… Elle dit quoi la suite de l'article ? »
Lucille parcourut brièvement la page internet pour la seconde fois.
« Pas grand-chose. L'enquête est en cours, mais s'annonce compliquée, parce qu'aucun témoin n'a été trouvé. Absolument aucun. Le tueur sait ce qu'il fait. Il n'y a aucun lien non plus entre les victimes. »
Elle actionna la roulette de la souris.
« Ah, et vers la fin, ils parlent aussi d'un autre phénomène étrange. Depuis que les meurtres ont commencé, il y a tous les soirs un violent orage au-dessus de la pointe du Raz, et la foudre tombe presque toujours au même endroit. Mais ça n'a aucun rapport. »
« Bien sûr que si ! » s'égosilla Bob, au point que Léa se demanda s'il se calmerait si elle lui en collait une. « C'est Théo ! »
« Oui, c'est bon, on a compris ! »
« Pardon ? »
« Non, rien… » lâcha Léa à l'attention de sa mère, penaude. « Je disais que, euh… Je crois que j'ai compris un truc… »
Voyant la jeune femme en mauvaise posture, en partie à cause de lui, Bob intervint de son mieux pour détourner l'attention de sa mère. Il se leva en essayant de faire bouger la chaise le moins possible, puis se pencha et attrapa l'innocente Nosda, qui était étalée de tout son long sur le carrelage frais, pour lui faire mimer un saut pathétique et atterrir sur la table.
Plus exactement, sur le clavier de l'ordinateur portable de Lucille. Celle-ci recula brusquement sa chaise en protestant. Bob l'esquiva avec brio au dernier instant.
« Ah, non, Nosda ! Descend de là ! »
« Je crois que Socks et Patio sont au frais au sous-sol. » intervint Louise à son tour. « Tu pourrais aller y mettre Nosda aussi, elle serait bien mieux. »
Lucille soupira quelque chose d'incompréhensible au sujet des chats qui étaient décidément les rois dans cette maison, mais s'exécuta tout de même. Elle prit Nosda dans ses bras et se dirigea donc vers les escaliers menant à l'étage inférieur. Sitôt qu'elle eut quitté la pièce, Léa se leva et contourna la table. Tel un rapace, Bob avait déjà fondu sur la souris et entreprit de faire défiler l'article de nouveau, bien qu'il ne soit pas habitué à cette technologie. Comme l'avait dit Lucille, il n'y avait pas plus de détails que cela. Le regard du pyromage resta longtemps fixé sur ces quelques mots qui, depuis le temps, lui étaient bien familiers, désormais.
Comment voulez-vous mourir ?
Léa lui jeta un coup d'œil intrigué.
« Tu es sûr ? »
« Évidemment ! » répliqua Bob du tac au tac avec son assurance habituelle. « Déjà, rien qu'avec cette histoire d'orages. Théo est un inquisiteur de la Lumière, il est capable de faire apparaître des éclairs. Même si ça lui bouffe une tonne de psyché… »
« Gné ? »
« N'empêche, ça veut dire qu'il peut utiliser sa magie, lui ! Alors ça, c'est parfaitement injuste ! » grommela Bob avec mauvaise humeur. « Et puis, cette phrase… Il a réussi à tuer une druidesse elfe, comme ça, quand même. »
« En la faisant mourir comme elle avait demandé ? »
Bob aurait dû se sentir penaud et coupable à ce souvenir. Mais sous l'effet de la pression qui se relâchait peu à peu, il ne parvint pas à se retenir et éclata de rire. La première des nombreuses « offrandes » au Dieu de l'Euthanasie que devait certainement servir Théo en secret… Et elle était loin d'être la dernière. Pour preuve, le paladin continuait son carnage même dans ce monde-ci… Enfin, pour une fois, se faire remarquer comme ça était plutôt une bonne idée.
« Non, non. Juste en lui posant la question. Surprise, arrêt cardiaque, schrak, boum. Morte. »
C'était terrible. Ce Théo, bien qu'il soit l'ami de Bob, un inquisiteur et un paladin, n'était rien d'autre qu'un meurtrier, un barbare, un monstre. Comment avait-il pu faire une chose pareille ?
Pourtant, de la manière dont Bob lui raconta l'événement, en voyant son détachement vis-à-vis de ce souvenir, et surtout vu le ridicule de ce trépas, Léa ne parvint pas à se retenir.
Elle aussi éclata de rire.
