Lettre XIII : Elizabeth Darcy à Jane Bennet

Pemberley, le 7 février 1814

Ma très chère Jane,

Je te savais romantique, mais je suis au regret de devoir te détromper : je ne suis pas amoureuse de mon mari. J le reconnais, il est gentil, attentionné, respectueux, tout ce que tu veux, mais je ne l'aime pas : je l'aime bien. Dans l'absolu, je te le concéde, mon mariage n'est pas entièrement sans affection : il est cependant d'avantage bâti sur un respect mutuel et une bonne entente, du moins en ce qui me concerne. N'insiste pas, je n'ai ni ta bonté, ni ta candeur, je ne peux pas prétendre au même bonheur que toi, point.

Si tu veux tout savoir, je trouve que mon mari est trop timide en société, y compris lorsqu'il est entouré de familiers. Le résultat, c'est qu'on a l'impression qu'il se cache : figure-toi qu'hier soir, nous étions invités à dîner chez Mr. Et Mrs. Potter avec pratiquement tout ce que le Derbyshire compte de bonnes familles- du moins, toutes les familles qui ne sont pas à Londres pour la Saison. Il y avait donc Mr. et Mrs. James Potter, bien entendu, ainsi que leur fille, Miss Beatrix Potter, et leur fils adulte, Harry, le révérend Snicket, son épouse et leurs deux filles, Miss Violette Snicket et Miss Prunille, Mr. et Mrs. Tidler, et leurs trois filles, Miss Grace Tidler, Miss Anne et Miss Charity, Mr. et Mrs. Arendt, accompagnés de leur fille Hannah, Mrs. veuve Elgar, escortée par sa fille Miss Marianne Elgar et son fils, Mr. Edward Elgar, Miss Candy, une vieille demoiselle un peu excentrique, et enfin, Sir Edmund et son épouse Lady Ferrier, un jeune couple qui a exactement les mêmes âges que mon mari et moi-même.

Toutes les jeunes filles, richement dotées, y compris les filles du révérend, qui ont du bien par leur mère, étaient à marier, et j'ai le chagrin de dire que j'ai été très mal accueillie par presque toutes ces demoiselles et leurs mères. Seules Lady Ferrier et Miss Candy l'ont témoignée un peu de gentillesse. Il fallait m'y attendre, compte-tenu des circonstances de notre mariage.

Ces dames ont donc été très piquantes avec moi, et j'ai été heureuse au dîner que les convenances veuillent qu'on ne sépare pas à table des époux qui n'ont pas encore fêté leurs noces de coton : ainsi, j'ai été assise auprès de mon époux qui serrait ma main sous la table pour me signifier son soutien chaque fois que la langue de ces vipères se faisait trop pointue à mon endroit. Sans ce soutien, je crois que j'aurais fondu en larmes avant le dessert et aurais de ce fait perdu toute ma répartie. Je redoutais après le dîner l'habituelle séparation des hommes et des dames qui me laisserait sans soutien à la merci de ces femmes, et je me préparais à me réciter mentalement du Shakespeare toute la soirée, mais contre toute attente, j'ai été agréablement surprise. D'abord, ces dames ont décidés de me faire sentir que nous n'étions pas du même monde en me laissant à l'écart, ce qui me convenait très bien, mais très vite, Lady Ferrier est venue me rejoindre, et s'est vite révélée être une alliée. En effet, elle et moi avons des parcours similaires.

