Voilà, un nouveau chapitre encore que je vous offre gracieusement. Un grand merci à ma beta Shima-chan et à mes reviewers (vous êtes mes rayons de soleil !)


L'Exilé

Merlin… Merlin…

Une voix l'appelait dans l'obscurité. Une voix inconnue.

Sire Merlin…

A grand renfort de concentration, il parvint à ouvrir les yeux. La tête lui tournait. Sa vision était floue. Mais après quelques minutes, il parvint à distinguer une silhouette accroupie devant les barreaux de sa cage.

– Ah, enfin ! s'exclama son visiteur. Vous m'avez fait une de ces peurs !

Merlin se demanda s'il n'était pas en train d'halluciner. Etait-ce une nouvelle ruse de Loth et de ses sbires ? Il n'en crut pas ses yeux en voyant le jeune garçon en face de lui sortir de sous sa tunique une miche de pain, un morceau de fromage et une gourde, qu'il lui tendit à travers les barreaux de sa cellule. Cette vision donna à Merlin une poussée d'énergie qui lui permit de bondir de sa paillasse pour se jeter sur sa pitance. L'odeur du pain lui aurait donné des haut le cœur tant elle lui paraissait délicieusement merveilleuse. Sans plus attendre, il commença à dévorer son repas à pleines dents.

– Allez-y doucement ! l'enjoignit son sauveur. J'ai eu un mal fou à me les procurer. Faîtes-les un peu durer…

Le Sorcier redressa la tête pour considérer son visiteur providentiel. Un jeune garçon âgé d'une quinzaine d'années, aux cheveux auburn, les yeux pâles et la mâchoire triangulaire.

– Je te connais, articula péniblement Merlin. Je t'ai déjà vu…

L'autre leva un sourcil appréciateur.

– Je vous suis reconnaissant de votre attention. La plupart du temps, on ne me remarque même pas…

– Lionel ! Tu es Lionel, le frère de Bohort !

– Doucement ! le fustigea le garçon. Les gardes sont idiots, mais c'est pas une raison pour leur mâcher le travail…

Merlin secoua la tête et s'appliqua à finir consciencieusement sa pitance, en en dégustant chaque bouchée.

– Je serais bien venu plus tôt, commenta Lionel sur un ton d'excuse. Mais j'ai eu un mal fou à échapper à la surveillance de Sire Dorian…

– Depuis combien de temps suis-je ici ?

– Quatre jours.

– Quatre jours !

Merlin poussa un long soupir.

– Je croyais que ça faisait plus d'une semaine…

– Réjouissez-vous, l'exécution n'est pas pour toute suite.

– Encore deux jours à passer dans cet enfer, avant la conclusion finale. Quelle joie, en effet !

– On n'est pas obligé d'en arriver là…

Merlin jeta un regard suspicieux à son interlocuteur.

– Cette forteresse tient avec des bouts de ficelles. Suffit d'être un peu malin et on pourrait facilement s'évader.

– Je ne peux pas sortir de ce cachot, le métal qui a servi à en forger les barreaux est insensible à la Magie.

– Votre problème à vous les sorciers, c'est qu'il faut toujours que vous passiez par les voies les plus compliquées. Ce n'est pas parce que le mithril est insensible à la Magie, qu'il ne peut pas être démantelé par autre chose.

Merlin commençait sérieuse à aimer ce garçon.

– Un pied de biche devrait faire l'affaire, commenta ce dernier.

– Tu n'aurais pas plutôt la clef ?

– La clef, c'est Sire Dorian qui en a la garde. Et il ne me laissera jamais l'approcher…

– Ton frère pourrait s'en charger.

– Bohort ne sait pas que je suis là. Et s'il l'apprenait, il ne nous serait pas d'un grand secours…

Devant le regard interrogateur du magicien, Lionel poussa gros soupir.

– Je suppose qu'Arthur vous a raconté notre histoire.

Merlin acquiesça silencieusement.

– Bohort refuse de s'opposer à Urien. Le trahir encore moins.

– Ton frère est très attaché à l'honneur…

– C'est surtout un lâche ! s'emporta Lionel.

Le visage du jeune garçon se décomposa immédiatement après avoir dit ces mots.

