CHAPITRE 9 : Histoires de filles

« C'est bien gentil tout ça, dit Napata, mais comment tu comptes aller à Pré-Au-Lard ? »

Teddy se mordilla la lèvre inférieure. Effectivement, le problème était qu'il n'y avait pas du tout réfléchi. Sam, Jesse, Napata et lui se trouvaient dans la serre de botanique, entourant le pot d'un cactus sauteur et tentant de le maîtriser pour lui changer son terreau. Tout naturellement, il avait donc profité du moment pour raconter à la fillette son entretien avec Mélusine Fudge. Les parties pratiques du cours de botanique offraient un peu plus de liberté que les parties théoriques et leur laissaient davantage la possibilité de discuter, tant qu'ils ne haussaient pas trop le ton, le professeur Londubat détestant qu'il y ait trop de brouhaha dans sa classe.

« Tu comptes emprunter le passage secret qu'on avait pris l'année dernière ? demanda Napata. Avec le bazar qu'on avait fait, ça ne m'étonnerait pas que le vendeur de Honeydukes ait condamné la trappe. »

Teddy pâlit un peu.

« Tu crois ? Mais comment je vais faire alors ?

_ Ça c'est bien les Gryffondor, rigola Napata. Vous agissez et promettez des choses avant même de savoir comment vous allez vous dépatouiller avec.

_ Oh la la, les généralités, soupira Jesse. On n'est pas tous comme ça je te signale.

_ Ah oui ? Eh bien je serais toi je me concentrerai davantage sur mon travail, parce que le professeur Londubat a dit que l'équipe qui aurait le meilleur terreau gagnerait une boîte de chocogrenouille. »

Jesse écarquilla les yeux.

« Je vais leur mettre la pâtée ! »

Et la fillette éclata de rire.

« Tu vois ? C'est bien ce que je disais, tu fonces avant même de savoir comment tu vas t'y prendre.

_ Ce n'est pas vrai !

_ Ben si regarde, tous les autres ont presque terminé de rempoter leurs cactus et nous comme on bavarde, on a juste un petit terreau minable. On ne va certainement pas remporter les chocogrenouilles, je peux te l'assurer. »

Il y eut quelques secondes de silence pendant lesquelles Jesse observa effectivement l'avancée de leurs propres travaux manuels.

« Les Serpentard, finit-il par conclure, ce sont tous des fourbes !

_ Tu vois, répondit Napata sans se départir de son calme et tout en continuant de travailler, toi aussi tu généralises. »

Jesse tendit les mains vers elle et fit mine de l'étrangler.

« Monsieur Cresswell, je vous prierais de modérer vos ardeurs et de vous pencher un peu plus sur votre cactus avant qu'il ne… »

Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase que le cactus bondit hors de son pot, prenant appui sur ses racines. Dans un jet de terre usée et un léger bruit de ventouse que l'on décolle, il s'éleva d'un coup dans les airs, rebondit contre le plafond et s'écrasa au sol. Sam se précipita en criant « j'ai ! » mais le professeur le retint par le col de sa robe. Il produisit un bruit étranglé avant de repartir en arrière.

« C'est un cactus, Monsieur Deauclair et vous ne portez pas vos gants ! D'ailleurs où sont-il ? »

Sam rougit tout à coup.

« Je… je les ai perdus professeur.

_ Eh bien dans ce cas il faut en racheter et vite. Ça fait partie du matériel scolaire imposé depuis votre première année. Si vous ne voulez pas que je retire dix points à Gryffondor pour ne pas avoir vos affaires, vous avez intérêt à avoir une bonne excuse quant à cette perte. »

Sam rougit davantage encore, surtout lorsqu'il constata que tous les regards étaient tournés vers lui.

« Je… (il toussa.) Ma mère a voulu que je plante des fleurs dans le jardin cet été et j'ai… enfin… j'ai mis un peu trop d'eau et c'était boueux et ils sont restés dans la terre. Mais c'était pour de la botanique hein ? »

Il y eut un silence puis le professeur éclata de rire, bientôt suivi par la plupart des élèves présents.

« Vous avez de la chance, c'est bien parce que vous m'avez fait rire que je ne vais pas vous enlever de point. Mais d'ici le prochain cours, vous avez tout intérêt à avoir de nouveaux gants sinon je ne serai plus aussi intransigeant. »

Sam déglutit. Le professeur s'éloigna et le garçon se tourna vers ses amis.

