Dans les grands couloirs du bâtiment du MI6, Mycroft Holmes gardait patience autant qu'il le pouvait. Sa montre affichant midi et demi, il ne s'était pas attendu à devoir attendre aussi longtemps pour aller déjeuner. Son ventre criait famine et sa dose de glucose dans le sang n'était plus assez haute pour lui éviter quelques vertiges, descendants d'une fatigue longuement accumulée.

- Qu'est-ce qu'il fiche, bon sang ! murmura-t-il dans un soupir agacé.

Encore un pas de plus et il en sera à cent !

Dans sa vie, peu de personne avait eu l'audace de le faire attendre, même pour plaisanter. Heureusement que la journée avait très bien commencé. La Reine, elle-même, était venue le féliciter pour le travail qu'il avait accomplie pour sa protection lors des derniers attentats qui avaient frappés Londres. Mycroft avait même réussit à casser du sucre sur le dos d'un de ses concurrents pour le discréditer devant la Reine. Et elle avait sourit. Preuve irréfutable que la journée se dessinait sous de très bonnes augures. Alors pourquoi est-ce qu'il devait toujours tout gâcher comme ça ?

- Mycroft !

- Lestrade, enfin... Vous avez vu l'heure ? demanda Mycroft, aussi droit qu'un balai.

- Je sais... Désolé, votre frère ne m'a pas laissé une seconde de répit depuis que La Marionnette à tuer la pauvre Molly... avoua-t-il, attristé. Pour la peine, je vous invite ! Où ma paie me le permet !

Il s'attarda sur un sourire charmeur, essayant tant bien que mal de se faire pardonner son retard. Mycroft avait gardé son air accusateur, mais il devait l'admettre, il ne pouvait pas rester longtemps fâché contre l'inspecteur.

- Laissez tomber, je n'ai pas envie de finir dans un self de supermarché... Rien que l'idée me fait frissonner, avoua Mycroft. Que diriez-vous d'un brunch au Blue Bird ?

Lestrade se frotta l'arrière de la tête, il allait sûrement manger des pattes pour le reste du mois, mais il ne pouvait décidément rien refuser au Gouvernement Britannique.

C'est ainsi qu'un oui de l'épaule suffit à Mycroft pour les emmener dans un des restaurants le plus art déco de Londres. Dans la voiture, le trajet était tantôt silencieux, tantôt agrémenté de discussion de travail. Greg Lestrade vivait difficilement les derniers événements de sa vie tandis que Mycroft ne semblait pas du tout atteint par toute cette affaire sournoise qui pourrissait la vie de son frère. Après une remarque plutôt glaçante de Mycroft soulignant que tout ceci ne le regardait pas, Lestrade se laissa tomber contre le dossier de son siège, le regard perdu dans le vide de la voiture.

- Je ne vous comprends pas ... avait lancé l'inspecteur de Scotland Yard.

- Il y a sûrement de nombreuses choses que vous ne comprenez pas Gregory, je ne suis pas une aberration.

- Oui sûrement, mais j'veux dire... C'est votre frère, à quoi bon m'engager à le surveiller pour son "bien" si c'est pour se planquer quand il a réellement besoin de votre aide ? Osa demander Greg.

Mycroft laissa un long silence s'installer après cette question. Ce n'est pas qu'il y réfléchissait vraiment mais il n'avait absolument pas envie d'empoisonner ses conversations purement professionnelle entre Lestrade et lui avec les histoires de serial killer de son frère.

- Croyez-moi, peu de gens feraient tous ce que j'ai pu faire pour mon frère, dit-il avec un air fatigué.

Greg restait à son tour silencieux. Il savait qu'il avait raison, mais pourquoi diable s'obstinait-il à ne pas s'impliquer dans cette dernière enquête. Même s'il était là le jour de son sauvetage et aussi le jour de la mort de Molly Hooper, pourquoi ne voulait-il pas simplement en finir en aidant Sherlock à retrouver le coupable.

Lestrade frissonna en repensant à son enlèvement par La Marionnette. Certains de ses os ne s'étaient pas encore remit des coups, de la violence incommensurable qu'il avait subit. Il frotta discrètement ses côtes mais ça n'était pas passé inaperçu.

- Elles vous font toujours mal ? demanda Mycroft, détaché.

- J'essaye de ne pas trop y penser, mais à mon âge, les os deviennent plus difficile à guérir.

- Pourtant, vu votre état le jour de votre sauvetage, je trouve que vous vous en êtes très bien remit, avoua Mycroft dans un sourire complice.

- A part vous, je ne me souviens de pas grand chose... Sherlock et John, le reste est flou...dit Lestrade en jetant un dernier regard au paysage.

-Et encore, sans moi vous y seriez encore, grogna-t-il. J'ai appelé Sherlock, qui ignorait encore tout de votre disparition, et j'ai exigé qu'il vous retrouve aussi vite que possible. Et en vie si possible...