– J'avais huit ans quand notre père est mort, se reprit-il. Bohort tout juste quinze. En tant qu'aîné, il était en droit de contester le testament de notre père et d'exiger la gestion pleine et entière de nos terres…

– Quinze ans c'est jeune pour assumer seul le rôle de chef de famille, défendit Merlin. Il devait penser qu'Urien vous mettrait à l'abri.

– Oui, et voilà le résultat ! Je n'en veux pas à Bohort de n'avoir pas agi il y a sept ans. Je lui en veux de continuer à se taire aujourd'hui. Tout ce qu'il fait c'est remuer le passé, réciter la devise de notre famille et les leçons de notre père comme des prières. Mais dès qu'il faut se battre vraiment, il est le premier à plier l'échine.

Merlin percevait dans la voix de Lionel toute la tristesse et l'amertume qui l'habitaient. Au fond de lui, il était moins scandalisé par son état actuel, que meurtri devant le spectacle de ce frère, qu'il aimait et admirait, rabaissé à un rang indigne de lui.

– Dorian abuse de lui… lâcha-t-il, la gorge comprimée. Il croit que je ne le sais pas. Il fait tout pour me protéger, mais il reste paralysé dès qu'il s'agit d'assurer sa propre défense. Je crois que je suis la seule raison pour laquelle il ne s'est pas encore suicidé. Les autres domestiques le surnomment l'Exilé, parce qu'il fait toujours une tête de six pieds de long.

– Pourquoi me dis-tu tout cela ?

– Parce que si je parviens à vous faire enfuir, je veux que vous nous emmeniez avec vous, à Camelot. Que vous interveniez pour qu'Arthur nous protège…

– Je croyais que ton frère ne voudrait pas s'enfuir. A t'entendre, je te croyais prêt à l'abandonner ici…

Lionel parut sincèrement choqué par cette observation.

– Vous n'y êtes pas du tout, grogna-t-il entre ses dents. J'en veux à mon père de s'être fourvoyé. Et j'en veux à mon frère de s'être résigné. Mais aussi vrai que je chérirais le souvenir du premier jusqu'à la fin de mes jours, je ne laisserais pas le second dans cet enfer. Si on l'assomme et qu'on le met sur un cheval, à mi-chemin il comprendra bien où est son intérêt.

Lionel laissa un sourire espiègle se dessiner sur son visage.

– Il n'est pas idiot, il est juste buté…

– Cite-moi un chevalier qui ne le soit pas.

– Mon frère n'est pas chevalier.

– Pas encore…

Ce fut au tour de Merlin d'afficher un sourire énigmatique.

– Je te promets de plaider ta cause et celle de ton frère devant Arthur. Il vous sera reconnaissant de m'avoir sauvé la vie.

– Au cas où il lui en faudrait plus, intervint Lionel, j'ai deux ou trois choses qui pourraient l'intéresser…

Merlin allait de surprise en surprise avec ce garçon.

– Sire Dorian me traine partout avec lui, lorsqu'il doit quitter le château. Mais vu que la vigilance n'est vraiment pas son fort, j'ai réussi à récupérer deux trois informations…

– Lesquelles ?

Lionel sortit de sa tunique un long rouleau de parchemin, sur lequel des doigts nerveux avaient tracé à la plume des noms, des chiffres, des lieux et même des dessins de cartes et de plans.

– Qu'est-ce ? demanda Merlin abasourdit.

– Les noms des principaux alliés de Loth, les effectifs de leurs troupes, les lieux de le principales places fortes et j'ai pu recopier quelques plans de bâtiments.

Le magicien jeta sur l'adolescent un regard ahuri. Ce dernier lui répondit en découvrant toutes ses dents blanches.

– Vous savez que personne ne fait attention à un serviteur. J'ai une mémoire instantanée : il me suffit de poser les yeux quelques minutes sur un document pour en garder une image nette et précise dans mon esprit.

Jamais un homme n'aurait pu paraître plus fier de lui. Et il y avait de quoi ! Ces renseignements seraient d'une aide précieuse à Arthur. C'était la clef pour organiser efficacement les troupes de Camelot et leur faire gagner un temps précieux.