Elle a spontanément engagée la discussion avec moi, et s'est vite révélée être aussi intelligente que jolie, et nous nous sommes vite découvert un goût commun pour la taquinerie. Elle m'a confié avoir naturellement une certaine sympathie pour moi dans la mesure où d'une part nos maris sont amis, et d'autre part, parce qu'elle s'est retrouvé dans une situation semblable à la mienne il y a moins d'un an. Laisse-moi te raconter son histoire. Monsieur le Baron de Germiny était un aristocrate français, descendant d'une vieille famille, mais qui a été complètement ruiné à la Révolution française. Réfugié avec sa famille en Angleterre, il y éleva ses sept enfants, dont cinq filles, et tenta de refaire fortune dans le commerce, ce qu'il parvint à faire dans une certaine mesure. Néanmoins, il ne retrouva jamais sa fortune d'antan, d'autant qu'il avait perdu une grande partie de ses terres avant la Révolution. Monsieur le Baron mourut il y a quatre ans, laissant ses trois plus jeunes filles à la charge de leur frère aîné, le plus jeune étant parti tenter sa chance en France, et les deux sœurs aînées ayant fait de beaux mariages au sein de la communauté française à Londres. Mlle Clotilde avait 17 ans à la mort de son père, et n'avait pour toute recommandation que sa fraîcheur, son titre de fille de baron et sa dot de 2000£. Elle avait 19 ans quand elle rencontra dans un bal à Londres Sir Edmund, 8000£ de rentes, donc deuxième fortune du Derbyshire, qui tomba éperdument amoureux d'elle, et après s'être assuré qu'elle partageait ses sentiments, l'épousa dans les six mois qui suivirent leur rencontre.

Du fait de sa petite dot, et de son origine française -indécelable à son accent, si tu veux mon avis : elle a été élevé à Londres- ajouté au fait qu'elle a « attrapé » le deuxième célibataire le plus convoité de la région, la pauvre Clotilde a reçu un accueil très semblable à celui que je reçois. Elle a cependant tenu à me rassurer en m'affirmant qu'au bout de six mois, comme dans toutes sociétés, les rumeurs s'éteignent, et l'on finit par être acceptée. Comme quoi, la « haute-société » n'est pas si différente de celle de Meryton. Elle m'a également assuré que le fait de vivre avec celui qu'on aime permet de tout surmonter, car à ses yeux, il ne fait aucun doute que mon mariage est un mariage d'amour.

Interloquée, je lui ai demandée à quoi elle voyait cela, ce à quoi elle m'a répondu que la manière que nous avons de nous chercher systématiquement l'un l'autre du regard dès que nous sommes dans la même pièce ne lui laissait aucun doute. Je reconnais que j'ai beaucoup cherché du regard mon mari, mais n'est-il pas normal, dans une société hostile, de rechercher le soutien d'un regard ami ? J'aurai volontiers continué cette conversation plus avant mais les portes du salon où nous nous tenions s'ouvrirent à ce moment-là sur les hommes qui revenaient du billard, et nous nous sommes toutes levées pour les accueillir. Dès que tout le monde fut assis, Miss Potter, en tant que fille des hôtes a rempli ses devoirs en proposant un peu de musique. Elle s'est installé au piano et nous a interprété, d'une manière charmante je dois l'avouer, un air de La Flûte Enchantée, de Mozart, « Ach, Ich fühl's... », où la pauvre Pamina se lamente de l'inconstance de son amant, et envisage de mourir de chagrin.

Je ne vois vraiment pas pourquoi elle regardait mon époux d'un air aussi insistant. Sans doute préparait-elle déjà la suite de son plan machiavélique, puisqu'elle nous a ensuite pratiquement obligé, Fitzwilliam et moi, à chanter en duo. Dieu merci, Miss Snicket s'est proposé pour nous accompagner, autrement c'eut été un massacre s'il avait fallu que je joue. Miss Potter nous a donc suggéré un duo : notre choix s'est porté sur le seul des duos disponibles que je connaissais, la première scène des Noces de Figaro de Mozart. Je n'aurais jamais pensé que les paroles de Susanna, qui déclare : « vraiment, il est fait pour moi » pourrait avoir tant de double-sens. Cela n'a pas manqué de me troubler, de même que la très belle voix de mon époux qui nous a caché de grands talents musicaux et un petit talent théâtral. Je ne faisais pas le poids à ses côtés.

