Wakfu

Digne de la Couronne

Chapitre Neuf

Honte

« Tout ce qui commence dans la colère, termine dans la honte. »

Benjamin Franklin

Yugo volait comme un éclair, plus rapide qu'une pensée, plus rapide que le temps. Les tirs de Stasis zébraient l'air autour de lui, mais ils n'avaient pas plus de chances de le toucher qu'une armée de Cra visant un moustique en plein vol. En revanche, ses amis étaient beaucoup plus en danger. Un seul coup chanceux, et ils disparaissaient, leur présence arrachée à son esprit comme son cœur de sa poitrine. Il ne pouvait pas laisser cela arriver. Il ne pouvait pas laisser cela arriver !

Il allait devoir stopper Adale. Il ne pouvait pas juste lui demander, il allait devoir le terrifier. La seule raison pour laquelle ils s'étaient lancés dans cette quête était que le Monde des Douze avait peur des Eliatropes. Eh bien, il était peut-être temps de leur donner une bonne raison d'avoir peur.

Le Prince Adale était toujours assis sur la plage, à peine contrarié par les événements. Comment osait-il ? Comment osait-il rester confortablement assis là, à boire son thé, pendant que des gens mourraient ? Ils ne sont pas encore morts, se rappela Yugo à lui-même. Pas encore. Jamais !

Les gardes n'eurent pas le temps de réagir, et le Prince eut à peine le temps de remarquer Yugo avant qu'il ne le percute, les envoyant rouler tous les deux dans le sable. « Dites-leur d'arrêter ! » cria Yugo, attrapant l'homme par le col. « Tout de suite ! »

Le Prince cligna des yeux, désorienté, fixant Yugo jusqu'à comprendre qui il était. « Baissez vos armes, » ordonna-t-il a ses hommes. « Vous nous tuerez tous les deux si vous tirez. » Les gardes s'exécutèrent, mais Yugo fit à peine attention à eux.

« Pas eux. Eux ! » dit-il, montrant les navires d'un geste de la main. « Dites-leur d'arrêter de tirer sur mes amis avant qu'ils ne tuent quelqu'un ! »

« Et je suppose que tu me tueras si je ne t'obéis pas ? » lança le Prince d'un air narquois. « Tu n'as sans doute pas pris le temps de réfléchir jusque là gamin, mais si tu es assez stupide pour m'occire, il ne restera de toi qu'un petit amas de cendres. Peut-être même un peu de fumée, si tu es chanceux. »

Yugo poussa un hurlement de rage et pulvérisa un Steamflex proche avec un rayon de Wakfu. L'armure métallique vola en éclats fumants, laissant son pilote indemne mais sonné. Le Wakfu n'était pas aussi destructeur que la Stasis, mais Yugo avait pu forer la pierre quand il l'avait vraiment voulu, et pour les besoins de la démonstration c'était largement suffisant.

« Écoutez-moi bien, Prince Adale. Si mes amis meurent, je le saurai immédiatement. Immédiatement! » Il se rappelait encore très bien de ce moment dans l'horloge de Nox, quand il avait senti Tristepin mourir. Il ne voulait pas revivre ça. « Ce que je ne sais pas encore, c'est ce que je ferai ensuite. Mais je vais sans doute vouloir me venger sur vous. Vous pouvez encore empêcher ça, Adale. Vous avez encore le choix. Personne n'est obligé de mourir. Maintenant ditesleurd'arrêter ! »

WWW

La mort pleuvait. Un concentré de destruction sophistiquée et de chaos raffiné obstruait le ciel. Le Capitaine dirigeait le bateau d'une main experte tandis qu'Adamaï maintenait son bouclier comme il le pouvait pour bloquer les tirs de Stasis. Et Amalia regardait, se sentant inutile. Effrayée également, car après tout ils pouvaient mourir à tout moment, mais surtout inutile.

Un tir plus puissant que les autres percuta le champ de forces d'Adamaï. Au lieu de l'arrêter, le bouclier vola en éclats et le projectile transperça la coque du bateau, laissant un énorme trou derrière lui. Adamaï hurla de douleur, puis il s'écroula sur le pont du bateau et ne bougea plus.