Merlin se mit alors à voir la situation sous un autre angle. Le maigre repas que lui avait apporté Lionel lui avait redonné des forces, mais en aurait-il assez pour quitter la forteresse sans encombre. Si l'adolescent devait le trainer jusqu'à Camelot comme un poids mort, ils prendraient plus de risque d'être repris. Et l'issue serait alors définitive pour tout le monde.

– Tu dois partir au plus vite, articula Merlin en rendant le parchemin à Lionel.

– Tout de suite. Dès que j'aurais trouvé un pied de biche. Et il faudra qu'on attrape mon frère. Ce ne sera pas trop difficile : avec un sortilège, vous allez le convaincre de nous suivre sans faire d'histoire…

– Non !

Le ton impérieux du Sorcier fit sursauter Lionel.

– Tu dois partir. Maintenant. Sans perdre une minute. Et sans que rien ne puisse te retarder. Arthur doit à tout prix avoir ses renseignements…

– Mais… Et vous ?

– Ce n'est pas le plus important. Si je pars avec toi, je ne ferais que te retarder et cela pourrait nous être fatal à tous les deux…

– Mais si je me présente sans vous devant le roi Arthur, si je lui dis que je vous ai laissé pourrir dans cette geôle… Il refusera de m'écouter !

– Remet-lui ceci.

Merlin tendit, à travers les barreaux du cachot, une chevalière gravée de l'emblème d'un oiseau.

– Qu'est-ce ? demanda Lionel.

– Le blason de la famille de Bois. Si tu présentes cet objet à Arthur, il saura que c'est moi qui t'envoie, et il acceptera de t'écouter…

– Et qu'est-ce que vous faites de mon frère !

Les yeux de Lionel étaient devenus sombres. La détresse se lisait sur ses traits devenus d'un coup beaucoup plus graves.

– Si je pars sans lui, et que Dorian s'en aperçoit, il va… Je ne peux pas le laisser là !

La panique du jeune homme n'avait d'égale que son dévouement pour son aîné. Cette loyauté toucha le cœur de Merlin, et ne lui fit aimer que davantage les deux garçons.

– Je m'occuperais de ton frère…

– Comment ? On vous exécute dans deux jours. Et vous êtes incapable de vous tirez d'ici tout seul…

– Lionel, tu dois me faire confiance.

– Comment être sûr que vous tiendrez parole ?

Merlin vit la flamme dans le regard de l'adolescent, sa colère. Comment convaincre quelqu'un à qui on avait tout ôté par traîtrise de s'en remettre aveuglément à un inconnu ? Lionel n'avait jamais eu que deux modèles dans son existence : son père et son frère. Et tous deux avaient failli à leur devoir, celui de le protéger. Par excès de naïveté. Tout simplement en faisant confiance aux mauvaises personnes.

– Parce que tu m'as redonné espoir. Parce que grâce à toi, j'ai une envie folle d'en découdre avec ses traîtres. Et parce qu'en l'occurrence, ou tu fais ce que je te dis, ou tu resteras l'esclave de Dorian pour le restant de tes jours.

Si ce dernier argument ne convainquit qu'à moitié Lionel, du moins eut-il le mérite de le décider à partir. Le jeune garçon avait conscience de tenter la chance en agissant aussi précipitamment. Il jouait non seulement sa vie, mais aussi celle de son frère. Mais d'un autre côté, une occasion comme celle-ci ne se représenterait peut-être jamais. Entre une mort potentielle et une vie de soumission et d'humiliation permanente, il avait fait son choix, et ce depuis bien longtemps. Restait à espérer que les dieux seraient de son côté, pour une fois.

C'est pourquoi il quitta l'enchanteur dans les cachots, parvenant à regagner la surface dans l'obscurité de la nuit. Il alla droit aux écuries. Ayant l'habitude de s'occuper des chevaux, il avait su au fil du temps gagner leur confiance et se faire obéir d'eux mieux que leurs maîtres officiels. Très calmement, dans le silence de la nuit noire, il sortit de l'enceinte de la forteresse. Une fois à une distance de plus de vingt mètres, il se retourna vers la silhouette sombre du bâtiment en ruine au sommet de la montagne qui, dans les ténèbres nocturnes, lui évoquait l'image d'un vautour perché sur la branche d'un arbre mort.