- " Si possible " ?! Vous vous foutez de moi, j'avais aucune intention de clamser dans cet endroit lugubre ! Gronda Lestrade en frappant du pied contre la portière.

Greg prit un temps pour réaliser que Mycroft était son réel sauveur. Il se sentit soudain très gêné, voir mal-à-l'aise... Il ne méritait vraiment pas que le Gouvernement Britannique prenne,à ce point, soin de lui.

- Si je comprends bien, sans vous...

- Sans moi, qui sait combien de temps vous retrouver lui aurait prit... Je n'avais vraiment pas envie de vous retrouver mort, dit-il doucement.

- ... Pourquoi ? Demanda Lestrade, craignant la réponse.

Mycroft ne lui donna que pour seule réponse, un sourire aussi large qu'il le puisse. Mycroft ouvrit la portière, ils venaient d'arriver devant l'entrée du restaurant. Attiré par l'odeur délicieuse qui s'en dégageait, Lestrade suivit machinalement l'Homme au parapluie jusqu'à une table qui leur était réservée. Une fois installé, Lestrade se posait des tonnes de questions, et pour une fois, il avait envie d'insister auprès de Mycroft.

- Mycroft...

- Gregory ? Un verre de vin ? Demanda-t-il la tête par dessus la carte du menu.

L'inspecteur fit un petit signe de main pour dire qu'il s'en passerait pour se contenter de la nourriture, puis après un léger mouvement de tête pour remettre ses idées en place, il insista de nouveau.

- Je ne suis pas du genre à insister, mais... Commença-t-il à dire avant d'être interrompu.

- En effet vous ne devriez pas. Maintenant, permettez qu'on profite de ce repas sans se prendre la tête, conclut Mycroft, visiblement affamé.

Le repas se passa doucement, entre conversations très argumentées sur la politique du pays et conversations sur le travail de policier et la différence avec celui d'agent secret. La main de Lestrade se mit à trembler, la pause cigarette se faisait de plus en plus pressante.

- Vous permettez que je sorte fumer ? Interrogea le policier.

- Je vous accompagne !

- Vous fumez encore ? S'étonna Lestrade en se levant de sa chaise, pour se rendre à la terrasse fumeur.

- Depuis peu, j'ai reprit...

Les deux hommes marchèrent lentement jusqu'au dehors, où ils installèrent entre eux le minimum de distance raisonnable. Le ciel était clair ce midi, sans grande chaleur, mais c'était une journée très agréable.

- Mycroft, pourquoi continuez-vous de traîner avec quelqu'un comme moi ? Le questionna-t-il en soufflant sa fumée de cigarette en l'air.

- Quelqu'un comme vous, Gregory ? S'amusa Mycroft Holmes.

- Vous savez... Selon vos mots "Stupide. Inutile. Incompétent." . Et j'en passe...

- Je vais vous avouer quelque chose, Gregory... Je me suis trompé.

- Quoi ? Dit Lestrade, en toussotant un peu à cause de la fumée. Trompé à propos de quoi ?

- De vous. Vous n'êtes ni stupide, ni inutile, ni incompétent... J'ai négligé de trop votre implication dans l'amélioration de vie de mon frère, avoua-t-il dans un soupir. Vous êtes son ami, et je trouve ça admirable.

Toute cette éloge de la part d'un Holmes, et qui plus est de Mycroft, c'était vraiment inattendu. Il ne s'était jamais senti aussi fier d'être l'homme qu'il est. Peu importait à présent les critiques de son ex-femme, les critiques de ses collègues jaloux, à cet instant Mycroft avait revalorisé sa vie.

Dans un rire gêné, Lestrade écrasa son mégot avant de tourner sur lui-même, perdu entre le bonheur et le fait qu'il ne savait plus où se mettre.

- Je, Je savais bien que vous étiez un chic type, Mycroft Holmes ! Dit Greg dans un franc sourire.

- Pas du tout, ça vous êtes bien le seul à le croire ! S'amusa de répondre Mycroft avant de jeter son mégot à son tour.

- Croyez-moi, vous êtes comme moi, on se ressemble plus que vous ne le pensez Mycroft ! Ajouta Lestrade en souriant niaisement. Vous jouez le grognon de la bande pour impressionner les quelques concurrents mais en réalité vous êtes bien plus sympa qu'il n'y paraît !

Lestrade ignorait à cet instant combien il se trompait sur Mycroft. C'était ce qu'essayait de lui faire comprendre Holmes avec son regard pas du tout convaincu par ses explications, mais le gentil inspecteur en chef n'y voyait qu'une preuve de plus de ses arguments incensés.

- Vous savez, je... Commença à dire Greg, je me dis que si je ne me convaincs pas de ça, ce serait pas logique de ressentir... ce truc...