« Capitaine ! » appela Amalia. « Nous sommes touchés ! Le bateau prend l'eau ! »

« Je vois bien, mais je suis un peu occupée là, » répondit le Capitaine depuis la barre. « Il va falloir colmater ça ! »

Amalia courut pour rejoindre le dragon toujours inerte. « Réveille-toi ! » cria-t-elle. « Écoute, je sais bien qu'on s'est jamais très bien entendus tous les deux, mais on a besoin de ton aide là ! » Adamaï gémit faiblement, mais il n'ouvrit pas les yeux. C'était peine perdue. Amalia regarda à travers le trou dans la coque. Il était large de plus d'un mètre, et l'eau s'y engouffrait très rapidement. Si seulement elle avait de quoi le boucher, mais elle ne connaissait pas beaucoup de plantes qui pouvaient supporter l'eau de mer. Cependant, elle avait ...

Amalia attrapa sa poupée végétale avant de sauter par dessus bord. Le courant l'emporta à travers le trou de la coque, et quand elle se trouva à la moitié du chemin, elle fit gonfler sa poupée pour combler le vide. La poupée agita ses membres disproportionnés et parvint à colmater la brèche. Amalia reprit sa respiration, et en tendant le bras, elle trouva exactement la deuxième chose qu'elle était venue chercher.

Des algues.

WWW

Les enfants ne sont pas capables d'être violents. C'était ce que le Roi de la Nouvelle Sufokia, le père du Prince Adale, avait toujours dit. Les enfants peuvent se mettre en colère tout ce qu'ils veulent, ils n'en font jamais rien de concret. Un adulte peut nourrir sa colère, avec de l'ingéniosité et de la patience, et arriver à en faire quelque chose. Mais la colère d'un enfant était aussi disproportionnée que sans substance, à la manière d'un nuage.

Mais alors qu'il regardait l'enfant en colère qui se tenait debout au dessus de lui, Adale se rappela que les nuages sont aussi signes d'orage, et que la foudre n'a besoin de frapper qu'une fois.

« Donnez l'ordre, » dit le Prince. « Cessez le feu. »

WWW

Adamaï se réveilla avec le genre de mal de tête que l'on obtient en effectuant une chirurgie du cerveau avec un marteau. Le ciel était dégagé. C'était important. Il n'arrivait pas à se souvenir pourquoi, mais c'était une bonne chose. Puis il poussa un cri de surprise en constatant que le bateau était entièrement recouvert d'algues.

« Wow ! J'ai dormi combien de temps ? » s'exclama-t-il.

« Ah, tu es réveillé, » nota Amalia. « Toutes les bonnes choses ont une fin, pas vrai ? »

Adamaï préféra l'ignorer. La douleur lancinante dans son crâne était beaucoup plus agaçante que les remarques acerbes de la Princesse. « On s'est échappés », réalisa-t-il. « Qu'est-ce qui s'est passé ? »

« Oh, tu as juste fait une petite sieste au beau milieu du combat, et j'ai dû réparer le bateau pour éviter qu'on meure tous noyés, » lança Amalia sur un ton désinvolte.

« Si j'avais pas réussi à tenir aussi longtemps, y'aurait plus rien eu à réparer. Mais je suis content pour toi, tu as enfin trouvé ta vocation de charpentier. »

« Vous avez été admirables tous les deux, » intervint le Capitaine. « Sans vous, mon bateau serait au fond de l'océan. Vous avez ma gratitude. »

Adamaï pouffa de rire en entendant le compliment. « C'est Yugo qui nous a tous sauvés. On a fait que lui donner un peu de temps. »

WWW

« Tu as obtenu ce que tu exigeais de moi, » lança Adale sèchement. « Maintenant sois gentil, et déguerpis de mon île. » Le Prince se releva lentement. Yugo ne fit rien pour l'en empêcher. Après tout, se relever était une bien mauvaise raison de tuer quelqu'un.