Il songea à l'enchanteur Merlin, qui pourrissait au fond de sa geôle, espérant un ultime secours. Il songea à son frère Bohort, qui serait sûrement le premier à remarquer sa disparition au matin, il le chercherait dans tout le château. Son cœur se serra et il détourna les yeux. Eperonnant sa monture, il partit au triple galop en direction de Camelot.

Comme Lionel l'avait redouté, au matin, Bohort fut le premier à s'apercevoir de la disparition de l'adolescent. D'abord, il remarqua que la paillasse à côté de la sienne n'avait pas été occupée de la nuit. Il ne le trouva pas aux cuisines, ou du moins ce qui en tenait lieu dans la forteresse de Badon : un foyer aménagé dans une salle réduite, la seule dont les murs n'étaient pas encore fissurés.

Ce maudit bastion, où on avait l'impression qu'à tout moment les pierres pouvaient vous tomber sur la tête !

Ce fut en allant le chercher dans les écuries, qu'il remarqua l'absence de l'un des chevaux. Le pressentiment qu'il avait eu en voyant les sbires du roi Loth débarquer avec le sorcier Merlin vint brusquement le prendre à la gorge. Bohort savait depuis plusieurs mois que son frère projetait de s'enfuir. Les deux garçons n'en avaient jamais parlé ouvertement. D'ailleurs, ils ne se disaient plus grand-chose depuis bien longtemps. Mais entre eux les sentiments pouvaient se passer de mot. N'étaient-ils pas prisonniers dans la même galère ? Ne partageaient-ils pas tout depuis l'enfance ?

Oh oui, Bohort pouvait sans problème deviner les intentions de son frère. Il avait remarqué ses multiples absences, sa manie de fureter et les parchemins qu'il gardait jalousement sous sa couche. Depuis l'arrivé du magicien dans les geôles de Loth, Lionel était devenu intenable, cherchant toutes les occasions de se rendre dans les cachots alors même que Dorian avait placé des gardes devant l'entrée. Combien de fois Bohort avait dû aller le chercher avant qu'il ne se fasse attraper ? Et voilà, que sa seule chance de savoir où était passé son frère, était de se rendre dans les cachots, rompant l'ordre qui avait été donné de ne surtout pas briser l'isolement du Sorcier.

Avant de s'y rendre, Bohort eut tout de même le réflexe de mettre de côté une partie de son repas du midi pour Merlin. Pourquoi ? Il y avait sans doute diverses raisons. La première étant qu'il faudrait bien amadouer le Sorcier pour qu'il accepte de l'aider. La deuxième était qu'il avait été témoin de l'état dans lequel les sbires de Loth avaient trainé le mage jusqu'à la forteresse, et le jeune homme savait qu'aucune nourriture ne lui avait été apportée depuis. Le Sorcier devait donc être à bout de force. Ces maigres provisions ne seraient pas de trop pour l'aider à soutenir une conversation. Et peut-être aussi à cause d'un léger sentiment d'empathie que Bohort se refusait à analyser.

A l'instar de Lionel, il n'eut aucun mal à forcer l'entrée des cachots. Persuadé que le sorcier était tenu en respect par les barreaux de mithril, les gardes baillaient aux corneilles ou jouaient aux cartes sans se soucier de surveiller l'entrée. Les courants d'air leur sifflaient dans les oreilles et entre les plis de leurs vêtements, qui n'étaient pas assez chauds. De toute manière, qui pouvait bien s'intéresser au sort de ce pauvre bougre que Loth laissait moisir au fond de sa cellule. Il serait sûrement mort avant le lendemain.

Dans son cachot, Merlin n'en menait pas large en effet. Certes, les quelques restes du jeune Lionel lui avaient redonné un semblant de force, mais après des jours de privations, il était encore loin du compte. Il douta d'avoir pris la meilleure décision en ordonnant au jeune garçon de partir sans lui. Pour Camelot, il était primordial que ces documents arrivent à destination. Mais pour lui…

Il avait pris un pari énorme en supposant que le désir de Bohort de retrouver son frère serait plus fort que sa crainte du déshonneur. Combien de temps s'était écoulé depuis le départ de Lionel ? Il n'en avait aucune idée. Mais ça lui paraissait long. Il ne lui avait même pas demandé si dehors il faisait jour ou nuit. Il lui avait dit qu'il était enfermé depuis quatre jours… Soit deux jours avant que Loth ne repeigne les murs de la forteresse avec son sang. Pourquoi n'était-il pas parti avec Lionel ? Parfois, son dévouement envers Arthur l'effrayait lui-même. Qu'on ne s'y trompe pas : Merlin donnerait sans hésiter sa vie pour son Roi, mais à vingt-sept ans(1) il n'avait aucun goût pour le martyre et aimait encore assez la vie pour ne pas être pressé de la quitter.

