CHAPITRE 10 :
CERCLE EVEILLE
Ce matin-là, Shikamaru Nara se réveillait, comme à l'accoutumée, de fort maussade humeur. Encore allongé dans son lit trop grand, il songeait à l'énergie de Temari, son ancienne compagne qui, seule, aurait eu une chance de venir à bout de sa paresse matinale. Il n'arrivait plus à souvenir lequel des deux s'était lassé de l'autre le premier, ni pourquoi leur amitié avait finalement était plus puissante que leur soudain amour. Leur liaison terminée, ils demeuraient proches et se voyaient régulièrement, plaisantant sans vergogne, riant leurs défauts mutuels, se remémorant les joies et les peines de l'aventure passée. Elle était souvent prise de fous rires lorsqu'elle se souvenait de la tâche ardue consistant à tirer le jeune homme hors de son lit, des matins comme ceux-ci. Lui, lui glissait alors que si elle lui avait apporté un café, sans doute eut-il été plus prompt à sortir de sous la couette. Mais aujourd'hui, il comprenait que jamais il n'aurait voulu de ce café, que jamais il n'aurait pu changer pour elle ou être muselé au nom de sa passion. Et parce que ni l'un ni l'autre n'avait jamais réellement envisagé de perturbé un tant soit peu son mode de vie, leur relation était voué à l'échec. Peut-être aussi, un peu, parce qu'ils avaient besoin de changer pour s'aimer.
Sur la scène, le danseur attira à lui d'un geste puissant le frêle corps de sa comparse. Sans la lâcher, il alla étendre sur le sol noir de l'estrade son dos finement ciselé et pose ses pieds sur les hanches féminines. Lorsqu'enfin il étira ses longues jambes fuselées, la ballerine sembla s'envoler, soutenue par ses seuls pieds, piliers de son corps meurtris par la danse elle-même. Alors, comme pour s'enlacer, les deux bustes se tendirent l'un vers l'autre, les bras se nouèrent et le jeune homme à la chevelure de femme releva la tête pour rapprocher sensuellement leurs deux visages. Un homme, debout au premier rang, éleva soudainement la voix et, comme effrayée par brusque éclat, la musique se tue.
« Non ! C'est trop raide. Pour la dernière fois, tu es Jocaste. Ce moment est tragique, mais tu l'ignores ; tu le savoures sans connaître le crime que tu commets, sans savoir qu'Œdipe est ton propre fils. Le spectateur, lui, le sait et comprend la dimension tragique sans que tu aies pour autant besoin de ressembler à une chenille ébouillantée. Vous recommencez. Neji, c'était parfait... »
D'un air satisfait, le danseur rejeta en arrière sa délicate crinière noire, qui ondulaitcomme un voile d'un tissu précieux. Il s'apprêtait à reprendre position lorsqu'il aperçut l'avocat qui entrait dans la salle et se déplaçait d'un pas traînant entre les fauteuils poussiéreux de velours rouge. D'un signe de la main, Neji réclama au chorégraphe une pose et descendit de la scène, abandonnant sa collègue qui s'efforçait de répéter solitairement les figures du ballet, ses membres trop maigres et musclés fendant l'air avec une infinie souplesse. Saisissant une serviette abandonnée sur un fauteuil, dont il s'épongea le front et la nuque, le jeune danseur se fraya un passage entre le gradins jusqu'au nouveau venu qui l'accueillait d'un sourire las. Ils se saluèrent sobrement d'une poignée de main.
« Monsieur Nara, que nous vaut le plaisir ? lança Neji d'une voix intelligente.
_ Je cherche le directeur de la compagnie. Sa secrétaire m'a dit qu'il devait assister aux répétitions, soupira Shikamaru qui ne faisait aucun effort pour dissimuler sa morne disposition, passablement exaspéré qu'il était de sans cesse se trouver confronter à un personnel administratif incapable de le renseigner convenablement.
_ On vous aura mal informé, il est actuellement en rendez-vous avec le costumier. Il ne devrait pas revenir avant plusieurs heures. » Face à la mine quasi-dépressive du jeune homme, Neji l'invita à s'assoir quelques instants. « Pour quelle raison vouliez-vous le voir ? poursuivit-il en prenant également place dans un fauteuil.