Yugo réalisa soudain ce qu'il était en train de faire. Il n'aurait jamais cru se retrouver un jour impliqué dans une prise d'otage, et encore moins dans le rôle de l'agresseur. « Pas encore, » dit-il fermement. « Si je m'en vais, vous pourrez envoyer vos navires à notre poursuite. Mes amis doivent prendre assez d'avance pour que vous ne puissiez pas nous suivre. »

Le Prince leva les yeux au ciel, agacé par tous ces désagréments. « Laissez-nous respirer, » ordonna-t-il à ses hommes. « Vous voyez bien que vous rendez le gamin nerveux. » Les soldats reculèrent de quelques pas, et Adale se tourna vers Yugo. « Très bien. Tu peux rester si c'est ce que tu souhaites, mais j'ai beaucoup de travail. J'espère que tu n'y vois pas d'inconvénient si je m'assois ? »

Que ferait un vrai preneur d'otage dans la même situation ? « Euh, oui, vous pouvez. »

Le Prince demanda une cape propre, des rapports à examiner, et une tasse de thé. « Je t'offrirais bien une tasse également, » lança-t-il sur un ton léger. « Mais je suppose que tu la refuserais de toute façon. » Yugo resta silencieux. « Tu sais, en visitant cet espèce de temple sous la montagne, j'ai remarqué une peinture qui montrait des dragons avec une tribu d'humains portant de grands chapeaux colorés, comme le tiens. »

« Ce sont des Eliatropes, » expliqua Yugo. « Comme je vous ai dit, les dragons font partie de mon peuple. Celui qui voyage avec moi est mon frère. »

« Oh vraiment ? J'étudierai les mécanismes biologiques qui rendent une telle chose possible un autre jour, mais c'est fichtrement intéressant. Depuis notre première rencontre j'ai toujours su que tu étais un être fascinant. Te rappelles-tu ce que tu m'avais dit à ce moment ? »

« Euh, non. Quelque chose à propos de ne pas tirer sur Phaeris ? » tenta Yugo.

« 'Je ne vous veux aucun mal', » répondit Adale. Il rit. « Tu étais encerclé par des hommes équipés d'armes dépassant complètement ton imagination, et tes premiers mots ont été 'Je ne vous veux aucun mal'. Dans la même situation n'importe qui se serait excusé platement et aurait fui sans demander son reste. Certaines personnes un peu plus téméraires auraient essayé de proférer quelque menace sans valeur, mais toi ? Toi, tu as essayé de me rassurer. »

« Et ? » fit Yugo, ne comprenant pas où était la blague. « Qu'est-ce que vous voulez dire ? »

Adale sirota son thé tranquillement. Il avait la position la plus inconfortable des deux, mais si cela le dérangeait, il ne le montrait pas. « Rien. C'était juste une observation. Cependant, cela me porte à croire que ton arrogance sera ta perte très bientôt si tu ne fais pas plus attention. »

« Mon arrogance ? » répéta Yugo, incrédule. « Ce n'est pas moi qui ai fait tous ces efforts pour attaquer Phaeris. »

« J'étais prêt à toute éventualité, » répliqua Adale. « Et je pense l'avoir suffisamment prouvé. Eût-il été trop puissant que j'aurais pu nous faire replier sous la mer, partant du principe que la bête ne pouvait pas nager. »

« Et s'il avait pu ? »

Adale haussa les épaules. « C'était peu probable, mais c'était un risque nécessaire. » Son expression devint plus sombre. « Cette île était vitale pour mon peuple, sans aucun doute possible. Depuis trop longtemps nous sommes là, piégés au fond des océans. Depuis trop longtemps nous vivons hors de portée des rayons du soleil, là où la moindre minuscule erreur d'un ingénieur peut provoquer notre extinction. Depuis trop longtemps nous sommes coupés d'un monde qui est le nôtre. » Il se détendit et sourit poliment. « Mais bien sûr, je ne m'attend pas à ce que tu puisses comprendre ça. »

Yugo ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun mot ne sortit. Il comprenait bien mieux qu'il ne l'aurait souhaité. Ce n'était pas un petit garçon en train de parler à un Prince, c'était la rencontre des champions de deux nations. Et maintenant qu'il connaissait les raisons qui motivaient cet homme, avait-il vraiment envie de le combattre ? Le pouvait-il seulement ?

« Nous n'avons pas besoin d'être ennemis, » dit-il finalement.

