A/N : Je blâme les actes manqués pour mon oubli de ce chapitre. Faut me comprendre : depuis dix ans, je pense que je n'ai pas fini un seul truc sur ToS sans avoir un autre projet en tête dans cet univers... C'est vraiment une sensation très bizarre. Donc voilà... Dans deux semaines, vous aurez l'épilogue plus les deux OS extras (un point de vue de Raine et un point de vue de Zélos qui va combler des trous). Et si vous avez envie de continuer à me suivre, je viens de commencer à publier un nouveau projet long sur Harry Potter, Aux âmes bien nées (c'est du voyage temporel et y'a plein de serpentard. J'ai deux mains supplémentaires pour m'aider à gérer les personnages secondaires - je pense que ça se voit que ce n'est PAS mon point fort ? - et je me suis faite extrêmement plaisir sur la construction du monde).

Bonne lecture !


Chapitre 8 : Au bout du chemin

Tu regardes ton frère partir. Il est ému jusqu'aux larmes mais résolu, et tu sais qu'il ne reviendra pas sur sa décision.

Tu regardes ta mère te tourner le dos, et cette fois, c'est elle qui a le visage brouillé par la colère et le chagrin – elle vient de t'annoncer que tu es comme ton frère : déshéritée et sans nom.

Tu trébuches sur le chemin, les mains attachées, et tu sens Luin s'éloigner comme de la peau que l'on t'arrache

Tu regardes Esther traverser les rangs en silence, avec un port de reine jusqu'à l'échafaud. Elle inspire profondément et tu voudrais lui hurler de courir, d'arrêter, mais il y a un calme serein dans ses yeux lorsque vos regards se croisent et tu ne peux détourner la tête lorsqu'elle monte les marches

Tu regardes le corps immobile de Kratos qui disparaît alors que tu tombes de la falaise, ton exsphère entre tes mains, son visage pâle comme de la craie et

Anna regardait Lloyd enfourcher son ptéroplan pour repartir une dernière fois en tentant de dissimuler l'angoisse qui lui tordait les entrailles. Elle l'avait pris dans ses bras pour lui offrir son amour, sa tendresse et sa confiance – les maigres bénédictions qu'elle était capable de lui offrir. Son fils lui avait souri, plein d'une assurance qu'elle n'arrivait pas à comprendre ou imiter. Il avait ensuite échangé une autre étreinte avec Dirk, ponctuée par un dicton nain avant d'hésiter devant Kratos. L'air s'était rempli de mots, presque tangibles dans le silence, et son père n'avait pas évité son regard.

« Tu peux le vaincre, avait-il dit tout simplement. »

Mais cette affirmation, de sa part, était sans doute l'assurance dont Lloyd avait besoin. Leur fils avait hoché la tête et était parti rejoindre ses compagnons. Anna le regarda s'éloigner, être avalé par les arbres et par les nuages. Enfin, elle regarda autour d'elle. Dirk était rentré, mais Kratos l'attendait, un peu en retrait. Elle s'adressa à lui :

« Ta blessure est grave ? »

Il hésita.

« Pas vraiment. Je me suis soigné en superficie après le combat et je n'ai pas eu le temps de faire plus… Mais j'aurais ralenti Lloyd plus qu'autre chose si je l'avais accompagné. »

Anna hocha la tête, soulagée, avant de se diriger lentement vers le banc car sa jambe lui faisait mal après tant de temps passé debout. Kratos la suivit, hésita avant de s'installer à côté d'elle. Noïshe s'allongea à leurs pieds, comme il en avait eu l'habitude, autrefois, et Anna fut envahie par l'envie de laisser reposer son front contre son épaule, de sentir ses bras l'entourer. Mais Kratos était raide, inconfortable, et elle ne savait pas quoi faire. Les derniers jours l'emplissaient d'émotions confuses. Elle ne savait pas comment lui en parler, comment lui demander ce qu'il pensait lorsqu'il avait défié Lloyd, ou comment savoir si la nuit qu'ils avaient passé ensemble était seulement un écho du passé et un geste désespéré.

Elle soupira, et renversa la tête pour l'appuyer contre le bois de la maison. Le silence les entoura. Elle sentait les mouvements minimes de la respiration de Kratos et la chaleur du corps de Noïshe à ses pieds, entendait le bruissement de la rivière et les sons familiers du sous-bois. La matinée était terriblement paisible, un contraste brutal face à ce qui attendait Lloyd.

Soudain, Anna sentit Kratos se raidir et Noïshe leva son museau vers le ciel. Anna attendit en silence en suivant les réflexes qu'elle avait adoptés pendant leur fuite, et finit par entendre le chuintement caractéristique d'un ptéroplan, qui apparut bientôt au-dessus de la forêt. Dès que Kratos le vit, il se détendit.

« Yuan, annonça-t-il. Je me demande… »

Son regard s'arrêta sur Anna, qui le regardait se poser, le cœur serré d'inquiétude.

« Ne t'inquiète pas, expliqua-t-il. C'est trop tôt pour qu'on ait des nouvelles de Lloyd. »

Elle hocha la tête. Yuan sauta à terre, mais il ne s'approcha pas. Ce fut Kratos qui le rejoignit, pendant que Dirk s'avançait sur le pas de la porte. Il observa le nouveau-venu et se tourna vers Anna :

« C'est l'homme qui t'a ramenée ici, n'est-ce pas ? »

-Yuan, oui, répondit-elle.