_ Après une semaine de longues et pénibles recherches _ j'ai dû engloutir une bonne dizaine de fois le Code Pénal _ j'ai peut-être trouvé un moyen d'interjeter appel.
_ C'est une excellente nouvelle ! s'exclama le danseur d'un ton qu'il s'efforçait de rendre le plus naturellement enjoué possible.
_ S'il est prêt à se replonger dans la machine judiciaire, oui. Mais je crois sincèrement que votre compagnie peut remporter cette bataille juridique. Il y a de trop nombreuses failles. Tâchons de nous montrer fin stratège.
_ Je suis certain que vous saurez le faire. Permettez que j'aille téléphoner au directeur, pour le prévenir que vous l'attendez. Vous n'avez qu'à assister aux répétitions en patientant, il devrait venir directement ici après son rendez-vous. »
Shikamaru n'était pas de ces individus sensibles aux formes modernes de l'art, et il jugeait la danse comme une activité éminemment féminine, dont les déclinaisons contemporaines côtoyaient le grotesque. Mais, assez inexplicablement, il appréciait Neji Huuyga et il ne trouvait pas désagréable de le voir danser. Bien qu'étant sujet à un manque évident de virilité primaire, le danseur se montrait toujours courtois et attentif à sa personne. Plus encore, il trouvait chez ce brun à l'arrogante beauté un reflet de lui-même, en ce qu'ils étaient tous deux ce que l'on nomme communément des génies. En effet, le corps athlétique de l'éphèbe se prêtait sans efforts particuliers aux pirouettes et aux entrechats, tandis que l'esprit vif et rusé de l'avocat n'avait nullement besoin de s'exercer pour élaborer un quelconque stratagème juridique. Aucun d'eux n'était, en définitive, d'une paresse exacerbée. La nature leur avait simplement livré des dons qu'il aurait été sot de contredire. Mais ce qu'il ignorait, c'était qu'outre la danse, Neji avait bien l'intention de lui exposer un autre de ses talents. Un bien irrésistible et séducteur talent, en vérité...
***
Des flammes rongeaient l'intérieur de son corps, montant de cette antre honteuse pour dévorer son ventre, son abdomen et sa gorge, et même, plus bas, ses cuisses aux muscles encore tendus. La douleur était si extraordinairement vive qu'il ne parvint tout d'abord pas à ouvrir ni les yeux ni la bouche. Les draps dégageaient une odeur de sueur inconnue et la douceur relative du tissu de l'oreiller râpait sa joue ronde et chaude, comme pour le tirer de l'inconscience. Sur ses paupières fragiles dansaient des tâches phosphorescentes, aveuglantes, que pigmentaient de brusques éclats noirs, dans un ballet chaotique et particulièrement désagréable. Rien ne semblait vouloir qu'il puisse trouver la paix et le confort, et surtout pas ce bruit mécanique, tout à la fois discret et violent, accompagné du ronronnement d'une quelconque machine que ventilaient des hélices diaboliques. Il ne voulait que se rendormir, oublier cette douleur qui fracassait sa boîte crânienne, avec un acharnement tel qu'elle finirait par atteindre son cerveau. Il voulait que cette nausée qui gonflait sa bouche à l'haleine putride disparaisse enfin. Il voulait que la brûlure s'évapore, que son sexe ne soit plus qu'un souvenir, ou un bout de chair proéminent, comme l'est celui des enfants. Et lorsqu'il sentit surgir de la nuit des souvenirs dont il souffrirait, il ne put que penser : Non, je ne me réveillerais pas, je ne verrais ni le jour, ni ces draps. Le chant des oiseaux, les battements de nageoires, le gazouillis de l'eau, le parfum du printemps, je m'en priverais, pourvu qu'on me laisse dormir et oublier. Je sais que tu es là. Je sais qui tu es : tu es ma folie. Mon Mal divin...