Adale posa sa tasse et rit jaune, secouant la tête. « Si, Yugo. Nous le devons. »

« Quoi ? Mais pourquoi ? Si c'est à cause de votre navire »

« Ça n'est pas à cause de ce que tu as fait. C'est à cause de ce que tu es, et de ce que je suis. » Le soleil couchant dessinait de longues ombres sur le visage du prince, et une brise fraîche se leva, donnant la chair de poule au jeune Eliatrope. « Il y a des dragons plus vieux que l'humanité toute entière, et ils pensent encore que le monde leur appartient. Ils se tapissent au fond de leurs cavernes, sur des îles reculées, accumulant leur trésor comme un Enutrof, sans aucune considération pour l'espèce humaine en dehors de l'occasionnel sacrifice d'une vierge. »

Yugo écoutait en silence. Quelque chose dans le ton de cet homme le mettait profondément mal à l'aise.

« Mais peu importe le pouvoir qu'ils accumulent pendant leur vie, il disparaît avec eux, » continua le Prince. « Le pouvoir de mon peuple, quant à lui, est éternel. Ce qu'un scientifique de Sufokia découvre, des milliers d'érudits peuvent l'apprendre et l'enseigner. Nous innovons, nous améliorons, nous enterrons l'histoire sous la montagne du progrès. »

Il prit une gorgée de son thé.

« Les dragons, ton peuple, vous êtes le passé. »

Le Prince eut un petit sourire en coin, ménageant son effet.

« Nous sommes l'avenir. »

WWW

Le Capitaine dirigea le bateau jusqu'aux plages de l'île de Moon. C'était un miracle que le navire tienne encore en un seul morceau. Ils ne parlèrent pas beaucoup pendant le voyage. Amalia passa tout son temps à regarder vers l'île d'Oma, où Yugo était allé pour se retrouver entouré par une armée hostile. Adamaï assura qu'il allait bien, mais ça ne l'empêcha pas de continuer à regarder dans la même direction, l'air inquiet.

« Ils n'ont pas l'air de nous suivre, » nota le Capitaine. « Mais j'aimerais autant réparer le bateau et partir d'ici aussi vite que possible. »

« Je vais chercher de l'aide, » offrit Amalia. « Nous avons des amis sur cette île. »

« Ceux qui viennent de nous tirer dessus, ces Sufokiens là, il me semble bien vous avoir entendu dire que c'étaient aussi vos amis. »

« Ce n'est pas le même genre d'amis, » répliqua Amalia. « C'est une tribu de Kanniboules Sadida qui vénèrent un petit singe avec un marteau. »

Le Capitaine secoua la tête, incrédule. « J'aimerais bien savoir comment vous faites pour trouver tous ces gens. »

« Eh bien, pendant que vous vous occupez de ça, » coupa Adamaï, « moi, je vais voir ce que trafique Yugo. »

« Si jamais il lui est arrivé quelque chose de grave ... » menaça Amalia. Après tout, c'était bien la faute du dragon s'ils s'étaient retrouvés dans cette situation.

Adamaï pouffa de rire. « C'est mon frère. Il va pas mourir juste parce que tu lui as tourné le dos cinq minutes. » Il sauta du bateau et vola vers le large.

Amalia se tourna vers le Capitaine. Elle était en train d'inspecter le bateau. « Si je ne suis pas revenue dans quelques minutes, c'est probablement qu'ils m'ont emmené de force dans une fête improvisée. Pas besoin de venir me chercher. »

Pour autant qu'elle aurait bien aimé être sérieuse, elle ne pouvait pas prendre du bon temps, même contrainte et forcée.

Car Yugo avait recommencé. Il était parti. Il l'avait laissée. Il reviendrait, bien sûr. Peut-être à moitié mort, à peine capable de marcher, mais il reviendrait. Et puis à la prochaine situation impossible, il recommencerait, en disant quelque chose comme « Hé regardez, là-bas ! Un danger mortel ! Le dernier arrivé est un Bwork ! » et il s'y précipiterait plus rapidement que personne ne pouvait le suivre.

Et puis un jour, il ne reviendrait pas. Et il la laisserait seule. Pour toujours.

Un totem géant brillait sous la lumière de la lune, montant jusqu'aux étoiles. Il marquait l'emplacement du village Kanniboule où elle se dirigeait.