« Ça ne me laisse que deux jours pour avoir des nouveaux gants ! Ma mère va me tuer.

_ Pourquoi est-ce que tu n'en emprunte pas une paire pour le prochain cours ? demanda Teddy.

_ Ah oui ? Et à qui ?

_ Je ne sais pas, à Mélusine Fudge. Ou à la sœur de Jesse.

_ Je ne vais pas demander à une petite fille de me prêter ses gants. »

Cependant, lorsque la journée se termina et que les enfants se rendirent dans la Grande Salle pour le dîner, ils furent surpris de voir Sam se diriger vers la table des Serdaigle. Il se planta juste devant Laura qui était installée là avec ses deux meilleures amies : une blonde aux cheveux courts et au nez en trompette et une brune aux cheveux si longs qu'ils lui descendaient jusqu'aux reins.

« Euh… salut Laura. »

Il se gratta la nuque, les joues rougissantes. La fillette se tourna vers lui et fronça le nez.

« Salut Sam. Tu cherches quelque chose ?

_ Euh… oui en fait je me demandais si…

_ Il va te demander de sortir avec lui ! » s'écria la fille au nez en trompette.

Sam eut l'impression de se liquéfier. Il rougit si fort que les filles éclatèrent de rire.

« Ben quoi ? demanda-t-il. Vous êtes des enfants !

_ Ah oui ? demanda Laura. Et toi tu es quoi ? Je te signale que tu n'es pas beaucoup plus vieux que nous. Tu n'as que douze ans. »

Elle se retourna vers son assiette et planta sa fourchette dans le reste de son pilon de poulet.

« Par contre, je veux bien sortir avec toi.

_ Cool mais… qu… quoi ?

_ Par contre je veux pas que tu m'embrasses ou que tu me tripotes.

_ Mais… mais je ne voulais pas te demander de sortir avec moi ! »

Elle pivota sur son siège, laissant là son poulet sans surveillance, et regarda Sam droit dans les yeux.

« Dommage. Qu'est-ce que tu voulais ?

_ Tes gants, bafouilla-t-il. Pour la botanique, si tu pouvais me les prêter jeudi.

_ Ah oui. Pas de soucis. Je te les donne mercredi soir, j'ai botanique aussi.

_ Ok. Cool. Euh… bon appétit alors. »

Perturbé, il tourna les talons et retourna à la table des Gryffondor où l'attendaient Teddy et Jesse.

« Alors ? demanda le métamorphomage. Elle va te les prêter ?

_ Oui. »

Sam s'assit à côté de Jesse.

« Et elle a dit qu'elle voulait bien sortir avec moi à condition que je ne l'embrasse pas et que je ne la tripote pas. »

Jesse s'étouffa dans sa purée. Il devint soudainement très rouge et se mit à tousser très fort. Lorsqu'il eut retrouvé son souffle, il se redressa d'un bond, attrapa son ami par le col et l'attira à lui pour planter son regard dans le sien.

« Tu ne t'approches pas de ma sœur ok ? Ce n'est qu'une enfant, une petite fille, il est hors de question de la pervertisses ! »

Sam le repoussa et remit de l'ordre dans sa tenue.

« Ah oui ? Tu sais quoi ? Je vais lui dire oui puisque c'est comme ça !

_ Quoi ? Tu n'oserais pas !

_ Tu paries ? »

Sam se leva et se dirigea vers la table des Serdaigle. Jesse bondit sur ses pieds pour le suivre et le retenir mais c'était déjà trop tard.

« Laura ! »

La fillette qui avait maintenant terminé son poulet et était en train de déguster une coupelle de crème à la vanille, se retourna pour lui faire face.

« Oui Sam ? dit-elle innocemment.

_ Je veux bien sortir avec toi.

_ Vrai ? »

Il acquiesça.

« Sans m'embrasser et sans me tripoter ?

_ Tout ce que tu veux.

_ Ça marche alors. »

Tout fier, un petit sourire victorieux sur les lèvres, il leva le menton et se retourna pour revenir à sa table et parader auprès de ses amis. Sauf que Jesse l'avait rejoint et ne voyait pas les choses sous cet angle.