-Ah, celui dont parlait Lloyd. Pourquoi est-il ici ? »

Elle haussa une épaule. Yuan était toujours en train de parler avec Kratos et ne semblait pas leur prêter attention.

« Kratos a dit-il qu'il était trop tôt pour qu'il ait des nouvelles. Ils ont connu Mithos, expliqua-t-elle. Je suppose qu'au vu des circonstances… »

Elle n'osa pas aller plus loin : toutes les manières de formuler ses conclusions lui semblaient trop froides, presque insultantes. Elle contempla le dos de Kratos, le visage fermé de Yuan, et soupira.

« S'ils ont besoin de quelque chose, ils viendront nous le dire ?

-Tu ne veux pas les rejoindre ?, s'étonna Dirk. »

Elle hésita. La manière dont Kratos lui tournait le dos lui paraissait délibérée, tout comme le choix de rester à un endroit où elle ne pourrait pas être confortable longtemps. Elle comprenait : elle n'avait pas connu Mithos, ne l'avait pas aimé, ne l'avait pas suivi au lieu de l'arrêter. Elle ne faisait pas partie de cette histoire.

« Je pense qu'ils préfèrent rester seuls, finit-elle par conclure. »

Comme pour la contredire, Kratos et Yuan s'arrêtèrent bientôt de parler et se dirigèrent vers eux. Anna vit Kratos hésiter et prit sur elle de faire les présentations. Après une poignée de main polie, Yuan déclara :

« Je suis désolé de vous déranger, mais j'espérais profiter de votre hospitalité quelques heures, au vu de l'importance de ce moment.

Dirk cligna des yeux devant le ton formel, puis sourit.

« Après ce que vous avez fait pour Anna, je peux difficilement vous le refuser, non ? Venez, aidez-moi à sortir la table, que nous soyons tous installés confortablement. »

Kratos les accompagna, pour revenir avec des verres et de l'eau. Anna n'eut pas à bouger du banc, et les regarda s'activer en silence, consciente du caractère presque surnaturel de cette scène : elle avait toujours inconsciemment séparé le monde Dirk de celui qu'arpentait Kratos et plus encore Yuan.

Quand ils furent tous installés, il y eu un moment de silence gêné, que Dirk brisa :

« Est-ce que vous savez ce qu'il va se passer lorsque Lloyd réussira ?

-Je ne suis pas certain que le changement soit perceptible pour des gens normaux, répondit Yuan. Mithos avait utilisé beaucoup d'illusions pour éviter des mouvements de panique lorsqu'il les avait séparé.

-Le retour du Mana prendra encore du temps, compléta Kratos, même si les récoltes de Sylvarant vont augmenter assez rapidement.

-Mais vous le saurez, quand Lloyd réussira, non ?, insista Anna qui savait où Dirk avait voulu en venir.

-Oui. »

Il y eut un autre moment de silence, que Yuan brisa :

« C'est un bel endroit pour élever un enfant, remarqua-t-il doucement. »

Dirk sourit, fier de lui. Habilement, Yuan l'interrogea sur la manière dont il vivait à la surface et dont il avait réussi à échapper à l'attention du Cruxis.

« Et vos hommes ?, demanda Anna lorsque ce sujet s'épuisa.

-Ils ont survécu pour la plupart. Au vu des circonstances, je leur ai proposé d'aller voir leurs proches… Il y a toujours une chance que ce jour soit le dernier.

-Et vous, vous avez choisi de venir ici, compléta Dirk. »

Elle vit Yuan se raidir.

« Apparemment, lâcha-t-il avec amertume. Je suppose que c'est dans l'ordre des choses : attendre ici pendant que la nouvelle génération change le monde. »

« De ce que j'ai pu entendre, il n'aurait pas pu réussir si vous n'aviez pas déjà commencé vous-même, nota Dirk. »

Kratos avait détourné les yeux, gêné, mais Yuan écarta le compliment d'un geste de la main.

« Peut-être, mais je n'ai jamais eu l'opportunité de porter un tel coup à Mithos malgré mes efforts. Cet honneur revient à Lloyd et à sa capacité à unir autant de personnes dans son but. »

Il hésita, et Anna comprit ce qu'il ne disait pas : la dernière personne à avoir réussi un tel coup était Yggdrasill. Elle eut l'impression que sa présence s'était brusquement dressée au centre de la table, glaçant l'atmosphère pendant un instant. Elle vit Kratos se raidir, et le poing de Yuan se refermer avant de se rouvrir peu à peu. Ce fut Dirk qui rompit ce silence :

« Et quels sont vos plans, pour la suite ? Je suppose que votre organisation va devoir changer…

-Oui. Il va falloir gérer les troupes de Mithos qui auraient survécu, ainsi que la technologie dont elles disposent. Les résultats risquent d'être désastreux si cela tombe entre de mauvaises mains. Je sais que certains mes lieutenants ont déjà des idées pour permettre l'intégration des Demis-Elfes.

-Oh ?

-Oui. Si cela avait été possible, il aurait été pertinent de juger les meneurs du Cruxis. Cela aurait permis de drainer une partie des rancœurs entraînées par les Fermes. Et si les Rénégats avaient pu organiser cela, cela aurait pu démontrer que les Demi-Elfes ne se réduisent pas aux Désians… »

Anna hésita.