– Sire Merlin…

Une voix grave et hautaine le tira de ses sombres pensées. En levant la tête, il vit, planté devant les grilles de sa cellule, le jeune Bohort. Chacun offrait à son vis-à-vis un spectacle peu réjouissant. Merlin, les joues creusées, les yeux cernés d'une couleur violette, le visage blême, semblait prêt pour la tombe. Bohort, malgré ses efforts pour garder le contrôle de lui-même, avait les traits marqués par l'inquiétude et la panique. Le jeune homme agrippait ses doigts aux barreaux du cachot pour les empêcher de trembler. Ses yeux noisette dardés sur Merlin formulaient une accusation silencieuse.

– Où est mon frère ? lâcha-t-il d'une voix rauque.

– Je n'en sais rien.

– Je sais qu'il est venu vous voir…

Une colère sourde mêlée à la panique faisait briller ses yeux d'une flamme intense.

– De quoi avez-vous parlé ? Que lui avez-vous promis ?

– La liberté, répondit Merlin d'une voix calme, s'il parvenait à prévenir Arthur du complot qui se trame contre lui.

– Où est Lionel ?

– Avec un peu de chance, il doit-être près des frontières du royaume de Camelot.

Bohort, sur le point de sortir de ses gonds, relâcha les barreaux et se mit à faire les cent pas dans le couloir.

– Comment avez-vous pu ? grommela-t-il dans sa barbe. Vous n'aviez pas le droit… Ce n'est qu'un enfant… De quel droit l'avez-vous poussé à prendre autant de risque ?...

– C'est lui qui est venu me trouver, se défendit Merlin. Il cherchait depuis longtemps le moyen de se libérer du joug d'Urien. Je n'ai fait que lui indiquer une direction…

– En l'envoyant vers la mort ! En lui faisant des promesses insensées…

– En lui disant qu'il était libre de choisir ! Tout comme vous, Bohort…

Le jeune homme interrompit un instant sa diatribe pour l'écouter.

– Je sais ce qu'Urien vous a fait, poursuivit Merlin. Il a abusé de la confiance de votre père, vous a spolié, vous et Lionel. Bohort, cet homme ne mérite pas la constance que vous lui offrez…

– Parce que vous vous croyez mieux qu'Urien ? Lui s'est contenté de me prendre mes terres et mes biens. Vous, vous me prenez tout ce qui me reste…

– Ce n'est pas se déshonorer que de quitter le service d'un maître qui ne s'est pas montré à la hauteur…

– Je me fous du déshonneur ! Savez-vous seulement ce qu'Urien lui fera s'il est attrapé ? Le dernier esclave qui a tenté de s'enfuir a été pendu aux remparts du château, la tête en bas. Les gardes l'ont laissé comme ça jusqu'à ce que des corbeaux viennent lui dévorer les yeux…

– Arthur ne laissera pas faire…

– Le roi Arthur n'interviendra pas pour sauver un simple vassal, déshonoré qui plus est…

– Il ne laissera pas faire, vous dis-je ! La vie d'un valet a autant de prix à ses yeux que celle d'un chevalier.

– Lionel et moi ne sommes ni des valets ni des chevaliers ! Nous ne sommes rien ! De simples meubles qu'on déplace ou qu'on jette au gré de son humeur…

La détresse faisait se morceler le masque d'austérité de Bohort. Peu à peu, Merlin parvenait à distinguer l'âme d'un jeune homme auquel on avait promis un autre destin et qui se retrouvait à servir de larbin pour des hommes cent fois plus indignes que lui.