Ses yeux s'ouvrirent enfin sur une lumière blanche qui se déversait par la fenêtre aux carreaux tachetés de gouttes d'eau ayant mal séché. Il distingua péniblement un mur blafard, où trônait un étrange tableau qu'il n'avait pas remarqué la veille. Un grand ange pâle, sur un fond tout en or, pleurait un sang vermillon. Il savait qu'il représentait Sasuke. Ses sourcils blonds se plissèrent et il passa une main tremblante sur son front. La tête lui tournait de plus en plus depuis qu'il avait ouvert les yeux. Le tapotement régulier dans son dos martelait son innocent crâne avec la puissance d'une masse. Il fallait le faire taire. Naruto se retourna jusqu'à se trouver sur le flanc gauche et face au bureau qu'il discerna à contre jour. La tour rectangulaire d'un ordinateur, son écran, et une fine silhouette assise dans un fauteuil au large dossier se découpaient sur un ciel envahit par une couche uniforme de nuages bleus et jaunes. Petit à petit, ces ombres se précisèrent et il reconnut la chevelure impeccablement coiffée du brun, dont le profil fixait inlassablement l'écran trop lumineux. Il savait que ses doigts s'afféraient sur le clavier, provoquant ce tapage entêtant. La ligne du front et du nez, droite et sévère comme celle d'un loup, avait perdu sa douce couleur laiteuse. La peau était jaunie par la fatigue et par la fièvre, si bien qu'on aurait pu la confondre avec l'étendue céleste de cette aurore. Pincée entre les lèvres gercées, une cigarette se consumait imperturbablement, l'écrivain ayant visiblement oublié sa présence. La fumée qui s'en dégageait semblait enlacer les joues de marbre, où le dessin délicat des veines bleutées était plus saisissant que jamais. Quant à la robe de chambre, sa soie noire cascadait négligemment le long des épaules un peu maigres. S'il avait pleuré du sang, Sasuke aurait été l'ange du tableau, en cet instant immobile...
Un frisson grimpa lentement ses vertèbres, comme les barreaux d'une échelle osseuse. Il vint lui chatouiller la nuque et cette froide sensation avait quelque chose de terriblement sensuel. Son pied gauche, nu et blanc, vint frotter son mollet droit. Il sentait le réveil du blond, derrière lui, dans ce lit défait qu'il avait abandonné depuis longtemps. Oui, il désirait ardemment faire volte face et contempler le rond tendre et rose du visage encore endormi, l'éclat douloureux du regard et la souffrance naissante qui condamnerait la joie de son sourire. Mais si ses doigts cessaient de courir frénétiquement sur le clavier, si les lettres cessaient d'engendrer les mots qui avaient pris forme tandis qu'il possédait le corps basané, cette nuit même, si la création se suspendait dans un temps incertain ne serait-ce que quelques minutes, comment être certain qu'elle ne disparaîtrait pas pour toujours ? Les macchabées, eux, ne se redressent pas dans leurs linceuls. Il tentait l'expérience du Malin, il ressuscitait un cadavre, celui de son œuvre. Le fait était prodigieux, mais il ne fallait pas provoquer plus encore le miracle, sous peine de la voir anéanti. Alors, encore une fois, tout son être se tendit et s'abandonna dans la dualité tiraillante opposant son affect à son intellect, sa pulsion à sa volonté. C'était absolument délicieux.
Cependant, lorsque parvint à ses oreilles le froissement des draps, son buste, entraînant avec lui son cou et son visage, se retourna spontanément. Comme si, finalement, il préférait encore risquer les mots que perdre l'éveil de Naruto. La présence de ce jeune homme à la fois si primaire et si profond envahissait la chambre si irrémédiablement. Rien d'autre n'avait de place. Puis, les yeux noirs de l'écrivain découvrirent enfin le spectacle attendu et il retira la cigarette de sa bouche. Cette entité étrangère n'avait aucune raison d'être, face au corps nu dévoré par la blême lumière estivale. Il était d'un beige côtoyant le bronze, et les membres aux muscles longs débordaient des draps tels de grands arcs repliés. La chevelure flavescente encadrait une figure déjà tordue par la peine et les souvenirs encore chauds du péché. Sasuke grogna intérieurement : il avait manqué ce bref instant où les joues roses et les lèvres tendres auraient respiré l'innocence, où les iris auraient scintillé d'ignorance, où un sourire sincère lui aurait été offert, en parfaite quiétude. Il s'était retourné trop tard. A présent, il était déçu. Une envie soudaine de café lui tiraillait la gorge.