« Même sans procès, il serait intéressant d'apporter du soutien aux personnes qui ont été emprisonnées dans les Fermes, la devança Kratos. Le retour à la normale est souvent compliqué. »

Elle hocha la tête. Elle sentit Noïshe poser son museau sur ses genoux en un soutien muet, alors qu'il avait passé la discussion à côté de Kratos. Yuan eut un hochement assez sec de la tête.

« Nous y avons aussi pensé, mais les réactions risquent d'être négatives.

-Mais elles peuvent être le début d'une coopération entre humains et Demi-Elfes, nota doucement Dirk. Les projets de Lloyd n'ont aucun sens si les gens ne travaillent pas de concert. »

Anna sourit, ferma les yeux. Peu à peu, la conversation se ralentit, jusqu'à s'arrêter. Il ne restait qu'à attendre. Midi passa, les heures s'enchaînèrent et soudain, elle sentit plus qu'elle ne vit Kratos se redresser et Yuan se relever. L'air autour d'eux avait changé. Il n'y avait pas d'autres mots pour le dire : l'air changeait et le monde avec.

« C'est fini, murmura Kratos dans le silence. »

-Je pense qu'il serait plus juste de dire que tout commence, au contraire, corrigea Dirk.

-Oui, approuva Yuan. Il est temps que je prenne congé. Je…

-Où vas-tu aller ?, interrogea Kratos.

-L'Arbre. Si Lloyd a réussi, je veux… »

Yuan eut un geste de la main, et Anna comprit qu'il parlait de Martel. Kratos hocha la tête, et lui serra brièvement l'épaule, ce qui lui valut un regard irrité et un sec :

« C'est ce qu'il fallait qu'il se passe. Je vais bien. »

Kratos ne répondit rien et le laissa repartir. Le silence les enveloppa dès que le son du ptéroplan disparut. Anna se demanda à quoi il pensait en cet instant. À Mithos ? À Lloyd ? Elle ne posa pas la question, ferma les yeux, et pensa à tous les morts qu'elle avait laissé derrière elle et qui vivaient dans un recoin de son cœur, pensa à son frère, à Esther, à Thomas et à tous les autres anonymes qui n'avaient pas survécu. C'était vraiment fini – ils pouvaient reposer en paix. Et, les yeux fermés, elle pensa à Lloyd et espéra qu'il n'avait pas payé sa victoire trop chèrement.

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Quand Lloyd revint, il était calme, presque pénétré. Il se tourna d'abord vers Kratos :

« Mithos est mort. J'ai détruit son exsphère.

-Je sais, répondit-il gravement. Je l'ai senti. »

Lloyd hocha la tête, inspira longuement et annonça :

« La graine suprême a été plantée et a un nouveau gardien. J'ai réussi ! »

Devant son sourire et la manière dont il leva le bras pour ponctuer sa dernière phrase, Anna sentit son cœur s'alléger : son fils était toujours là, toujours fidèle à lui-même malgré les épreuves. Elle eut un geste du bras qu'il dut comprendre et finit dans ses bras. Elle l'embrassa sur la tempe.

« Tu as fait du bon travail, souffla-t-elle. »

Les mains de son fils se crispèrent sur ses avant-bras pendant un instant. C'était une question et une réponse. À côté d'elle, Dirk annonça :

« Bien ! Ce qui veut dire que tu as le temps de t'asseoir à la table avec tes amis et nous raconter tout ça. »

Elle sentit qu'il se détendait un peu plus : il devait déjà anticiper le fait qu'ils seraient en train de se séparer bientôt. Elle serra son épaule, dans une compassion muette et le laissa partir les rejoindre. Elle aurait tout le temps de le retrouver plus tard.

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Le repas fut traversé par une douce euphorie : Dirk avait sorti ses bouteilles de vin de cerise en célébration, et les plus jeunes avaient eu le droit d'y toucher devant l'affirmation du nain que s'ils étaient assez âgés pour choisir de se battre, ils l'étaient aussi pour toucher à l'alcool. Anna avait approuvé, consciente que le vin n'était pas assez fort pour les rendre saouls.

Volontairement, la conversation s'était éloignée des sujets les plus graves pour se concentrer de nouveau sur les anecdotes les plus drôles de leur voyage. Kratos était resté volontairement en retrait, Dirk et elle jouaient les spectateurs attentifs, même lorsqu'ils reconnaissaient certaines histoires.

Quand la nuit tomba, les plats et les assiettes avaient été éloignés et reposaient dans l'évier. Elle aurait bien voulu les laisser jusqu'au lendemain, mais Dirk ne disposait pas d'assez de vaisselle pour le permettre, s'ils comptaient petit-déjeuner le lendemain. Elle ne voulait pas non plus interrompre le groupe – mais elle sentait que sa jambe n'était pas en assez bon état pour qu'elle s'en charge seule. Elle en était là de ses réflexions quand elle sentit une main se poser sur son épaule, et releva la tête pour rencontrer le regard de Kratos.

« Je m'en charge, affirma-t-il à voix basse. »

Sa main s'attarda un instant sur sa peau, évoquant des souvenirs de la vieille intimité qu'ils partageaient, puis disparut. Elle se demanda si c'était volontaire ou un effet de l'alcool. Quand elle se tourna de nouveau vers les convives, elle remarqua que Zélos, qui était assez juste à côté d'elle, la dévisageait, les yeux plissés.

« Vous allez le laisser s'installer ici ?, demanda-t-il à voix basse. »

Elle cligna des yeux, et il désigna Kratos d'un geste du menton.