– Bohort, croyez-moi… Je vous comprends mieux que vous ne l'imaginez. Je sais ce que c'est d'être méprisé et rabaissé alors que l'on pourrait faire mieux…

– Non ! éclata-t-il soudainement. Non, vous ne savez rien ! Avoir été le serviteur d'Arthur ne fait pas de vous quelqu'un capable de comprendre ce que j'ai enduré ! Vous êtes né au bas de l'échelle, donc vous ne pouviez que monter… Vous ne savez ce que c'est d'être le dernier représentant d'une lignée de héros et de grands guerriers, ce que représente à vos yeux et à ceux de votre famille l'héritage qu'on vous transmet, de porter sur vos épaules l'honneur et la mémoire de vos ancêtres et de savoir que tout le monde attend de vous que vous soyez à la hauteur… Et de se réveiller un matin… et de découvrir qu'on n'est plus personne… une ombre… un moins que rien… Sans savoir comment vous en êtes arrivé là…

Le masque d'austérité s'était brisé pour faire voir un jeune homme désemparé et à bout de nerfs.

– Je ne sais peut-être pas ce que c'est de perdre tout du jour au lendemain. Je suis né humble, c'est vrai. J'ai grandi sans que personne n'attende grand-chose de moi. En revanche, je sais ce que c'est d'être prisonnier d'un rôle qui n'est pas le sien. D'être contraint de se taire et de courber l'échine, quand on sait que l'on pourrait accomplir des choses bien plus grandes que de briquer un parquet ou polir une armure qui n'est pas la sienne. Je n'ai pas été élevé dans la même idéologie que vous, j'en conviens. Pour moi, la valeur d'un homme se mesure à ses qualités propres, et non à sa naissance. Et lorsque je vous vois, Bohort, je ne vois pas le fils déchu du chevalier de Gaunes ou l'esclave de Sire Dorian. Je vois un homme intègre et courageux. Votre dévouement à votre frère montre que vous avez du cœur. Votre assiduité à vous entraîner et à entretenir vos talents d'épéiste, malgré votre chute, prouve que vous n'êtes pas homme à vous laissez abattre. Votre patience, votre dignité dans la déchéance démontre que vous n'avez perdu ni votre fierté, ni votre courage. Je crois que vous valez mieux que celui qu'on vous force à être. Ce qui vous manque, ce n'est ni la force, ni la bravoure, mais un idéal pour lequel vous battre…

– Et vous prétendez m'offrir cet idéal ?...

– Oui.

Bohort demeura immobile, comme paralysé. La bouche entrouverte sur une respiration saccadée. On aurait dit un animal aux abois. Brusquement, il amorça un geste en direction de la sortie des cachots, se reprit, glissa une main sur sa tunique, en sortit un petit baluchon et le passa entre les barreaux de la cellule. Puis il s'enfuit sans dire un mot.

Merlin ramassa le paquetage et y trouva une miche de pain et un morceau de viande séchée.

Le jeune serviteur avait rejoint la surface, évitant les gardes qui s'étaient enivrés avec le vin qu'il leur avait apporté et dormait à présent à poing fermé. Ils ne manqueraient pas de recevoir une séance de flagellation pour avoir négligé leur devoir, et pour se disculper accuserait le jeune serviteur de leur avoir porté un vin trop fort.

Le cerveau de Bohort se mit à galoper à toute vitesse. Il s'apprêtait à faire la chose la plus folle et la plus inconsidérée qui soit, depuis le jour où il avait remis son destin entre les mains de son tuteur. Il ne prit même pas le temps de peser le pour et le contre, d'envisager toutes les options. La seule chose qu'il désirait en cette heure, c'était de retrouver son frère, de le savoir en sécurité. Et pour cela il n'y avait qu'un moyen : s'enfuir. S'enfuir avec le Sorcier.

La suite de ses actions s'enchaîna avec un naturel qui le surprit lui-même. Comme s'il avait mûrement pensé ce projet depuis des années et qu'il le voyait enfin se réaliser. Il alla droit aux appartements de Dorian – guère plus qu'une petite chambrette étroite et mal éclairée –, il savait que son maître gardait la clef du cachot sur lui. Il ne savait pourquoi Loth l'avait choisi pour tenir le rôle de gardien, mais tant que cela servait ses intérêts…

Dorian ne mit pas longtemps à revenir de sa ronde.