J'ai donc bien peur de m'être ridiculisée tout au long de la soirée, et bien qu'il m'ait affirmé le contraire sur le chemin du retour, j'ai bien peur que mon époux ait eu honte de présenter à ses amis une épouse si gauche et si peu accomplie devant toutes ces dames. Il a été très gentil, cependant, et m'a même assuré qu'il était au contraire très fier de moi, et certain d'avoir fait des jaloux parmi les messieurs présents. Quand aux dames, il m'a certifié qu'elles n'agissaient ainsi que par jalousie. Sa gentillesse m'a une fois de plus mise mal à l'aise, et j'ai préféré changer de sujet en l'interrogeant sur Sir Edmond.

Il s'est avéré que celui-ci est un ami d'enfance de mon époux, et qu'ils s'entendent à merveille. Fitzwilliam m'a alors raconté quelques anecdotes de son enfance, et notamment quelques bêtises qu'ils ont pu faire tous les deux, voire tous les trois, avec Wickham. Tu t'en doutes, mon mari a été ravi d'apprendre que je m'étais bien entendu avec Lady Ferrier, et nous avons convenu que nous devions les inviter au plus vite à dîner. Le temps de décider cela, nous avions atteint Pemberley. Ce n'est qu'alors, quand mon époux m'a aidé à descendre de voiture que je me suis rendu compte qu'il n'avait pas lâché ma main qu'il avait prise au début du trajet lorsqu'il m'avait rassuré. Me rendre compte que je ne m'en étais pas aperçue, et le léger baiser qu'il a déposé sur ma main avant de la lâcher m'ont rendu un peu perplexe. Quelle chose étrange que le mariage, tout de même, qui vous change la vision d'un homme en un mois ! Mais assez parlé de moi.

Tu me disais dans ta dernière lettre que tu espérais que tes futures belles-sœurs apprendraient à t'apprécier avec le temps. Douce Jane, toujours généreuse, presque à l'excès, incapable de voir le mal où que ce soit ! Hélas, ma pauvre sœur, j'ai bien peur que les sœurs de ton cher Bingley ne veuillent jamais chercher à te voir d'un bon œil, car je doute que Miss Bingley puisse jamais te pardonner d'être ma sœur, moi qui lui ai volé Mr. Darcy, ni d'avoir empêché le mariage de Bingley avec Georgiana, aussi insensé ce projet puisse être : Georgiana est beaucoup trop jeune, et de toute façon, c'est de toi que Bingley est amoureux de manière irrémédiable. Tant pis pour Miss Bingley, elle n'est qu'une créature égoïste, incapable de se réjouir d bonheur de son propre frère ! Non, je ne suis pas méchante, je suis simplement lucide et réaliste. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai écrit à Papa qu'il ne devait pas laisser Lydia aller à Londres, ni laisser Wickham approcher. Sais-tu par hasard s'il a l'intention de me répondre ? Je t'avoue que cette absence de réponse m'inquiète un peu, lui qui répond toujours fidèlement à mes lettres ! J'espère qu'il ne va pas mal !

Je te quitte, Georgiana m'appelle, car il est l'heure de notre leçon de piano. Je t'embrasse, chère sœur, salue de ma part tout le monde à Longbourn et à Meryton.

Ta petite sœur

Lizzie Darcy.

Le duo que chantent Elizabeth et Darcy est la première scène des Noces de Figaro de Mozart (mon opéra préféré, j'avoue tout).

Les noms des invités sont presque tous issus de la littérature. La famille Potter est un hommage conjoint à l'auteur Beatrix Potter, une des premières grandes auteurs pour enfant, et à Harry Potter. La famille Snicket est un hommage à l'auteur Lemony Snicket, auteur des Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, la famille Tidler est inspirée de la famille Tidler dans le fabuleux livre de Marie-Aude Murail Miss Charity. Les Arendt sont un hommage à la philosophe Hannah Arendt, auteure de plusieurs essais sur le totalitarisme. La famille Elgar est un hommage au compositeur Edward Elgar, qui a composé entre autres les fameuses Pump and circumstances.

Enfin, Miss Candy est une sorte de caméo de la délicieuse institutrice de Matilda de Roald Dahl, quand les Ferrier sont nommés ainsi à cause de la grande Kathleen Ferrier, qui était une chanteuse lyrique immensément douée.