Le charabia de Lestrade laissa Mycroft un peu perdu, il attendait plus d'explications.

- Quel " truc " ?

Impossible de prononcer le moindre mot, Lestrade frappa du poing dans son autre paume puis il se précipita vers Mycroft pour le plaquer contre la porte qui reliait la salle du restaurant à la terrasse. Ils étaient seuls sur ce toit londonien. Greg en avait tellement rêvé de ce moment où enfin il allait agir, révéler à Mycroft la nature de ses sentiments. Cela faisait un moment qu'il ne pensait plus qu'à cet homme. Lors de son enlèvement, il s'était promit que s'il survivait, plus jamais il ne se laisserait gâcher une seconde de plus.

La gentillesse de Mycroft envers lui avait confirmé ses hypothèses. Leurs rendez-vous, loin de Sherlock et John. Et ces regards, Lestrade en était persuadé que son attirance pour Mycroft n'était pas que de son imagination.

Sa respiration était saccadée, son cœur battait à Mach 20. Son sauveur n'était plus qu'à quelques centimètres de ses lèvres entrouvertes. Alors, délicatement, puis plus brusquement il imposa à Mycroft un de plus fougueux baisers de sa vie.

Attendant plus de participation de la part de Mycroft, Lestrade fut surpris de sentir la main de son partenaire remonter le long de sa cuisse puis de sa hanche, jusqu'à finir sur son torse. C'était un rêve... C'était la réalité... Lestrade l'aimait.

Soudain, Mycroft repoussa loin de lui Lestrade, encore sous le coup de l'émotion. Sa main sur son torse, Mycroft lui lança un regard auquel Greg ne s'attendait pas.

- Pour qui me prenez-vous ? Demanda sèchement Mycroft.

- Que... quoi ? bégaya Lestrade, perdu.

- Même si vous êtes bien plus prometteur que ce que j'avais imaginé, vous n'êtes rien d'autre qu'un petit fonctionnaire de police, lâcha Mycroft tentant de garder son calme. Il n'y a rien chez vous qui puisse me divertir comme je le souhaiterais...

C'était trop cruel pour le cœur de Lestrade, qui durant toute sa vie n'avait cessé d'être malmené. Après son enfance médiocre, ses études ponctuées d'échecs et son mariage ruiné, il ne lui restait plus que son honneur. Et le Gouvernement Britannique en avait fait sa Bérézina.

Un craquement sourd vient perturbé le silence qui régnait entre eux, un simple oiseau avait prit son envol. Et Lestrade y percevait le signe que sa dignité , elle aussi, s'était envolée. Aucune parole ne pourrait remédier à ce qui venait de se passer. C'est pourquoi, l'inspecteur de la police décida de partir. Il éloigna de la porte, d'un revers de main plutôt puissant, Mycroft, puis , en l'ouvrant violemment, il s'engouffra dans le restaurant pour mieux en repartir par l'entrée principale.

Mycroft s'était laissé faire, il avait juste suivi du regard Lestrade, et ce qu'il avait décelé n'était rien de plus que de la déception et de la honte.

Il avait agit comme un monstre.

Mais c'est bien ce que sont les Holmes, des monstres. Des êtres inhumains n'affichant aucunes émotions et n'exprimant aucuns sentiments. Pourtant, Sherlock avait changé lui... Mycroft en avait simplement déduit que son frère était bien le plus idiot de leur fratrie. Ou au final, peut être pas...

Oui, il lui était arrivé de penser que Gregory Lestrade ne serait pas qu'une simple connaissance. Que cet homme banal allait peut être comblé le vide qui l'entourait. Il avait commencé par le récompenser pour son travail, puis il avait prit soin que rien ne lui arrive jamais... Jusqu'à ce jour, celui de son enlèvement. Mycroft s'était tellement senti humilié d'avoir laissé son meilleur pion se faire attraper par un ennemi.

Oui, ce n'était que ça. De l'humiliation. Aucune autre réponse ne lui semblait logique pour expliquer la douleur, la peur qu'il avait pu ressentir à l'idée d'imaginer Lestrade mort. Mycroft s'était même laissé aller à rendre visite à l'inspecteur pour vérifier qu'il allait bien les jours suivants. Il était devenu gentil, aussi gentil qu'un humain peut l'être envers un autre humain. Et peut être bien qu'au fond, il enviait la relation entre son frère et John. Ainsi, petit à petit, il voyait en Greg le solution de tout ce qui n'allait pas chez lui...

Alors il réalisa soudain que Lestrade lui manquait.

L'agent du gouvernement refusa d'admettre ses dernières pensées et il ne s'attarda pas plus longtemps sur cette terrasse crasseuse de pollution, il avait d'autres obligations qui l'attendaient à son bureau. Il passerait sûrement tout l'après-midi plongé dans des dossiers grotesques, voir même toute la nuit. Puis il rentrerait chez lui, sous son parapluie noir, bravant la pluie acide de la ville.