– Que fais-tu ici ? dit-il abruptement. Je ne t'ai pas appelé.

– Je…

Son cœur battait à tout rompre. Il n'arrivait pas à croire ce qu'il s'apprêtait à faire. Il s'efforça de bâillonner le cri de dégoût qui faisait bouillir son sang, se concentrant sur une seule pensée : Lionel, partir, et vite !

Alors que Dorian avait franchi la distance qui les séparait pour avoir des explications, Bohort se pendit brusquement à son cou et l'embrassa à pleine bouche. La surprise avait d'abord figé les membres du prince, mais il ne tarda pas à répondre à son baiser. Avant d'avoir pu anticiper la suite, le jeune serviteur était déjà plaqué sur le matelas du lit, Dorian l'écrasant de tout son poids.

– Je savais que tu finirais par te rendre, lui murmura-t-il à l'oreille.

Bohort lutta pour réprimer la nausée qui lui montait à la gorge. Ce n'était pas le moment d'avoir des scrupules !

Dorian avait déjà commencé à glisser une main sous ses braies lorsque l'on toqua à la porte.

– Quoi ? s'exclama le prince de très mauvaise humeur.

– Sire, votre père vous demande, cria un garde à travers la cloison.

Le jeune homme laissa échapper un soupir de frustration.

– Ca ne peut pas attendre !

– Le roi a dit « immédiatement » !

Dorian laissa échapper un nouveau soupir, avant de relâcher sa proie tétanisée, et de s'écarter du lit. Non sans lui avoir murmuré :

– Ne bouge pas, ce n'est que partie remise…

Puis il quitta la chambre, en prenant soin d'entrebâiller à peine la porte pour que le messager ne puisse pas voir qu'il y avait quelqu'un sur son lit.

Bohort demeura un bref instant paralysé, serrant contre sa poitrine la clef qu'il était parvenu à retirer de la ceinture de Dorian pendant leur corps-à-corps. Il n'en croyait pas sa chance ! C'était un message que le ciel lui envoyait… Il ne fallait plus perdre de temps.

Merlin demeura un instant abasourdi en voyant Bohort revenir vers son cachot avec la clef dans les mains : la clef de sa liberté.

– Votre roi, il a intérêt à en valoir le coup ! grommela le jeune homme en ouvrant le cachot et en tirant le magicien dehors.

Les deux hommes remontèrent précipitamment le couloir plongé dans les ténèbres. Dehors, la nuit commençait à tomber. De nouveaux gardes avaient remplacé ceux qui s'étaient assoupis, bien éveillés cette fois.

– Vous pouvez faire quelque chose ? demanda Bohort à Merlin.

– Ca vaut le coup d'essayer…

Le Sorcier tendit le bras et murmura une incantation. Aussitôt, ses yeux devinrent dorés et les gardes s'effondrèrent de concert, comme s'ils avaient reçu un coup de massue derrière le crâne. A peine le sortilège lancé, Merlin fut pris d'un vertige, rattrapé de justesse par son compagnon.

– Ah non, ce n'est pas le moment ! le gronda ce dernier.

Le magicien se reprit. Oui, il fallait avancer et vite !

Ils traversèrent la cour en longeant les murs lézardés. Restant dans l'ombre pour échapper au regard des soldats, qui heureusement n'étaient pas légion. Bohort soutenait à moitié Merlin, qui ne tenait plus debout que grâce à l'adrénaline qui se répandait dans ses veines. Ils devaient passer par les écuries pour voler des chevaux, sans quoi ils seraient rattrapés avant d'avoir pu mettre un pied dans le royaume de Camelot. Bohort dut encore aider le magicien à se hisser sur sa selle. Dehors, on avait retrouvé les gardes assommés et le cachot vide. Tous commencèrent à s'activer pour rechercher le prisonnier. Dans un ultime effort, Merlin fit voler en éclat les portes des écuries, faisant fuir les chevaux dans la cour, tandis que lui et Bohort faisaient galoper leurs montures vers la passerelle qui tenait lieu de pont-levis. Les deux cavaliers disparurent dans la nuit.


1 Age estimé par rapport aux indices de la série et le temps qui s'est écoulé entre les évènements.

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