« Je n'en ai aucune idée, répondit-elle. Je ne sais pas ce qu'il veut. Nous attendions le retour de Lloyd pour en parler. »

Il continuait de la considérer :

« Vous le laisseriez revenir, alors ? Malgré ce qu'il a fait ? À vous, et à Lloyd ? »

Elle hésita, mal à l'aise devant son ton accusateur.

« Il a toujours tenté de ne pas nous faire du mal, corrigea-t-elle. »

-L'intention compte plus que les actes, alors ? »

Elle le dévisagea :

« Pourquoi cela t'intéresse tellement ?, demanda-t-elle plutôt que de le laisser pousser son raisonnement jusqu'à l'absurde. »

Elle vit ses mains se crisper sur son verre, pendant un instant.

« Parce que je trouve que c'est trop facile, jeta-t-il. Parce qu'il n'a qu'à incliner la tête, jouer les martyrs, et que tout le monde se presse pour lui assurer qu'il n'a rien fait de mal, de peur qu'il vous abandonne de…

-Zélos ?, appela soudain Lloyd. Est-ce que tu te souviens du jour où… »

Et il se lança dans un souvenir qui concernait le kendama de Génis. Zélos accepta l'interruption sans broncher, et Anna se demanda si Lloyd les avait entendus. Elle laissa la conversation continuer autour d'elle, en essayant de dissimuler la manière dont la conversation l'avait troublée.

Plus tard, Raine s'était assise côte d'elle, et Anna eut l'impression étrange d'être de retour dans le passé, lorsqu'elles surveillaient les fêtes organisées pour Génis, Lloyd ou Colette. Le silence était confortable, et Anna se laissa bercer par l'impression de complicité qui existait entre les amis de son fils.

« Puisque tout est sur la table maintenant, commença soudain l'enseignante, il y a une question que je me suis toujours posée. D'où viens-tu ? Je sais que tu as eu une éducation, et Kratos a sous-entendu que tu venais de Luin, mais… »

Anna hésita, et vit que Lloyd s'était rapproché d'elles, sa curiosité ouvertement affichée sur son visage. Elle lui sourit.

« Je viens bien de Luin, confirma-t-elle, même si je ne sais pas s'il me reste de la famille là-bas. »

Une fois lancée, il lui fut facile de parler de sa famille, de son frère, puis de parler d'Esther. A ce point, les autres s'étaient aussi mis à l'écouter. Quand elle finit sur son exécution, il y eut un long silence.

« Donc, nous ne serions par les premiers ?, murmura Génis.

-Les premiers à… ?

-Parcourir le monde. Prouver que les Demi-Elfes ne sont pas des monstres et qu'ils n'ont pas tous soutenu le Cruxis, résuma Raine.

-Non, répondit Kratos, qui s'était tenu à l'écart de la conversation. Il y a toujours eu des résistances de ce genre. C'était l'une des hantises de Mithos et il les a toujours détruites rapidement. »

Un silence et puis, la voix de Colette :

« Cela veut dire que vous avez une chance de réussir, non ? »

Il y eut un murmure d'acquiescement et Dirk enchaîna :

« Vous avez déjà décidé ce que vous voulez faire à présent, alors ? »

Il y eut un silence un peu gêné, de ceux qui précèdent les discussions toujours repoussées.

« Oui, finit par affirmer Régal. Nous n'en avons pas encore parlé tous ensemble, mais je crois que nous avons tous pris nos décisions. Je sais que je vais revenir pour m'occuper de ma compagnie et faire en sorte qu'elle permette de resserrer les liens entre Sylvarant et Tethe'alla. Préséa a accepté de m'aider. »

La jeune femme hocha la tête.

« Je vais reprendre le travail de mon père, mais Regal sera mon employeur. »

Les annonces continuèrent, et Anna vit qu'elles ne suscitaient généralement aucune surprise. Ils avaient beau ne pas en avoir parlé ensemble, ils se connaissaient suffisamment pour avoir deviné ce que les uns et les autres allaient faire. Zélos s'était proposé pour s'occuper des tractations politiques pour le statut de l'Élu. Sheena devait revenir dans son peuple pour l'aider à changer la localisation de leur village. Génis voulait accompagner sa sœur, mais souhaitait aussi s'inscrire à l'académie de Palmacosta. Finalement, ce fut au tour de Lloyd, qui inspira et se tourna vers Dirk et elle :

« Je vais partir collecter les exsphères laissées par le Cruxis, annonça-t-il. Je ne veux pas laisser toutes ces personnes souffrir. Je… Je sais que vous aimeriez que je reste, mais…

-Non, répondit doucement Anna. Ce que nous avons toujours voulu, Dirk et moi, c'est que tu vives ta vie de la manière dont tu l'entends.

-Ce qui n'empêche pas, confirma Dirk, qu'il y aura toujours une place pour toi ici. »

Anna hocha la tête, en dissimulant son pincement au cœur. Elle savait depuis longtemps qu'il n'allait pas rester et ne lui demanderait jamais cela – mais soudain, elle comprenait que les longues semaines passées à attendre de ses nouvelles allaient devenir son quotidien.

« Je vais t'accompagner, annonça soudainement Colette, le visage résolu. »

Un énorme sourire traversa le visage de Lloyd.

« Tu es sûre ? Tu ne veux pas demander à ton père ou à Phaïdra ?