Ce n'était pas de sa faute si elle ne pouvait pas le suivre. Quand Yugo avait cette humeur intrépide, personne ne le pouvait. Amalia avait ses propres atouts, pas dans le combat, mais avec les gens, et sur cette île elle avait des relations qui pouvaient les aider. Et quand Yugo reviendrait—il avait intérêt—elle lui passerait un savon qu'il n'était pas prêt d'oublier.

WWW

Personne ne vit le scarafeuille blanc dans le ciel nocturne, et quand bien même, s'ils l'avaient vu ils auraient été bien incapables de le toucher. La marine de Sufokia visait tellement mal, ils ne pouvaient rien toucher de plus petit qu'une montagne, même s'il fallait quelque chose d'une taille équivalente pour les menacer en retour.

Et puis, sa propre sécurité était le cadet de ses soucis.

Yugo allait bien. Enfin, en tout cas il était encore en vie. Son Wakfu n'avait pas quitté le monde, et il n'avait pas l'air de souffrir. Adamaï pouvait sentir la présence de son frère, quelque part dans son esprit, le guidant comme une boussole.

Ce n'était pas de sa faute, peu importe ce qu'Amalia pouvait bien en penser. Quand on se fait tirer dessus par des gens avec des canons incroyablement énormes, alors à qui la faute ? Évidemment, c'est la faute de ces gens avec des canons incroyablement énormes. Quelle importance s'il avait été un peu brusque avec ce petit humain snob. La sagesse impose le respect, pas la puissance, et cette bande d'humains n'avait rien prouvé à part leur propre imbécillité.

Et maintenant ils avaient son frère. Comment cela était-il arrivé ? C'était lui le Dragon, élevé par Grougaloragran l'Éternel. Grougal protégeait son propre frère avec une hargne hors du commun, mais quand Adamaï essayait de faire de même, il pouvait s'estimer heureux s'il finissait coincé en Tofu pendant une journée. Quel était son problème ? Pourquoi était-ce toujours Yugo qui sauvait tout le monde ?

Il trouva Yugo debout sur la plage, entouré de torches et de soldats en armes. Le Prince était assis sur une chaise à côté de lui, apparemment pas plus inquiet que ça. Bizarre. Les mains de Yugo n'étaient pas attachées, donc il n'était pas prisonnier, mais il ne se battait pas non plus. Il se tenait juste là, à ne rien faire.

Adamaï prit sa forme humaine, plus adaptée à la pratique de la magie, et se laissa tomber au sol à côté de son frère. Immédiatement les soldats tirèrent dans leur direction, et Adamaï utilisa son bouclier pour bloquer leurs décharges de Stasis.

« Arrêtez ! » hurla le Prince à ses soldats. « Qu'est-ce que je vous avais dit ? Vous croyez sans doute être assez bon tireurs pour toucher quelque chose juste à côté de moi, mais vous ne l'êtes pas. Toi, toi, et—qui d'autre a tiré ? Toi ou toi ? Soyez honnêtes. C'était toi ?—vous vous présenterez au Général Mofette après votre service pour une sanction disciplinaire. »

Les soldats marmonnèrent quelque chose d'inaudible. « Je n'ai pas entendu, » gronda le Prince.

« Oui votre Majesté, » déclamèrent-ils en chœur.

« Et Frida ? Je vous fais confiance pour leur trouver quelque chose … d'approprié. »

Le Général répondit depuis son Steamflex ouvert, à l'extérieur du cercle de soldats. « Avec grand plaisir, Prince Adale. »

« Mais rien de mortel. »

Elle hésita puis baissa les épaules, l'air déçue. « A vos ordres Majesté. »

Yugo se tourna vers son frère. « Tout le monde s'en est sorti ? »

« Nneihb ahv ddnhom el huott iam tatte lhas hnu hnad se hotab ehl. »

Yugo articula silencieusement les mots draconiques, les traduisant au fur et à mesure. « Cool ! Tout va bien alors. Tu me raconteras le reste sur le chemin. »

« Ah, vous partez ? » s'enquit le Prince Adale. « Excellent. Aussi plaisant qu'ait été ce calvaire, je vous invite cordialement à ficher le camp de mon île et à ne plus jamais revenir. »

Adamaï eut un petit rire narquois. « Même si on me payait pour ça, je ne reviendrais jamais ici. » Il se changea en scarafeuille et Yugo grimpa sur son dos.