« Pas question que tu t'approches de ma sœur ! »

Les élèves qui mangeaient dans les alentours commençaient à poser leurs fourchettes et à faire silence pour écouter. Jesse semblait s'en moquer éperdument. D'un geste assuré, il remonta ses lunettes sur son nez et fixa le rouquin.

« Je fais ce que je veux Jess, et je vais pas te coller un neveu dans les pattes, ne t'en fais pas, je suis un garçon bien. Je suis un gentle… »

Sa phrase fut coupée par le maléfice que lui envoya son ami. Il reçut l'éclair de sortilège en pleine figure et immédiatement son visage se couvrit de grosses pustules vertes. Il poussa un cri, dégaina sa baguette à son tour et la pointa sur Jesse.

« Rictusempra ! »

Incapable de se contrôler, le blond se mit à rire aux éclats. Ses yeux s'inondèrent de larmes et une douleur naquit entre ses côtes. A la table des Gryffondor, Teddy se leva d'un bond. Mais il n'eut pas besoin d'intervenir. Depuis la table des professeurs, Rockwell se leva à son tour et, calmement, s'approcha des deux enfants qui s'envoyaient des maléfices à tout va. Du côté des Poufsouffle, un garçon s'était soudainement caché derrière son assiette heureusement vide qu'il brandissait devant son visage comme un bouclier, se souciant peu du reste de sauce qui coulait sur sa robe. Le professeur de défense contre les forces du mal attrapa chacun des gamins par le col de sa robe et, exactement comme il l'avait escompté, tous deux s'immobilisèrent.

« Silence ! cria-t-il. Bande d'inconscient, vous battre à coups de maléfices dans la Grande Salle ! »

Il les secoua un peu, les lâcha et pointa sa baguette sur chacun en prononçant :

« Finite incantatem. »

Toute trace des maléfices jetés plus tôt disparut et les deux enfants reprirent leurs apparences normales, les yeux baissés et l'air penaud.

« Jeter des sortilèges dans les couloirs de l'école est interdit, et cette pièce peut-être considérée au même titre qu'un couloir. Qu'avez-vous à dire pour votre défense ?

_ Il… il veut sortir avec ma sœur, souffla Jesse.

_ Et ?

_ C'est tout.

_ Et ça nécessite un tel combat ? Autant de bruit ?

_ Elle n'est qu'en première année.

_ Ah oui ? Eh bien peut-être feriez-vous bien d'y retourner aussi parce qu'avec une mentalité comme la vôtre, le sorcier adulte que vous deviendrez ne sera probablement pas très brillant. »

Jesse baissa les yeux.

« Je vous interdis de vous approcher l'un de l'autre ce soir avant l'heure de retourner dans votre dortoir. Vous serez en retenue cette semaine tous les soirs dans mon bureau et si vous persistez à vous battre, je m'arrangerai pour que vous soyez renvoyés tous les deux. Est-ce clair ?

_ Oui, professeur, soupira Sam.

_ Monsieur Cresswell ? Je ne vous entends pas.

_ Oui professeur, c'est clair.

_ Parfait. On se revoit donc ce soir à sept heures pour votre première retenue. »

Ils s'apprêtèrent à repartir vers leur table quand Laura interpela Sam.

« Est-ce que tu crois que ça valait vraiment le coup ?

_ Tu ne le crois pas toi ? »

Elle fit la moue.

« Non. Si c'est pour se battre j'aime mieux ne pas être avec toi du coup.

_ Oh ben… tu me plaques alors ?

_ Euh ben je crois bien que oui.

_ Ah. D'accord. Pendant cinq minutes on a été en couple. C'était pas mal.

_ De toute façon je n'ai pas envie d'avoir un copain maintenant. C'est trop de responsabilités et de choses à prévoir, moi j'ai envie de m'amuser encore un peu avant de m'engager. Mais ne t'en fais pas, je te filerai mes gants quand même mercredi soir. »

Et elle retourna à son repas, laissant Sam se demander ce qu'elle avait vraiment eu en tête. Est-ce qu'elle s'était attendue à l'épouser pour parler ainsi ? Inquiet, il préféra ne pas s'attarder là et, bien qu'il n'eut plus faim, il s'assit à côté de Teddy qui, lui, mangeait d'un bon appétit.

« Je ne comprends rien aux filles, dit-il. Elle m'a plaqué, on a été ensemble pendant quoi, cinq minutes ? Alors que c'était elle qui m'avait proposé de sortir avec elle.