-Oui, répondit-elle immédiatement. Enfin, je veux dire… Je vais leur en parler, et peut-être que… Désolée ! Mais je veux venir ! »

Anna dissimula son amusement en buvant une gorgée d'eau.

« Il reste aussi des Exsphères sur Derris-Kharlan, annonça brusquement Kratos. »

Elle se figea. Elle connaissait ce ton : il augurait rarement de bonnes nouvelles. Lloyd aussi le regardait fixement.

« Je vais me charger de les collecter, continuait son père, si tu veux bien utiliser l'Épée Éternelle pour m'y envoyer. Le mieux serait de les lâcher une fois que nous aurons dépassé le champ de gravitation terrestre.

-Mais si je fais ça… comment est-ce que tu vas revenir ?, demanda Lloyd. »

Kratos détourna les yeux, et son fils baissa la tête : il avait compris. Anna ne savait quoi dire, à part un « non » instinctif qui lui était monté aux lèvres. Déjà, Kratos continuait :

« Il faut que quelqu'un s'en charge. Au vu de mon rôle au sein du Cruxis, je suis le plus à même pour…

-Et est-ce ce que tu veux faire, ou est-ce ce que tu dois faire ?, le coupa Anna. »

Sa voix était blanche, et elle ne fut certaine d'avoir parlé à voix haute qu'en voyant les regards converger vers elle. Il y avait d'autres mots qui se bousculaient sur ses lèvres, mais ceux-là, elle ne voulait pas les dire en public.

« Si je ne le fais pas, qui est-ce qui pourrait…

-Ces exsphères vont disparaître dans l'espace, insista-t-elle. Qu'est-ce que cela change, si tu les accompagnes ou non ? »

Un silence, lourd. Kratos évitait son regard et celui de Lloyd, et elle était terriblement consciente qu'ils n'étaient pas seuls.

« Il est tard, dit Dirk qui avait laissé la scène se dérouler sans un mot, mais qui fixait lui aussi Kratos. Peut-être qu'il vaudrait mieux reparler de tout cela à tête reposée ? »

Lloyd s'ébroua, comme si la conversation avait été un poids physique sur ses épaules.

« Oui, on va faire ça, approuva-t-il. »

Kratos hocha la tête brièvement, et les autres étaient déjà en train d'aller chercher leurs affaires pour s'installer, soulagés d'échapper à la tension ambiante. Anna les regarda s'activer sans un mot. Kratos avait disparu avec Noïshe, certainement à l'extérieur. Il ne dormirait pas de la nuit, comme souvent. Elle sentit plus qu'elle ne vit Lloyd s'asseoir à côté d'elle.

« Tu penses qu'il va revenir ? »

Lloyd fixait la porte d'entrée avec inquiétude.

« Oui, répondit Anna avec plus de certitude qu'elle n'en possédait.

-Il t'en avait parlé ?, demanda son fils. Je veux dire… Je – tu as tout de suite trouvé quelque chose à répondre et je…

-Non, il ne m'en avait pas parlé. Mais je le pratique depuis plus longtemps que toi. »

Elle ne lui dit pas qu'elle n'aurait pas dû être surprise, qu'elle aurait dû voir dans son silence les indices de sa décision. Qu'elle aurait dû lui poser la question plus tôt, mais elle n'avait pas osé et Yuan est venu et le temps est passé…

« Tu penses qu'il a décidé ça à cause de moi ? Parce que Dirk reste mon père et pas lui ? »

Sa question est presque une blessure à vif.

« Non, répond Anna en secouant violemment la tête. Ce n'est pas à cause de toi.

-Je…, continua quand même l'adolescent. Je ne sais pas si je peux le voir un jour comme… comme mon père. Mais, il l'est quand même. Je veux dire… Je ne veux pas qu'il parte maintenant ?J'avais imaginé que maintenant, on pourrait prendre le temps de parler, ou d'avoir des souvenirs ensemble, tu sais ? Que pour moi, il ne soit pas juste celui qui a permis que je naisse. Mais… S'il veut partir, je ne veux pas non plus l'en empêcher, je ne veux pas qu'il se sente obligé parce que je suis son fils. Et quand il a parlé, j'ai pensé tout ça, mais je ne suis arrivé à rien dire ! »

Elle saisit son poing serré entre ses mains.

« Lloyd. »

Il s'interrompit.

« Tu n'as rien à te reprocher, affirma-t-elle. Kratos est un adulte. Tu n'es pas responsable de ses choix.

-Mais… Mais on vient de battre Mithos. Le monde est régénéré… Pourquoi est-ce qu'il veut partir maintenant ? »

Anna avala sa salive et n'osa pas lui répondre tout de suite.

« Je pense qu'il n'a jamais imaginé sa vie dans ce monde si, qui n'a ni Cruxis ni Yggdrasil et qu'il lui faut du temps pour y réfléchir.

-Mais…

-Mais il y a une différence entre être capable d'imaginer un futur et ne pas en avoir, le coupa-t-elle fermement. »

Lloyd hocha la tête.

« S'il revient… Tu pourras lui dire ce que je t'ai dit ? Parce que moi, je ne peux pas. Pas quand il est là. Et… Tu pourras lui parler ? »

Anna l'attira contre elle. Il dut se courber pour qu'elle lui embrasse le front.