Détournant son regard las, le brun se leva et sortit de la chambre sans un mot. Naruto quitta alors sa position fœtale et eut à peine le temps de s'assoir dans le grand lit en désordre que l'autre réapparaissait, une tasse fumante dans chaque main. Le blond eut un mouvement de recul lorsque Sasuke vint s'assoir le plus naturellement du monde au bord du lit, puis se ressaisit en le voyant lui tendre une des tasses. Reconnaissant la teinte et l'odeur puissante du café, il s'en empara presque brusquement et la porta à ses lèvres, avant de l'en retirer presque aussitôt, après que sa langue sensible eut douloureusement rencontré le liquide brûlant. Durant tout cette opération, il avait pris garde à ne pas croiser le regard sombre. Une irrésistible envie de s'enfuir de cette maison blanche l'oppressait douloureusement. Pourtant, il devait parler, s'expliquer, pour tenter de comprendre et abattre d'un coup violent sa culpabilité. Sasuke était un homme intelligent, il comprendrait certainement. Il devait comprendre. Seulement Naruto restait désespérément muet, ses cordes vocales en feu paralysées par une terreur presque surnaturelle. Ce fut l'écrivain qui finit par prendre la parole : « Bois, ça va te faire du bien. Ta tête doit être dans un drôle d'état. »
L'ironie de Sasuke sonnait faux. Sa désinvolture sonnait faux. Naruto comprit aussitôt que le brun était en train de tricher, en agissant comme si rien ne s'était passé, comme si cet acte dont le matelas chaud sous lui portait l'héritage n'était rien d'autre qu'un lointain et anodin souvenir. Il le provoquait purement et simplement, mais il était impossible de ne pas céder. Car s'il laissait l'écrivain mener à bien sa ruse, il serait pris au piège. Nier leur folie ne les mènerait à rien, sinon à en négliger les conséquences. Mettre les choses au clair était le seul moyen d'éviter que ces heures passées prennent des proportions démesurées. Voire ne se réitèrent...
« Merci. Pour le café », furent les premières et brèves phrases que Naruto parvint à articuler. Sa gorge était nouée et sa voix enrouée. « Il faudrait qu'on parle. De ce qui s'est passé... »
Le brun se leva d'un bon, sans qu'une goutte de liquide ne s'échappe de sa tasse, et alla prendre une nouvelle cigarette dans la paquet délaissé sur le bureau. Il maîtrisa un imperceptible tremblement de ses doigts alors qu'il l'allumait nerveusement et en aspirait une longue bouffée. Il se laissa choir dans la chaise dont le cuir grinça un peu, et planta son regard dans celui du blond, avant de lancer, impassible : « Parler de quoi ? Tu avais bu et il s'est passé ce qu'il s'est passé. Inutile de tergiverser.
_ Inutile de...tergiverser ? répéta Naruto, d'une voix chevrotante. Tu n'es pas sérieux ? »
La courbure dure et hautaine des sourcils noirs lui répondit. S'y joignirent l'éclat glacé d'un regard morne et le souffle de fumée qui s'échappait de la bouche décolorée, celle là même qui la veille encore l'embrassait. Sasuke et toute son intelligence se dressaient entre le blond et son impossible rédemption. Ce mur n'était pas seulement infranchissable, il était criblé de pics acérés qui torturaient cruellement sa chair. Les yeux bleus s'abaissèrent vers le sol nu et furent couverts d'un voile lacrymal salé. Des larmes de rage et d'incompréhension roulèrent le long des joues de Naruto alors qu'il s'acharnait à essayer de décrypter l'attitude du brun, de savoir à quel jeu il pouvait bien jouer. Pouvait-il comprendre que s'il trouvait le pardon, Sasuke en serait mortellement blessé ? Comment aurait-il pu, en vérité, deviner la peine qu'il lui faisait, alors que l'écrivain lui-même n'en avait pas conscience ? Le savait-il donc, que celui des deux qui cherchait le dénouement le plus simple, le plus faux, c'était lui ?