*DING*

Cependant, pour le moment, il devait surtout se charger de son petit frère et de ses sms... Devant le restaurant, attendant sa voiture, Mycroft souffla, épuisé...

- Quel parfait connard...S'égosilla Lestrade, sur le chemin qui le ramenait à son travail.

L'inspecteur marchait si vite qu'il bousculait n'importe quel passant qui se dressait sur son chemin. Il ne fallait pas qu'il s'arrête, sinon sa colère contre Mycroft redescendrait et elle ferait place au désespoir. Et il n'avait aucune envie d'étaler son cœur sur les trottoirs de Londres. Il attendrait d'être enfermé à double tour dans son bureau, les rideaux métalliques baissés.

- Poussez-vous ! Cria-t-il au premier garde qu'il croisa en bas du commissariat central.

Lestrade en voulait à la terre entière, mais il s'en voulait surtout d'avoir fait ce qu'il avait fait. Embrasser Mycroft, c'était tellement une idée stupide. Comment avait-il pu s'imaginer qu'il serait devenu un peu plus humains après chacune de leurs rencontres.

De toute manière, Lestrade savait qu'il se leurrait sur l'importance qu'il avait dans la vie des Holmes. Il était ce qu'ils voulaient qu'il soit. Un mec dont on n'oublie le prénom tellement il importe peu, un pion pour faire rager son frère. Et pour ami, il ne lui restait que John. Et encore, en fonction des sautes d'humeur du docteur, il était soit son confident soit un mec qui lui rappelait trop Sherlock pour l'inviter à boire un verre.

Finalement, peut être que ce dernier acte allait enfin signer sa libération de cette famille et son entourage.

Impossible, réfléchit-il, les enquêtes attireraient toujours le Grand Détective Sherlock Holmes.

Arrivé dans son bureau, il claqua la porte et il s'assit lourdement dans son siège. Un bras posait sur ses yeux, il se mordit les lèvres pour ne pas émettre un gémissement de peine. Greg avait déjà eu tellement de mal à assumer ses pulsions, depuis toujours il s'était conformé à la société pour faire en sorte d'être accepté. Mais jusqu'ici, ça ne lui avait rien apporté de bien. Rien que son mariage raté en était la preuve.

Il aimait les hommes. Et plus récemment, un seul homme. Et il avait tout foiré...

- Chef ? Demanda un policier en frappant timidement à la porte.

- Qu'on me laisse en paix ! Avait-il crié en frappant du poing sur son bureau.

Aucune réponse, il y était peut être allé un peu fort. Néanmoins, pour une fois, il ne voulait plus avoir de contact avec n'importe quel être humain sur cette satanée Terre. L'espace d'un instant, il tourna le regard vers l'horizon qu'il distinguait par delà les fenêtres de son bureau. Puis son regard se baissa et les trottoirs de Londres attirèrent ses pensées.

- Ne sois pas ridicule... Se dit-il.

Comme si quitter ce monde arrangerait tout. Comme si il allait manquer à quelqu'un de toute façon. Il se leva de sa chaise et il s'approcha des vitres pour mieux apercevoir le sol. Est-ce que ça ferait mal s'il le faisait ? Plus mal que de dégoûter le seul homme qui s'est un tant soit peu inquiéter pour lui ...

- Monsieur ! C'est urgent ! Insista un autre policier, martelant sa porte.

Dans un grognement, il leur ouvrit la porte.

- Quoi ? Et vite ! Ajouta Lestrade, le regard furieux pour cacher sa tristesse.

- C'est Sherlock Holmes monsieur, il n'arrive pas à vous joindre sur votre portable et...

- Oui, il est éteint. Le coupa-t-il. Qu'est-ce qu'il nous veut encore ?! Dites-lui que je n'ai rien à lui mettre sous la dent.

- C'est par rapport à l'affaire de La Marionnette, Monsieur, ajouta le policier.

- Je ne veux rien savoir de plus sur cette affaire ! Finit par dire Lestrade en commençant à fermer la porte.

Mais la policier bloqua la porte et il tendit à Greg une feuille sur laquelle le bleu avait noté toutes les informations qu'il devait révéler à Lestrade.

- C'est une question de vie ou de mort, monsieur...

- Comme toujours... Donnez-moi ça ! Ragea-t-il en lui enlevant la feuille des mains pour la lire.

Sur cette simple feuille, le reste du monde de Lestrade s'écroula. Ses yeux durent cligner plusieurs fois pour réaliser ce qu'il y était marqué.

" Urgent. Vie ou Mort. Mycroft enlevé. RDV 221B. TOUT DE SUITE! "

- Enfoiré... souffla Lestrade, désabusé.