« Je le ferai quand il sera de retour, promit-elle. »

Son fils l'aida à se lever et à se rendre jusqu'à sa chambre. Mais une fois sous les draps Anna sentit le sommeil lui échapper encore. Il y avait des choses qu'elle n'avait pas dites à Lloyd, parce qu'elles faisaient trop mal à penser. Mais il avait défié son fils en duel, si Yuan n'avait pas été là… Et maintenant, ce départ, et cette calme résignation qu'il savait si bien affecter, à laquelle il avait toujours cru, et cette distance brusquement revenue entre eux…

Elle comprenait trop bien.

Elle avait peur de ne pas pouvoir le persuader, malgré sa promesse. Depuis qu'ils s'étaient retrouvés, elle n'avait jamais réussi à le convaincre de quoi que ce soit.

Elle finit par se traîner hors du lit pour ouvrir la fenêtre, dans l'espoir de le trouver, de forcer une confrontation en privé. Mais le jardin était vide. Elle se recoucha à regret, et se retourna longtemps avant de trouver le sommeil.

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Elle fut réveillée par l'aube : elle avait oublié de refermer les rideaux. Dès qu'elle ouvrit les yeux, elle fut assaillie par les souvenirs de la veille. Elle soupira, rejeta les draps et se leva.

La pièce à vivre était pleine de dormeurs, mais elle réussit à se diriger vers la sortie sans éveiller personne. Elle découvrit Dirk à l'extérieur qui lui lança un grand sourire.

« On dirait que l'âge ne donne pas tant d'avantages que ce qu'on raconte, hein ? »

Anna lui sourit en retour, soulagée qu'il ne fasse pas de commentaires sur ses cernes et s'assit à la table, prenant une pomme qu'il était certainement parti cueillir un peu plus tôt.

« On dirait que Lloyd ne va pas revenir de sitôt, reprit-il. Tu as pensé à ce que tu voulais faire, toi ? »

Elle sentit une boule d'inquiétude se tordre dans son ventre.

« Qu'est-ce que tu veux dire ? »

Dirk lui sourit avec l'un de ses regards pénétrant :

« Tu n'as pas beaucoup de raisons de rester, ici, expliqua-t-il avec gentillesse. Lloyd n'a plus besoin d'être protégé et les Désians ont disparu. Tu n'y as jamais pensé ? »

Anna ne répondit rien pendant longtemps. La question la décontenançait. Elle n'avait jamais pensé au futur ainsi, pas depuis une éternité. Dirk, cette maison, cette vie autour d'Isélia lui étaient des habitudes familières. Une routine qu'elle n'avait pas choisi, mais qui s'était adaptée à elle depuis les ans. Elle avait vécu à Luin, y avait été arrachée. Elle avait vécu avec Kratos, il lui avait été arraché. Elle songea à Esther et à son frère et aux enfants qu'ils n'auraient jamais, à ses parents à Luin, à toutes les existences qu'elle avait construites pour qu'elles lui soient arrachées.

« Je n'en ai aucune idée, murmura-t-elle enfin. Le monde a changé sans moi, Dirk. Je ne sais pas si j'arriverais à en faire encore partie. »

Dirk secoua la tête.

« Allons, si tu tombes sept fois, relève-toi une huitième, récita-t-il. Si Lloyd expose les mensonges du Cruxis, réunit les mondes et tout ce qui va avec, je doute que le monde de beaucoup de gens ressemble à ce qu'ils connaissent maintenant. Je ne te mets pas dehors, et je serai toujours content de t'héberger. Mais je serais aussi heureux de savoir que tu vis ailleurs comme tu le veux. »

Anna serra les dents, incapable de reconnaître l'émotion qui lui serrait le ventre. Quelque chose comme de la peur et de l'impuissance : depuis quand avait-elle eu le choix ? Entre les camps, leur fuite, Lloyd, sa jambe…

« Tu parles de ce que je veux comme si c'était simple, murmura-t-elle finalement. Tu n'as pas pensé à revenir sous terre ?

-Nah. J'ai choisi de vivre ici avant votre venue. Vous ne m'avez jamais retenu. »

Anna hocha la tête brièvement, presque envieuse de son assurance. Elle était bien chez lui – elle y avait construit un quotidien. Mais il avait mis le doigt sur quelque chose à laquelle elle n'avait plus pensé depuis longtemps : la séparation entre ses rêves de jeunesse et ce qu'elle était.

Dirk la laissa réfléchir et elle s'absorba dans le silence, qui ne fut brisé que lorsque les invités commencèrent à se réveiller. Sheena fit chauffer de l'eau, Regal et Raine prirent un ptéroplan pour aller chercher de la nourriture au village. Le petit-déjeuner fut plus calme que la soirée précédente, mais Lloyd était distrait. Installé à côté d'elle, il ne cessait de relever la tête pour sonder l'orée du bois dès que le vent faisait bouger les rayons de soleil. Elle le vit sursauter, et découvrit Noïshe revenir en courant, seul. La déconfiture de Lloyd lui serra le cœur.

« Pourquoi n'iriez-vous pas au village ?, proposa soudain Dirk. Il y a certainement plus de choses intéressantes à y faire qu'ici.

-Bonne idée, approuva Raine. La famille de Colette sera ravie d'avoir de ses nouvelles.

-Et ce sera un bon moyen de rabattre encore le caquet de votre idiot de maire, ajouta joyeusement Zélos. »

Les autres approuvèrent : pas tant par enthousiasme que parce qu'ils étaient tous parvenus à la conclusion que Kratos ne reviendrait pas tant qu'ils seraient encore là. Anna aurait voulu y croire – mais si c'était le cas, pourquoi ne s'était-il pas montré la nuit précédente ?