Les larmes ne l'émouvaient pas. Les tremblements de son corps ne l'émouvaient pas. Même la violence avec laquelle le blond martela le lit de ses poings ne l'émouvait pas. L'ordinateur derrière lui continuait de ronronner, l'appelant à poursuivre, mais il ne l'entendait pas. Une idée fixe obsédait l'esprit de Sasuke, une hantise bien étrange, en vérité. Il voulait que la chair de Naruto soit lavée, que les ultimes traces de sa présence en lui s'évaporent. Il ne comprenait pas ce bien énigmatique besoin qui l'aurait presque poussé à empoigner le jeune homme pour le mettre lui-même sous la douche. Était-ce parce qu'il savait qu'il rejoindrait Hinata immédiatement après l'avoir quitté ? Non, cette frêle fiancée n'existait pas pour l'écrivain. Alors, quoi ? Se trouvait-il sale, le trouvait-il impur, maintenant que sa peau était imbibée de sa sueur ? Cela ne changerait rien, et pourtant, il fallait qu'il le lave sans attendre. Sinon, il allait trop s'attacher, s'imaginer qu'il lui appartenait, comme tous les autres. Mais Naruto n'était pas tous les autres. Aucun de ses amis, de ses amants, n'était parvenu à le faire écrire à nouveau, sans qu'une quelconque angoisse, une peur irrationnelle et dévorante, ne s'empare de lui. Il n'était ni en paix, ni oppressé. Il était là, là où l'écriture avait tout naturellement sa place. Cet endroit, qui était tout à la fois psychique, temporel et spatial, dépendait du blond. Et il le remettait en cause, en voulant le nier.
Qu'il se débatte, il ne gagnerait pas. La création avait bien plus d'importance que cette liaison. Sasuke continuerait de le fréquenter si leur promiscuité se révélait productive. Il lui imposerait ses caprices d'artiste torturé, d'homme aux bords de la démence. Il finirait sans aucun doute par considérer que l'autre lui appartient. Mais pas encore, il était trop tôt pour ça. Il ne fallait pas précipiter les choses, hâter cette bête malade. Alors Sasuke se leva tout en écrasant négligemment sa cigarette dans un cendrier en porcelaine, et s'approcha du lit. Naruto n'eut aucun geste de recul, cette fois, comme s'il pensait naïvement que ses larmes et sa fureur attendriraient le brun. D'un geste ferme et puissant, ce dernier saisit le bras pourtant plus musclé que le sien, et tira jusqu'à ce que le blond se trouve debout. Sans un mot, ignorant les protestations vigoureuse qui s'étouffaient dans les larmes, il entraîna le jeune homme nu dans la salle de bain, jusque dans la cabine de douche. Là, il alluma le jet d'eau et attendit, en contemplant passivement les gouttes s'écraser sur la peau ô combien désirable et désirée, que le corps soit enfin purifié. Naruto s'était tu.
***
Il avait pensé que le porche de la maison lui serait ou bien tout à fait étranger, ou bien particulièrement accueillant. Mais il n'en fut rien. Les murs à leur tour se noyaient dans le coton bleu et jaune des nuages et, derrière les vitres bien propres, tout semblait encore endormi. Sa peau sentait trop fort le savon ; une odeur déplaisante. Il regrettait celle, musquée et veloutée, que Sasuke s'était acharné à faire disparaître et qui, pourtant, n'était ni plus ni moins que la sienne. Il était encore tôt et Hinata devait encore être là. Il s'apprêtait à lui mentir pour la première fois. Il en souffrait avec modération. Avec l'ingénuité d'un enfant, il se jurait de ne plus jamais avoir à agir de la sorte, de ne plus la trahir en pensée ou en acte, d'être là pour elle comme elle était là pour lui. Il réfléchissait enfin à ce qu'était un couple, à ce que signifiait vivre à deux. Et il se rendait compte que c'était aussi mentir pour éviter de faire mal. Car c'était vrai : Naruto préférait souffrir de sa culpabilité et de son mensonge que de blesser si brusquement et si directement Hinata. Ce qu'elle ignorait, songeait-il, ne pouvait lui nuire. Il franchit la porte d'entrée.
A l'intérieur, elle avait fait brûler du parfum. Elle aimait que tout sente bon les fleurs et les fruits. Elle était assise dans le canapé beige, un gros bol entre ses mains, respirant compulsivement l'odeur de jasmin émanant de son thé. Ses yeux si clairs étaient hideusement cernés et ses doigts paraissaient plus mous et fragiles que des brins d'herbe. Les cheveux, pourtant, étaient joliment noués, retenus à l'arrière de sa tête par de longs pics sculptés, et elle portait déjà un élégant tailleur.