« Je suis désolé que ça se soit passé comme ça, » dit simplement le garçon.

Le Prince se leva et leur tourna le dos sans un mot. Les deux frères s'envolèrent dans la nuit.

« Garde un œil sur leurs canons, » lança Adamaï. « Y'a pas besoin de savoir viser pour avoir de la chance. »

« Ils ne tireront pas, » assura Yugo tout en restant attentif, juste au cas où. « Hé Ad', tu sais ce que c'est un 'sacrifice de vierge' ? »

Un quoi ? «C'est, euh, un rite de mariage Sacrieur, » répondit-il évasivement.

« T'es sûr ? »

« Plutôt oui. Pourquoi ? »

Yugo haussa les épaules. « Pour rien. J'ai l'impression que ce pauvre Adale n'y connaît pas grand chose aux Dragons. »

Ils approchèrent de l'île de Moon, qui apparaissait comme un croissant sombre au milieu de la mer où se reflétaient les étoiles. Ils atterrirent près du bateau. Des Sadidas masqués étaient occupés à le réparer. Yugo sauta du dos de son frère et s'approcha du Capitaine.

« Capitaine ! Vous vous en êtes sortis ! Comment est le bateau ? »

« Ah, Yugo ! J'avais un bon pressentiment que tu nous reviendrais sain et sauf, » répondit le Capitaine sur un ton léger. « Et le bateau va bien. Juste une grosse rayure, rien de grave. »

Yugo jeta un regard à travers le trou dans le pont qu'un groupe de Sadidas essayaient de réparer. Il faisait trop sombre pour voir précisément, mais le garçon se doutait bien que la coque était transpercée de part en part. « Juste une grosse rayure ? Mais, c'est un trou énorme ! »

« On a traversé bien pire », fit le Capitaine nonchalamment. « Amalia s'inquiétait que les Sufokiens puissent nous rattraper, alors ces Kanniboules ont proposé de travailler la nuit pour qu'on puisse repartir dès demain matin. Et honnêtement, j'aurais préféré trouver un vrai monstre marin plutôt qu'une flotte de monstres en métal. »

« Je crois pas, » lança Adamaï. « Grougaloragran aurait déchiqueté le bateau juste par principe, et seulement ensuite il aurait décidé s'il nous faisait assez confiance pour nous laisser poser un pied sur son île. »

« Il n'a fait ça qu'une seule fois, » protesta Yugo. « Et tu étais même pas avec nous à ce moment. »

Adamaï rit. « Parce que tu crois que ton bateau était le premier à venir dans les parages peut-être ? »

« Peu importe, » conclut Yugo. « Vous savez où est Amalia ? »

« Oui, elle est partie vers ce totem gigantesque avec un Kanniboule nommé Focus ou quelque chose comme ça. »

« Vous voulez dire Fucus ? »

Le Capitaine haussa les épaules. « Peut-être. »

« Botan Fucus, c'est leur chef, » expliqua Yugo.

« Vraiment ? Je croyais que le singe était leur chef. »

« Non, le singe est leur Dieu. Botan Fucus est leur chef. »

« Oui, ça a l'air plus logique comme ça, » concéda-t-elle. « Non, en fait non, pas du tout, mais peu importe. Tu devrais aller voir Amalia. Elle avait l'air de beaucoup s'inquiéter pour toi. »

Yugo fronça les sourcils. Elle s'inquiétait pour lui ? Pourquoi ? Ce n'était pourtant pas lui qui était resté là à se faire tirer dessus. « Très bien, on se voit plus tard alors. » Il commença à courir vers la jungle, Adamaï sur ses talons. Ils trouvèrent rapidement Amalia en train de marcher avec un Sadida.

A ce moment Az fendit l'air, il s'écrasa contre le visage de Yugo, et retomba dans la poche de son vêtement. Le garçon rit. « Eh bah mon pote, je t'ai manqué ? » Pour toute réponse, Az sauta hors de sa poche, fit plusieurs cercles autour de la tête de son maître, et retourna se cacher. Yugo se tourna vers le Kanniboule. « Vous êtes Botan ? » demanda-t-il. « C'est difficile à dire juste d'après votre masque. »

L'homme masqué hocha la tête. « C'est bien moi, Yugo. De la part de notre tribu toute entière, c'est un plaisir et un honneur de vous accueillir à nouveau sur cette île. »

« Encore merci d'avoir bien voulu nous aider à réparer le bateau, » remercia Yugo poliment.