« Il manque un ptéroplan, annonça soudain Raine. Kratos a dû le prendre. »

Un autre silence, lourd de sens.

« Il va revenir pour le rendre, non ?, proposa Colette.

-Certainement, approuva Sheena avec moins de conviction. Ce n'est pas son genre. »

Personne ne releva le murmure de Zelos sur la capacité de Kratos à s'enfuir.

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Après un regard entendu à Anna, Dirk avait entraîné Lloyd jusqu'à la forge afin de voir tout l'entraînement qu'il avait perdu. Leur fils se laissa faire, certainement soulagé de la distraction. Elle se saisit du livre que Dirk lui avait apporté, mais était incapable de se concentrer sur ce qu'elle lisait. Elle dut somnoler : elle n'entendit pas le ptéroplan revenir et se poser. Quand elle ouvrit les yeux, Kratos se dirigeait vers elle. Il hésita en voyant son regard sur lui. Elle eut un geste fatigué pour l'inviter à s'asseoir :

« Les autres sont à Isélia, annonça-t-elle. Dirk et Lloyd sont à l'intérieur. Ils se sont demandés pourquoi tu avais eu besoin d'un ptéroplan.

-J'ai voulu voir le nouvel arbre sacré, répondit-il après une hésitation. »

Il y eut un silence.

« Ce que tu as dit hier soir… commença Anna.

-Les exsphères ne sont pas la seule raison pour laquelle je dois être sur Derris Kharlan. Une partie des troupes de Mithos sont toujours sur la planète. Et je pense que d'autres Demi-Elfes voudront y revenir. Il y a besoin de quelqu'un pour les accueillir.

-Et tu es vraiment le seul à pouvoir remplir cette tâche ? »

Kratos soupira.

« J'ai les compétences nécessaires. »

Anna serra les poings.

« Tu n'es pas le seul à les posséder. Je suis sûre que si tu en parlais à Yuan, il aurait d'autres noms à proposer. »

Un tic agita la mâchoire de Kratos

« Ce n'est pas… Je suis un homme de Mithos. J'appartiens à un ordre du monde qui doit se finir... Je pars simplement avec lui. »

Anna avala sa salive.

« Lloyd m'a demandé de te dire, commença-t-elle avec une passion mal contenue, que ce n'est pas parce qu'il a du mal à te considérer comme son père que tu dois partir. Il a envie que tu restes mais il ne sait pas comment te le dire, parce qu'il ne veut pas que tu restes juste pour lui faire plaisir. »

Devant elle, Kratos s'était figé.

« Il y a un moment, continua Anna, lorsqu'il m'a demandé pourquoi j'avais gardé le secret sur ton identité si longtemps, il m'a dit qu'il aurait aimé que je parle de toi. Si j'avais été plus forte, je l'aurais fait. Il avait besoin de savoir qui était son père, et pas de cette chape de silence que je lui ai donné. Maintenant qu'il sait – maintenant que tu n'es plus obligé d'être son ennemi, tu vas repartir encore, et pour toujours ?

-Dirk est son père. »

Anna soupira, le cœur lourd.

« Est-ce vraiment le problème ?, demanda-t-elle. Je sais ce que tu cherchais à faire en défiant Lloyd en duel, j'ai l'impression que ce n'est pas différent de ce que tu es en train de faire. Si… si tu veux vraiment disparaître, je… je ne dirai rien. »

Il la dévisageait, le visage pâle. Avait-il seulement analysé ses actes ainsi ?

« Je ne veux pas mourir, répondit-il gravement. Mais je ne vois pas comment… Que reste-t-il de moi, une fois que j'ai été pardonné pour mes actions ? »

Sa question était un écho douloureux de ses propres interrogations.

« Lloyd… Il a un autre père, plus méritant que moi, continuait-il, et je…

-Et je suis certaine que c'est toi et non Dirk qui a assisté à sa naissance, l'interrompit Anna. C'est toi et non Dirk qui l'a tenu dans tes bras alors qu'il ne savait pas parler. C'est toi et non Dirk qui m'a appelé parce que Lloyd avait dit son premier mot. C'est toi qui t'es levé la nuit parce qu'il pleurait et que j'étais encore trop épuisée par l'accouchement pour le faire. »

Anna se tut, le temps de sentir que sa gorge se dénouait.

« Je ne te parle pas de moi, continua-t-elle quand elle fut capable de reprendre la parole. Je suis bien consciente que ce que je suis… que j'ai changé. Que tout a changé. Mais Lloyd a besoin de cette histoire, et tu peux la lui donner. »

Il y eut un autre silence. Kratos réfléchissait, et elle n'osait pas l'interrompre.

« Et toi ? »

Elle faillit sursauter.

« Moi ?, répéta-t-elle bêtement.

-Oui. Est-ce que tu veux que je… reste dans ta vie ? »

Anna le dévisagea avec incrédulité :

« Bien sûr que je le veux. Mais… Je sais que les ponts ont brûlé, et je sais que j'en ai brûlé une partie pour protéger notre fils. Je sais que j'ai vieilli. Je sais que je ne peux plus me déplacer comme avant. Je sais que tu n'as plus besoin de moi pour trouver la volonté de vaincre Yggdrasil. Je n'ai plus rien à te donner. Mais – mais je n'ai jamais voulu que tu disparaisses. »

Elle se tut. Il y avait dans les yeux de Kratos quelque chose comme une lente réalisation, et une compassion terrible qu'elle évita en détournant le regard.