Lorsque Naruto referma la porte, dans un claquement manquant fondamentalement de discrétion, la pâle fiancée eut un brusque sursaut, et une grosse giclée de liquide s'échappa du bol pour s'écraser sur le tapis et aussi un peu sur son pantalon. Elle tourna la tête, le vit s'avancer timidement dans le salon, et eut le plus lumineux des sourires. Posant hâtivement sa boisson sur la table basse, elle se leva et se précipita sur lui pour l'enlacer. Son visage était enfouis dans la nuque solaire lorsqu'elle souffla, soulagée : « J'étais si inquiète !
_ Pardon, je suis désolé, répondit-il en lui caressant pensivement le dos. J'aurais dû te prévenir. Je suis sorti avec des amis.
_ Qui donc ? lança-t-elle sans arrière pensée, simplement parce que sa vie à lui l'intéressait tellement plus que la sienne.
_ Kiba et Shino... » Il y avait, à cet instant, un tressaillement d'hésitation dans la voix de Naruto. « Nous avons trop bu. Ils ont dû me coucher ; je n'ai pas vu l'heure. Je suis vraiment...pitoyable. »
Elle l'embrassa avec tendresse et affectation, lui affirmant que non. Puis elle finit par partir travailler, après avoir éponger soigneusement le tapis et changé de pantalon. Elle se retourna plusieurs fois, alors qu'elle marchait dans l'allée devant la maison, pour faire des signes de mains et des sourires à Naruto, dans l'encadrement de la porte ouverte. Lorsqu'il ne pu plus la voir, il s'enferma dans la demeure silencieuse.
Et répéta pour lui-même : « Je suis pitoyable »
***
Il n'avait pas pu dormir. Le canapé de son atelier constituait une surface bien trop inconfortable pour qu'il puisse y dormir, lui dont le dos et les membres étaient si fragiles. Pourtant, il avait gardé les yeux clos ; ainsi, il avait pu mieux profiter du bercement de cette respiration familière et inconnue. Le peintre s'était privé des ses yeux pour aimer et ressentir. Quelle ironie !
Il commanda enfin à ses paupières de se soulever, puis se pencha au-dessus de son lit provisoire. Posé directement au sol, aux pieds du canapé, il y avait un matelas. Et couché sur lui, un homme roux, aux yeux cernés de noir, aux traits parfaitement sereins. Lorsqu'il dormait, Gaara revenait à l'état de nature, d'enfant. Il abandonnait les belles théories intellectuelles dont il se paraît habituellement, il était à nu, complètement, à la fois inébranlable et plus vulnérable que jamais. Si beau, aussi.
Le peintre, de son perchoir, émit un long soupir. Personne n'avait jamais rien su de son attirance, de sa folle passion pour le roux. Il avait caché ses sentiments. A cause de Neji, mais pas seulement. Gaara ne le fascinait pas sans raison, et comme toute fascination débordante, le sienne n'était pas exempt de peur. Oui, il craignait cet homme trop vif, trop prompt à lire les âmes, à les comprendre. Il était terrifié à la seule idée que le psychiatre puisse l'analyser mieux qu'il se cernait lui-même. Il redoutait ses propres névroses, son psychisme instable qu'il dissimulait derrière une simple bizarrerie comportementale. Et toute cette peur formait un cercle vicieux dont il souffrait. Il souffrait de son amour pour Gaara.
Mais aujourd'hui, enfin, il le sentait tout proche. Amicalement, leur relation avait dépassé de loin toute l'intensité qu'elle avait pu avoir par le passé. Ni Neji, ni ses craintes, que leur lien brisait peu à peu, ne pouvaient plus l'empêcher d'être là, à côté de lui, et de l'écouter dormir. Il se prenait même à croire que son envie de l'embrasser était raisonnable, qu'il pourrait s'y risquer.