« Un bateau réparé est bien peu de choses comparé à ce que vous avez fait pour mon peuple. Si vous ne nous aviez pas aidés à nous libérer de la tyrannie de Saule, nous n'aurions jamais survécu au fléau qui a suivi. »

« Le fléau ? » répéta Yugo. « Qu'est-ce qui vous est arrivé ? »

« Comme je l'expliquais à la Princesse Amalia à l'instant, juste après votre départ, nous avons été attaqués. C'était comme un essaim de sauterelles de métal, qui se nourrissaient de l'énergie vitale de l'île. Nous les avons retenues comme nous avons pu, mais elles ont fini par partir d'elles-mêmes. »

Adamaï hocha la tête. « C'étaient des Noxines. Nous avons combattu leur maître quand il a attaqué l'Arbre de Vie. Ne vous inquiétez pas, elles ne reviendront pas. Nox a eu ce qu'il méritait, pas vrai Yugo ? »

Yugo se dandina nerveusement d'un pied sur l'autre, mal à l'aise. « Euh ... c'est pas à moi de décider qui mérite quoi. Mais oui, il ne reviendra pas. » Amalia n'avait pas dit un mot depuis leur retour. Elle se tenait là, immobile comme une statue. « Hé Amalia, tout va bien ? »

« Chef Fucus, » dit-elle. « Pouvez-vous partir devant ? Je vous rejoins plus tard. »

« Comme vous le souhaitez, Princesse Amalia. » Le chef continua son chemin, les laissant tous les trois seuls.

« Amalia ? Quelque chose ne va pas ? »

Amalia prit d'abord une profonde et apaisante respiration. Puis elle hurla. « PAR SADIDA, QU'EST CE QUI T'A PRIS !? »

« Euh, comment ? »

« Quelque chose ne va pas ? Un peu que quelque chose ne va pas ! Ce qui ne va pas, c'est que tu as encore essayé de te faire tuer ! Tu ne peux pas faire ça Yugo ! Tu n'es pas invincible ! »

« Mais— »

« Y'a pas de mais ! Ne refais jamais ça ! Promet-moi que tu ne referas jamais ça ! »

« Mais je peux pas ! » lâcha Yugo. « J'ai promis à ton père de veiller sur toi. Et quand j'ai vu qu'on avait peut-être une chance de tous s'en sortir vivants, je l'ai saisie, c'est tout. »

Amalia s'arrêta net. « Tu as promis … à mon père … que tu veillerais … sur moi ? » Elle se plaqua la main sur le front et poussa un gémissement plaintif. « C'est pas possible Yugo. Sais-tu seulement ce que ça veut dire ? »

« Euh, non. Que ton père s'inquiète pour toi ? » tenta-t-il.

« Toute ma vie, j'ai eu un chaperon, un garde du corps, un baby-sitter. J'ai cru que c'était enfin ma chance de quitter mon foyer sans avoir quelqu'un pour me surveiller en permanence. C'est déjà navrant d'avoir un baby-sitter sur le dos à presque quinze ans. Alors imagine ce que ça fait quand le baby-sitter est encore plus jeune que moi. »

Elle leur tourna le dos et repartit dans la forêt. Yugo resta cloué sur place. Puis il s'assit sur un tronc d'arbre tombé à terre et resta là, silencieux, les yeux dans le vague.

« Tu sais, y'a un truc que j'ai toujours aimé chez cette fille, » lança Adamaï sur un ton léger. « Ah, attends ? Non, en fait y'a rien. Rien du tout. » Yugo n'esquissa même pas un début de sourire, alors le dragon insista. « T'inquiète pas, elle va changer d'avis. Demain matin elle aura réalisé l'ironie de se comporter comme une enfant parce qu'on lui donne un baby-sitter, et elle va— »

« C'est pas ça, » coupa Yugo. « Elle était inquiète pour moi. Tu peux pas en vouloir à quelqu'un de se faire du souci. »