_ Les filles, c'est compliqué, confirma Teddy en pensant tout à coup à Victoire qui n'était pas spécialement plus facile à suivre. Tu fais tout ce qu'elles veulent et elles continuent à ne pas être satisfaites. »

Sam enfouit son menton entre ses mains et soupira. Du coin de l'œil, il observait Jesse parti s'asseoir à l'autre bout de la table. Lui aussi faisait la tête.

« Et Jesse qui me fait la tête alors que ce n'est pas non plus comme si j'avais fait du mal à sa sœur.

_ Mon oncle Harry a épousé la sœur de mon oncle Ron.

_ Ah oui ? Et ils se sont disputés aussi ? »

Teddy fronça les sourcils tout en repoussant son assiette désormais vide.

« Non je ne crois pas. Enfin ils ont l'air de très bien s'entendre maintenant, ils disent toujours qu'ils sont les meilleurs amis. »

Il avait pensé que cette réflexion réconforterait un peu Sam mais ce ne fut visiblement pas le cas. Et ce fut même pire, l'effet sembla même être celui inverse. Il poussa un soupir presque déchirant.

« Mais pourquoi est-ce que Jesse n'est pas comme ça ? Normalement on devrait être soulagé quand sa sœur sort avec son meilleur ami non ? Comme ça on sait que ce n'est pas un inconnu, c'est quelqu'un en qui on a confiance. »

Teddy ne savait pas quoi répondre. Il n'avait, après tout, pas de sœur. Et puis il n'était pas sûr que les histoires de cœur l'intéressaient réellement. Cependant, par égard pour Sam, il se fit violence pour se forcer à imaginer Victoire sortant avec lui ou Jesse puis avec un parfait inconnu et bien qu'il n'osa pas en toucher un seul mot, il se rendit compte que les deux situations lui étaient particulièrement désagréables. Et puis Victoire n'avait encore que dix ans, il était hors de question que quelqu'un ne cherche à poser ses sale pattes sur elle.

Ce soir-là dans le dortoir, l'ambiance était tendue. Chacun allongés sur un lit, Sam et Jesse se tournaient le dos en faisant la tête et dépité de ne pas savoir quoi faire, Teddy fouilla dans sa malle à la recherche d'une occupation. Il tomba sur l'un des romans que sa tante Hermione lui avait prêté pendant l'été. Il avait à peine lu une dizaine de pages. Il n'était pas très motivé pour reprendre sa lecture mais de toute façon il semblait n'avoir rien de mieux à faire pour l'instant. Après avoir enfilé son pyjama, il s'allongea sur son lit. Il ne se glissa pas entre les draps, l'été étant encore bien présent, il faisait déjà suffisamment chaud. Il ouvrit le livre, retira son marque page et se plongea dans la lecture.

L'histoire était tout de même intéressante. Il s'agissait d'un détective privé sorcier qui résolvait des énigmes pour les moldus mais tout en prenant bien soin de ne pas montrer la magie. Il avait à faire à tout un tas d'énigmes et de mystères. Là par exemple, il travaillait pour le British Museum où une célèbre statue avait été dérobée. Teddy était plus ou moins en train de somnoler dans son histoire lorsque tout à coup, une idée germa dans son esprit. Alors que le personnage de son livre enfilait une perruque et un pardessus pour passer inaperçu et s'infiltrer dans un groupement qu'il soupçonnait du vol, il se dit que…

« Je sais ! »

Sam et Jesse sursautèrent de concert, échangèrent un coup d'œil perplexe et se retournèrent finalement vers lui.

« Est-ce que tu te sens bien ? demanda Jesse.

_ Parfaitement oui ! »

Le jeune garçon était tellement excité à l'idée d'avoir trouvé une solution à son problème qu'il avait l'air d'un bébé sombral sautillant partout, tout frétillant d'avoir trouvé enfin une petite boulette de viande rien qu'à lui.

« Mais parle ! s'énerva finalement Sam. Tu ne vas pas faire ton botruc toute la soirée ! »

Teddy jeta son livre sur son couvre-lit, se fichant bien de sa page qu'il venait de perdre et marcha à quatre patte jusqu'au bout pour s'approcher de ses amis.

« Je sais comment aller à Pré-Au-Lard. »

Et le sourire qui étirait ses lèvres ne disait rien de bon aux deux autres enfants.