Il se raisonna lui-même presqu'aussitôt. La précipitation aurait été un fléau. Lui, l'artiste instinctif, qui cédait à tous les désirs de son âme capricieuse, n'avait jamais laissé l'impatience guider ses agissements. Si le fantasme prenait vie trop tôt, il le regretterait. Pour l'instant, il voulait être l'ami de Gaara, le soutenir comme une béquille infaillible, et continuer de l'aimer en secret. Cet élan d'affection était tellement savoureux quand lui seul le connaissait. Pour l'instant, il voulait s'en délecter un peu plus. Pour quelques instants, encore...
Il se leva sans bruit, et alla chercher son carnet de croquis et ses crayons qui, comme à leur habitude, reposaient non loin de lui. Revenant vers l'objet de son désir, il s'accroupit à côté du matelas et commença à reproduire le visage endormi.
***
Il faisait une chaleur lourde et étouffante. La nuit promettait quelques orages rafraîchissants et un vent vif balayait le jardin mourant de la maison trop lisse et blanche. Surgissant du fond de cette étendue d'herbe desséchée, une silhouette mince et élégante emprunta le trottoir désert.
La vieille dame arrêta son pas d'une manière si inattendue que la laisse qu'elle tenait dans sa main droite s'étira brusquement, et le chien qui profitait jusque là de sa promenade nocturne _ seule heure à laquelle, en vérité, sa maîtresse pouvait supporter la chaleur amoindrie par l'obscurité _ eu le cou douloureusement entraîné vers l'arrière. Il lança à sa protectrice un regard noir qu'elle ne vit pas. Elle avait l'air ahuri et la bouche ouverte, tandis qu'elle voyait l'homme échappé du jardin se diriger vers une maison voisine. A l'éclairage du porche de celle-ci, elle découvrit avec stupeur sa tenue : une simple robe de chambre en soie noire, couvrant apparemment un corps pâle et jeune, et entièrement nu ! La sexagénaire eut un hoquet indigné.
Elle vit ensuite l'individu glisser une enveloppe dans la boîte aux lettres puis retourner vers le jardin qu'il avait quitté quelques minutes plus tôt. Quand il passa un peu plus près d'elle, elle distingua son sublime visage en sueur, au regard fiévreux et angoissé, ainsi que la tâche jaunâtre sous son œil gauche, vestige d'un hématome de quatre ou cinq jours à peine. Le misérable caniche, dépassé par les événements, considéra qu'il était de son devoir d'aboyer sur l'étrange individu. Un glapissement ridiculement aigu s'échappa de sa gueule bavante et l'homme en robe de chambre se tourna vers la maîtresse et son compagnon. La vieille ne pu s'empêcher de pousser un petit cri d'effroi, auquel le brun lui répondit par un sourire moqueur. Il s'en fut définitivement, repassant par la pelouse pour rentrer dans la grande maison aux murs blancs. La pauvre mamie, elle, décida d'abréger sa sortie, et s'en retourna chez elle, maudissant intérieurement sa trop bavarde créature.
***
Le lendemain matin, Naruto sirotait un café tiédit en jetant un regard absent à la rubrique « sports » de son journal. Hinata, partie récupérer le courrier, entra les mains chargées de lettres, de publicités et de factures. Il lui sourit en l'aidant à se débarrasser de son chargement épistolaire. Il ne ressentait presque plus de culpabilité, seulement quatre jours après s'être donné à Sasuke. L'écrivain n'avait pas tenté de le contacter et lui avait pris soin de ne pas le croiser. Pourtant, lorsque la jeune femme lui tendit une enveloppe sans timbre ni adresse, il sut immédiatement qu'elle provenait du brun.
Il alla l'ouvrir à l'écart, prétendant se concentrer sur la cuisson de ses œufs. L'enveloppe était parfaitement blanche, il n'y avait que son nom écrit en grandes lettres noires et élégantes sur le devant. Un éclat d'huile se projeta sur le rabat. Il finit par ouvrir l'enveloppe et par en sortir un rectangle de papier cartonné, au dos duquel était inscrit une adresse inconnue. Il le maintint fébrilement entre ses doigts.
Durant sa lecture, Naruto oublia la cuisine, les œufs, la chaleur, le bruit de la vie autour, et Hinata.
« Si tu veux toujours en parler, rendez-vous demain soir à cette adresse. 20H00. Ne sois pas en retard. »