Adamaï n'était pas d'accord, mais il n'insista pas. « Alors qu'est-ce que c'est ? Allez, crache le morceau, tu sais que tu peux tout me dire. »

Yugo regarda son frère avec un air triste. « J'ai menacé Adale pour qu'il arrête de vous tirer dessus. Je lui ai dit que si l'un d'entre vous mourrait, je le tuerais. »

Adamaï faillit répondre 'et quel est le problème avec ça' mais il se retint juste à temps. Le dragon était conscient que son frère et lui étaient bien différents. Pas seulement dans ce qu'ils étaient, mais aussi dans ce qu'ils voulaient devenir. « Eh bien, félicitations, » dit-il à la place. « Tu lui as menti. Je pensais pas que tu avais ça en toi. »

« C'est même pas ça, » protesta Yugo. « Je … je crois bien que c'était pas un mensonge. »

« Le bon mensonge, c'est celui qui te trompe toi-même. » Yugo lui répondit par un regard sombre, alors Adamaï décida de tenter une autre approche. « Très bien. Tu ne me crois pas ? On va faire un test. »

Adamaï regarda dans les bois alentour, à la recherche de la proie adéquate. Il sauta dans un buisson, et en ressortit en tenant une gerbille affolée par la queue. Il la tendit à Yugo. La créature paniqua un instant, puis elle se calma rapidement au creux des bras du garçon.

« Très bien. Maintenant tue-la, » ordonna Adamaï.

Yugo le regarda, choqué. « Quoi ? Mais ça va pas la tête ! »

« C'est pour la science. Pour les besoins de l'expérience, on va faire comme si c'était une gerbille maléfique. Elle va tuer ton Tofu, tes amis, et détruire le monde entier si tu ne la tues pas avant. »

Yugo baissa les yeux sur la pauvre petite créature. « Je peux pas. »

« Et pourquoi pas ? Elle va vieillir et mourir de sa belle mort d'ici quelques années, ou sûrement se faire bouffer par n'importe quel prédateur bien avant ça. Elle n'a aucune intelligence, pas d'imagination, pas de rêves. Si tu lui brises le cou, là maintenant, quelle différence ça peut bien faire ? »

« Je ferai jamais ça ! »

« Et pourtant tu penses que tu pourrais tuer un homme. »

« Ça n'a rien à voir. »

« Bien sûr, » approuva Adamaï. « Ce serait bien plus grave que de tuer une pauvre gerbille. Écoute, je sais que tu étais en colère. S'il nous était arrivé quelque chose, tu leur aurais fait quelques bleus, peut-être coulé un bateau ou deux pour marquer le coup, mais tu n'aurais jamais tué personne. Tu aimes trop les humains pour ça. Et même si c'était une question de vie ou de mort, tel que je te connais, je pense pas que tu pourrais le faire. »

Yugo n'avait pas l'air d'accord, mais il resta silencieux. Le dragon bâilla bruyamment. « Bien, maintenant qu'on a réglé ça, allons nous coucher. On a encore beaucoup à faire demain. »

Adamaï tourna le dos et s'éloigna dans l'obscurité, laissant Yugo en compagnie d'une gerbille et de pensées que seul le jeune Eliatrope pouvait comprendre.

WWW

a/n La réponse de Yugo à tout cela viendra au chapitre suivant. Comme d'habitude, me dire ce que vous pensez de l'histoire est le meilleur moyen que je sache ce que vous pensez de l'histoire. Pour la citation, c'était un choix au hasard entre Benjamin Franklin et deux autres. La première était une réplique de Magneto dans X-Men, « Nous sommes le futur Charles, pas eux. Ils n'ont plus aucune importance. » La seconde vient de Hamlet : « Quel chef-d'œuvre que l'homme ! Qu'il est noble dans sa raison ! Qu'il est infini dans ses facultés ! Dans sa force et dans ses mouvements, comme il est expressif et admirable ! Par l'action, semblable à un ange ! Par la pensée, semblable à un Dieu ! »

J'ai aussi passé pas mal de temps à réviser la fanfic de Suricatessen, « Des Rois et des Ombres. » Si vous n'en avez pas encore entendu parler, je vous recommande chaudement d'y jeter un coup d'œil. (Ndt : je plussoie. Et surtout pas parce que je l'ai écrite hein, ben voyons.)