« Anna…

-Je ne veux pas de ta pitié, le coupa-t-elle immédiatement. Je ne suis plus la personne que tu as sauvée de la Ferme et même si j'essayais, je ne peux pas… Je ne peux pas, Kratos. J'aimerais – mais c'est impossible et je… »

Les doigts de Kratos sur ses lèvres l'interrompirent. Elle comprit qu'elle avait pleuré quand il essuya ses larmes. Elle ne l'avait pas vu se lever pour s'accroupir à côté d'elle. Il ne dit rien pendant plusieurs minutes et elle ne bougea pas, n'osa pas détourner les yeux. Elle avait l'impression terrible qu'il la voyait comme elle était à présent, petite, infirme, perdue et inutile. Elle n'était qu'une mère dont le fils était adulte, qu'une fugitive dont les poursuivants n'existaient plus, qu'une locataire, qui n'avait plus aucune raison de rester ni aucune raison de partir. Elle n'avait pas menti : elle ne savait pas ce qu'elle possédait encore, hormis leurs souvenirs, pour lui donner envie de rester à ses côtés.

« Est-ce que tu te souviens de cette promesse que je t'avais faite, quand nous avions fêté ta deuxième année passée loin de la Ferme ?, demanda-t-il brusquement. »

Anna hésita. Elle était incapable de rappeler à elle cette soirée. Elle se souvenait de la douceur de l'air, possiblement d'une rivière, et de l'alcool qui lui avait chauffé les veines et le cœur.

« Tu m'avais demandé de te parler de Tethe'alla, continua Kratos devant son silence. Et tu avais dit que ce que tu détestais, dans notre fuite, c'était que tu n'avais pas le temps de voir le monde. »

Les mots t'ont échappé trop vite. Tu blâmes l'alcool, qui libère ton rire aussi bien que ta langue et les regrets que tu as appris à laisser de côté, parce que cela ne sert à rien de pleurer sur le lait renversé. Tu n'oses pas lever les yeux, parce que tu ne veux pas voir si Kratos s'en veut. Il s'accable déjà assez de maux qui ne sont pas les siens. Tu n'aimes pas en rajouter, surtout quand ils sont aussi insignifiants. Tu es en vie, tu es amoureuse. Que peux-tu espérer de plus ? Mais les lèvres de Kratos se posent doucement sur ta tempe.

« Lorsque nous nous serons débarrassé de Kvar, murmura-t-il, et que nous aurons le temps, nous le ferons. Nous n'aurons plus à nous cacher et tu verras le reste du monde toi-même. Qui sait ? Peut-être que nous verrons Tethe'alla ensemble… »

C'est une idée folle, impossible, mais l'alcool court dans tes veines, et tu souris, le cœur battant. C'est un bel horizon, l'offre d'un monde qui n'est pas marqué par les morts de Sylvarant qui te poursuivent encore.

« C'est une promesse ?, chuchotes-tu. »

Un sourire.

« Oui. »

Anna cligna des paupières. Kratos la dévisageait avec attention.

« Tu veux dire, articula-t-elle sans pouvoir continuer.

-Que si tu le veux, je crois que nous avons le temps. Avec les ptéroplans, ta jambe ne devrait pas te faire souffrir. Je… Tu pourras toujours habiter ici si tu le souhaites, et je ne te demande pas de tout abandonner pour… Et qu'il faudra voir comment retrouver Lloyd, bien sûr, mais… »

Il ne finit pas sa phrase. Anna sentait son cœur battre dans sa poitrine. Ce n'était pas une promesse de réparer ce qui s'était brisé. Ce n'était pas une proposition pour l'éternité, ou même une tentative de reformer une famille, mais

« Tu ne t'es jamais demandée à quoi ressemblait la vie au-delà de Luin ?, demande ton frère avec un feu inconnu dans ses yeux. »

Tu as les yeux grand ouverts, et Esther sourit, comme souvent, avec beaucoup d'indulgence :

« Allons, Anna. Le temps et la distance font des vies différentes. Ne te laisse pas enfermer par ce que tu connais ici. »

Il y a une cadence différente dans la voix de Kratos, qui ne te rappelle rien des accents que tu as pu entendre dans les caravanes qui rentraient et sortaient de Luin. Quand tu lui poses la question, tu as droit à un regard perçant, l'un de ceux dont tu es en train d'apprendre qu'ils dissimulent des regrets que tu ne peux pas comprendre.

« Je viens d'un royaume qui est mort depuis longtemps, répond-il finalement. »

Le terme est ancien, et inutilisé aujourd'hui. Il t'évoque un instant des villes cachées par la brume et des drapeaux en berne, et tu te surprends à voir Kratos au milieu, étranger et familier, et tu veux voir et comprendre

« Oui, souffla-t-elle. D'accord. »

Et elle se sentit se pencher un peu plus, pour appuyer son front contre celui de Kratos. C'était un geste familier, ancien. Une promesse. Ils restèrent dans cette position pendant un moment et puis Anna se redressa :

« Allons annoncer tout cela à Lloyd. Avant nos projets, il va falloir que vous parliez tous les deux.

-Je… »

Anna comprit son hésitation :

« S'il le souhaite, je resterai avec vous. »

Elle vit les épaules de Kratos se détendre un peu. Elle se leva et le laissa lui prendre le bras au lieu de saisir sa canne pour rentrer.